Ohayo mina !

J'ai beaucoup traîné pour sortir cet outtake, je suis désolée… l'essentiel est qu'il soit là. C'est mon cadeau d'absence, on va dire.
Il est le résultat d'une envie de développement personnel et de demandes de lectrices, on va dire que ça tombe bien !

Ah, petite précision : tout le monde voulait savoir où habitaient Law, Ace et Nojiko, au moment de l'épilogue… hé bien, je ne dirai rien à ce propos ;) disons que je les ai envoyés là où personne ne les emmerdera. Alors, imaginez-les où vous voulez, chacune de vos idées est bonne… je vous donne un simple indice, au début de ce chapitre.

J'exprime des idées très arrêtées, ici, ce ne sont pas les miennes, seulement l'expression de certains arguments que j'ai pu entendre dans ma vie. C'est moyen mais il faut de tout pour faire un monde...

Enjoy it !


Outtake 6 : Visite surprise

Quelque part, au Sud des USA.

*POV Rob Lucci*

- P'pa… ! j'peux aller chercher l'ballon ?!

J'ouvre la porte-fenêtre et je regarde mon gamin s'agiter dans l'arrière-cour.

- Où ça, Thatch… ?

- Ben, chez les voisins ! s'exclame-t-il, l'évidence même, en désignant la haie qui me sépare des derniers arrivants du quartier.

… ouais, non, hors de question.

Je ne veux pas que mon gosse franchisse le portail de ces types-là. On sait rien sur eux, je suis sûr qu'ils ont un grain pas possible, leur gamine est bizarre, et Dieu seul sait ce qu'ils lui font. Qu'est-ce que des mecs comme ça viennent foutre ici, en venant de nulle part, avec une môme qui…
Bordel, j'suis sûr qu'elle a une maladie super bizarre, avoir des cheveux et des yeux comme les siens, c'est juste pas possible en vrai, elle traîne forcément une merde quelconque.
… mais j'peux pas simplement lui dire qu'il peut faire une croix sur son ballon.

Tant pis, je vais devoir m'y coller, on dirait.

- J'y vais moi-même. Attends-moi là.

J'ai presque envie de lui dire d'appeler le 911 si je ne reviens pas dans cinq minutes, mais je ne vais pas pousser le bouchon aussi loin. Quoique… je devrais sûrement.
Je traverse notre pelouse, je passe le portail et je remonte le pan de trottoir que beaucoup évite, que certains se sont même risqués à taguer. J'ai toujours trouvé ça con, je leur ai répété je sais pas combien de fois de jamais faire ça, c'est vrai quoi, j'habite juste à côté de chez eux et s'ils veulent se retourner contre quelqu'un, j'y passerai forcément en premier… !

Je longe la haie qui bloque la vision du voisinage, et je m'approche du grand portail en fer forgé, qui fait deux fois ma taille ; un samedi matin qui commence suuuuper bien… pfff. Je pousse la poignée et, comble de l'ironie, c'est ouvert. Je passe la tête dans l'encadrement et j'inspecte l'intérieur de la cour.

Pas de clébard, ni de statues d'ordures ou de cadavres.
Bon point, ça.
Je suis l'allée du regard et je vois une voiture de collection prête à partir, vu la vitre conducteur ouverte ; une Aston Martin, mais laquelle, ça, j'serais bien incapable de le dire. Une BM récente rutile en retrait, dans le garage à gauche de la grande maison.

Je m'engage dans l'allée en refermant derrière moi et je remonte les pavés, en essayant de voir à travers le soleil matinal qui frappe les vitres.

- Aaaaaace, où est-ce que t'as encore mis les clés ?! peste une voix basse depuis les baies vitrées ouvertes.

- Commode, répond une voix qui vient du garage. Noji, débranche les flexibles d'air, s'te plaît.

- Sais pas lesquels c'est.

- Ceux-là, et pose-les près de l'échangeur d'air. On en aura besoin après.

Bienvenue sur une autre planète.
Sous la BM levée sur des tréteaux, y'a un type immense, une armoire à glace, qui s'occupe de sa mécanique, avec une gamine allongée sur une planche de skate-board, et qui fait des allers-retours entre la caisse à outil et le châssis de la caisse. J'hallucine en grand.
C'est leur gosse, « Nojiko », l'albinos dans la classe de Thatch… elle doit avoir à peine six ans, comme mon gamin. Qu'est-ce qu'elle fout sous une voiture à bricoler ?

- Trouvées ! merci !

- Pas d'quoi, vieux con.

- HAN ! P'PA, UN BENJAMIN FRANKLIN DANS LA TIRELIRE ! braille la môme depuis le ventre de la BM.

L'autre mec sort de la maison, mallette dans une main, blouse sur le bras. Jean-chemise, simple mais cintré, avec cravate et chaussures cirées. Le seul truc qui détonne, c'est les putains de tatouages de malade qui dépassent de ses manches relevées et du col de sa chemise ouverte. Je l'avais déjà vu, une fois, mais s'en apercevoir de si près, c'est autre chose.

Ça fait un contraste fou avec son air sérieux et les fils gris et blancs dans ses cheveux noirs.

- Je t'avais dit qu'elle s'en souviendrait ! s'esclaffe le mec en se dirigeant vers le garage, sans même m'avoir remarqué. Ton idée de « Mettre-un-dollar-à-chaque-juron-dans-la-tirelire »…

- Oh, ça va… va bosser, au lieu de nous narguer, là… Nojiko, fais gaffe à l'écrou du câble de batterie, tu vas t'en foutre partout.

- Ouais, désolée, marmonne la gamine en tournant sa clé comme elle le peut sous le châssis énorme.

- Je rentre vers vingt-deux heures. Soyez sages.

- … j'aime pas quand tu travailles le week-end ! argumente la gosse en sortant de sa cachette, noire de cambouis de la tête aux pieds, dans sa salopette trop grande.

Trop bizarres, ses cheveux blancs.
Sa peau est étrange, comme si elle pouvait pas bronzer. Oh, putain, et ses yeux j'en parle même pas. Est-ce que c'est seulement possible d'avoir des prunelles de cette couleur ?!

- Je sais, ma puce. Samedi prochain, je laisse le boulot de côté et on part en balade.

- Promis ?

- Promis, chérie.

Le tatoué se penche, lui essuie un coin de la joue du revers du poignet pour ne pas se mettre de l'huile noire plein le nez, et y pose un long baiser, avant de lui montrer la pendule.

- Oublie pas ton traitement, toi.

- Vi, t'en fais pas.

Le grand type s'extirpe de l'endroit exigu qu'est le dessous de la voiture et déplie sa silhouette pour venir embrasser l'autre, pendant que la gamine continue sa mécanique, imperturbable.

Ça me choque profondément. De voir deux mecs se rouler une pelle. C'est… pas du tout ce à quoi j'suis habitué, c'est… contre-nature, ça me colle la gerbe de m'imaginer faire ça.
J'trouve ça dégueulasse, mais… bon, ils ont l'air quand même plus normaux que ce que disent les autres du quartier.
Je m'annonce d'un raclement de gorge – les voir s'embrasser, ça va bien 2 minutes – et ils se retournent aussitôt, même si l'un a l'air 1000 fois plus tendu que l'autre. Le tatoué a l'air d'être un nerveux.

Je soupire et je montre la cour qui se prolonge derrière la maison, apparemment.

- Euh… désolé, je… j'habite à côté, mon fils… enfin, le ballon est tombé de l'autre côté alors je-

Je m'arrête quand je me rends compte que je bafouille comme un ado gêné.
Merde, c'est à eux d'être gênés, pas moi… ! pas vrai… ?

Le mec avec la blouse me dévisage avec une expression que j'ai jamais vue chez quelqu'un : s'il pouvait me fusiller, il le ferait, j'en suis certain. L'autre a l'air plus cool, il vient vers moi et me tend la main.
J'hésite, juste un instant, mais j'veux pas paraître plus impoli que je le suis déjà, et je lui serre la main. Une poignée ferme, virile – j'ai toujours entendu dire que les pédés étaient des tapettes. J'pensais avoir droit à une poignée de femme, mais c'est moi qui me sens insignifiant face à ce tas de muscles.

- Ace. Mon mari, Law.

- Je… hum, Rob Lucci, marmonné-je en répondant à sa présentation.

Le Law en question nous rejoint, et il transpire la méfiance par tous les pores de la peau, c'est un truc de fou. Il me serre la main à son tour et je fais tout ce que je peux pour ne pas fixer ses tatouages. Il en a jusqu'à la mâchoire, c'est pas évident de le regarder dans les yeux.

- J'aurais aimé rester, mais j'ai un boulot qui m'attend, murmure-t-il en plongeant ses yeux dans les miens.

Des yeux gris, inquisiteurs, qui font passer un message très clair : si je touche à un cheveu de son mec ou de sa gamine, je suis mort.
Réellement mort.
Je sais pas pourquoi, mais c'est la première impression qui me vient à l'esprit.
Un frisson me parcourt à cette idée – j'arrive pas à expliquer ce sentiment, mais j'ai la sensation d'avoir des pelotes électriques à la place des nerfs.

- Pas d'problème, je vous dérange pas longtemps de toute façon.

Un dernier baiser au coin des lèvres d'Ace, et Law recule jusqu'à l'Aston pour s'installer au volant. Il démarre, le vrombissement résonne tout autour – c'est ça, ce que j'entends parfois… ? mazette. Il a l'air d'en prendre soin, au vu de la perfection de la carrosserie, qui n'a pas subi les attaques du temps.
Un hobby tout ce qu'il y a de plus normal et masculin. De la mécanique.
Je pensais plutôt à des boas en plumes et un service à thé, entre deux manucures chez l'esthéticienne.

Le portail s'ouvre et l'Aston disparaît dans la rue, non sans que je n'ai capté le regard d'avertissement du propriétaire dans le rétroviseur, juste avant son départ.
Le portail se referme automatiquement, et Ace me fait signe de le suivre vers la cour du fond. Je lui emboîte le pas et mon regard furète partout ; pelouse tondue, jeux d'enfants, une balançoire sous les cerisiers, une terrasse pour prendre le soleil, barbecue… ça ressemble à chez Monsieur-Tout-Le-Monde.
Y'a même une piscine, assez grande pour y faire des longueurs.
Le ballon est là, près d'une remise à outils. Ace presse le pas et va le récupérer, avant de me le lancer ; je le rattrape et je regarde mes chaussures, comme si elles allaient me dire quoi faire.

- Ben, merci.

- De rien. Vous voulez boire un truc… ? propose-t-il avec un sourire.

Un vrai sourire, comme j'en ai rarement vu. Ça lui fait perdre dix ans d'un coup, même s'il a pas l'air spécialement vieux. J'me demande quel âge il a… une trentaine d'années, à peu près. Un peu plus. Enfin, j'en sais rien. Pas évident de lui donner un âge, il a l'air d'avoir un sacré écart avec l'autre que j'ai vu tout à l'heure.
Bon… j'accepte, ou pas ? Ça me gêne de passer pour un connard, là, surtout qu'il a l'air cool.

- Vous avez une bière ?

- Yep.

Je le suis vers la maison, et j'entends des rires et le bruit d'une course dans la terre sèche. Dans la cour avant, Thatch et Nojiko se courent après.

… il m'a suivi. J'aurais dû m'en douter. Depuis le temps que j'lui interdis formellement de leur parler… il fallait bien qu'il tente le coup.

Il m'avait déjà parlé de son idée de jouer avec la gamine, pendant les récréations, et je lui avais conseillé de faire comme les autres : l'ignorer et se tenir loin d'elle. Jamais trop prudents. Il m'avait répondu et jamais encore ça n'était arrivé.
Les enfants roulent dans l'herbe et se chamaillent, et je me demande s'il n'a pas bravé mon interdit pour finalement traîner avec cette fillette, dans mon dos.
Ace m'invite à entrer, et je vois une maison avec une déco très éclectique, des meubles vieux, récents… un mélange de genres. Mais c'a l'air plutôt sympa, à première vue, bon agencement de l'espace et tout le toutim, ça ressemble pas à un vieux débarras…

La cuisine ouvre sur la salle, avec un bar ; y'a des trucs qui trainent, consoles vidéos, guitare, une peluche d'ours blanc, un chapeau de paille… ça donne l'impression qu'un bordélique et un maniaque vivent ensemble, mais pourquoi pas. Tout a l'air… ben, normal.
Je m'attendais pas à ça.
Enfin… je sais pas à quoi je m'attendais, mais non, pas à ça. À un truc brouillon, des preuves d'une vie dissolue, à côté de leurs pompes, déphasée de la société…

Nojiko entre en courant, les joues rouges, et Thatch suit avec des cœurs à la place des yeux. Celui-là, sérieux…
Elle passe à côté de moi en coup de vent et me sourit ; ses yeux bleu-rouge me fixent, et je me tends pour ne pas regarder ailleurs.

- Dites, Thatch il peut rester cet aprèm pour jouer ?! tente-t-elle avec des yeux de cocker.

- Ouais, j'veux jouer avec Nojiko, s'te plaît, p'pa… ! insiste-t-il aussi en agrippant mon short.

OK, je suis censé dire oui… ? non… ?
Ace donne son aval d'un clin d'œil, et je me retrouve au pied du mur.

Les gosses ont le pouvoir de vous mettre le nez dans la merde à un point qu'ils imaginent même pas.
Genre, je méprisais mes voisins y'a même pas 10 minutes, et là, je laisserais mon gamin compter fleurette avec leur fille… ? ça, ça serait une belle preuve d'hypocrisie.
Et un hypocrite, c'est ce que je suis, je m'en rends compte tout seul.

J'attendais des excuses, des prétextes pour pouvoir juger ce couple, comme tout le monde. Et comme tout le monde, je me suis planté. Je me suis fait des films, des scénarios impossibles, tout ça pour trouver deux mecs qui élèvent leur gamine comme n'importe quel enfant.

- … euh… pourquoi pas. J'veux pas que ça dérange, c'est-

- Ça me gêne pas, j'ai du boulot qui me coince ici. Je peux les garder à l'œil.

- Ça me va, alors… vrai, ça vous gêne pas… ?

- Vrai de vrai.

Il ouvre le frigo, en sort deux bières et m'en tend une ; je la décapsule et on boit pensivement, pendant que je regarde les enfants courir vers l'arrière-cour.

- Nono ! t'oublies rien ?! lance Ace en faisant signe à sa fille.

- Euh… merci… ? essaye-t-elle en se grattant la tête.

Il frappe sa montre et elle grogne, avant de revenir au trot vers la cuisine ; elle ouvre un tiroir et fouille, avant de sortir un pilulier énorme et d'y piocher tout un tas de médicaments. Thatch a pas l'air plus perturbé que ça, il lui tend même un verre d'eau : ouais, vraiment, il doit passer ses journées avec elle. J'espère sérieusement que c'est pas contagieux, ce truc.

Ace surprend mon regard et je sais qu'il sait à quoi je pense ; j'ai le bon goût d'avoir l'air embarrassé, et il a l'expression de quelqu'un qui s'attend à ce genre de réactions stupides.

- Une cochonnerie qui a la bonne idée de lui flinguer le système immunitaire, en plus de lui retirer les pigments du corps, explique-t-il pendant que Nojiko prend patiemment chacun de ses cachets. Vous inquiétez pas, même si elle vous mord, vous aurez jamais rien.

- Désolé, c'était-

- C'est humain, on a l'habitude, me coupe Ace. Nojiko aussi. Mais elle de la chance, elle a encore des gamins comme Thatch qui résistent encore et toujours aux idées reçues…

Ouch, cette claque.
Je pourrais lui répondre, mais j'ai aucun argument à opposer. Je reste avec mon malaise bien mérité, pendant que Nojiko et Thatch retournent dehors dans des cris et des rires.

… OK, Ace et Law n'utilisent pas leur gamine pour faire des trucs innommables. Pas de rituel satanique, ou quoi que ce soit de répréhensible par la loi.
Mes propres clichés me reviennent dans la figure et j'aimerais disparaître dans le sol.

- … vous vous attendiez pas à ça… ? sourit Ace derrière le goulot de sa bière.

- Hum… non. Pas du tout. Vous… vous faites quoi, dans la vie ?

- J'suis mécano. Law est le chirurgien en chef de la clinique du coin, à vingt bornes.

Je me sens minable. J'ai toujours pensé les prendre de haut, en les imaginant junkies dépravés et cas sociaux sans la moindre raison.
Alors que j'allais droit dans le mur.

Nojiko s'accroche à la balançoire, pendant que Thatch la pousse en riant ; je suis sûr qu'elle n'est pas malheureuse. Enfin, si, elle l'est, mais juste à cause de nos conneries : parce qu'on est assez cons pour l'exclure, elle et ses parents, de notre soi-disante communauté. Parce qu'on juge qu'ils nous sont inférieurs, parce qu'on se croit bien meilleurs que ces hommes.
Y'a plein de photographies, dans l'entrée, qui montrent qu'Ace et Law sont ensemble depuis très, très, très longtemps. Plus longtemps que moi et ma propre femme. J'suis sûr qu'Ace doit avoir 17 ou 18 piges sur une des photos, même. Ils ont beaucoup voyagé, à première vue, que ce soit seuls ou avec Nojiko. Amérique du Sud, Europe, îles balnéaires, Islande… ils sont allés partout et ont vu tout autant de choses.

Leur famille est presque plus conventionnelle que la mienne, à bien y regarder.
Moi, je suis juste bridé par mes idées rétro.

- … je vais y aller, j'ai encore pas mal de trucs à faire. J'viendrai chercher Thatch vers 17 heures… ça vous fait pas trop tard ?

- Nan, c'est parfait. J'vous raccompagne.

Je détourne le regard d'une image où Ace a l'air d'avoir huit ou neuf ans et porte un môme qui lui ressemble sur les épaules, et je le suis dans l'allée où Nojiko s'atèle à apprendre les rudiments de la mécanique automobile à mon fils qui boit littéralement ses paroles.

Homme à femmes, hein…
Je m'arrête au portail avec un dernier coup d'œil pour Thatch, et Ace me sourit avec une sincérité encore déconcertante.

- Vous en faites pas. Il n'est pas loin.

- Je sais. Merci. Et… pour tout à l'heure, je-

Il lève une main, signe que je n'ai pas besoin d'en dire plus, et je me tais avant d'avoir l'air encore plus stupide en me mettant à balbutier des excuses qui seront tout aussi bêtes que mes préjugés.
Je remonte le trottoir, en essayant d'ignorer les regards des voisins sur ma tête, à travers leurs rideaux que je devine entrouverts, comme les miens peu de temps auparavant. J'ai l'impression qu'une détente est en train de s'installer, enfin, et que la bombe qui menaçait d'éclater dans notre quartier est désamorcée.

. . . . .

*POV Ace*

- … tout à coup arriva la marraine qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres. Alors ses deux sœurs la reconnurent comme étant la belle personne qu'elles avaient vue au bal… murmuré-je en tournant la page.

Nojiko serre Bepo dans ses bras et me regarde par-dessus les oreilles en fourrure, les yeux grands ouverts. J'ai envie de rire, mais ça risque de gâcher tout le sérieux que j'ai mis à raconter l'histoire sans faire le pitre.
Law est assis dans le rolling-chair, à droite, et s'est carrément endormi sous le plaid ; à croire que l'histoire de Cendrillon le berce.
Il a encore enchainé une journée de fou, et ses cernes sont plus grands que jamais. Je lui ai fait jurer de poser un week-end entier, histoire qu'il puisse récupérer ; on verra si le tanner tous les jours aura servi…

- Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et les pria de toujours l'aimer comme une sœur.

Elle sait qu'on approche de la fin, et elle en est presque fébrile, c'est énorme à voir ; elle bat des jambes sous le drap, et ses mains agrippent l'ours comme si sa vie en dépendait.
J'ai bien envie de claquer le bouquin juste pour l'entendre hurler à l'arnaque à travers la maison, mais réveiller Law de cette manière ne serait bon ni pour elle, ni pour moi.

- On emmena Cendrillon chez le jeune prince, parée comme elle était : il la trouva encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi belle que pleine de bonté, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria le jour même à deux grands seigneurs de la cour… et elle et le prince vécurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants…

Je referme la couverture et Nojiko m'offre un sourire bien à elle, avant de tendre ses mains vers moi ; je pose le livre sur le chevet et je l'enlace, en sentant ses petits bras se refermer sur ma nuque.
Elle est tellement fragile. Beaucoup plus que les autres enfants que je peux voir tous les jours. Je me débats à chaque instant avec ma conscience pour ne pas la surprotéger, mais c'est plus fort que moi, parfois.

- Dis, P'pa…

- Mmn.

- Pourquoi dans toutes les histoires que tu me lis les princesses elles sont toujours amoureuses des princes… ?

- Parce qu'ils ont le poil doux et qu'ils sentent bons.

- … ?

Elle hausse un sourcil et j'étouffe un ricanement dans son oreiller, en voyant la tronche qu'elle tire.
Elle me donne un coup de traversin et on bataille en essayant de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller le chirurgien démoniaque qui somnole dans le fauteuil à bascule.
Pas fous non plus.

- Arrête de t'moquer… !

- Je sais pas, mon cœur. C'est comme ça.

- Mais les princes ils tombent pas amoureux d'autres princes… ?

- Je ne pense pas, non.

J'ai la vision fugitive d'Eric de la Petite Sirène et de Philippe de la Belle au Bois Dormant grillés en train de s'envoyer en l'air dans le plumard royal, et j'explose de rire en enfouissant ma tête sous la couverture, les larmes aux yeux.
Oh, bordel, faut que j'arrête. Je dois être fatigué.
N'empêche, sa question n'est pas dénuée de sens. Mais je ne me sens pas de me lancer dans un débat philosophique sur l'absence de l'homosexualité dans les contes pour enfants ce soir, surtout avec une gamine de six balais.

- … dis, t'aimes les garçons, toi ?

- Yep.

- … et Papa, il aime les garçons aussi ?

- Bien sûr.

- … alors qui c'est la fille sur la photo ?

… la fille sur la photo ? De quoi elle-
… oh.

Nojiko me regarde intensément, et je sens bien qu'elle ne comprend pas tellement la présence de JJ dans les bras de Law.
En même temps… est-ce que je peux lui en vouloir ? tout doit lui paraître si compliqué, parfois...

- … c'était l'amoureuse de Papa quand il était jeune.

- Son amoureuse ?

- Ouais. Pourquoi… ?

- C'était un peu comme… sa princesse… ?

- Tu peux voir ça comme ça.

Elle se roule en boule contre mon torse, et je sens ses cils battre sur ma peau ; je vois bien qu'elle fronce le nez et les yeux, et qu'elle est plongée dans une longue réflexion dont je ne sais pas grand-chose, au final.
Elle tient tête, à l'école, quand on s'obstine à l'isoler parce qu'elle a deux pères à la place d'un couple hétéro, mais sa résistance a ses limites, comme n'importe qui. J'aimerais savoir ce qui se passe dans sa petite tête à ce propos, pour pouvoir l'aider à surmonter tout ça.

- … mais si les princes et les princesses ils sont amoureux pour toujours… pourquoi elle est plus là, la princesse avec les cheveux roses… ? elle est partie avec un autre prince ?

- Je ne sais pas, Noji.

Elle est trop jeune.

Je ne peux pas lui dire… et ce n'est pas à moi de le faire. Law a ses propres démons à combattre, je ne vais pas en rajouter une couche en faisant flipper Nojiko.

- … tu promets que Papa il partira pas pour une autre princesse… ?

- C'est promis, mon ange.

- Et que toi, tu pars pas pour un autre prince… ?

- Promis aussi.

Qu'est-ce qu'elle essaye de me dire… ?
Je la serre un peu plus dans mes bras et je la berce ; ses yeux fixent Law profondément endormi, et son expression est indéchiffrable, même pour une enfant. Pourtant, j'ai l'habitude des gosses, pour avoir élevé Luffy malgré les hauts et les bas et mes cinq petites années de plus. Mais les sentiments profonds de Nojiko m'échappent, et je pense qu'ils m'échapperont toujours, tant que je n'aurais pas appris à les lire.

- … tu as quelque chose à me dire, mon cœur… ?

Elle secoue la tête et détourne le regard vers ses jouets, l'air de rien ; ça ne prend pas avec moi.

- Noji. Tu sais que tu peux me dire si un truc te plaît pas ou va pas. Il faut qu'on en parle, même si c'est gênant.

- … ça veut dire quoi gênant ?

- La fois où Papa t'a surprise en train de mettre tes crottes de nez sur le mur.

- … ouais, j'me sentais pas trop bien.

- C'est ça la gêne.

- … c'est nul, conclut-elle.

J'approuve, et son nez se fronce encore, signe qu'elle est en pleine réflexion.
… par bien des aspects, elle me rappelle tellement Luffy que c'en est douloureux, parfois.

- … les gens ils disent que peut-être, un jour, vous serez plus ensemble.

Je pensais que l'ambiance générale s'était détendue dans le quartier, mais je me rends compte que ce n'est pas du tout le cas ; autre chose dont je vais devoir parler avec Law, tout à l'heure.

- Les écoute pas. Ils sont jaloux. Papa et moi, on est pas près de se séparer. Même si on est pas toujours d'accord, lui et moi, on s'aime beaucoup et ça ne changera pas.

- J'veux pas retourner… retourner là-bas, bredouille-t-elle en enfouissant son visage sous ma main pour se soustraire à mon regard.

L'orphelinat.

Bien sûr que je la laisserai pas y retourner. Pour rien au monde je ne permettrais qu'on me l'enlève, je tuerais pour ça, j'en suis sûr. Je peux même pas en vouloir à Law d'avoir voulu se foutre en l'air après avoir perdu Jewelry et leur bébé, j'aurais sûrement fait pareil à sa place ; alors, si on me retire Nojiko… j'imagine pas dans quel état je pourrais être.

- Promis. Ça arrivera jamais.

- Jamais ?

- Jamais.

Je sais pertinemment qu'il ne faut jamais rien promettre aux enfants, parce qu'ils n'oublient pas de vous rappeler pendant des décennies vos promesses manquées, mais je ne peux rien faire d'autre que lui jurer qu'on ne nous la retirera pas.

Law et moi, on a trop sacrifié pour échouer maintenant, quand tout nous sourit enfin.
Elle semble un peu plus rassurée – c'est fou comme les gamins sont susceptibles de croire tout ce qu'on peut leur dire. Elle est encore à un âge où sa naïveté la protège des grandes désillusions de la vie. Une naïveté que Luffy aura longtemps eue, lui aussi, et que je veux tenter de préserver à tout prix chez Nojiko.
Ses yeux carmin se ferment et elle se love contre moi, et sa respiration finit par s'apaiser ; je passe une main dans ses épis blancs pour dégager son front et y poser un baiser, en inspirant son odeur, qui a le don d'instantanément me calmer.

- Bonne nuit, Princesse. Je t'aime.

- 'Nuit, marmonne-t-elle en se recroquevillant sous sa couverture.

L'instant d'après, un ronflement s'élève, et un filet de bave lui coule déjà de la bouche.

En essayant de ne pas ricaner, je quitte la chaleur de son lit pour rejoindre le rolling-chair, et hisser Law dans mes bras en tentant de ne pas réveiller le dragon. Il grogne et noue ses bras autour de ma nuque – raté, la bestiole a les yeux ouverts.

- T'vas péter l'dos… bougonne-t-il dans mon cou.

- Tais-toi, vieux con.

Je l'emmène dans notre chambre et le dépose dans le lit,
avant de retourner allumer la veilleuse de Nojiko et fermer sa porte,
non sans un regard à sa silhouette repliée sous la couette.

.


Réponse aux guests :

Moons : Ola ! Ouch, navrée pour la nuit blanche... mais je suis contente que l'histoire dans sa globalité t'ait plu ! (j'avoue, je préfère l'anglais aussi... je plaide coupable...) J'essaye de faire des choses réalistes, au moins un minimum, et pour ça il faut donner de la crédibilité avec des éléments réels. J'essaye aussi d'avoir toujours une trame bien précise et de ne pas trop changer d'avis en cours de route pour éviter des incohérences qui cassent carrément tout, mais c'est gentil d'avoir salué l'effort ! ^^ j'espère que les autres histoires proposées ont pu te plaire.
Alors, tu n'es pas la seule à m'avoir fait cette remarque, mais ce n'est pas une faute ni un accent, c'est juste une vieille règle de littérature : "soufflai-je" est du passé simple "je soufflai", or tous mes chapitres sont rédigés au présent. "Je souffle" correspond donc à "soufflé-je" en inversé (et non pas "souffle-je"). Voilà...
Merci à toi, peut-être à une prochaine !

Lilly Tea : Hello ! Ouais, Nojiko est assez adorable, même si tu sens qu'elle va pas être reposante tous les jours ! Et en effet, les outtakes avec Lu et JJ sont durs, qand on sait quel destin leur est réservé... ceux avec Law et Ace sont bien plus doux et promesses de choses meilleures. Merci, à bientôt !

Kalialt : Hey ! Merci ! On va dire que nos 2 asperges sont tenaces et qu'il en faut plus pour les décourager totalement. J'ai essayé de faire un peu de suspens, oui, même si c'est pas évident sur un outtake, je peux pas faire une intrigue énorme x) Et toi-même, ne te décourage pas, ce n'est pas question d'être nul ou pas, l'écriture se travaille aussi. Néanmoins merci pour les compliments. Malheureusement, j'ai dit au début que les outtakes doivent suivre un ordre chronologique, alors je ne pourrai pas faire quelque chose AVANT l'adoption, tu comprends...? désolée... Merci quand même pour la suggestion. A une prochaine !

GrapeFruit : Yo ! Les démarches d'adoption pour les hétéros sont trèèèès ardues aussi, mais pourles homosexuels malheureusement c'est plus délicat encore, car ça dépend du jugement de certaines personnes... qui n'est pas toujours arbitraire. Il ne faut pas stigmatiser, mais quand même... Merci pour les compliments, j'espère que cet outtake t'a plu, puisque ça concerne 2 papas et non plus 2 futurs ^^ merci, à bientôt ! (Ouais, Nono est trop choupi ^^)

Zabou : Hey ! Contente que l'outtake précédent t'ait plu aussi. Une procédure pour une adoption c'est assez variable, ça dépend des couples et de qui tu veux adopter, mais ça prend souvent des années, jusqu'à 10 ans parfois. Rares sont les couples qui tiennent le coup, et c'est compréhensible... et le fait qu'Ace et Law en aient bavé rend l'arrivée de Nojiko encore meilleure... Merci, à toute !


Merci, à bientôt pour un autre outtake ! on arrive vers la fin, je suis ouverte à vos idées, mais rappelez-vous que les outtakes ne peuvent se prolonger au-delà de l'histoire originale niveau chronologique...