Salut tout le monde !
Voici le 6e chapitre d'une vie si paisible. J'espère que l'histoire vous plait ! Désormais, je vais publier tous les 15 jours parce que j'ai pas mal de travail et un peu moins de temps pour écrire. Rendez-vous dans une quinzaine de jours pour le chapitre suivant !
Bonne lecture !
Chapitre 6
Je contemple avec effroi ces scènes de bagarre de rue et d'affrontements sans précédents dans notre district. Jamais, même quand nous crevions de faim sous le joug du Capitole les gens ne sont conduits de cette manière, avec autant de violence et d'égoïsme. Je n'en crois pas mes yeux.
Deux hommes partent en courant, un sac à l'épaule. Ils sont poursuivis par d'autres gars qui les prennent en chasse en hurlant. Pendant ce temps, d'autres encore se battent sur les quais. Un sac de pommes de terre est déchiré dans la lutte et les tubercules s'éparpillent au sol, roulant et rebondissant sur le ciment. Des enfants, qui se cachaient derrière des piles de caisse, surgissent vivement et s'emparent de tout ce qui leur tombe sous la main, remplissant leur tee-shirt de nourriture.
— Nous devons partir de là, Katniss, c'est trop dangereux.
La main de Cinna m'attire, m'arrache à ce spectacle qui me terrorise et me paralyse. Nous nous replions derrière un bâtiment en friche, à une centaine de mètres des voies ferrées. J'ai la respiration erratique, le cœur qui bat trop fort, les mains moites.
— Mais qu'est-ce qui leur prend tout à coup ? finis-je par murmurer.
— Ils ont peur. Ils craignent de manquer de nourriture. Ils savent qu'il n'y en aura pas pour tout le monde.
— Mais, nous avons vécu bien pire et… Enfin, jamais je n'ai vu pareil carnage !
Je suis choquée et terrifiée. J'ai l'impression de ne plus reconnaître mes voisins, les gens que je connais pourtant depuis que je suis toute petite. Le monde autour de moi me semble fou.
— Tu oublies qu'avant, il y avait les Pacificateurs. Ils faisaient régner la terreur mais ils maintenaient surtout l'ordre. Il va nous falloir être prudents, Katniss parce que, crois-moi, cette folie ne va pas s'arrêter là. Tant que les gens auront peur de manquer, ils vont se battre à mort. La situation risque de très vite devenir incontrôlable.
— Et pour les mineurs ? Qu'est-ce qu'on fait ? Nous avons impérativement besoin d'eux !
Cinna soupire, songeur et finit par murmurer :
— Je vais essayer de me faufiler jusqu'aux bâtiments administratifs les pilleurs ont l'air d'être cantonnés sur la zone de déchargement.
— N'y compte pas. Je t'accompagne.
— Pas question !
Je toise Cinna d'un regard furibond et ce dernier chuchote :
— Peeta va me tuer…
Je lui attrape le bras, amusée et réplique :
— Mais non ! Allez, viens ! Il ne faut pas traîner.
Nous nous faufilons entre des piles de caisses et des pièces détachées entassées entre les bâtiments, courant pliés en deux pour nous faire les plus discrets possible.
Nous parvenons enfin au bâtiment principal dans lequel se trouvent les bureaux. L'immeuble est cerné de gardes armés qui veillent derrière un portail clos.
Je m'avance, espérant que mon visage me serve de laissez-passer. Mais, aussitôt, les gardes sursautent et pointent leurs armes sur moi. J'entends le cliquetis des chargeurs. Je lève lentement les mains ouvertes pour montrer que je ne suis pas armée.
— S'il vous plaît, nous devons entrer, dis-je d'une voix claire.
L'un des gardes secoue son arme pour me dissuader d'avancer :
— Reculez ! Personne n'entre !
Je recule prudemment d'un pas.
Un autre garde, plus jeune, s'approche de son collègue et lui murmure :
— C'est Katniss Everdeen, chef…
— Et alors, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse !
— C'est que… on devrait peut-être savoir ce qu'elle veut… chef…
Le chef soupire et se tourne à nouveau vers moi :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Nous cherchons des anciens mineurs. Nous avons besoin de leurs connaissances pour remettre la mine en route, expliqué-je.
Le chef éclate de rire :
— Remettre la mine en route, vous êtes tombés sur la tête ! Cette saloperie nous a fait bouffer suffisamment de poussière comme ça ! Trente ans à respirer du charbon et à nous demander si on n'allait pas mourir dans un éboulement ! Manquerait plus qu'on nous y renvoie ! On aura tout vu !
Je réalise que j'ai celui qu'il me faut devant les yeux. Malheureusement.
— Ce n'est que temporaire. Le temps de récupérer assez de charbon pour faire fonctionner l'ancienne usine électrique.
Le chef des gardes baisse légèrement son arme, il m'écoute, avec attention et curiosité. Profitant de ce qu'il semble disposé à nous laisser exposer notre problème, Cinna ajoute :
— La panne de courant risque de durer un certain temps. D'après nos informations, la centrale électrique du District 6 a été sabotée. Il faudra peut-être des jours pour qu'elle puisse à nouveau produire de l'électricité. En attendant, nous devons trouver une solution pour alimenter l'hôpital et les services d'urgences.
L'homme étouffe un juron et range son pistolet.
— Ouvrez le portail ! Laissez-les passer ! crie-t-il au garde barrière en faction.
Nous franchissons les grilles et il nous rejoint de l'autre côté. Il me tend sa main :
— Je m'appelle Tucker. Désolé pour l'accueil… Venez, je vais vous conduire aux autres. Nous sommes dix-huit en tout à travailler pour le chemin de fer. Quand les émeutes ont commencé ce matin, on s'est tous enfermés ici dedans. C'est le centre opérationnel.
— Combien d'entre vous ont connu la mine ? demande Cinna.
— Presque tous. Les plus jeunes n'y ont fait qu'un an ou deux mais, les plus anciens, comme moi, on y a passé la moitié de notre vie. La première fois que je suis descendu dans le puits, j'avais douze ans. J'avais tellement peur que j'arrivais à peine à tenir ma pioche.
Tout en parlant, il nous guide vers l'entrée du bâtiment et prend l'escalier.
Un panneau gribouillé à la main barre l'accès aux ascenseurs.
Logique…
Nous pénétrons enfin dans une vaste salle située au troisième étage. La pièce vitrée domine les quais et les rails désespérément déserts.
— Salut, Douggy ! dit-il en serrant la main d'un type du même âge que lui, la cinquantaine grisonnante. Comment ça se présente ?
— Mal. Tout est bloqué. Les liaisons sont coupées et l'équipe que j'ai envoyée ce matin remonter les rails a trouvé des arbres abattus sur la voie à plusieurs endroits.
Tucker se tourne vers nous.
— La petite dit qu'elle peut remettre le courant si on lui trouve du charbon, explique-t-il.
Les autres personnes présentes dans la pièce se rapprochent et nous entourent. Aux murmures, je sais que certains nous ont reconnus.
— C'est sûr qu'on aurait bien besoin de nos écrans de contrôle… murmure Douggy. De quoi avez-vous besoin?
— Il nous faut des volontaires pour extraire du charbon. Le stock dont nous disposons est insuffisant actuellement. Nous avons de quoi tenir quelques heures seulement.
Douggy cherche des yeux quelqu'un parmi ses compagnons. Il finit par repérer celui qu'il cherche :
— Dis, tu as toujours les plans de la mine, Shany ?
Shany s'avance et je découvre une jeune femme, d'une vingtaine d'années, rousse avec des taches poudrées sur le nez. Elle pose ses yeux très clairs, presque transparents, sur nous et, après un instant d'hésitation, elle hoche la tête.
— Oui, j'ai tout gardé après l'accident…
L'accident…
Tout à coup, ça me revient. La mine a finalement fermé après qu'une explosion a endommagé la conduite principale. Les secours ont mis trois jours pour sortir les mineurs de dessous les décombres. Si je me souviens bien, il n'y avait pas eu de mort.
Pourtant, la voix de la fille est étrangement douloureuse quand elle prononce ces mots. Je me demande pourquoi mais je n'ose pas demander.
Shany disparaît vers le fond de la salle et ouvre une armoire. Elle en sort un grand carton qu'elle dépose sur son bureau. En fouillant à l'intérieur, elle en sort une brassée de plans roulés qu'elle nous apporte.
Douggy s'en empare et commence à les étaler sur un bureau vide, proche de nous. Il les étudie un moment, commente, discute avec ses collègues qui se sont peu à peu regroupés autour de lui.
Cinna et moi reculons pour leur laisser le champ libre autour de la table.
A ce que je comprends, la discussion porte sur la manière d'accéder au puits puisque le dernier éboulement a condamné l'accès principal sous des tonnes de gravats. Un jeune homme, jusque-là tellement discret que je ne l'avais même pas remarqué, pose son index sur le plan et déclare :
— Il reste la voix sud. Le boyau est étroit et raide mais il est resté intact après l'explosion.
Shany s'interpose :
— C'est trop dangereux, Liam et tu le sais parfaitement. Si cet accès n'a jamais été utilisé, c'est pour une bonne raison !
Intriguée par l'agressivité latente dans sa voix, je demande timidement :
— Pourquoi ?
Liam pose son regard gris sur moi et m'explique tranquillement, comme si Shany n'existait pas :
— C'est un boyau qui a été creusé pour atteindre une galerie inaccessible par la voie principale. Mais, la roche s'est avérée plus dure que prévue, ce qui fait que le tunnel n'a pas pu être ouvert sur un diamètre standard. Il est beaucoup plus réduit et très pentu sur certaines zones. L'exploitation aurait coûté trop cher alors, les travaux ont été abandonnés. Il n'empêche qu'en l'état actuel, cela me paraît le moyen le plus rapide d'extraire le minerai. La veine n'a jamais été exploitée, elle est intacte. Vous n'aurez pas à creuser bien profond.
Liam recule pour contourner la table et c'est alors seulement que je réalise qu'il se déplace en fauteuil roulant. Il s'arrête face à Shany qui garde ostensiblement le silence, apparemment furieuse. Elle serre les poings de colère. Liam s'en aperçoit et lui prend la main pour l'obliger à le regarder. Je suis cet étrange échange, sans comprendre, perplexe mais fascinée par ce drame silencieux qui se joue devant nous. Les autres restent à l'écart, comme s'ils savaient.
— Shany, tu sais que c'est le seul moyen…
Sa voix est douce, convaincante elle fait craquer quelque chose en elle car la jeune fille éclate en sanglots.
— Tu ne peux pas y aller ! Je ne veux pas que tu y retournes !
— Je n'ai pas le choix. Ils ont besoin de moi.
Shany tombe à genoux devant lui et pose sa tête sur ses genoux inertes. Liam caresse doucement ses cheveux et ajoute :
— Je t'aime, petite sœur, tu le sais, n'est-ce pas ?
Shany hoche la tête entre deux sanglots et Liam se retourne vers les autres en leur disant :
— Et vous, qu'en pensez-vous ?
Tucker et Douggy échangent un bref coup d'œil et acquiescent :
— Oui, c'est sûr que c'est la meilleure solution mais, sans toi, on n'y arrivera pas. Tu es le seul à connaître cette galerie, ajoute Tucker.
— C'est pour ça que je viens avec vous.
Il frappe sur le repose-bras de son fauteuil et ajoute :
— Je ne pourrais pas descendre dans le puits mais, je vous guiderai d'en haut.
— Ok, on va étudier ça de plus près, tranche Douggy.
Tucker s'avance vers nous et murmure :
— On va y aller, ne vous inquiétez pas. Liam est ingénieur, il sait ce qu'il fait.
— Il a été blessé dans l'explosion ? demande Cinna.
Tucker hoche la tête :
— Ouais, il était descendu pour analyser une galerie qui présentait des infiltrations d'eau et le toit s'est effondré sur lui. Il a été sorti parmi les derniers de là-dessous. Il est resté plus de trois jours les jambes et le dos écrasés par les blocs de roche. Et c'est justement par le boyau dont il parle qu'il a été évacué. Pour sa sœur, c'est très dur d'imaginer qu'il s'approche même simplement du puits. Elle a cru qu'elle l'avait perdu lors de l'accident. Comme leurs parents ont été tués pendant le bombardement du 12, ils sont seuls au monde, tous les deux.
— Je comprends… dis-je, émue par ce récit tragique. Je suis désolée de vous imposer à tous pareil sacrifice… Si nous avions un autre choix…
— Je sais. Nous le savons tous et avec ce qu'il se passe dehors, nous avons tous conscience du fait qu'il va falloir nous serrer les coudes, cette fois encore plus que les autres.
Lorsque Cinna et moi quittons le bâtiment, l'orage gronde. Des éclairs zèbrent les nuages et il fait nuit tout à coup, comme un soir d'apocalypse. Le tonnerre craque si fort au-dessus de nous que je sursaute. De grosses gouttes éparses commencent à tomber, mouillant la terre battue et courbant les herbes hautes. Elles s'écrasent avec un bruit mat sur le toit de tôle de l'entrée qui nous protège.
La proximité de l'orage a fait fuir les vandales. Les quais sont à nouveau déserts. Nous les traversons pour gagner du temps et atteindre plus rapidement la ville. Les entrepôts ouverts sont vides, dévalisés de leur précieux contenu. Il ne reste que quelques sacs éventrés et quelques graines de blés et de maïs éparpillées sur sol. On dirait qu'il y a eu la guerre tellement tout est dévasté.
Je n'en reviens pas.
A ce moment-là, un éclair déchire le ciel, immédiatement suivi du craquement terrifiant du tonnerre. Cette fois, je hurle de peur et m'accroche inconsciemment au bras de Cinna. La déchirure était si violente que c'était comme si ciel s'était fendu en deux.
— La foudre est sûrement tombée quelque part… murmure Cinna et refermant sa main sur la mienne.
Je regarde en direction de la trajectoire de l'éclair et, j'aperçois bientôt une lueur rougeoyante et de la fumée. Je blêmis :
— Cinna, c'est le quartier de l'hôpital, je crois !
Nous nous mettons à courir, comme un seul homme, sans nous poser davantage de questions.
Le temps pour nous de dépasser les vieux quartiers où se trouvent l'ancienne usine électrique, et nous entrons dans les rues commerçantes. La sirène des pompiers hurle et le véhicule armé du canon à eau nous dépasse en klaxonnant. Cinna m'attire vivement sur le trottoir, m'évitant de justesse de me faire renverser.
— Merci… murmuré-je en levant les yeux vers lui.
Mais il fixe le camion, angoissé, espérant qu'au bout de la rue, il tourne à gauche plutôt qu'à droite.
L'engin klaxonne à nouveau et tourne à droite sur les chapeaux de roue.
— Non…
Je lui prends la main et l'entraîne derrière moi tandis que je me remets à courir.
La pluie tombe plus drue à présent elle nous trempe jusqu'aux os et c'est glacés et à bout de souffle que nous débouchons enfin à l'entrée du chemin qui conduit à l'hôpital.
Je ne peux que m'arrêter, sidérée en découvrant le chaos qui règne ici.
La foudre est tombée sur l'un des cèdres centenaires qui parsèment le parc de l'hôpital. Le géant d'au moins vingt mètres de haut a été coupé en deux, de haut en bas par l'éclair, projetant la cime et les branches hautes sur l'aile Est du bâtiment. Les baies vitrées ont explosé, un pan de mur est à moitié effondré et le feu s'est propagé à l'intérieur de l'hôpital. La pluie aide les secours mais, à l'extérieur, c'est la panique. Les infirmiers et les médecins évacuent les malades, poussant chaises roulantes et lits vers l'extérieur, sous des trombes d'eau. Les patients les plus vaillants clopinent, cannes à la main tandis que des infirmières essaient en vain de dresser des tentes de fortune en catastrophe.
— Il faut les aider ! dis-je en me remettant à courir en direction des tentes.
Cinna me suit mais, arrivé devant l'hôpital, il me crie :
— Je dois la retrouver, Katniss !
Je hoche la tête je sais. Je voudrais l'accompagner mais c'est son rôle à présent et il y a trop à faire dehors.
Je le vois disparaître dans le bâtiment rempli de fumée et de cris tandis que j'attrape une corde et aide une jeune femme à dresser la première tente.
