Ohayo mina' !

C'est l'unanimité qui l'emporte, et je vous présente ce 5ème outtake, qui traitera de l'adoption de Nojiko :)
J'y ai glissé beaucoup de choses que je n'avais pas pu développer lors de la première fiction, parce que ça aurait rajouté trop de trucs lourds et... bref, je ne m'étends pas sur le sujet [Ça serait dégueulasse] (Cette punchline est périmée, ma pauvre) mais je préfère vous prévenir, au cas où des questionnements randoms apparaitraient sauvagement (traumatisme des hautes herbes de la version Jaune de Pokémon, pardon).

Cette histoire d'adoption est inspirée d'une histoire vraie. J'en profite donc pour embrasser les 2 hommes de ma connaissance qui ont une petite fille à leur côté, et qui ne se porte pas plus mal d'avoir 2 papas. Vive les anglais.

Je digresse, mes ami(e)s ! Je vous souhaite une bonne lecture, et...

Enjoy it !


Outtake 5 : Nouvelle arrivée.

*Quelque part dans un orphelinat américain*

Ace regarde la tripotée d'enfants qui se presse dans la grande salle, et semble émerveillé alors que je me tiens un peu en retrait. D'autres couples sont là, aussi, certains jouent avec les gosses et d'autres les observent de loin. Comme moi.

Je ne suis pas à l'aise, ici ; j'ai l'impression de ne pas être à ma place. Et tous ces gamins me rappellent cruellement que ma fille ne naitra jamais.

Il disparait de mon champ de vision, et je le suis dans la pièce d'à-côté ; des mômes, encore. Combien il y en a, sérieusement… ?! Ace a l'air d'un géant, au milieu de toute cette agitation d'enfants, de jouets, de rires et d'éclats de voix. La Mère Supérieure lui fait signe de venir, et ils débutent une conversation dont je n'entends pas un traitre mot. La paperasse, c'est pour moi, le reste, c'est pour Ace. Et il a l'air particulièrement attentif. Il m'enjoint de le rejoindre de l'index, et je slalome parmi les monticules de cubes pour le retrouver.

Ace suit la nonne à travers les salles, on longe un couloir et on arrive dans une petite pièce à part, dont la vision me donne la nausée : des lit à barreaux, des couvertures de bébé et des mobiles pour jouer de la musique.
Je ravale la bile qui me monte à la bouche, et je regarde Ace éviter les tables à langer pour rejoindre un lit, où il tend les bras. On s'était mis d'accord pour un enfant pas trop jeune, plutôt trois ou quatre ans, et il accepte de voir des larves… ? c'est une blague… ?

Il se redresse, et ses grandes mains tiennent un tout petit paquet blanc, qu'il attire à lui. Ses doigts écartent le linge qui emmaillote le bébé, et son regard change. Ses prunelles s'adoucissent encore un peu plus, et un sourire tendre vient étirer ses lèvres. Il relève la tête, et me sourit, les yeux brillants.

- Elle est belle, hein… ?

- Elle a trois mois, précise la nonne en regardant son dossier. Elle est atteinte de-

- Albinisme partiel. Syndrome de Griscelli, marmonné-je en observant la dépigmentation de ses cheveux.

- … elle est pas juste blonde ? bredouille Ace en baissant les yeux.

- Ses cheveux sont blancs, pas blonds. Et elle doit avoir les yeux bleus, ou rouge, je suppose.

- … comme les lapins… ?

- Ace, soufflé-je en luttant contre la consternation.

Il sourit, reporte son attention sur le bébé qui a les yeux grands ouverts, maintenant. Comme je le pensais, ses iris aussi sont partiellement dépigmentés. Bah… elle pourra se faire les couleurs qu'elle veut. Bleus, même, si ça lui chante.

Et Ace a raison…

… elle est vraiment jolie.

Je tends la main, et mon doigt caresse sa joue ; elle l'attrape aussitôt et referme sa bouche autour, réflexe de succion. Ace sourit, et ne fait pas le moindre commentaire sur la larme qui coule le long de ma joue.
Parce que je repense malgré moi à cette journée rêvée, où j'aurais pu serrer mon bébé tout juste né dans mes bras, J.J. blottie contre moi. Où j'aurais pu enfin avoir tout ce que j'avais voulu.
Un choix que personne n'aurait pu faire : bien sûr que j'aurais aimé ces deux bouts de femme. Bien sûr qu'elles auraient été le centre de ma vie. Mais elles ne sont plus là, et maintenant, j'ai Ace, et peut-être cette petite fille aux yeux si particuliers. Ces deux-là, je ne les aurais jamais eu si J.J. et le bébé étaient restés en vie.

Alors, plutôt que de pleurer pour ce que je n'ai plus, je préfère sourire pour ce que j'ai aujourd'hui.

Même si j'espère au fond de moi que J.J. ne m'en veut pas trop, de là où elle est.
On suit la Mère Supérieure jusqu'à son bureau ; Ace embarque le bébé sans rien demander à personne, et le sourire que ce geste m'arrache fait aussitôt partir mes larmes.
Couloirs, couloirs, parents adoptants, nonnes, enfants, couloirs encore… et l'office, dont elle referme la porte derrière nous pour plus de tranquillité.

Le bébé ne fait pas un bruit, et ses yeux sont plongés dans ceux d'Ace, qui lui offre son plus beau sourire.
Est-ce qu'il y voit un autre Luffy à protéger… ?

- Et comment ça se passe, concrètement… ? demande Ace en jouant avec les fins cheveux blancs du nourrisson.

- Un dossier administratif, une enquête sociale et psychologique, soupire la Mère Supérieure en fouillant dans notre dossier de demande. Il y aura une enquête sur votre vie privée, ça peut paraître très intrusif mais c'est pour le bien de l'enfant, c'est la seule chose que vous devez garder à l'esprit. Des examens médicaux, et surtout… si l'agrément vous est délivré, il ne sera pas forcément définitif. Ça dépendra, il faudra peut-être renouveler. Valable cinq ans.

Le sujet qui fâche, mais Ace doit comprendre que ça va être long, pénible, et que nous ne sommes pas sûrs d'en voir le bout. La seule chose qui peut pencher en notre faveur… c'est le fait que ce bébé soit malade. J'ai bien entendu ce que la nonne nous a dit tout à l'heure : « Personne n'en veut ». Trop compliqué. La maladie dont elle souffre lui donne entre autres une immunodéficience sévère. Trop de soins à apporter, trop de traitements à envisager, trop de frais à engager. Ace s'en amuse, et moi, c'est loin de me déranger, alors on a plus qu'à prier et ne pas baisser les bras.

- C'est long à ce point… ?

- Vous pouvez avoir l'agrément en quelques mois, s'ils ne font pas trop traîner les choses. Reste à voir si vous pourrez adopter la petite.

- Pourquoi ça traînerait ? s'étonne Ace, la naïveté incarnée.

- Parce qu'on est deux hommes, murmuré-je à la place de la nonne, qui nous adresse un sourire navré teinté de gêne.

Ace se ferme comme une huître, et la déception mêlée de dégoût qui passe sur son visage me fait de la peine, plus que l'idée de ne pas pouvoir adopter à cause de ça ; je passe une main sur sa cuisse, pour l'apaiser, et son regard cherche le mien.
Il est empli de doute et je ne peux rien faire pour le rassurer.

- Revenez nous voir quand vous aurez l'agrément, et on verra ce que les commissions décident pour vous. L'adoption en elle-même prend… normalement plus de temps que l'agrément, mais dans votre cas, c'est lui qui sera le plus difficile à avoir. Il ne faut surtout pas que vous vous laissiez abattre, nous encourage-t-elle.

Je contemple la petite fille recroquevillée dans les bras d'Ace, et je songe que c'est peut-être la dernière fois qu'on la voie.

. . . . .

Appartement de Law et Ace. 7 mois plus tard.

- … quelle éducation est-ce que vous comptez donner à votre enfant ? soupire la jeune femme qui nous fait face.

Envoyée par les services sociaux.
On trime depuis des mois et des mois, et c'est notre troisième rendez-vous avec cette employée, « Mademoiselle Perona », chargée de notre dossier d'agrément. Une horreur à monter, en allant du certificat médical au casier judicaire, en passant par les extraits de naissance, une attestation psychologique…

… attestation qui nous met des bâtons dans les roues.

Ace en a marre, clairement, et je vois les efforts qu'il fait pour ne pas lever les yeux au ciel à chacune de ses questions.

- On ne peut pas prévoir à l'avance, argumenté-je. On ne peut qu'espérer lui donner la meilleure éducation possible, et ça passe aussi bien par l'école que par les activités à lui offrir à côté…

- Oui, mais vous avez bien une idée, insiste-t-elle.

- Mais ça dépendra de son caractère… ! marmonne Ace dans un soupir. Mon petit frère était une crème, il s'est quasiment élevé tout seul. Moi, il fallait me serrer la vis, mais tout s'est bien passé, je ne suis pas devenu le plus grand délinquant que la Terre ait porté… ! alors… tant qu'on ne connait pas ses réactions, on ne peut pas p-

- Une éducation stricte, donc, conclut-elle en griffonnant sur son papier.

- Pas nécessairement, rectifié-je. Mesurée, comme tout le monde tente de le faire. Le monde est… trop instable pour laisser les enfants faire ce qu'ils veulent, aller où bon leur chante. Le but, c'est de lui donner un équilibre, et l'amener à penser par lui-même à ce qui est bien ou mal…

Elle marmonne des trucs incompréhensibles mais ne corrige pas ses notes.
Quelle pétasse.

- Quel âge pour votre enfant ?

- Jeune. Un bébé, explique Ace. Pour qu'il n'ait pas encore une… une pleine conscience de l'abandon qu'il a subi, qu'il soit volontaire ou non. C'est plus simple, à mon avis.

- À votre avis ? relève-t-elle.

Ace rougit et nos regards se croisent.
J'entrelace nos doigts, dans un geste que j'espère apaisant. Il faut qu'il garde son calme, c'est important. Pour nous et la petite fille.

Elle s'appelle Nojiko.
Un nom que je griffonne dans chaque coin de mes carnets, quand je laisse mes pensées vagabonder, lors de mes pauses au boulot, entre deux interventions chirurgicales. Ça fait marrer Shashi et Penguin.
Les crétins.

- Oui, mon avis.

- … je note. Son sexe ?

- Peu importe. À vrai dire, on a plutôt une préférence pour une petite fille.

- Pourquoi ? nous agresse-t-elle en nous foudroyant du regard par-dessus ses lunettes.

Ace bout, et je serre ma main sur la sienne – il sait à quoi on doit s'attendre, à quelles réflexions on doit faire face quand on répond à cette question.

- Parce que tout le monde veut des petits garçons, et que les petites filles sont souvent moins adoptées. C'est-

- Vous faites dans l'humanitaire, alors ? rétorque-t-elle.

- Absolument pas, répliqué-je à mon tour. Seulement, on pense à tous ces enfants qui n'ont pas la chance d'être adoptés, pour des broutilles et des choses sans importance.

Perona prend encore des notes de son air suffisant, et j'ai l'envie presque irrépressible de lui envoyer une claque à la figure. Doflamingo m'a toujours dit qu'on ne devait pas frapper une femme – la noyer, pourquoi pas, mais la frapper : non – et je fais appel à toute ma concentration pour ne pas lui en flanquer une bonne. Pour sûr qu'Ace pense pareil que moi.

- Vous comptez lui cacher ses origines ?

- Et bien, non, si on a le loisir de le savoir, on répondra à ses questions.

- Le loisir… ?

- Vous avez compris, m'agacé-je. Ace et moi, nous ne voyons aucun problème à l'aider dans ses recherches, si l'enfant le veut vraiment… tout le monde a le droit de savoir d'où il vient.

- Le fait que vous soyez des hommes ne vous inquiète pas ?

- … pardon ? susurre Ace, le regard noir.

- Le fait que vous soy-

- Nous avons très bien entendu, j'aimerais que vous clarifiiez, s'il vous plaît, complété-je.

Elle soupire, aiguise son crayon et tourne une nouvelle page de son rapport.

- Selon les chiffres, 20% des femmes déclarent avoir subi une agression sexuelle au cours de leur enfance, et 75% de ces agressions sont commises par des hommes de leur entourage. Quand vous la laverez, vous saurez comment vous y prendre ? Vous ne craignez pas de déraper ?

Ace devient livide, et l'assistante sociale lui lance un regard en biais.

- … je… jamais on ne la… on ne-

Il va vomir.
Il a tellement la nausée que je vois une goutte de sueur perler sur sa joue.
Ça le dégoûte à un point inimaginable ; d'imaginer qu'il puisse lui faire du mal de cette manière. Je m'attendais à ça, à ces remarques, mais adressées d'une façon aussi directe… non, clairement pas.
Je n'arrive même pas à sortir de mes gonds ; cet entretien est plus intrusif que jamais, et je me sens vidé.

- … la réponse va de soi. Non, on n'a aucune intention de la violer, ou de lui faire quoi que ce soit, soupiré-je en me frottant le visage, las. Ça vous va… ?

- Ce n'est pas à moi d'en décider, renifle-t-elle en prenant des notes. Bien… j'ai tout ce qu'il me faut. Vous recevrez un courrier dans une semaine, avec les comptes-rendus de mon rapport. S'il est favorable, vous pourrez l'envoyer avec votre dossier à la commission qui gère les agréments, et vous verrez si la réponse sera positive ou non. Bonne journée.

Je ne réponds rien, épuisé par ces questions. Je me lève et je la raccompagne à la porte d'entrée de l'appartement – une poignée de main, et la porte se referme derrière elle.
J'entends un bruit sourd, et je me retourne pour voir Ace s'effondrer sur la table, la tête entre les bras. Je le rejoins pour le serrer contre moi, il se cramponne et noue ses bras autour de ma nuque, et ses larmes me font mal.

- Law… j'en peux plus…

- Je sais, bébé. T'es claqué, c'est rien, on va dormir et tu-

- J'en ai marre… ! pleure-t-il dans mon cou. Ça va durer encore longtemps, comme ça… ?

Je ne me fais aucune illusion.
L'agrément, on ne l'aura pas.
Mais je n'ai pas l'intention de laisser tomber. Pour Nojiko, pour Ace… et pour moi, je continuerai.
Et puis, je suis un emmerdeur par nature.

- Non. Bientôt, ça sera loin derrière nous. Je te le promets, Ace.

. . . . .

Appartement de Law et Ace, 4 semaines plus tard.

« … et qu'au regard des éléments qui nous ont été fournis, nous ne sommes pas en mesure de donner une suite favorable à votre demande d'agrément.
Veuillez agré-»

Je froisse la feuille et je la jette dans la poubelle de la cuisine, où elle a sa place : avec les ordures.
Ace est allongé sur le canapé, un bras sur les yeux ; il se cache. Il ne pleure pas, c'est au-delà de ça. Son visage est fermé, et ses muscles tendus à se rompre.

- … on recommence.

- C'est foutu d'avance.

- Ace, je t'ai déjà dit cent fois qu'on ne-

- J'arrête. C'est trop. C'est la deuxième fois qu'on nous refuse l'agrément.

Il se redresse, et ses yeux noirs me vrillent avec une intensité que je lui ai rarement vue.

- On doit juste se rendre à l'évidence : on est peut-être pas faits pour être pères. On doit avoir des problèmes, des trucs qui clochent. C'est-

- Tu veux que Nojiko vienne vivre avec nous ?

- C'est pas la quest-

- Tu veux qu'elle vienne vivre avec nous, oui ou non ? le coupé-je à nouveau.

- Oui, souffle-t-il sans me lâcher du regard.

- Alors elle viendra. On recommence, point. Si tu continues pas pour nous, fais-le pour elle. Ne garde que ça à l'esprit. Rien d'autre.

. . . . .

Appartement de Law et Ace, 20 semaines plus tard.

Ace fait une danse de la joie devant la boîte aux lettres, et je le regarde rire et se déhancher comme un fou. La voisine du dessus nous jette un regard amusé, et je lui adresse mon plus beau sourire de la journée.

On l'a eu, ce foutu papier de mes deux.
Actes civils réglos, examens psychologiques positifs, environnement sain, couple soudé. Merci la nouvelle psy, qui a porté un avis favorable à chacun de nos rendez-vous.
Ace me braille que le reste ira comme sur des roulettes. Je lui fais jurer de ne rien dire à Nojiko – c'est trop tôt – et il me le promet, mais je vois bien qu'il se voit déjà avec elle à la maison.

Il est heureux, et c'est tout ce qui m'importe, pour le moment.

- Alors ça veut dire oui ?!

Shashi et Penguin en sont dingues, vu comment ils beuglent dans le téléphone.
Tu m'étonnes.

- C'est oui. On a l'agrément pour adopter, il manque juste à faire le dossier pour la petite et ça sera bouclé.

- C'est dans la poche mon vieux… !

- Pas encore, Penguin. Pas encore. Tu sais autant que moi qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué.

Je me voyais déjà avoir une vie parfaite, et on s'est chargé de me la retirer. Je préfère voir le verre à moitié vide, parce que je ne supporte pas la déception.
Pour preuve, les marques qui siègent toujours à mes poignets. Vestige d'un moment où le désespoir avait pris place sur tout le reste.

Ace m'agrippe et m'entraîne dans sa danse, en m'arrachant à mes souvenirs noirs. Je souris, et je suis son pas dans le hall de l'immeuble.
Je pense à toute la paperasse qui nous attend pour la demande d'adoption en elle-même, et je pousse un soupir à pierre fendre ; Ace m'ébouriffe les cheveux et plaque un baiser sur mon front.

- T'en fais pas, ça sera fini en un clin d'œil… !

- Tu deviens optimiste, maintenant… ? souris-je en caressant sa joue.

- Aucune raison de pas l'être, pas vrai… ?

. . . . .

Orphelinat américain, 24 semaines plus tard.

« … et cette situation n'apporte pas une vie familiale meilleure à sa situation d'origine.

J'ai le regret de vous informer que, malgré un examen particulièrement attentif de votre dossier, il n'a pas été possible de réserver une suite favorable à votre demande d'adoption.

Veuillez agré-»

Copier-coller.
Pas une meilleure vie… ?

Nojiko est écartée à chaque visite de groupe par toutes les familles adoptantes – ils veulent des enfants en bonne santé. Une petite fille aux cheveux blancs et aux yeux bleu-rouge, très peu pour eux. Alors pourquoi est-ce qu'on ne peut pas… ? Je n'y comprends rien. Je suis chirurgien, je peux lui apporter tous les traitements nécessaires. Ace gagne sa vie aussi bien que moi, notre dossier est solide, nos casiers judiciaires sont vierges – je me suis assuré de tout faire effacer – et nos motivations n'ont aucunes idées sous-jacentes.

Alors quoi… ?
Et comment est-ce que je dis ça à Ace… ? « Désolé, bébé, les pédés sont pas dans les bonnes grâces des organismes d'adoption »… ?
Cette histoire aura sa peau. Et la mienne avec.
Autant ne rien lui dire pour l'instant, histoire de ne pas gâcher la journée ; j'aurais bien assez le temps de lui annoncer la nouvelle.

Ace fredonne en garant la voiture sur le parking de l'orphelinat ; il a hâte de voir Nojiko, elle fête son deuxième anniversaire aujourd'hui. Elle nous a fait promettre d'être là, et on va mettre un point d'honneur à respecter sa volonté.

. . . . .

Quelque part dans une clinique américaine. Huit mois plus tard.

- Pour le patient de la 203, insulinosécréteurs. On verra si le traitement fonctionne, sinon, on devra envisager autre chose. Pour la 212, Domperidone, ça devrait soulager les nausées après la chimio, indiqué-je à l'infirmière qui prend des notes au fur et à mesure de ma dictée.

Le service de nuit va commencer et je tiens à donner toutes les infos possibles, avant ma dernière opération de la soirée, histoire d'aller dormir une heure ou deux après l'intervention ; ma garde se termine à quatre heures et après… week-end. Un peu de temps avec Ace, ça ne me fera pas de mal. Je l'ai à peine vu ces deux dernières semaines, j'ai enchaîné des horaires impossibles ; je l'ai tout juste croisé en rentrant à minuit, moment où il dort profondément, et en repartant bosser à 11 heures le matin, moment où lui-même est déjà au garage.

Mon biper résonne et je réprime un grognement en l'éteignant – le secrétariat. Pas le temps pour la paperasse, là, il est vingt heures et j'ai des indications à délivrer.

- La splénectomie de la 214 débute dans moins de deux heures, je veux qu'on m'apporte les derniers clichés de la tomo CT dans dix minutes max. NFS, résultats de la biopsie, IRM… tout. Et je veux que Shashi s'occupe de l'anesthésie.

- Bien, monsieur, concède-t-elle avant de partir.

« Monsieur »… j'ai l'impression d'être vieux.
… j'ai aussi l'impression d'entendre la voix d'Ace me dire que j'ai trente-huit ans, et que la quarantaine me rattrape, que je le veuille ou non.
Ce petit con.

Je suis concentré sur mes bilans pré-opératoires, trop pour me préoccuper du reste ; quand j'entre dans le bloc, j'entends Shashi et Penguin se disputer pour savoir quelle musique mettre, et comme toujours, c'est moi qui trancherai – l'avantage d'être le chef du service.
Je choisis le Prelude au violoncelle de la suite n°1 de Bach, et je regarde le lit s'approcher.

Le patient est nerveux, et j'essaye de le rassurer d'un léger sourire – mes tatouages ne sont pas engageants, et j'ai l'impression que ça l'affole encore plus que lorsque je l'ai rencontré pour lui annoncer qu'on allait lui enlever la rate. Il devient blême, et Shashi règle le problème à coups de baies rouges à respirer par le masque ; pour avoir déjà essayé, c'est très, très, très efficace.

Sa tête retombe, et le ballet se met en marche.

- Pas de laparoscopie possible, alors je veux que tout le monde se tienne prêt, annoncé-je à mes internes qui m'entourent. On me rappelle pourquoi… ?

- Parce que la rate est très vascularisée et sujette à hémorragie… ?

- Exact.

J'incise l'abdomen, et les futurs chirurgiens se penchent pour observer ; l'infirmière en chef me regarde intensément, et si Ace était là, pour sûr qu'il l'enfermerait dans le placard du fond pour l'empêcher de me fixer comme ça.

Je fais tout ce que je peux pour ne pas penser à Ace, à Nojiko, à notre quatrième demande d'adoption qui n'aboutit toujours pas. Je fais tout ce que je peux pour ne pas penser à la chambre qu'on lui a préparée, à ses jouets qui s'étalent, aux peluches que notre entourage lui a déjà offert sans même l'avoir vue, aux dessins qu'Ace a faits lui-même sur les murs.
J'essaye de ne pas laisser cette histoire me pourrir la vie, mais je ne me vois pas annoncer à cette fillette qui nous appelle « Papas » que non, nous ne serons jamais ses pères, et qu'on ne pourra plus la voir une fois les 5 années de procédure engagée dépassées.

Mon biper sonne, je l'ignore et je poursuis l'opération ; elle dure plus de deux heures et quand elle se termine enfin, je suis claqué. Mes étudiants ont aussi besoin de sommeil, et le patient est resté stable pendant toute l'intervention. Au moins quelque chose que j'ai réussi…

L'impression d'échec ne me quitte pas, et m'écrase un peu plus à chaque refus d'adoption qu'on reçoit. Ace ne mange pas de la journée, à ce moment-là, et je peux jurer que ça, ça n'arrive que lorsqu'on accuse un nouveau recalage.
On se mine, et ce n'est bon ni pour nous, ni pour Nojiko.

Je jette ma tenue souillée de sang dans le bac à la sortie du sas, et je remonte le couloir vers mon bureau, dans le silence troublé par le grésillement des néons. Il est tard, et cette partie de la clinique est vide à cette heure-ci.
Objectif : me poser dans le lit d'appoint, monter la sonnerie du biper au cas où j'aurais le sommeil trop lourd, et dormir. Chose dont je manque cruellement depuis des décennies, mais que je vais compenser en m'accordant 3 semaines de vacances incessamment sous peu – avec pour but de partir avec Ace en mode roadtrip, avec une nouvelle destination jouée à Shifumi. C'est quelque chose de viscéral, dont on a besoin tous les deux.

Je pousse la porte et quelque chose me saute au cou en piaillant – l'attaque est un peu brutale et mon premier réflexe est de me reculer, mais mon adversaire est plus fort que moi et me serre à m'en étouffer.

- Que-… Ace… ! qu'es'tu fous… ?! m'étranglé-je en reconnaissant son étreinte et son parfum.

Depuis combien de temps il m'attend là ?! c'était ça, le biper de l'accueil ?

- Ça y est ! pleure-t-il en me secouant comme un prunier. Ça y est ! on l'a !

- Que… quoi ? balbutié-je, la tête ballotant au gré de ses impulsions.

Ce môme a une force… !

- L'autorisation, vieux con ! on l'a ! brame-t-il à travers ses larmes. Nojiko peut v'nir, on peut la prendre avec nous !

Il me colle un dossier contre la poitrine et, un peu abasourdi, je contemple la lettre d'approbation qui nous donne le feu vert et les papiers d'identité de Nojiko, son assurance médicale, les dernières démarches à faire en ville pour légitimer nos droits…
Officiellement notre petite fille, au regard des lois de notre pays.
Je relève la tête, et Ace m'embrasse à pleine bouche, fougueux, tremblant et surexcité.

Je lui rends son baiser et je le serre dans mes bras – oh, c'est tellement mièvre, mais tant pis – et on se murmure qu'on s'aime, entre deux baisers volés sur nos lèvres.

. . . . .

*Quelque part dans un orphelinat américain*

Les portes de l'orphelinat se referment derrière nous, et Ace court presque jusqu'à la Mère Supérieure qui nous attend déjà pour lui montrer le dossier que, de toute manière, elle a déjà en copie ; je le suis, plus calme, en souriant tout autant que lui – elle a l'air ravie, elle aussi, et désigne l'étage.

- Les petits dorment encore mais j'allais les réveiller… vous voulez lui annoncer la bonne nouvelle vous-même… ?

- Un peu, mon n'veu ! s'exclame Ace en riant.

Elle ne s'effarouche pas et nous demande de la suivre au premier, où toutes les portes des dortoirs sont fermées ; elle ouvre la plus à gauche, et une rangée de lits apparait, au milieu de veilleuses qui éclairent la pièce en lambris clairs.
Sa voix douce résonne, pour leur annoncer qu'il est l'heure de se lever ; les couvertures remuent, et les plus grands émergent pour aller réveiller les plus petits.
Seul un lit garde sa forme – avec la touffe de cheveux blancs sur l'oreiller, je sais à qui il est. Comme par hasard… une flemmarde.

Elle nous fait signe d'y aller et Ace et moi, on s'engouffre dans le dortoir vide pour nous approcher du lit à barreaux.

Elle dort profondément, et ni lui, ni moi, on n'ose la sortir du sommeil.
Surtout à la voir comme ça, aussi apaisée. Ace tend la main, caresse sa joue ; elle frémit et se colle le pouce dans la bouche, avant de se recroqueviller.
J'ai du mal à me dire que cette image, je l'aurai tous les jours pour les prochaines années à venir.

- … Nojiko, chuchote Ace en jouant avec ses cheveux. Réveille-toi.

Elle grogne, se retourne et tire la couverture sur sa tête ; Ace rit, tire le drap et la chatouille gentiment dans le cou, histoire de la tirer des bras de Morphée.
Je ne suis pas aussi tactile que lui, à dire vrai je n'ai presque jamais tenu Nojiko dans mes bras – oui, je sais, c'est maaal... – mais je me dis que j'aurai tout mon temps pour apprendre cet aspect de la vie d'un père.

- Hé, marmotte.

- Mnff… ? marmonne-t-elle en se frottant les yeux.

- C'est nous. On a une surprise pour toi.

Elle ouvre un œil, nous contemple et nous offre un sourire irrésistible, avant d'ouvrir les bras pour nous serrer contre elle.

- B'jour papaaas… c'quoi la su'prise… ? réclame-t-elle en s'asseyant dans son lit.

- Il va falloir que tu fasses tes valises. On s'en va, sourit Ace.

- Aaaah ? baille-t-elle,… où ça… ?

- Dans ta nouvelle maison, murmuré-je.

Elle écarquille les yeux, et se redresse au maximum pour voir la Mère Supérieure lui sourire à son tour.
Ses yeux clairs se posent sur nous, et le sourire qui se dessine sur ses lèvres se grave à jamais dans ma mémoire.

- On va chez nous… ?

Elle a vite compris, on dirait…
… cette gosse nous mènera par le bout du nez, mais qu'importe.
Tant qu'elle est avec nous.


Kalialt : Hey ! Je suis ravie qu'ils t'aient tous plu, j'espère que l'adoption était comme tu le pensais, aussi ;) peut-être à la prochaine, merci d'avoir laissé une review !

GrapeFruit : Oya ! Contente qu'AECQTMS t'ait touchée, t'inquiète pour le vocabulaire, on est tous comme ça quand on a un truc qui nous plaît ^^ oh, oui, ces surnoms sont... ahem, prions pour que Law ne les entende pas... *tousse* merci, à pluch !

kanachan : Oh, mais de rien ! comme tu le vois, l'adoption est là :) en revanche... pour le coup du "Pas trop trop triste", c'est juste carrément râpé... *part se terrer dans un coin* navrée... merci pour ta review, à bientôt !

À la prochaine pour un autre outtake ! Merci à toutes et à tous ! et n'hésitez pas à m'envoyer vos suggestions !