Deuxième partie

Un homme aux cheveux blonds, avec un accent du sud a tiré sur mon père, je le sais grâce aux témoignages des clients et d'une des prostituées, Irina. Or ce soir-là, un homme venant du Texas était présent et il a disparu dès le lendemain matin. Si j'avais su cela, je serais restée sur place pour l'interroger, car un étranger chez nous est assez rare. Le saloon n'est pas un hôtel, si on y dort, c'est qu'on y trompe son épouse. Mon suspect numéro un s'est enfui, je ne connais rien de lui, la description est vague et il n'a pas couché avec une des filles de Hunter.

Je l'ai suivi à la trace, à chaque étape, sa description s'est affinée, ses cheveux lui tombent autour de son visage, ses yeux sont bleus perçants, ses dents plutôt blanches (ce qui est un signe très distinctif, surtout dans ces contrées sauvages). J'ai du d'abord me rendre à Victoria, au Canada, juste au nord de l'Etat de Washington, puis je suis retournée au pays par l'Idaho. J'ai longé le Nevada ensuite sans m'arrêter, je savais que je devrais continuer vers le sud jusqu'au Texas.

Ce voyage a le parfum de mon enfance, j'ai fait presque le même voyage à cinq ans. Je me souviens avoir pleuré la première semaine, non pas que Phoenix me manquerait mais ma mère n'était pas du voyage. Renée a supplié mon père de ne pas nous entraîner tous sur des chemins peu sûrs. Elle se moquait comme d'une guigne qu'il avait failli être tué pour la sixième fois cette année-là.

Mon père a organisé notre fuite, notre mort en fait, il a ainsi rendu sa liberté à ma mère. Lors de mes pérégrinations dans l'ouest, j'ai rêvé traquer cette mère indigne, lui faire peur même, lui dire comme mon père et moi avons été heureux sans elle. Charlie m'a interdit de le faire, et ma piste me conduit à Gavelston de toute façon.

Sur place, c'est une grande déception, mon suspect n'est pas entré dans la ville, on me dit à un poste avancé à Houston que le voyageur est resté la nuit puis est parti vers la côte Est. J'ai des initiales, J.W, mais que puis-je faire de plus. Il peut être n'importe om à l'heure qu'il est. Il ne me reste plus alors qu'onze jours avant le mariage de Rosalie et Emmett, je suis terriblement déçue d'avoir fait chou blanc. Seul mon père pourrait m'aider, il devait forcément savoir qu'un texan était à Port Angeles, il a même dû le rencontrer. Mon seul espoir de rendre justice c'est que mon père reprenne connaissance.

Je galope jour et nuit pour arriver à temps pour le mariage, je serai sans doute même en avance de quelques jours si tout se passe bien. Rosalie a insisté pour que je sois son témoin, elle m'a même acheté une robe que j'ai refusé de voir. Je vais faire bonne figure pour mes amis mais je les ai prévenus, je ne danserai pas.

J'atteins le comté de Clallam la nuit, la prudence aurait voulu que je m'arrête, les loups rôdent à cette heure-ci mais je ne suis plus qu'à une heure de cheval de chez moi. Je réalise bien vite que j'ai eu tort, j'ai éveillé l'appétit d'une meute. Je me détourne de ma route pour aller jusqu'à la réserve Quileute. Ces saletés de bêtes sont vénérées par la tribu, c'est pourquoi je ne dégaine pas. Eux sauront les disperser et ne me jugeront pas en me voyant débarquer.

Un loup plus agile que les autres me rattrape, j'ai la main sur mon arme quand il saute sur moi et me mord au bras. Je crie et parviens à le repousser en le frappant avec la crosse de mon pistolet. Mais il a fait ralentir mon cheval et je suis entourée de quatre gros loups. Fini de jouer, mon bras me fait horriblement mal, il faut que je me fasse soigner et vite. Je tire sur les ombres menaçantes et exhorte mon cheval à galoper.

Je tombe presque de mon cheval après que deux guerriers Quileute m'aient fait entrer dans la réserve. Je les connais, il s'agit de Paul et Embry, deux amis de Jacob. Je les préviens pour les loups, ils me jettent un regard noir comprenant que j'ai tiré sur leurs protégés. Embry et Paul allument d'autres torches et crient pour rameuter d'autres jeunes hommes. Jacob arrive à son tour, il se précipite vers moi puis me porte jusqu'à un tipi.

J'ai la tête qui me tourne, la fatigue et la faim ont déjà mis à rude épreuve mon corps, cette course poursuite m'a vidée. Je m'endors avant même que le chamane ait commencé ses incantations.

Des senteurs de poissons et de sauge me réveillent, une pression sur mon front me fait ouvrir les yeux. J'ai été transportée dans la cabane de Jacob. Il travaille dur pour la construire selon nos méthodes, un jour il aura la plus grande maison de toute la réserve, en tant que futur chef, il en va de son honneur.

« Bella. » soupire Jacob en souriant.

J'ignore combien de temps est passé. Et si j'avais dormi trois jours et étais en retard au mariage ?

« Je dois rentrer chez moi ! » je m'affole.

« Non, Bella, reste encore. Tu es pas bien. »

Il me fait m'allonger, je ne peux pas vraiment lutter contre sa force, et je suis encore si fatiguée. Il me donne ensuite à manger du poisson et des pommes de terre. Il me rassure, je n'ai dormi que cinq heures environ, le soleil s'est levé il y a deux heures. Je m'endors de nouveau après lui avoir fait promettre de me réveiller à midi. Il ne tient pas parole, la nuit est tombée quand je m'éveille, toujours dans la cabane de Jacob. Il ne proteste plus quand je me lève et mon regard lourd le dissuade de me retenir.

« Jacob, je veux revoir mon père. Aide moi à monter à cheval, s'il te plait. »

« Il va bien, le docteur nouveau est arrivé. » m'apprend-il.

« Vraiment ? Depuis quand ? »

« Cinq jours. Il s'occupe de Charlie. »

Jacob apprécie beaucoup mon père, je ne suis pas étonnée qu'il sache que le Docteur Cullen est arrivé à Port Angeles et ait déjà pris en charge Charlie.

« À bientôt. » je lui lance.

La route jusqu'à Port Angeles est toute aussi dangereuse que la veille, les loups sont toujours en liberté, l'hiver rude les affame. Il n'est heureusement pas si tard que ça, tout au plus vingt heures et les bêtes ne me détectent pas.

Une tempête a couché de nombreux tronc sur la route, je devine. C'est un devoir du shérif de s'assurer que les routes sont praticables, que fait donc Edward ? Est-il seulement toujours shérif ? Peut-être a-t-il eu trop à faire maintenant que sa famille est arrivée. Leur maison, bien que non achevée, doit tout de même être habitable. N'empêche que je perds du temps à cause de son inaction, et arrive en ville quand les lumières sont éteintes.

Je puise un seau d'eau derrière le bureau du shérif, puis monte directement dans le logis, j'ai faim mais je suis bien plus fatiguée. Je me hâte jusqu'à ma chambre en frissonnant à l'avance, je n'ai pas le choix je dois absolument me laver. J'ajoute trois buchettes dans la cheminée puis quand le feu prend, je me déshabille devant et me frotte vigoureusement. Je défais ma longue natte, je n'ai pas souvent lavé mes cheveux à cause du froid, ça aurait pu attendre le lendemain matin mais tant que j'y suis, je les mouille, fais mousser du savon.

Une fois propre et débarrassée de l'odeur de la poussière et de poisson, mon corps est engourdi par la chaleur. Au lieu de me glisser dans mes draps, je m'assois sur mon lit et me sèche encore les cheveux.

Je me sens déterminée et en paix alors que je n'ai pas retrouvé le criminel qui a tiré sur mon père. Le médecin qui je suis allée voir à San Francisco, après mon départ de Port Angeles, m'a dit que mon père devrait se rétablir au bout de trois mois, sinon les conséquences sur sa santé seront irréversibles, maintenant que le docteur Cullen est là, il va guérir et c'est le plus important. J'ai déjà renoncé à deux chasses à l'homme en Idaho et en Californie, je ne veux plus m'éloigner de Port Angeles. Je dois être là pour mon père.

Finalement je m'étends dans mon lit ainsi, savourant la douceur des draps, la lueur des flammes me permet de trouver un oreiller mais quelque chose m'empêche de l'attraper… Je crie, fort, trop fort. Un autre cri, bref, surpris, me rejoint. Mon premier réflexe en sentant quelqu'un dans mon lit a été d'aller me saisir de mon arme. Je mets en joue l'intrus, je ne peux pas reculer plus de deux mètres car la cheminée est juste derrière moi.

« Miss Swan, c'est moi, Edward. »

Il a émergé des draps, et me regarde, éberlué. Je ne peux pas déchiffrer son regard, ensuite je ne comprends pourquoi pas il se retourne prestement.

« Je suis terriblement désolé. » dit-il encore.

En baissant mon arme, ma main frôle ma cuisse nue, je suis toujours nue ! J'attrape le drap qui ne vient pas, Edward est assis dessus. La lueur des flammes dessinent les muscles de son dos et allume un brasier dans ses cheveux. Je me sens comme attirée, je tends déjà la main pour la passer dans sa chevelure.

« Je vous promets que j'ignorais que vous seriez de retour. » continue-t-il.

Je cherche dans mon coffre à toute vitesse et en sors une longue chemise de nuit blanche, la passe et inspire.

« Edward, c'est à moi de m'excuser. J'ai présumé que vous aviez emménagé avec votre famille. Je n'ai même pas remarqué que vous étiez présent. »

Il a dormi dans mon lit, cette révélation me tombe dessus et mon corps frissonne. Mes pensées s'emballent de plus belle quand il se lève et revêt une chemise par dessus son pantalon de toile.

« Je vais m'allonger dans le lit de votre père, annonce-t-il. Bonne nuit. »

Il se tourne un instant, nos regards sont happés, nos souffles laborieux, les quelques mètres qui nous séparent ne sont même pas un obstacle, ils sont comme un prélude. Mais c'est impossible, mal, terrible. J'imagine déjà les réactions des gens si ils apprenaient notre quiproquo.

« Tous savent que vous logez toujours chez moi ? » je lui demande, la gorge serrée.

Son regard descend jusqu'au sol, mal à l'aise, honteux. Je ne lui en veux pas pourtant et je le lui affirme. La maison que ses parents font construire est aux abords de la ville, il est normal qu'il ait voulu encore être ici.

« Personne ne doit savoir que je suis rentrée cette nuit. » j'ajoute.

Il hoche la tête, fait un pas puis hésite, il devra me frôler pour sortir de ma chambre.

« Bonne nuit. » je murmure quand il n'est plus qu'à quelques centimètres.

Je ne dors pas beaucoup cette nuit-là mais pour rien au monde je ne me serais levée. Mes rêves rejoignent mes fantaisies naissantes. Ne pas penser à Edward durant mes recherches n'a pas été si difficile, allongée dans mon lit, c'est une autre histoire. Il a dormi dans ce lit, il a posé sa tête sur cet oreiller, ma chambre s'est embaumée de son odeur. Il s'est approprié ma chambre, je distingue son chapeau posé sur le bureau, sous la fenêtre, ainsi qu'une photographie.

Toute cette frustration que j'ai accumulée depuis l'adolescence et que je n'ai jamais comprise se réveille à mon bon souvenir avec ardeur. Le lien est évident, la luxure embrase mon esprit et mon corps.

Mes rêves cherchent à apaiser ce déferlement d'émotions. Il est un homme et je suis une femme, tout est plus simple dans mes songes. Dieu nous a crée, mâle et femelle, pour nous unir et nous reproduire. Je sais à peu près ce qu'il se passe dans une chambre, entre mari et femme, j'ai été au contact de beaucoup d'hommes rustres, sans morale. J'ai même moi-même dû intervenir au saloon, il y a plusieurs semaines, et ai surpris un homme avec une prostituée. Je n'ai pas d'apriori sur le sexe, je pense qu'une femme peut ressentir du plaisir, j'ai peut-être pourtant passée trop de temps auprès des prostituées mais elles sont expertes après tout.

Quand il est l'heure de me réveiller, j'entends Edward quitter le logis. J'attends encore une heure avant de descendre dans le bureau du shérif. Il me salue et se met à rougir.

« Voilà, je suis arrivée. » je déclare et il se déride un peu.

« Miss Swan, je suis réellement désolé. »

« N'en parlons plus. »

Il veut protester, je l'arrête avant qu'il ne dérape. Lui aussi a du se dire qu'il faudrait agir en adulte responsable et m'épouser. Si ça se sait, ma réputation sera traînée dans la boue et son honneur sera toujours remis en cause.

« Je passerai prendre mes affaires quand vous serez sortie, me soumet-il. Je vais vivre quelques temps avec mes parents. »

« J'ai appris que votre famille était arrivée, votre père s'occupe de mon père ? »

« Oui, si vous le souhaitez, je vous emmène le voir immédiatement. »

« Il est chez eux ? »

« Oui, les conditions chez M. Stanley n'étaient pas… idéales. »

« Partons, alors. »

Est-ce parce que je ne l'ai pas vu depuis près d'un mois que je trouve mon père changé ? Charlie a presque bonne mine, Mme Cullen m'explique qu'elle pense avoir deviné quels aliments il préfère. Il n'a pas parlé, n'a pas pu se lever, mais il a ouvert les yeux plusieurs fois et il dort bien. Sa plaie ne s'est pas réinfectée, le docteur Cullen est très confiant, il ne donne plus qu'une fois par jour de la morphine à mon père. Il blâme d'ailleurs les méthodes du barbier, l'abus de morphine a aggravé la santé de Charlie, il en est dépendant. Si il avait eu la force de se lever et de parler, mon père aurait été pire qu'un ivrogne ruiné.

Je suis invitée à dîner chez les Cullen le soir-même, je vais ensuite rendre visite à Rosalie. Depuis qu'elle a quitté le saloon, elle loge chez les parents d'Emmett. Elle aurait se marier plus tôt mais le choix de leur fils a suffisamment embarrassé les Mc Carthy. Mon amie me raconte comme le retour à la vie normale est exaltant, elle a passé ce temps chez ses futurs beaux-parents à apprendre à cuisiner et à s'occuper d'une maison. Elle est si différente, elle porte une robe décente, ne se maquille plus, ses longues boucles blondes sont enfermées dans un chignon simple. Elle est une autre, en fait elle est elle-même, oubliée la putain la plus désirable de l'État. Elle me dit que tout de même les gens ne se gênent pas de lui rappeler d'où elle vient.

Personne à part la famille d'Emmett et moi ne sait pourquoi elle a échoué dans ce saloon. Rosalie n'a pas grandi sur la côte ouest, elle est de l'Etat de New York, sa famille l'a chassée car elle a été accusée d'avoir couché avec un homme alors qu'elle était déjà fiancée à un autre. Elle a été violée mais les siens ne l'ont pas cru, elle est partie le plus loin possible et a fait le seul métier qu'elle a trouvé.

Le soir chez les Cullen, je rencontre Alice qui dit tout haut ce que pensent sûrement les autres membres de la famille.

« Tu aurais pu mettre une robe ! »

Esmé la rabroue, s'excuse, j'ai l'habitude de ce genre de réflexions mais je me dis que j'aurais effectivement pu faire un effort. Edward me raconte durant le dîner ses premières semaines en tant que shérif, ses parents sont tellement fiers de lui que je ne peux m'empêcher de lui reprocher l'état des routes après la tempête et écorcher cette jolie image.

Je comprends peu à peu que devenir shérif n'était pas le premier choix d'Edward. Quand son père me parle de Charlie, puis des autres personnes qui se sont empressés de le consulter, Edward intervient souvent, explicite pour moi certains termes, engage même un pronostic pour un cas récent. Il aurait dû être médecin, pourquoi donc a-t-il renoncé ?

Alice me réquisitionne pour faire la vaisselle, je la suis sans broncher.

« Tu gagnes vraiment ta vie en traquant des criminels ? » me demande-t-elle sans ambages.

« Absolument. »

« Et tu n'es amoureuse de personne ? »

Je lutte pour garder une expression neutre et ne pas rougir.

« Non. »

Elle émet un petit son, signe qu'elle est étonnée. J'espère qu'elle va vite se lasser, elle et moi sommes bien trop différentes pour devenir amies. Je la trouve gâtée, excentrique et insolente, Alice ne se fondra pas dans la masse ici.

Les jours suivants, je me rends dès le matin chez les Cullen et passe une heure auprès de mon père. Je suis témoin d'une crise terrible, en manque de morphine, il convulse et grogne, tel un animal enragé.

« Je ne sais comment vous remercier, Docteur Cullen. Je peux vous verser la même somme qu'au barbier mais- »

« Hors de question, contre-t-il gentiment. Dès que j'aurais réaménagé la vielle épicerie et le logis du dessus, j'y installerai votre père. »

« Qui s'occupera de lui la nuit ? »

« J'ai passé une annonce pour qu'un autre médecin ou une infirmière vienne m'aider. »

« Angela Webster pourrait vous aider dans un premier temps, je propose. Elle a été sur le front avec ses parents et a de l'expérience. »

« Je m'entretiendrais avec elle dès que possible, merci Miss Swan. »

Après ça, je décide d'aider sur la rénovation du bâtiment que le docteur a acheté en pleine ville. Mon père dort presque toute la journée, le voir souffrir est bien trop difficile pour que je reste à son chevet en permanence et je sais qu'il n'aimerait pas ça. D'ailleurs, deux semaines plus tard, il arrive à parler et me dit qu'Esmé l'étouffe, une vraie mère poule.

J'ai croisé chaque jour Edward, je lui ai parlé, je l'ai parfois accompagné, il n'a pas honte de me demander de temps à autre un coup de main. Chaque minute passée avec lui met à mal mes bonnes résolutions. Pourquoi je laisse cet homme me tourner la tête ?

Il n'a rien à voir avec les rustres d'ici, tous s'accordent à dire qu'il est très efficace (et personne ne veut admettre que c'est grâce à moi), il a restauré la paisible ambiance de cette bourgade. Mon père, qui est de plus en plus souvent lucide, ne parle plus que de reprendre à son remplaçant l'étoile dorée. Edward lui a assuré qu'il la lui restituerait dès que le docteur aura donné son accord. Charlie lui a proposé de devenir son adjoint quelques temps, ce qui m'a ravit.

_oOo_

Le printemps s'est installé à Port Angeles, ce qui signifie qu'il fait un peu moins froid mais qu'il pleut tout autant. Edward me croise un après-midi quand je suis en route vers la réserve indienne. Il me demande de m'accompagner et reste silencieux durant ma visite. Je suis venue à la demande de mon père qui raffole des poissons cuisinés par Billy et Jacob. Ce dernier est particulièrement heureux de me voir, il me le dit et oublie bien vite la présence du shérif.

En retournant à la ville, Edward brise son mutisme.

« Jacob et vous allez vous marier bientôt ? »

Je manque de tomber de mon cheval. D'où sort-il cela ?

« Je ne vais pas me marier avec lui ! Avec personne d'ailleurs ! »

« C'est bien ce que je pensais. » rigole-t-il.

« Alors pourquoi ? »

« Lors de votre absence, j'ai été mis en garde par le futur chef Quileute. Je ne dois pas vous courtiser. »

J'en rougis jusqu'aux oreilles, l'idée que je me marie avec Jacob est ridicule, l'idée que je me marie tout court est ridicule. Et Edward de toute façon n'y a pas cru, mais je connais Jacob, il est très observateur, très perspicace. Il ne s'est pas senti en danger vis-à-vis du shérif sans raisons.

En aviez-vous l'intention ? ai-je désespérément envie de lui demander.

J'ai remarqué la réserve d'Edward face à d'autres jeunes femmes, aucune ne récole de sourire autre que poli. Mais moi j'y ai le droit dès qu'il m'aperçoit, sa voix se fait plus douce quand il me parle. Pourquoi serait-il attiré par moi ? C'est une question bien trop difficile et je n'ai pas envie de perdre du temps à tenter d'y répondre.

Mais peut-être que j'imagine des choses, peut-être qu'à l'instar de la ville entière, il ne me voit que comme un garçon manqué. Il a certes failli s'étouffer quand il m'a vu un soir fumer derrière le petit bâtiment où il travaille et où je loge. Je ne peux non plus oublier la terrible situation dans laquelle je nous ai mis à mon retour de mission. Il m'a vue nue, il est le seul homme à m'avoir vue nue. Son attitude n'est-elle due qu'à cet événement ?

Un matin d'avril, il me réquisitionne pour convoyer vers Seattle un chargement de la banque avec trois hommes envoyés par l'établissement bancaire. La diligence qui s'en charge chaque mois s'est faite attaquée le mois précédent. Mon père est suffisamment remis pour rester au bureau du shérif en notre absence.

Comme nous l'avions craint, une petite bande de criminels sévit sur la route vers Seattle et nous ne sommes pas trop de cinq pour en venir à bout. Du coup, une fois arrivés à destination, Edward et moi devons remettre ces bandits aux autorités locales et retarder notre retard d'une journée.

Nous trouvons un hôtel proche de la sortie de la ville et prévoyons de partir aux aurores. Mais il n'est pas midi alors, nos chevaux ont besoin de repos après deux journées à chevaucher. Edward est bien heureux de ce changement de programme, il va pouvoir faire plaisir à sa sœur et lui rapporter de quoi la réjouir. Alice ne cesse de se plaindre, elle ne se cache pas de maudire Port Angeles et de regretter les atouts d'une grande ville, et son frère sait exactement quoi lui acheter.

Après avoir télégraphier à Port Angeles que nous aurions du retard, nous nous engageons dans les rues marchandes du centre-ville. Je suis Edward de magasins en magasins, indifférente aux vendeuses de parfums, de savons, de bijoux, de tissus d'ailleurs la plupart ne réalise pas que je suis une femme. Une seule vitrine attire mon attention, une armurerie. Edward ne s'en étonne pas et m'encourage à y entrer. Avec lui, je le peux, seule, même dans ma tenue, je n'aurais pas été servie. Il m'achète des cartouches pour mon pistolet puis refuse que je le rembourse.

« Je vous en prie, Miss Swan, c'est le moins que je puisse faire. Sans vous, je n'aurais pas pu protéger le chargement. »

J'accepte parce que son regard me le dit, il n'empêche que ça n'est pas acceptable de sa part de me faire un cadeau, nous ne sommes pas liés, il ne me courtise pas. Cette pensée suffit à ternir ma joie d'avoir reçu les munitions. Edward ne me courtise pas, rien ne le retient pourtant, ses parents m'apprécient et mon père l'estime beaucoup.

De toute façon, je ne me marierai jamais, je me répète ce soir là dans le petit lit d'hôtel. Peu importe qu'il fasse battre mon cœur à vive allure, que je doive me retenir parfois pour ne pas m'approcher plus de lui et m'enivrer de son odeur, que ses yeux peuvent me faire faire n'importe quoi. Je ne marierai pas, je l'ai décidé il y a plusieurs années déjà. Mais à dix-huit ans, je ne savais pas qu'un homme aussi parfait qu'Edward existait.

Au petit-déjeuner, je ne parviens même pas à le regarder en face, pas après mes rêveries ridicules de la nuit. Mais lui s'obstine à parler et même à cheval, il veut discuter, de tout, de son travail et du mien, de nos familles. J'ai l'impression qu'il se force, nous sommes rarement aussi longtemps seuls.

Au coucher du soleil, nous campons au même endroit que lors du trajet aller. J'ai beau lui assurer que les restes de notre feu suffiront, Edward va quand même ramasser du bois. Il s'éloigne à cheval vers des bosquets en bas d'une colline à l'est, il ne disparaît pas de ma vue. J'entends même son cri après que son cheval soit tombé et qu'il a été projeté dans les bosquets.

Je m'attends à ce qu'il remonte en selle, je ne peux me retenir de sourire, Edward reste un citadin dans l'âme, il aurait mieux fait de parcourir à pied la distance plutôt que de prendre son cheval. Mais Edward ne fait plus de bruit et le cheval hennit si fort que je le pense à l'agonie. Je monte en selle et les rejoins en quelques minutes.

« Edward ? »

« Ici ! »

Je prends une seconde pour examiner le cheval, il s'est brisé la patte et saigne abondamment depuis le flanc qui touche le sol. L'endroit est semé de roches aiguisées, j'ai peur pour Edward. Je le repère difficilement, le soleil touche l'horizon et mon compagnon est enfoui dans des fourrés. Sa main dépasse, je la saisis et tire dessus, je récolte un chapelet de jurons, je ne l'ai jamais entendu en dire avant.

Il pointe son autre bras qui est ensanglanté, quand nous sortons de la zone, je remarque qu'il boîte.

« Que s'est-il passé ? »

« Mon cheval a vu un serpent, il s'est cambré et j'ai atterri là-bas. »

Ses lèvres se tordent dans un rictus de douleur, il n'arrivera pas à monter sur mon cheval, je l'aide à se hisser pour qu'il soit balloté par l'animal.

« Je n'ai pas le choix. » je murmure ensuite avant de me tourner vers l'autre cheval blessé.

Il ne hennit plus lorsque je le vise, comme si il attendait la fin de son calvaire sereinement. De retour au petit campement improvisé, je sors la trousse de secours de son sac et demande à Edward d'ôter sa chemise. Son bras gauche n'est heureusement pas entaillé trop profondément. Sa peau frissonne sous mes doigts, je me dis que c'est à cause du froid, qu'il ne me regarde d'ailleurs aussi intensément qu'à cause de la douleur.

« Mon épaule est déboîtée et je me suis tordu la cheville. » explique-t-il d'une voix grave.

Cette fois-ci je fouille dans mon sac et en sors une flasque de whisky. Pour la cheville je ne pourrais rien faire mais pour l'épaule je sais m'y prendre.

« J'ai vu faire le barbier plus d'une fois, moi-même j'ai eu l'épaule déboîtée à quinze ans. » je lui raconte.

Je lui tends la flasque qu'il porte à ses lèvres et quand il avale la première gorgée, d'un geste précis et rapide, je lui remets en place l'épaule. Il manque de s'étouffer et pour ne pas crier, il boit tout mon whisky. Il me remercie puis me dit qu'il peut s'occuper de sa cheville seul. Je n'aperçois sa peau que quelques instants, il verse de l'eau puis bande sa cheville avec un long tissu.

J'allume le feu ensuite, un peu déçue qu'il remette sa chemise. Les flammes nous réchauffent, le ciel est dégagé, nous aurons de la chance malgré tout s'il ne pleut pas durant la nuit. Nous mangeons les provisions achetées à Seattle en silence quand soudain, Edward rit. J'en sursaute et le dévisage, il secoue la tête comme s'il voulait chasser quelques pensées.

« Quoi ? » je le questionne, moi-même souriante.

« Quand la ville apprendra ma chute, je passerai pour un parfait imbécile ! »

Je réalise que l'alcool a fait effet et qu'Edward, ivre, est euphorique.

« Je ne dirai rien. » je promets.

« Ça m'étonnerait que personne ne nous questionne cette fois encore. »

« Pourquoi cette fois encore ? »

« Les mêmes mauvaises langues ne cessent d'insinuer que nos moments isolés ne sont pas dédiés à notre travail. »

Ses mots mettent quelques secondes à s'imprimer dans mon esprit.

« On ne m'a jamais rien dit. » je réplique.

« Car ce serait inconvenant de sous-entendre ce genre de choses face à une demoiselle. »

Il s'est rapproché de moi et a murmuré ces dernières paroles comme une confidence. Je sens mon corps réagir à cette proximité, mon ventre tout particulièrement est une fois de plus envahi de papillons.

« Je ne suis pas une demoiselle pour eux, pour personne. » je préfère dire plutôt que de céder à mon envie de toucher sa peau.

Il se saisit de ma main qu'il porte à sa bouche, ses yeux ne sont plus verts mais noirs. Que lui arrive-t-il ?

« Pour moi oui, la plus belle des demoiselles. »

Il embrasse ma main, je n'ai pas la force de me soustraire à cet acte osé. Il s'en prend à ma joue ensuite, elle aussi est caressée puis embrassée.

« La plus courageuse des demoiselles. »

Sa bouche se rapproche de la mienne, je suspends mon souffle et ferme mes yeux.

« La plus merveilleuse des demoiselles. » termine-t-il.

Il m'offre mon premier baiser puis mon second, tout en légèreté et retenue.

« Isabella… » murmure-t-il en s'allongeant et en me tendant les bras.

Je me hâte de répondre à son invitation et me blottis contre lui. J'ai mille choses à lui demander mais ça pourra attendre le lendemain. Il promène ses lèvres sur mes cheveux et s'endort ainsi quelques instants plus tard.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE