Attention à l'Ennui
Mes doigts martelaient le rebord du panier. Mon pied tapait frénétiquement le sol. Mes sourcils se froncèrent. Ma langue claqua de mécontentement. Bref, j'étais énervée. À cause de Law. Comme d'habitude. Je n'ai jamais été une fan du magasinage, surtout lorsque ma mère ne payait plus mes affaires et que je devais débourser de ma poche pour obtenir ce que je voulais. Attendre pendant deux heures après quelqu'un qui n'arrivait pas à se décider n'était pas mon passe-temps favori, disons. Et pourtant, j'étais dans un grand magasin de surface, à faire exactement ce que je détestais. Et j'attendais après qui? Law, évidemment. Il avait eu l'idée de redécorer notre chambre, puisque les draps et les rideaux faisaient pitiés. Bon, jusque là, j'étais d'accord. Le problème, c'est qu'on ne s'entendait pas sur le choix des accessoires et des couleurs. Je voulais quelque chose de vif, avec beaucoup de couleurs et de clarté, alors qu'il préférait les couleurs sombres, quelque chose de simple. Alors, comme à chaque fois, on s'était mis à s'obstiner. En plein milieu du magasin, avec des dizaines de paire d'yeux autour de nous. Dans le feu de l'action, je n'avais pas remarqué ce détail, jusqu'à ce qu'un employé vienne nous voir et nous avertisse de nous calmer avant qu'il ne nous sorte, puisqu'on dérangeait les autres clients. Nous avions obtempéré en ronchonnant. Le ton avait baissé. La tension, pas tellement. En gros, je le boudai. Mais évidemment, notre querelle ne l'avait pas découragé, et nous avions continué nos achats. Il avait choisi des rideaux, d'un bleu neutre, pour à la fois satisfaire mes goûts et les siens, mais cela faisait quinze minutes qu'il hésitait entre deux assortiments de drap. J'en avais ma claque d'attendre, et si ça continuait, j'allais craquer.
-Law, tu en as encore pour longtemps? Dis-je, agacée.
-Hmmm… Me répondit-il, trop absorbé par sa réflexion.
Je soupirai rageusement.
-Je vais continuer pour voir s'il n'y aurait pas quelque chose de plus intéressant plus loin, d'accord?
Encore une fois, j'eus droit à la même réponse. Je pris sa réaction pour une affirmation et poussai le panier pour continuer dans l'allée. Après à peine quelques mètres, j'avais envie de tuer quelqu'un. Il y avait une vieille dame devant moi, qui allait à deux kilomètres/heure, un homme était sorti d'une allée sans se soucier de ma présence, et je dus éviter une collision alors qu'il me coupait pour continuer son chemin. Et la cerise sur le gâteau, c'est qu'une de mes roues s'était coincée, du coup c'était un supplice de plus de faire avancer mon engin. Je fulminai. C'était vraiment une journée de merde. Elle allait mal finir, je le sentais.
Sur le point d'exploser, je respirai profondément pour essayer de me calmer et pensai à quelque chose d'agréable. Je promenai mon regard autour de moi pour me changer les idées et aperçus un panneau par terre de « Attention, plancher glissant », Rien de bien extraordinaire en soi. S'il n'était pas sur un tapis. J'étouffai un rire. Pourquoi se trouvait-il là? Est-ce que c'était une mauvaise blague? Tiens, ça me fait penser à cette liste que j'avais vu sur le net. C'était quelque chose comme «10 choses à faire dans un Wal-Mart ». Bon, techniquement, ce n'était pas le même magasin, mais le principe reste le même. Je m'ennuyai tellement que je me dis que c'était une bonne idée de m'amuser un peu et de m'inspirer de cette liste…
12 choses à faire pour passer le temps dans un Wal-Mart.
Numéro 8: Cachez-vous dans les racks de linge et lorsque les clients s'approchent, chuchotez: "Prends-moi! Prends-moi!"
Le plus naturel possible, je m'approchai doucement du rayon des vêtements. Je garrai mon panier juste à côté. Je regardai autour de moi, souris dès que quelqu'un s'approchait, puis, lorsqu'il n'y avait plus personne au alentour, me cachai derrière une rangée. Je m'assurai qu'il n'y avait aucune parcelle de mon corps n'était visible. Bien, j'étais tel un fantôme. Invisible. Maintenant, ne restait plus qu'à attendre. Je me fis un chemin entre les chandails pour pouvoir voir mes victi- euh, les clients, s'approcher. J'attendis, et attendis, mais personne ne vint. Je fis la moue. Finalement, c'était peut-être stupide de faire ça.. Juste au moment où j'allais sortir de ma cachette, un homme s'approcha rapidement. Ha, c'était mon monsieur de tout à l'heure, celui qui a failli me tuer. Je souris. J'attendis qu'il soit suffisamment proche avant d'empoigner les vêtements et de les secouer doucement. Il s'arrêta subitement et fixa suspicieusement le linge. Mon sourire se transforma en rictus sadique et je murmurai lentement « Prends-moooooiii…. », digne des monstres dans les films d'horreur. Sa réaction me surprit. Il se mit à hurler, et détalla comme un lapin. Je restai immobile plusieurs secondes. Et j'éclatai de rire. Ce n'était pas du tout la réaction que j'avais anticipé! C'était 100 fois mieux! Mais bien vite, mon rire se coinça dans ma gorge. Voilà le commis qui nous avait « grondé » qui ramenait ses fesses. Je m'enlevai aussitôt de ma cachette et, aussi naturelle que tout à l'heure, je repris mon panier et continuai ma route. Lorsqu'il passa à côté de moi, il me regarda, les sourcils froncés. Je lui offris mon sourire le plus innocent.
Numéro 11: Lorsqu'il y a une annonce sur l'intercom, jetez-vous par terre, prenez la position du foetus et criez "Non! Non! Pas encore les voix!"
Je décidai cette fois d'aller dans un endroit un peu plus animé, sinon ça ne fonctionnerait pas. Puisque l'été arrivait, le rayon jardinage était relativement peuplé. Je m'y dirigeai donc. Juste au moment où je me trouvais dans l'allée des fleurs, un message retentit dans le magasin.
-Un commis est demandé dans le département de l'automobile, je répète…
Un petit cri s'échappa de mes lèvres, ce qui fit sursauter les quelques personnes autour de moi. D'un regard inquiet, je fixai la première personne qui se trouvait dans mon champ de vision, une jeune femme d'à peine 20 ans.
-Tu l'as entendu, toi aussi?
Confuse, elle me regarda avec méfiance.
-Hein?
Du plus beau regard fou, je m'approchai trop près d'elle, ce qui provoqua chez elle un malaise. Elle recula de quelques centimètres.
-La voix! M'exclamais-je. Tu l'entends aussi, n'est-ce pas? Je ne suis pas folle, non?!
Elle recula un peu plus, horrifiée. Au même moment, un second message retentit dans le magasin. Je me bouchai les oreilles et secouai frénétiquement la tête.
-Ha, je les entends encore! Pas ça! Pas ces voix!
Peu à peu, les gens s'éloignèrent de moi, et bientôt, l'allée se vida. J'arrêtai alors aussitôt mon manège, repris mon papier et me promenai de nouveau, comme si de rien n'était. Intérieurement, j'étais morte de rire.
Numéro 1: Prenez 24 boîtes de condoms et mettez-les dans les paniers des gens quand ils ne regardent pas.
Je sifflotai innocemment, dépassant les clients qui pullulaient sur mon chemin. Je faisais quelque chose de totalement normal. Si ce n'était pas des boîtes de condoms et des contenants de lubrifiant que j'ajoutais à chaque panier que je rencontrais. Après mon passage, j'entendais leur murmure surpris, et j'avais du mal à cacher mon sourire qui menaçait de me trahir. Et soudain, devant moi, je vis le mouton parfais. Un vieux couple qui se tenait par la main. Raaah, c'était mignon.. Mais je ne pus résister en voyant du sirop de chocolat dans leur panier. Alors je m'avançai lentement. Sans me faire remarquer, je mis les deux objets dans leur panier, puis reculai et les suivis. J'attendais qu'il remarque l'apparition d'objet insolite dans leur affaire. L'attente ne fut pas longue. Le vieux monsieur prit la boîte d'un air confus, et je m'approchai subtilement.
-Hum, très bon choix mon cher monsieur!
Le couple se tourna vers moi lorsqu'ils entendirent ma voix. Je leur souris chaleureusement et leur pointai le sirop.
-C'est sûr qu'avec du chocolat, ça rehausse un peu l'intensité des débats dans la chambre à coucher!
Ils semblèrent amusés par ma réplique. Je continuai.
-Mais si je peux me permettre… Dis-je en mettant une main en entonnoir à côté de ma bouche pour faire comme si je leur disais un secret. De la crème fouetté serait encore meilleur avec le chocolat! Ou encore, un peu de caramel. Ha, mais ce ne sera pas très pratique avec vos dentiers, par contre..
Ils se regardèrent, puis rirent. Je souris. Voilà des gens sympathiques qui savent prendre une blague. Je me tournai en me disant que Law avait sûrement fini par faire un choix et m'apprêtai à le retrouver, mais je fonçai dans un corps. Je me frottai le nez en grognant et relevai les yeux. C'était le commis. Et il n'avait pas l'air content. Mais alors là, pas du tout…
-Veuillez me suivre, Mademoiselle.
…
…
Merde.
C'est en fronçant les sourcils que Law me trouva à l'extérieur du magasin. Le commis m'avait foutu à la porte après m'avoir fait payer mes articles. Il avait même réussi à me faire interdire l'accès au magasin pendant une période indéterminée. J'imagine que le commis l'avait dit à Law, puisque son visage me disait qu'il savait tout. Il était exaspéré. Il soupira longuement et se dirigea vers son automobile sans m'attendre. Je le rattrapai en courant et me postai à ses côtés. Je le regardai du coin de l'oeil et vis un minuscule sourire sur ses lèvres. Je souris à mon tour.
-Alors, tu as trouvé ce que tu voulais?
Law me tendit son sac pour que je puisse voir ce qu'il avait acheté. Je l'ouvris et vis un ensemble de couverture.. totalement noir et gris. Je grognai.
-Je t'avais dit que je voulais quelque chose de plus joyeux que ça!
Il sourit malicieusement.
-Disons que c'est ta punition pour avoir agis comme une enfant de 4 ans.
Je boudai. Ce qui ne faisait que renforcer ses propos. Mais peu importe, moi aussi je pouvais lui infliger une punition.
-Très bien. Alors ne compte pas sur moi pour faire tes repas cette semaine! Arrange-toi tout seul!
Il eut l'air horrifié. Finalement, ce n'était peut-être pas une très bonne idée. Je ne voulais pas retrouver mon petit ami mort, intoxiqué par de la nourriture dégueulasse…
