III.

Je roulai en silence, me concentrant pour ne pas pleurer. Si j'arrivais chez les Cullen les yeux rougis et gonflés, ils ne manqueraient pas de me poser des questions, et connaissant leur perspicacité et ma maladresse, ils auraient tôt fait de découvrir la vérité.

La pluie avait cessé, mais la route était détrempée, je ralentis donc par prudence, n'étant de toute façon pas pressée d'arriver à destination. Je me sentais tellement coupable, j'avais l'impression désagréable que ma honte était marquée sur mon visage. Différentes émotions se battaient en moi, j'étais comme une cocotte sur le point d'exploser. Je me refusai à y réfléchir maintenant, il fallait que je me concentre sur ma visite à la famille d'Edward.

Je tournai à droite dans le long chemin à moitié dissimulé par l'épaisse végétation de la forêt qui entourait la grande et belle demeure de la famille Cullen. Arrivée à destination je garai ma voiture devant leur immense garage. La porte d'entrée s'ouvrit avant que j'aie le temps de couper le contact. C'était Alice qui venait à ma rencontre de sa démarche si gracieuse. J'essayai de lui sourire, mais mon sourire se transforma vite en grimace. Elle avait toujours le même air étrange qu'elle arborait lorsqu'elle était venue chez moi un peu plus tôt. Lorsque j'ouvris la portière de la voiture elle fronça le nez.

« Pouah Bella tu empestes ! » me dit-elle de sa voix cristalline.

J'avais toujours pensé qu'ils en rajoutaient dans cette histoire d'odeurs. Le parfum de Jake était si enivrant pourtant pour moi ! Non, Bella, ne penses pas à lui ! Je fis la moue, gênée. Alice me prit néanmoins le bras et me conduisit à l'intérieur.

Sur le perron, elle s'arrêta, hésitante, et m'observa de nouveau de son regard perçant. Puis elle me chuchota, si bas que je dus tendre l'oreille :

« Le bouton de ton jeans est ouvert, tu devrais le refermer avant que quelqu'un d'autre ne le remarque. »

Je sentis le rouge me monter aux joues comme jamais et baissai les yeux, honteuse, telle une enfant prise en flagrant délit de vol de bonbons. Je reboutonnai mon pantalon le plus discrètement possible, bien que cette précaution fût inutile, et murmurai un bref « merci ». Alice savait-elle quelque chose ? Pourtant elle ne pouvait pas voir les loups dans ses visions. Néanmoins je fus prise d'un doute affreux. Je levai les yeux vers elle, me préparant à être sévèrement tancée, mais son visage si sérieux quelques instants plus tôt avait cédé la place à un sourire moqueur à la vue de ma mine déconfite. Elle m'emporta à l'intérieur sans que j'aie le temps de me justifier de quelque façon que ce soit.

Heureusement pour moi, la plupart des Cullen étaient absents. Emmett et Edward étaient partis chasser, bien sûr, Carlisle était de garde à l'hôpital, et Rosalie avait profité de l'absence de son mari pour rendre visite à Tania. Restaient donc Esmée, Jasper et Alice. Celui qui me posait le plus de problème en l'occurrence était Jasper. Avec son satané don, il serait capable de ressentir mes émotions et cela éveillerait sa suspicion. Il fallait que je me contrôle coûte que coûte si je ne voulais pas me trahir. Comme je regrettais à présent d'avoir toujours refusé d'accompagner Renée à ses cours de yoga ! Cela m'aurait été bien utile aujourd'hui.

La vaste maison paraissait étrangement vide, seul le tic tac de la vieille pendule brisait ponctuellement le silence. Esmée vint à ma rencontre, un sourire maternel sur son visage bienveillant. Elle me prit dans ses bras, ignorant mon odeur qui devait lui picoter le nez.

« Comment vas-tu Bella ? »me demanda-t-elle.

« Bien » mentis-je, et une nouvelle vague de culpabilité m'envahit.

« Tu restes à la maison ce soir ? Nous avons prévu une soirée DVD avec Alice et Jasper. Nous avons toute la collection des Sissi ! » me dit-elle fièrement.

Je ne pus m'empêcher de pouffer à l'idée d'imaginer Jasper en train de regarder Sissi. Mais après tout, c'était un gars du vieux sud, il avait vécu dans une société et une époque qui faisaient la part belle à la galanterie et aux gentlemen. L'image de Jasper en Rhett Butler et Alice en Scarlett O'hara s'imposa à moi et je souris. Alice et Esmée échangèrent un regard surpris face à ma mine rêveuse. Je quittai la Géorgie et ses impressionnantes plantations et redescendis sur terre.

J'étais tentée d'accepter la proposition d'Esmée car je ne tenais pas à rester dans ma chambre à me morfondre toute la soirée, cependant je déclinai son invitation. Je me sentais trop fautive vis-à-vis des Cullen pour passer toute une nuit avec eux, d'autant que je ne pourrai contrôler mes émotions indéfiniment.

Alice m'entraina à l'étage. Nous croisâmes Jasper dans le long couloir aux murs blanchis qui menait à la chambre d'Alice. Je lui lançai un rapide « bonjour » et m'efforçai de rester le plus sereine possible et de ne penser à rien ; ou du moins rien qui ne puisse me contrarier. L'image de Jasper/ Rhett me revint en mémoire. Je me mis à l'imaginer au sommet d'une colline face à un coucher de soleil rougeoyant, Alice à ses côtés, les jupes de son épaisse crinoline blanche flottant dans le vent, un énorme nœud dans les cheveux. Comme ça faisait cliché !

Jasper se contenta de me dire bonjour à son tour. Bien que nous nous appréciions mutuellement, nous n'étions pas très proches tous les deux, cela était peut-être dû au fait qu'il avait essayé de me croquer lors de mon dernier anniversaire. En tout cas, ma feinte dût le leurrer.

Lorsqu'il passa près d'Alice, il lui effleura la main tout en la regardant intensément. Je savais que ces deux-là s'aimaient profondément, mais je ne pouvais m'empêcher de m'étonner face à l'étrangeté de leur relation, à la fois si proche et distante, comme si ils se comprenaient sans avoir besoin de gestes ou de paroles. Ils étaient l'antithèse de Rosalie et Emmett qui, eux, aimaient les grandes effusions dès qu'une occasion quelconque se présentait, mettant facilement les gens qui les entouraient dans une situation délicate.

La chambre d'Alice était à l'image de sa locataire : un antre dédié à la mode. Elle différait des autres pièces de la demeure de par sa modernité. Le reste de la maison des Cullen était décoré d'un savant mélange d'antiquités (pour la plupart des breloques sans valeur qui leur rappelait leur vie humaine) et de meubles design. Bien sûr, Alice n'ayant aucun souvenir de sa vie humaine, des vieux bibelots ne pouvaient l'intéresser.

La pièce était large, incroyablement claire grâce à la baie vitrée et la peinture ocre qui recouvrait les murs. Bien entendu il n'y avait pas de lit, seulement un immense canapé d'angle en cuir beige faisant face à une télévision à écran plat dernier cri encastrée dans le mur. Une porte coulissante menait à un dressing qui aurait fait pâlir d'envie celui d'Anne Hathaway dans la suite de Princess Diaries. Des dizaines de chaussures trônaient sur une étagère, entourant des tas de vêtements de toutes les couleurs dont la plupart provenaient de maisons de haute couture. Des sacs griffés traînaient un peu partout dans la pièce.

Je m'assis prudemment sur le bord du canapé, le moment de la discussion tant redoutée était arrivé. Alice resta debout, regardant d'un air songeur la forêt à travers la fenêtre. Le vent s'était levé, la cime des arbres ondulait à chaque nouvelle bourrasque.

Au bout de quelques minutes, elle se tourna vers moi.

« Tu n'aurais pas quelque chose à me dire ? »

Fallait-il que je lui avoue tout ? Cela ne servait à rien de lui mentir, sa perspicacité naturelle, sans compter ses talents vampiriques, m'auraient vite mise à nue. Et puis comme l'avait si bien dit Jacob, je ne savais vraiment pas mentir. Mes larmes refluèrent à la pensée de Jake et la situation délicate dans laquelle je m'étais fourrée. Le visage d'Alice s'attendrit instantanément, elle s'accroupit devant moi et me prit dans ses bras. Je posai ma tête contre son épaule de marbre et pleurait tout mon soûl.

« Merci, Alice, finis-je par articuler entre deux hoquets, tu es une véritable amie »

Elle se contenta de me sourire tendrement.

« Raconte-moi tout. Laisse-moi t'aider Bella. »

Je décidai de tout lui avouer, mon amour pour Edward mis en péril par mes sentiments pour Jacob, le rejet continuel de son frère lorsque nous devenions trop proches, ma frustration face à ce rejet, et enfin ma visite à La Push quelques heures plus tôt.

Lorsque j'eus terminé, j'attendis, guettant sa réaction. Ses traits restaient impassibles, l'avais-je déçue ? Perdre l'amitié d'Alice aurait été terrible pour moi. Elle se leva et retourna lentement vers la fenêtre. Bien que je mourrais d'envie de savoir ce qu'elle pensait, je restai muette, attendant qu'elle daigne parler. Elle se tourna vers moi et me dit, d'un ton hésitant :

« Je vais te raconter une petite histoire. Edward m'avait toujours formellement interdit de t'en parler, mais je pense que le moment est venu pour toi de tout savoir. Il… Il n'a pas été tout à fait honnête avec toi. »

Je la regardai, éberluée. J'avais toujours été persuadée de la sincérité d'Edward, il représentait à mes yeux l'image même de l'honnêteté et j'avais toujours pris pour argent comptant ce qu'il me disait. Ses dernières paroles résonnèrent à mon oreille encore et encore tel un millier de coups de poignard en plein cœur. Edward, la personne en qui j'avais le plus confiance, m'avait donc menti. Cela ne pouvait pas être possible, je n'arrivais pas à le croire, Alice en rajoutait sûrement dans ses paroles. Edward était quelqu'un de profondément honnête.

Observant mon trouble, Alice vint s'asseoir à mes côtés et posa sa petite main glacée sur les miennes.

« Avant toute chose, sache qu'Edward t'aime profondément, et que si il t'a menti, c'est principalement dans le but de t'éviter de souffrir. Il a envisagé t'avouer la vérité juste après notre mésaventure avec James, mais j'ai eu une vision de toi t'enfuyant après son aveu. Edward a une faible estime de lui-même, je pense que tu l'auras remarqué. S'il se considère comme un monstre damné, c'est qu'il a de bonnes raisons. Mais je te le répète encore une fois ; Edward t'aime plus que tout au monde, n'en doutes pas une seule seconde »

Alice s'arrêta le temps de prendre une profonde inspiration et commença son récit.