Salut ! Voici la suite, bonne lecture à tous ! biz !
Chapitre 5
Jour 2
Je sors de l'hôtel de ville avec sur mes épaules le poids de cet espoir insensé que tout le monde porte en moi. Le maire était tellement soulagé de me voir débarquer dans son bureau ce matin qu'il m'aurait embrassée. Comme si d'un coup de baguette magique, je pouvais effacer les nuages et faire revenir le soleil ! Mais, je ne peux pas !
L'avantage néanmoins d'être une « survivante », c'est qu'il s'est empressé de m'assurer de l'entière et totale coopération des équipes municipales dans la gestion de cette crise. Cela comprend la mise en place d'un service d'ordre, au cas où des pillages commenceraient à apparaître en ville. Il a également proposé de me fournir les plans de la vieille mine et les clés de l'ancienne usine électrique. Je connais quelques gars qui traînent souvent à La Plaque qui y ont travaillé avant la guerre, peut-être pourront-ils nous aider à remettre l'usine en route.
Avant de m'y rendre, je fais un petit détour par la boulangerie pour voir comment s'en sortent les autres. La pluie de cendres a ralenti seuls quelques flocons gros flottent encore dans l'air, sous le vent frais. Le ciel d'ombre est toujours obscur comme si la nuit ne devait jamais s'achever. Le soleil tente vainement de percer l'épaisse fumée qui occulte tout comme un toit sans fin. Il s'en dégage une clarté blafarde, jaunâtre et inquiétante, comme un présage désagréable de fin du monde.
L'odeur m'atteint avant même que je ne monte les marches qui conduisent à la boutique. Un délicieux parfum de pain chaud a envahi la rue et une foule dense se presse déjà devant la boulangerie de Peeta. Les gens font la queue, sans trop d'agitation pour l'instant. Je contourne le magasin et pénètre par la porte arrière, directement dans le fournil. Il y a fait agréablement chaud par rapport à dehors.
Je tombe sur Finnick, vêtu d'un grand tablier, manches retroussées, recouvert de farine des pieds à la tête. Il pétrit avec énergie des boules de pâte à la place du pétrin électrique qui est à l'arrêt.
— Oh ! Salut Kat ! me lance-t-il avec un sourire.
Il semble joyeux, content d'avoir quelque chose à faire et de pouvoir aider.
— Ca va ? Tu t'en sors ?
Il rit et hausse légèrement les épaules, l'air décontracté :
— Oui ! Comme si j'avais fait ça toute ma vie !
Il se frotte la joue avec l'avant-bras, déposant sur sa peau une large trace de farine. J'éclate de rire et frotte avec le bout de mes doigts sa joue pour faire partir le plus gros :
— Je vois ça en effet !
— Et de ton côté ? Avec le maire ?
— Il est d'accord pour nous aider. Je vais faire un saut à La Plaque voir si je trouve des anciens de l'usine ou de la mine qui pourraient me donner un coup de main.
Peeta apparaît, les bras chargé d'une plaque couverte de pains chauds et dorés qui sortent tout juste du four. Par bonheur, Peeta n'a jamais voulu changer le vieux four à bois de son père il a toujours dit que le pain y cuisait mieux. Je crois surtout que, comme c'était à peu près la seule chose qui avait survécu aux bombardements, il voulait le conserver comme un vestige de son passé.
C'est finalement une chance pour nous aujourd'hui au moins un problème que nous n'avons pas à régler.
Je suis soulagée à l'idée que quoi qu'il arrive, ma famille aura toujours de quoi se remplir le ventre. Je peux chasser pour nous trouver de la viande et Peeta nous cuira du pain tant qu'il restera de la farine. Et de ce côté-là au moins, je sais que nous avons des provisions. La grange derrière la boulangerie est pleine jusqu'à la gueule de la moisson d'été. C'est une des rares choses que nous parvenons à faire pousser au 12 le blé.
Peeta me sourit et me fait signe de l'attendre tandis qu'il se faufile vers l'avant du magasin. Le temps pour lui de décharger son fardeau dans les bacs et il revient.
Il écarte ses cheveux de son front d'un revers de manche et m'attire dans ses bras sans préambule. Il m'embrasse, avec chaleur et fougue, comme s'il ne m'avait pas vue depuis une semaine. Ou peut-être même un mois… Une vague de tiédeur m'enveloppe tandis que mes bras s'accrochent à ses avant-bras durs comme du bois à force de porter des sacs de farine. J'ai toujours adoré la force rassurante de son étreinte. Je me sens en sécurité contre lui.
Derrière nous, Finnick se gratte exagérément la gorge et Peeta finit par me lâcher, à regret. Je jette un regard noir à l'intrus qui éclate de rire. Peeta l'imite aussitôt et je me sens légèrement exclue de la blague…
— Tu t'es levé tôt, constaté-je, en baissant le son de ma voix pour éviter que Finnick n'épie notre conversation.
Peeta hoche la tête :
— Trois heures… Il y a beaucoup à faire. Tu as vu la queue devant la porte ? (A mon tour d'acquiescer.) Eh bien, c'est comme ça depuis l'aube. Dès que les gens ont vu la lueur dans le fournil, ils se sont mis à attendre. J'ai dû ouvrir avec une heure d'avance et commencé à distribuer le pain pendant que les fournées suivantes cuisaient.
— Tu as besoin que je reste aider ?
— Non, je suis certain que tu as bien d'autres choses à faire, mon amour. Et puis, Finnick et Annie sont là. On va s'en sortir !
— Ouaip ! ajoute Finnick en brandissant une boule de pâte. Et maintenant, chef, qu'est-ce que je fais de tout ça ?
— Je te laisse, murmuré-je à Peeta en déposant un dernier et rapide baiser sur ses lèvres.
Je m'éclipse vers la boutique, laissant Peeta expliquer à Finnick comment bouler le pain avant de le laisser reposer. J'y trouve Annie qui s'active avec notre jeune employée autour du comptoir. Les pains passent de main en main. Annie a déposé un saladier sur la caisse et ceux qui peuvent laissent un peu d'argent dedans. Certains déposent des billets, d'autres des pièces. Je vois aussi des œufs et des fruits au milieu de l'argent, ce qui me rappelle le temps où j'échangeai un peu de pain contre quelques écureuils au père de Peeta… Ma gorge se noue et les souvenirs affluent, tristes et sombres. Comme cette journée.
Mais, je me souviens aussi d'un lointain jour de pluie celui qui m'a permis de rencontrer mon garçon des pains et cela me redonne espoir.
Je pose ma main sur l'épaule d'Annie qui tourne la tête et me sourit en m'apercevant. Elle me fait signe que tout va bien et je m'éloigne pour les laisser travailler.
Je me retrouve dehors, dans le froid, à marcher, perdue dans mes pensées en direction de La Plaque.
Le quartier où fleurissaient jadis la contrebande et le marché au troc s'est tout naturellement reconstruit, de bric et de broc, sur ses propres ruines. Sae Boui-Boui y vend toujours sa soupe. Les années semblent passer sur elle sans l'atteindre. Elle est toujours aussi gentille avec moi. Je crois qu'elle ne voit toujours comme l'enfant efflanquée qui essayait de nourrir sa famille. En me voyant arriver sur la place, elle me fait un petit geste de la main. Je lui rends son salut, m'approche de sa cabane et lui achète volontiers une portion de soupe.
— Tiens, ma mignonne ! me lance-t-elle en me tendant un bol fumant.
Je la remercie d'un sourire et me saisit du récipient qui réchauffe délicieusement mes mains gelées. Sans soleil, avec cette couche de fumée si dense que même la lumière ne passe plus à travers, on se croirait en pleine tempête. Par moment, des éclairs zèbrent même le ciel d'après Cinna, ce sont des phénomènes magnétiques ou quelque chose comme ça… J'avoue que je n'ai pas tout compris mais que tout cela a quelque chose de menaçant.
— Dis-moi Sae, peux-tu me dire qui a travaillé à l'ancienne usine électrique, avant qu'elle ferme ?
— Tobias et Rank ils ont été parmi les derniers à quitter l'usine. Tu peux les trouver au bar ils y trainent depuis puisqu'ils n'ont pas retrouvé de travail depuis la fermeture, m'explique-t-elle.
Je jette un coup d'œil vers ce qu'elle appelle un bar : un taudis pour alcooliques chroniques où les types désœuvrés déposent leur mal de vivre sur un coin de comptoir en descendant des verres de l'ouverture à la fermeture, quand ils ne s'effondrent pas ivres morts dans le caniveau.
Super…
Si Peeta vient à apprendre que j'ai mis les pieds là-dedans, je suis sûre qu'il me fera une scène…
J'ai intérêt à me faire discrète… Mais comment se faire discret quand son visage a été placardé sur des écrans de 4 mètres par 3 pendant des semaines ?
A peine, ai-je franchi le seuil du bar que tous les regards se posent sur moi.
Génial ! Voilà qui commence bien !
La pièce est à moitié vide. La plupart des tables sont désertes, à l'exception d'une où quatre types mal rasés jouent à un jeu de carte. Des jetons sont étalés au milieu du plateau, entre les verres à moitié plein et les bouteilles, à moitié vides.
Il règne dans le bar une odeur rance de renfermé, mélange âcre de sueur et de poussière. Des toiles d'araignées pendent dans les coins du plafond sans que cela paraisse dérangé le moins du monde les habitués. Quatre hommes sont accoudés au comptoir, avachis sur leurs tabourets, la main serrée sur leur verre. Deux d'entre eux me tournent le dos.
— Excusez-moi… Je cherche Tobias et Rank, dis-je d'une voix aussi détendue que possible.
Un murmure parcourt la salle.
L'un des deux hommes assis au comptoir se retourne lentement.
Il est assez jeune, mon âge, peut-être même moins mais, ses yeux pochés et vides lui en donnent facilement dix de plus. Il porte une barbe de quatre ou cinq jours, négligées ses fringues sont sales, son pantalon, déchiré au genou. Je réprime un frisson à l'idée que la révolution que nous avons menée n'a pas tout réglé comme je le croyais. La misère existe encore. Sous sa forme la plus brutale.
— Je suis Tobias. Qu'est-ce que tu me veux, Everdeen ?
Je suis tentée de le reprendre mais, je ne le fais pas ça n'en vaut pas la peine. Je ne veux pas le braquer. Même si ce type ressemble à une loque, j'ai désespérément besoin de son aide.
— Je voudrais essayer de remettre l'usine à charbon en route pour alimenter la ville en électricité. La panne risque de durer et certaines installations comme l'hôpital ont besoin de courant.
Tobias me toise lentement, semblant peser mes paroles.
— L'usine a fermé il y a cinq ans qu'est-ce qui te fait croire que quoi que ce soit est encore en état de fonctionner là-dedans ?
— Je n'en sais rien mais, ça vaut le coup d'essayer, non ?
L'homme émet un grognement. Il attrape son verre, le vide d'un trait et se lève. Il est plus grand que je l'imaginais, plus massif aussi et surtout, moins ivre. Il ne tremble pas ne vacille pas sur ses jambes. Il s'avance vers moi et se plante devant moi, à un mètre de distance. Je peux sentir son haleine parfumée au whisky. Il a des yeux gris, vifs et intelligents.
— Je vais avoir besoin de l'aide de Rank. Personne ne connait mieux la machinerie que lui.
— Et où pouvons-nous le trouver ?
Il soupire.
— S'il n'est pas ici, il doit cuver son vin chez lui…
— Alors, allons-y !
Il soupire et secoue la tête, comme si je ne savais pas ce que ça veut dire. Mais je ne le sais que trop. J'ai vécu avec Haymitch… Alors, les dégâts de l'alcool, je connais.
Tobias m'entraîne à travers les ruelles situées derrière la Plaque, vers le quartier le plus pauvre de la ville. Construites sur les ruines de l'ancien district, les maisons ne sont souvent d'un tas de planches et de briques amoncelées. Des abris de fortune, des toits de bric et de broc qui s'envolent à chaque orage et que l'on reconstruit sans cesse.
Tobias entre dans l'un des taudis en poussant une porte constituée d'une planche en bois.
Il fait sombre dans l'unique pièce mais j'aperçois un corps allongé sur un vieux canapé, au milieu de tout un tas de détritus de tous ordres. Ça pue, littéralement. Je retiens mon souffle et regarde Tobias s'approcher de Rank et le secouer fermement par l'épaule pour le réveiller. L'homme grogne. Il est affalé sur le ventre, la tête posée sur un tas de vêtements roulés en boule pour en faire un oreiller.
Tobias insiste mais Rank ne bouge pas.
Agacée, je m'approche du point d'eau de la baraque : un robinet qui goutte et je remplis un verre aux trois-quarts. Puis, je m'approche résolument de Rank et lui balance le verre au visage. Il s'éveille en hurlant et en gesticulant comme un malade. Une succession impressionnante de jurons sort de sa bouche je suis impressionnée. Même Haymitch n'aurait pas fait mieux !
Tobias me jette un coup d'œil étrange, les sourcils légèrement levés, surpris.
— C'est une méthode qui a fait ses preuves, lui dis-je tranquillement.
Et tout à coup, il éclate de rire. Son sourire éclaire son visage et je découvre enfin celui qu'il a dû être, avant d'être défoncé par la vie. Un sourire gagne mes propres lèvres et Tobias secoue Rank par l'épaule :
— Oh ! Rank ! C'est moi, c'est Tobias ! Il faut que tu te lèves ! On a besoin de ton aide.
— Mon aide ? Tu débloques petit ? J'serai curieux de savoir qui qu'aurait besoin d'un vieux machin comme moi ?
Sa voix est empâtée par l'alcool mais la détresse qui y transparait est bien réelle. C'est celle d'un homme qu'on a jeté dehors, mis au banc de la société, sans se soucier de savoir qu'il avait trimé toute la vie dans cette usine.
— Moi ! lancé-je d'une voix forte.
Rank lève les yeux et me découvre, en contre-jour, debout au milieu de sa bicoque. Je crois qu'il me reconnait car ses yeux s'écarquillent légèrement et sa bouche reste un peu ouverte, comme s'il cherchait son air.
— Vous êtes le seul à pouvoir m'aider, ajouté-je plus doucement.
Une heure après, tandis que Rank essaie de dessaouler en prenant un bain, je discute avec Tobias devant la porte. Ce dernier a déplié une grande feuille de papier sur le dessus d'un tonneau, dans la ruelle. Il dessine à main levée un schéma des machines que nous devons absolument parvenir à remettre en état de fonctionner pour relancer la production électrique.
— Elles fonctionnaient parfaitement il y a cinq ans mais, avec la poussière et la corrosion, ça risque de ne pas être la même affaire… déclare-t-il.
— Et pour le charbon ? Mon mari pense que nous n'aurons peut-être pas assez de minerai pour faire tourner l'usine, demandé-je.
Il réfléchit, semble faire des calculs dans sa tête, avant de me répondre :
— C'est clair que ces machines, ça mange des quantités de charbon pas possible. Ce n'est pas pour rien que l'usine a fermé. Faudra voir ce qu'il reste dans les hangars.
J'entends l'horloge de la mairie qui sonne onze heures.
— Je dois m'occuper d'autre chose entre temps, on peut se retrouver à l'usine vers quinze heures ?
Tobias hoche la tête et ajoute, en riant :
— Ouais, ça lui laissera le temps de décuver !
Je m'éloigne en lui adressant un dernier signe de la main.
Je me rends aussitôt chez Prim et Cinna. Je toque et attends sur le seuil que mon styliste ouvre la porte.
— Entre Katniss, je t'en prie. Prim est encore à l'hôpital elle est partie très tôt ce matin.
— Je sais. A vrai dire, c'est toi que je viens voir. Est-ce que tu saurais comment je peux me procurer une pile ?
Je sors la montre connectée de ma poche et la lui tends.
Cinna jette un œil, ouvre le capot arrière pour regarder le format de la pile. Il sourit et file vers son atelier. Je le suis en refermant la porte derrière moi. Parmi les montagnes de tissus, les coffres de dentelles et de boutons, les bobines de fils, il attrape un boitier noir, le retourne et en sort une pile de la même taille que celle que je cherche.
— Elle n'est pas toute neuve mais, cela pourra te donner un peu de répit, me dit-il. Je n'en ai pas besoin.
Il insère la nouvelle batterie et la montre se remet en route. Le voyant clignote en vert, à 75%.
— Tu es génial ! C'était quoi au fait ?
— Oh rien, un mètre électronique je peux m'en passer, ne t'inquiète pas.
— Espérons que ça suffise.
— Et pour le reste ? Tu as du nouveau ?
Je lui raconte donc ma rencontre des plus surprenantes avec Tobias et Rank tandis qu'il me sert un verre de jus de fruits.
— Je suis désolé, mais pour le café, c'est compliqué… Je n'ai pas encore réussi à allumer la cheminée… me dit-il, penaud.
— Tu plaisantes ! Et la nuit dernière alors ? Vous n'aviez pas de chauffage !
Avec ce vent, la température nocturne n'a pas dû dépasser les 10° !
Il secoue la tête et ajoute, avec un demi-sourire :
— Tu sais, ça peut avoir du bon…
Je rougis jusqu'à la racine des cheveux oui, je vois parfaitement de quoi il parle…
— Oui, mais bon… Je vais regarder si tu veux. Si la température chute encore, ça pourrait être moins agréable, crois-moi…
Il me faut une petite demi-heure pour régler le tirant d'air de la cheminée et préparer un bon feu pour le soir. Après quoi, nous rentrons tous les deux chez moi où ma mère nous attend avec un repas chaud. Prim arrive, essoufflée, alors que nous commençons à manger.
— Désolée d'être en retard ! J'ai dû opérer une fillette en urgence. Appendicite aigüe. A la bougie ! Rends-toi compte, Katniss !
— Ne t'inquiète pas, je fais tout mon possible pour régler ça, lui répondis-je en lui tendant une assiette.
— Je pourrais peut-être t'accompagner cet après-midi ? Ça me permettrait de me rendre utile, me propose alors Cinna.
— Volontiers, oui !
L'usine électrique a été bâtie en périphérie de la ville, à quelques centaine de mètres de l'entrée de la vieille mine. Un chemin de fer relie encore les deux bâtiments. Les rails sont recouverts par les herbes et les ronces mais, on aperçoit encore la trace qui serpente jusqu'au puits principal.
J'avais peur que Tobias et Rank nous fasse faux bond mais, ils sont là tous les deux, assis sur un rocher, à quelques pas de l'entrée de l'usine. Je fais rapidement les présentations et note que Tobias s'est rasé, a attaché ses cheveux en catogan et a changé de tee-shirt. Rank a également fait un petit effort ses cheveux sont propres et peignés en arrière il arbore une salopette qui ressemble à un bleu de travail. Des chaussures de chantier dont le bout est usé à force d'avoir servi terminent sa tenue. Un sac bleu, sale et assez gros, traîne à ses pieds.
— Bon alors, on entre ? demande-t-il à brûle-pourpoint.
Je hoche la tête et jette un coup d'œil aux fils barbelés qui encerclent le site. Le portail de fer est peut-être franchissable mais vu sa hauteur, nous risquons de nous y briser le cou.
— Vous n'auriez pas la clé, des fois ? ironisé-je.
Rank m'adresse son plus beau sourire et sort de son sac un énorme coupe-boulon. Le temps que je comprenne, il a proprement découpé une porte dans le barbelé. D'un coup de pied franc et puissant, Tobias fait basculer le grillage à l'intérieur du site et nous pénétrons dans l'enceinte de l'usine.
A l'intérieur du bâtiment à l'abandon, Rank et Tobias nous guident jusqu'au poste de commande. Ils vérifient l'état des installations, essaient de relancer les machines.
— Va falloir faire quelques réparations, ma jolie, me dis finalement Rank. Mais, ça peut peut-être marcher.
— Super ! Et pour les réserves de charbon ?
— Il faut qu'on descende au sous-sol, c'est là qu'on le stockait. Viens, me propose Tobias en me prenant le poignet.
J'adresse un signe de tête à Cinna pour lui dire que je reviens et suis Tobias à travers un dédalle d'escaliers et de coursives sombres.
Au bout d'un moment de marche, Tobias rompt enfin le silence pour murmure :
— Au fait, désolé…
— Pourquoi ?
— Pour le tutoiement… J'ai plus trop l'habitude de parler à des gens, alors, le tu, ça vient plus facilement…
Je regarde son profil droit dans l'ombre du couloir. Il paraît embarrassé, mal à l'aise. Alors, je réponds tranquillement :
— Pas de problème. Ça ne me gêne pas.
Au bout du corridor, il nous faut emprunter une échelle raide, cerclée de métal qui descend tout droit dans le sous-sol.
Une fois en bas, Tobias m'aide à descendre les derniers barreaux. Mes pieds se posent dans la poussière de charbon.
Tobias allume une torche de fortune un morceau de bois enroulé d'une bande de tissu huilé qu'il enflamme avec son briquet. La lumière vive et fugitive passe d'un mur à l'autre, court sur les tas de charbon rependus dans les coins. Il en reste peu. Trop peu pour ce que nous voulons faire.
— Je crois qu'il va falloir remettre aussi la mine en route… soupiré-je.
— Ouais, c'est clair qu'avec ça, on n'ira pas loin ! approuve Tobias.
— Viens, remontons. Il faut le dire aux autres.
Pendant ce temps, Rank n'a pas chômé. Aidé de Cinna qui s'affaire sur les machines, il nettoie les filtres, tape comme un sourd sur des pièces rouillées, huile et nettoie.
— Il va falloir trouver rapidement du charbon, déclaré-je à l'interrogation silencieuse de Cinna.
— Il vous faut aller chercher les anciens de la mine ils bossent pour le chemin de fer maintenant, nous dis Rank en émergeant de dessous un engin.
— OK, on s'en charge, continuez ici tous les deux, tranche Cinna en venant me rejoindre.
En sortant de l'usine, nous prenons le chemin de la gare. Je remarque que Cinna est soucieux.
— Quelque chose te tracasse ?
Il sursaute.
— Non… enfin, oui. Je me demande combien de temps tout ça va durer ?
— Si Beetee dit vrai et que Panem est attaqué de toute part par des terroristes, je crains que ce ne soit que le commencement…
— Je sais. J'ai seulement peur pour Prim.
— Elle ne risque rien à l'hôpital, tu sais.
Il me regarde et rit :
— Et tu crois que ça m'empêche de m'inquiéter pour elle ? Tout est différent désormais… Crois-moi, en ce moment-même, Peeta se fait sûrement un sang d'encre pour toi.
Je secoue la tête, amusée et réplique :
— Mais non, voyons ! Il sait que je peux me défendre toute seule, quoi qu'il arrive.
Il me jette un regard qui veut dire « tu en es bien sûre ? » et tout à coup, mes certitudes me semblent soudain moins évidentes.
Est-ce possible ? Est-ce que Peeta se fait vraiment du souci pour moi, sans arrête, dès que je suis loin de lui ?
Je n'ai pas le loisir de me poser plus de question car nous arrivons à la gare. Cinna a juste le temps de m'attraper par le bras pour me tirer derrière un pilier. Il me serre contre lui, pour nous dissimuler tous les deux. La gare est en proie à une panique monstre. Les entrepôts situés derrière les quais ont été pris d'assaut et les gens crient et se battent, se disputent les sacs de vivre et de nourriture qui restent.
— Ils ont compris que plus aucun train ne circulait, constate froidement Cinna. C'est maintenant que les choses vont vraiment se compliquer.
