Ohayo mina' !
Un quatrième outtake, qui traite de la relation Ace/Law cette fois-ci ! on fait un gros bond dans l'avenir. Pour ne rien vous cacher, c'est même le « premier » outtake que j'ai écrit, de base. Celui qui m'est le plus naturellement venu à l'esprit. Je vous préviens, il est pas folichon ; la fin vous plaira et vous fera plaisir, j'en suis sûre et certaine, mais le début, c'est une autre affaire…
Référence au dernier chapitre (hors épilogue) d'AECQTMS, comme toujours, vous reconnaitrez certains passages…
Je vous laisse profiter, et…
Enjoy it !
Outtakes 4 : Le poids des années
Winston-Salem. Manoir des Gol D.
Je me réveille en sursaut, haletant, en nage ; mon cœur bat à une allure démesurée, et mes muscles tendus tremblent encore. Je passe une main dans mes cheveux pour les dégager de mon visage, et je jette un œil au réveil.
Minuit.
Tout le monde dort, dans le manoir, et la journée du lendemain va être chargée, entre la recherche de boulot, les sermons habituels de mes parents et mes questions existentielles.
Je me rallonge dans les couvertures humides et je pousse le drap pour me découvrir – j'ai mille fois trop chaud.
Pas étonnant, quand on rêve que le seul homme dont on est amoureux
vous fait l'amour passionnément en vous murmurant qu'il vous aime.
Mes nuits sont rythmées par la mort de Luffy, le départ de Law, nos souvenirs et l'adieu amer qui nous a séparés. Je m'y suis habitué, à la longue, mais parfois… c'est de trop. Comme cette nuit, où imaginer les caresses sensuelles de Law sur ma peau me fait plus de mal que de bien.
Je fouille sous mon oreiller et j'en sors la carte mémoire de ma caméra, celle achetée à San Francisco il y a des années ; j'ouvre ma table de chevet pour la sortir et je la mets en route, et l'écran affiche l'image de Law, réservé et taciturne, en train de marcher dans les rues de Frisco.
Vingt-huit ans, déjà. Il doit avoir tellement changé.
- « Je savais que c'était une mauvaise idée de te laisser acheter ça » soupire Law pendant que je filme le paysage de Chinatown.
- « Ça m'fait un souvenir. »
Je tourne la caméra vers lui, et je surprends de la tendresse dans son regard ; ça ne dure qu'une fraction de seconde, mais c'est bien là. C'est une expression que j'ai appris à décoder, en dix mois au quotidien avec lui.
Law exprimait rarement ses ressentis, et chaque moment où il se laissait un tant soit peu aller était un moment que je saisissais au vol, pour ne pas laisser passer cette occasion.
- « Présentez-vous, monsieur, s'il vous plaît. »
- « T'es barge. »
Ouais, j'étais barge à cette époque, et je le suis encore maintenant ; j'avais besoin de guérir, et aujourd'hui, une autre blessure qui s'est ouverte n'a pas l'air d'avoir envie de se refermer.
Peste soit l'amour, hein… ?
- « Allez ! »
J'insiste en marchant toujours à reculons dans les rues bondées, au milieu de l'agitation, des passants et de la musique.
Et juste après, je manque me casser la figure.
C'est là, quand je me suis retrouvé dans les bras de Law, que je me suis rendu compte que quelque chose avait changé ; c'était infime, presque indétectable en fait, mais bien là. Enfin… à quoi bon remuer tout ça ? je me fais du mal pour rien, Law est sûrement passé à autre chose, et je devrais faire pareil.
Je fouille encore sous mon oreiller, et j'en sors une vieille photo, que Law n'a jamais vue. Et pour cause : il dort profondément. Il est couché sur la banquette arrière, le plaid sur les épaules, la joue sur son oreiller. Il a l'air apaisé, malgré ses cernes, et son expression est sereine – ses rêves devaient certainement être plus reposants que les miens.
Quand il ne rêvait pas de Jewelry.
Est-ce qu'il rêve de moi, quand il ferme les yeux ? Est-ce que j'ai assez marqué son existence pour qu'il en reste quelque chose, quelque chose d'assez tangible pour influencer ses nuits… ? J'espère. C'est ce que je veux croire : que je lui suis indispensable autant qu'il l'est pour moi.
Je ne compte plus ces moments dans la journée où je ris ou pleure en pensant à tout ce qu'on a traversé ensemble. Je m'épuise, et chaque journée passée loin de lui me vide un peu plus. J'ai essayé, pourtant : de passer au-dessus, de tourner la page, de ne garder que le meilleur… mais je n'ai pas réussi. Je suis amoureux plus que jamais, et son absence me torture.
Je me lève et, sans un bruit, je traverse ma chambre pour rejoindre le palier – mes pas silencieux m'emmènent dans la chambre qui fait face à la mienne, je referme la porte et je vais me coucher dans le lit de Luffy.
La fraicheur du tissu me fait du bien, et je me love contre l'oreiller que je serre dans mes bras.
Lui aussi, il me manque. Terriblement. Ma culpabilité ne s'en ira jamais, mais j'ai appris à vivre avec sans la montrer : mes parents en sont dingues, et juste pour les faire chier, ça vaut la peine de jouer les indifférents.
Mais c'est compliqué d'ignorer l'existence de votre petit frère quand tout est fait pour vous la rappeler.
Dessins, photographies, bulletins de notes, lettres de vacances… et sa chambre intacte.
La mienne n'est même plus une chambre, mes parents y entassent tout un tas de fatras qui ne sert à rien ; je me suis fait une place entre le vieux Steinway poussiéreux et un placard démonté, j'y ai posé mon ancien lit et je crèche là.
Interdiction de me trouver un appartement, ils veulent m'avoir à l'œil.
On me croit, quand je dis que je deviens dingue ?
Mes yeux contemplent le radio-réveil sans vraiment le voir.
Minuit trente.
Combien de temps est-ce qu'il me faudrait pour rejoindre les Mojaves, d'ici ?
À mon âge, n'importe qui me prendrait en stop ; en étant ado, c'était plus compliqué, mais là, aucun problème pour rejoindre la voie rapide. Les routiers me prendraient au passage, j'ai pas mal d'argent en réserve et je suis mille fois mieux préparé physiquement et moralement pour un voyage de 4000 kilomètres.
Et une fois arrivé dans ce désert… qu'est-ce que je ferai… ?
Mon portable sonne, dans ma chambre.
Aussi tard, sérieux… ?
Je grogne en me redressant, et je retourne sur mon lit pour fouiller dans ma table de chevet – trop tard, appel manqué. Cabine téléphonique.
J'ai un message vocal.
Je soupire et je me laisse tomber dans mon lit, en contemplant le plafond en attendant que ma messagerie veuille bien se mettre en route.
« Vous avez un nouveau message. Aujourd'hui à 0 heure 32 :
Une respiration.
« Ace ? c'est moi. »
Mon cœur s'arrête.
Oh, pas longtemps, juste assez pour que mon souffle se coupe.
« J'aurais aimé te revoir une dernière fois. »
L'image de Law s'éloignant dans l'Aston me poignarde et ma main tremble.
Sa voix. Une voix qui hante mes nuits, qui m'achève quand je me donne du plaisir en l'imaginant murmurer mon nom à mon oreille.
« Si je le pouvais… je te dirais les mots que je n'ai pas pu te dire il y a quatre ans. »
Le silence, un soupir dans le combiné.
Quatre ans déjà.
Quatre années passées loin de lui, quatre années passées à aimer un fantôme, une image sur du papier glacé et une voix dans un caméscope.
Quatre années que je survis avec des pans de cœur en moins – la blessure de Luffy ne se guérira jamais, mais celle de Law a une chance de se refermer. Une chance que trois petits mots peuvent me donner, ou m'enlever.
« Genre… »
Dis-le, Law. J't'en prie.
Je me raccroche à cette voix qui vient du passé, cette voix que mes parents m'ont défendu d'entendre à nouveau.
Cette voix qui brise tous les interdits mis en place ces dernières années.
« … je t'aime. »
Je laisse mon portable tomber et je fonds en larmes dans mon oreiller, recroquevillé sur moi-même. La douleur qui me ravage la poitrine n'a pas de fin, c'est un chagrin d'amour mille fois plus violent que tout ce que j'ai pu ressentir dans ma vie. Le mal-être qui me prend aux tripes va me tuer…
Du gâchis.
C'est tout ce qui me vient à l'esprit.
Quatre ans de vie gâchés, où on aura souffert tous les deux d'être séparés l'un de l'autre.
Je l'aime.
Je l'aime tellement…
Je retrouve mon téléphone et je réenclenche le message.
« Je t'aime. »
« Je t'aime. »
« Je t'aime. »
Je vais bousiller la touche d'appel, mais je m'en tape.
Le répondeur tourne en boucle, et je m'accroche à la voix basse de Law.
. . . . .
J'ouvre l'armoire de Luffy, et j'en sors le bermuda à franges qu'il adorait porter. Ses tongs prennent leur place à côté, dans le sac-à-dos, et je prends son chapeau de paille au passage.
Je me détourne et je vais dans le dressing de mes parents, en face, sur le palier, et j'ouvre les portes en essayant de faire le moins de bruit possible – si je me fais gauler, je vais bien manger…
… mais même ça, ça m'arrêtera pas.
Je tire le stetson de sa boîte et je l'enfile, avec un sourire débile ; il me va pile poil.
Pour sûr que Law va se foutre de ma poire, genre « Trop criard », « Trop tarlouze », blablabla… on verra bien s'il me gueule dessus pour mes goûts de merde. Au pire, j'lui dirai que son bonnet fait norvégien. Il braillera aussi.
Il viendra me chercher.
J'en suis sûr.
La langue entre les dents, j'reviens vers ma chambre, et j'fais le tour de tout ce que j'suis susceptible d'emmener aussi. Je dois absolument pas me charger, mais je tiens pas à leur laisser quoi que ce soit.
La nervosité fait trembler mes mains, mais je m'efforce de me calmer, pour éviter de faire la moindre connerie – j'en ai assez fait comme ça ces derniers temps, pas la peine d'échouer aussi près du but.
Je vérifie que je n'oublie rien, et je referme la porte derrière moi, avant de marcher sur la pointe des pieds jusqu'à la chambre de Rouge et Roger ; je retire la clé de la serrure, je ferme la porte en faisant le moins de bruit possible, avant de la verrouiller et de balancer la clé par le vasistas en haut de l'escalier.
Ça les occupera, si mon raffut les réveille.
Je retourne dans la chambre de Luffy et je la balaye du regard, en comptant le nombre de meubles, les piles de fringues de l'armoire, les livres, les jouets, les photographies…
Ce que je vais faire est une insulte, un blasphème, un acte d'une débilité et d'une méchanceté absolues. Mais cette idée a trop germé dans ma tête pour que je puisse la déraciner.
- … j'm'en vais, murmuré-je en caressant un cliché où Luffy m'offre un des plus beaux sourires du monde. Pour de bon, cette fois, p'tit frère. J'espère que tu ne m'en voudras pas trop.
J'ai presque l'impression de le voir, là, assis sur le rebord de la fenêtre, avec son éternel air heureux et rieur.
Je passe ma main sur le bois usé où il s'est tant de fois posé, avant de contempler son lit défait par ma présence, un peu plus tôt.
- J'ai une vie à vivre. Tu voulais que j'me trouve un amoureux ou une amoureuse… ? c'est fait. J'ai vécu pour moi et moi seul pendant presque un an, et tu l'sais, quand on goûte à la liberté, on a du mal à retrouver une vie derrière les barreaux… c'est pour ça que j'pars. Loin d'ici. Mais plus je vais m'éloigner de là… plus je serai proche de toi. Je sais pas si tu me comprends.
J'imagine son air concentré, comme quand il essayait de piger ce que je lui racontais.
- Je pars, mais tu restes là, en moi. Je t'oublierai jamais, peu importe les mois, les années. Je dois juste… arrêter de souffrir. Ta vie n'a pas de prix, mais je pense avoir assez payé ma culpabilité, ces derniers temps. J'aurais… j'aurais voulu tenir ma promesse et t'emmener loin d'ici, mais je…
Mes larmes reviennent et je lève les yeux vers le plafond pour les empêcher de couler, en me mordant la lèvre de toutes mes forces.
Craquer ne sert à rien.
- … je peux pas le faire de ton vivant. Alors… je t'emmène avec moi maintenant, si tu veux bien me suivre, Luffy, achevé-je après avoir pris une profonde inspiration. Et… s'il te plaît… ne m'en veux pas de ce que je vais faire.
J'ouvre sa fenêtre, qui donne sur la pelouse, en contrebas ; bien à l'abri, dans le sous-bois épais de plusieurs centaines de mètres qui borde notre manoir, hors d'atteinte et hors de vue.
J'agrippe ses oreillers et je les lance dans le vide ; ils atterrissent sans bruit dans l'herbe et tout y passe. Les objets les plus lourds ne sont pas trop bruyants à l'arrivée, avec la pile de draps, couvertures, et le matelas envoyés un peu plus tôt.
Pas de bruit non plus dans le couloir, mes parents dorment encore profondément.
Les livres y passent, ses dessins, ses bouquins d'école, les posters aux murs… tout ce qui se trouve sur son bureau, ses bacs de jouets, ses bibelots, ses soldats et ses petites voitures. Absolument tout passe par la fenêtre, et j'essaye de faire ça de la manière la plus méthodique, rapide et mécanique possible.
Ses bibliothèques volent étagère par étagère, et toujours rien sur le palier.
M'étonnerait qu'ils ronflent encore quand je vais envoyer le sommier s'écraser en bas…
Et puisqu'on parle de lui… !
Dans un dernier effort, je hisse le dernier meuble restant dans la pièce désormais vide dans l'encadrement ; j'inspire, encore, et je le pousse de toutes mes forces. Il racle le crépi et heurte les plates-bandes avant d'exploser et d'envoyer lattes, pattes et armature voler tout autour, dans les vitres du salon et le jardin.
Aussitôt, j'entends le lit de mes parents grincer.
Bingo.
Je cours dans le couloir et je pousse le secrétaire devant leur porte, en coinçant la poignée au passage. Plus de sûreté que la serrure.
- ACE ! AAACE ! OUVRE CETTE PORTE TOUT DE SUITE ! vocifère mon père.
- Va te faire foutre, connard ! hurlé-je en me ruant dans la salle de bain.
J'agrippe la trousse à maquillage de ma mère et je dévale les marches qui mènent dans le salon. Salon luxueux, avec une décoration sobre et très huppée, immaculée… que je vais prendre plaisir à détruire.
Je sors son tube de rouge à lèvres, celui pour lequel elle engloutit des sommes folles, et je m'applique à tracer de grandes lettres sur les murs au blanc jusque-là inaltéré. Des larmes de rage coulent sur mes joues et je vois à peine ce que j'écris, mais ça suffira.
« Vous m'avez tout pris. Alors je vais tout vous prendre. »
Je balance le tube sur le comptoir de la salle, et j'ouvre les placards pour sortir l'alcool à brûler que ma mère garde sous l'évier. Je n'ai pas beaucoup de temps, et j'ai horriblement peur de changer d'avis, mais je dois le faire. Pour Luffy, et surtout pour moi.
C'est ma dernière phase d'acceptation de la mort de Lu'.
Ressasser le passé ne sert à rien, non plus. Je dois avancer. Fermer le livre, pour en commencer un autre.
- ACE ! s'écrie la voix de ma mère, par-dessus les coups d'épaule de mon père contre la porte. QU'EST-CE QUE TU FAIS ?!
- Ferme-la, toi aussi ! crié-je vers les escaliers.
- ARRÊTE ÇA TOUT DE SUITE… !
- Ta gueule ! J'veux plus jamais vous entendre !
Je cours dehors et je fais le tour du manoir comme un dératé, avant d'arriver devant la pile d'affaires brisées qui s'étalent devant moi.
J'ouvre l'alcool et j'asperge tout, en sanglotant tout c'que j'peux. Je vois rien, à travers mes larmes.
- Pardon, pardon, pardon… pleuré-je en fouillant dans mes poches pour sortir mon briquet. Luffy… j'suis tellement désolé, p'tit frère…
Je craque la pierre, la flamme vacille dans la nuit et embrase tout avant même d'avoir touché les décombres.
J'entends un hurlement, et je lève la tête pour regarder mes parents à la vitre de leur chambre. Ma mère crie, frappe des poings contre la baie vitrée, pendant que mon père me jette le regard le plus haineux, fou et meurtrier que j'ai pu lui voir.
Ils souffrent ?
Tant mieux.
On inverse les rôles.
Je leur adresse mon plus beau bras d'honneur, et je tourne les talons, sac sur le dos, avant de me barrer en courant dans l'allée gravillonnée.
Je n'ai pas beaucoup de temps, mais je sais où aller et quoi faire. Je ne suis plus l'ado apeuré parti de chez lui sans un bruit, en se demandant comment est-ce qu'il allait survivre dans un monde où il n'avait presque jamais eu le droit de mettre les pieds.
Les rares affaires de Luffy dans mon sac pèsent un poids considérable sur mon âme – j'ai décidé, arbitrairement, de garder ce qui me rappellerait le plus mon frère tant chéri et tant adoré. Est-ce que j'ai fait une erreur… ? Je ne crois pas.
J'escalade le mur d'enceinte, et je me laisse tomber de l'autre côté avant de reprendre ma course.
J'ai un désert à rejoindre.
. . . . .
Quelque part, sur l'Interstate 40.
Putaaaaain… crève de chaud, là…
Je retire ma chemise et je la coince dans l'anse de mon sac, avant de reprendre ma marche, sous le soleil brûlant qui me cuit la peau.
Il fait une chaleur dégueulasse, je me dessèche, mes pieds sont en miettes et franchement, j'en ai plein le cul.
Je sais que j'suis sur l'Interstate 40, mais quant à savoir où exactement… là, y'a une sacrée marge. Je me rappelle vaguement des bornes kilométriques, mais sans plus. Du paysage, aussi : des falaises ocres qui bordaient l'horizon, des énormes rochers sur le bord de la route, là où je m'étais posé pour faire le point.
Va être compliquée, encore, c't'affaire.
Je prends un risque énorme, mais c'est tout ce que je peux faire pour tenter de changer les choses. De sortir de la déprime qui me tiraille, de me donner un nouvel objectif.
Je jette un coup d'œil à mon portable, mais toujours pas de nouvel appel. Ouais, c'est bizarre, mais j'ai du réseau. Mais il me sert à rien : Law ne m'a pas rappelé, et son numéro n'aboutit pas.
Mais sa voix sur ma messagerie me rappelle que je n'ai pas rêvé, et c'est tout ce qui compte.
Savoir que je l'ai raté à une petite minute près, ça me tue, mais autant tenter de faire bouger les choses plutôt que m'apitoyer sur moi-même, non… ?
Alors je marche, sous le soleil, et je croise les doigts pour que le fil ténu qui m'a relié à Law toutes ces années ne se soit pas cassé.
Les heures passent, le soleil continue sa course dans le ciel.
Midi. Je foooonds, sérieux…
… aaaah. Là.
J'aperçois des pierres énormes, mon cerveau reconnait tout de suit leur disposition particulière ; je contemple l'horizon troublé par les nuées de chaleur, et je revois l'à-pic des falaises si particulier qui avait attiré mon regard.
Trouvé.
Je presse le pas et je vais m'assoir sur la roche brûlante, chauffée par le soleil de plomb du désert poussiéreux. J'ouvre mon sac et j'avale une rasade d'eau, et je m'installe en tailleur avant d'attendre.
Attendre, faire preuve de patience. Croire en lui et en nous.
Les aiguilles tournent. Le soleil aussi.
Une heure.
Deux heures.
Trois heures.
Ma peau proteste, et je songe que Law n'aurait aucun mal à rester statique dans cette fournaise.
Le rugissement d'un moteur se fait entendre, au loin, dans le silence du désert. Je relève la tête et je mets ma main en visière, les yeux plissés. Pas moyen de voir de quel modèle il s'agit, la ligne entre la route et les falaises est trop floue. En tout cas, ça va vite, très vite même, et ça soulève un nuage de poussières pas possible.
À ce que j'entends, le pilote a retiré son pied de l'accélérateur ; les pistons ralentissent, et la voiture aussi, par la même occasion. Lignes ovoïdes, carrosserie impeccable, jantes neuves.
Ben, on dirait qu'il l'a bien entretenu, son bébé…
Je souris, et la course de l'Aston Martin se meurt sur le bas-côté.
La portière s'ouvre, et mon sourire s'élargit.
- Tu t'es perdu, morveux ?
- Toujours, sur l'Interstate 40. Faut croire que j'ai un souci avec cette route.
- Joli stetson.
Je relève mon chapeau sans perdre mon sourire.
Il aura bien l'occasion de l'insulter plus tard ; il a pas l'air d'avoir trop la tête à ça.
… en fait…
Non. Il n'a pas tant changé que ça. Le même que dans mes souvenirs. Moi, en revanche, je ne suis plus l'adolescent qu'il a connu il y a plus de quatre ans.
- T'as vu. Il est plutôt classe, hein ?
- Tes goûts se sont un peu améliorés, mais l'ensemble laisse quand même à désirer. Tu montes...?
Je ramasse mon vieux sac qui a eu le temps de prendre la poussière, depuis les heures que je poireaute, et je marche en réfrénant mon envie de courir me jeter dans ses bras. Trop niais, trop cliché, course façon sauveteur sur la plage…
Oh, et puis merde.
Je cours vers lui, alors qu'il fait la même chose ; je laisse tomber mon sac par terre et mes mains retrouvent les courbes de son corps, alors qu'il se presse contre moi. Son parfum me grise, et ses yeux me transpercent.
- J'ai écouté ton message plus de trois cents fois. Trois cent trente-quatre, exactement. Parce que je voulais encore entendre ta voix me dire que tu m'aimais, chuchoté-je contre ses lèvres.
- T'es obsessionnel, Ace.
- Seulement amoureux. Désespérément amoureux, corrigé-je.
- Tes parents vont nous faire la peau...
S'il savait à quel point je m'en branle… !
- La mort est une aventure, pas vrai ? Mais... j'suis pas prêt à la vivre tout de suite. J'compte sur toi pour me faire passer pour un fantôme, t'as montré que t'étais plutôt doué pour ça.
- Et toi, t'es doué pour nous foutre dans la merde. T'auras intérêt à te tenir à carreaux.
- T'as toujours été doué pour autre chose, aussi, insisté-je. Tu me montres...?
Law sourit, glisse ses mains dans mes cheveux et se penche sur moi ; nos bouches s'effleurent, se reconnaissent, et j'ai l'impression que je vais en mourir d'extase. Il gémit en même temps que moi, et mon emportement prend le dessus : on s'embrasse à perdre haleine, agrippés l'un à l'autre. Je l'entends inspirer mon odeur à plein poumons, et sourire contre mes lèvres en sentant mes mains se faufiler sous son débardeur.
Finalement, on s'arrache tous les deux l'un à l'autre, haletants, pour se contempler avec la même intensité qu'autrefois. Bordel, j'avais oublié à quel point c'était bon de l'embrasser… ! Ses yeux gris sont plongés dans les miens, et j'y lis des centaines de choses.
Mais j'ai beaucoup trop attendu pour l'entendre, alors les instants guimauves, on passera pour le moment.
- J'me suis tapé 4000 kilomètres en stop pour que tu me dises ce que je crève d'entendre depuis des années, alors t'as intérêt à gérer, Law, chuchoté-je, sourire en coin.
Il sourit, prend mon visage entre ses mains et caresse mes joues.
- ... je t'aime, morveux.
- Je t'aime, vieux con, soufflé-je en me hissant vers lui pour sceller à nouveau nos bouches.
Enfin complets.
Ensemble.
. . . . .
Quelque part dans le désert des Mojaves.
Il fait nuit.
Froid à l'extérieur, mille fois trop chaud à l'intérieur.
Mes cheveux collent à mes joues, je suis trempé de sueur, le cuir de la banquette arrière crisse contre ma peau.
Pas grave.
Law va et vient entre mes jambes, et je me cramponne à lui de toutes mes forces ; je l'embrasse à ne plus en pouvoir, je respire son parfum épicé, je savoure la douceur de sa peau métisse, je me délecte de la sensation de nos corps qui ondulent l'un contre l'autre. Ça m'a manqué au point de me rendre dingue.
On a pas pu attendre.
À peine la nuit tombée qu'on s'est garés, toujours dans notre coin paumé du désert, pour se grimper dessus. Irrécupérables.
On s'est embrassés, caressés, touchés, avant de finir par se déshabiller et de mettre fin à l'horrible attente de quatre années qui nous avait séparés.
Bon, j'crois qu'on va être un peu courts tous les deux – jugez pas, c'est le manque d'habitude, là… – mais ça n'aura jamais été aussi bon. Law me connait par cœur, il sait où m'effleurer, comment et quand, et j'en crève de plaisir.
Un dernier coup de rein, et on se perd tous les deux dans un gémissement libérateur ; Law tremble, hissé à bout de bras au-dessus de moi, et son expression vaut tout l'or du monde. Je lève une main et je caresse son visage, tremblant moi aussi ; il enfouit sa joue dans ma paume et ferme les yeux, la respiration courte et saccadée.
Mes doigts jouent dans ses mèches mouillés ; ses tempes sont grisonnantes.
Quelques fils blancs qui se perdent dans ses cheveux noirs. Tss.
Je reprends mon souffle aussi, et je lui ouvre mes bras ; il s'étend sur mon torse et je le serre contre moi, en entortillant ses cheveux autour de mon doigt.
C'est silencieux, si on compte pas nos respirations et les battements de nos cœurs.
Law fait courir sa main de ma gorge à mes cuisses, et son toucher m'électrise ; je frémis, alors que la pulpe de ses doigts retrace chacun de mes muscles. Il pose un baiser sur mon ventre, se redresse et vient nicher son nez dans mon cou.
- … Ace.
- Mmn.
- … qu'est-ce que t'as pensé, quand je t'ai récupéré, la première fois… ? murmure sa voix dans le noir.
Je vois pas le rapport, mais bon…
… j'ai tellement de questions à lui poser, que la première sera peut-être tout aussi stupide.
- … pas grand-chose. Si je ne montais pas, j'allais mourir. Si je montais, je prenais le risque que… comme l'autre, tu me… alors… entre mourir ou le reste, j'ai choisi le reste.
- C'est tout… ?
- C'est tout, ouais. T'avais juste l'air d'un type claqué par ses heures de voyage, pas d'un mec doucereux à deux doigts de me donner un paquet de bonbons pour que j'lui taille une pipe entre le volant et le levier de vitesse.
Law sourit, chatouille mon torse de ses doigts ; je caresse son corps intégralement tatoué partout où je peux, et je suis les lignes des dessins à l'encre gravés dans sa chair. Je reprends ses lèvres, et notre baiser est plus doux, plus calme.
Son corps nu contre le mien me comble à un point inimaginable.
- … tu m'as tellement manqué.
- Toi aussi, gamin, chuchote-t-il en parsemant ma bouche de baisers légers.
- … tu me laisses plus, hein… ?
- Juré.
Ses prunelles claires me contemplent, et je soutiens son regard intense comme je le peux.
J'ai une question qui me taraude.
Elle me hante depuis des années, maintenant.
- … est-ce qu'il… est-ce qu'il y'a eu quelqu'un d'autre ou-
- Non. Personne, murmure Law en dégageant les mèches folles de mon visage.
Il pose un baiser sur ma joue, et je me sens stupide.
Lui ne me retourne pas la question : il connait déjà la réponse.
- Où est-ce qu'on va, maintenant… ?
- Chez nous.
- Où c'est… ? souris-je.
Law se hisse au-dessus de moi et me sourit ; ça fait des plis aux coins de ses yeux.
- Où tu voudras, souffle sa voix, avant qu'il ne fonde sur mes lèvres pour m'embrasser.
Ça me botte, comme destination.
Partout et nulle part à la fois.
Tant qu'on est tous les deux.
Tea : Hey ! Oh, oui, l'amour qui liait Law et JJ était très fort, et c'est un sentiment qui ne disparaitra jamais vraiment. Il faut juste l'accepter et aller de l'avant. Leur vie a été très… riche, que ce soit en bonnes ou mauvaises choses, et ça laisse ses marques, mine de rien. Après… ouais, quand on sait le sort qui leur est réservé, on peut avoir un sacré goût amer avec cette lecture, désolée ^^ merci, à la prochaine !
Zabou : Yo ! La tendresse entre Law et JJ est bien visible, même s'ils ont tous les 2 un caractère de m*rde… hum. Cet euphémisme. Shashi et Penguin sont là pour alléger un peu le moment, parce que ça devenait tendu et il fallait bien décompresser x) fufu. Merci beaucoup, en se voit peut-être au prochain outtake !
Merci d'avoir lu, à bientôt pour un autre outtake ! n'hésitez pas à me demander une scène qui vous tient à cœur, si chronologiquement c'est possible (et si ça me parle assez pour m'inspirer 5000 mots, bien sûr ^^) !
