VI.

Je dormis d'un sommeil profond et réparateur cette nuit-là. Lorsque je m'éveillai, le jour était déjà levé. Je soulevai difficilement mes paupières lourdes et tentai de m'étirer mais ne pus réprimer une grimace de douleur. Je mis quelques secondes avant de comprendre pourquoi mon corps était tout courbaturé. Je me tournai doucement vers Jacob en prenant garde de ne pas le réveiller. Il était allongé sur le dos, le visage serein, un petit sourire lui étirant les lèvres. Dans le sommeil, il redevenait le jeune Jacob que j'avais rencontré à mon arrivée à Forks, un Jacob enfantin, vulnérable et ingénu. Son torse se bombait sous l'effet de sa respiration forte et régulière.

Mon portable vibra, rompant la plénitude qui régnait dans la pièce. A côté de moi Jacob remua. J'attrapai mon téléphone, et vit le nom d'Edward apparaitre sur le message.

« Je serai chez toi dans une heure. Tu ne peux imaginer combien ta présence m'a manquée. Je t'aime ».

Je restai immobile, incapable de bouger, lisant et relisant le message sans cesse. Peu à peu, l'horrible vérité s'imposa à moi. Jusqu'à présent ça m'avait toujours apparu comme une évidence le fait que ma première fois se déroulerait avec Edward. Je fronçai les sourcils, incrédule face à ce qui s'était passé durant la nuit. Je ne pouvais comprendre comment j'en étais arrivée jusque là. Une chose pourtant s'imposait à moi comme une évidence : j'étais éperdument amoureuse de deux hommes bien différents qui l'étaient tout autant de moi ; et bientôt j'aurai un choix cornélien à faire. L'un d'entre eux souffrirait profondément, c'était une certitude.

J'avais la désagréable impression d'être perdue dans un brouillard épais, ne retrouvant pas mon chemin. Une question s'imposa à mon esprit : Avais-je fait l'amour avec Jake dans le seul but de me venger d'Edward et me retrouver sur un pied d'égalité avec lui ? La réponse fusa, immédiate. Non, ce qui s'était passé entre Jacob et moi n'avait rien à voir avec Edward, que ce soit directement ou indirectement. Je n'arrivais pas à regretter cette nuit.

Je me forçai à me lever ; Edward serait là d'ici une petite heure, je devais effacer les preuves de ma culpabilité. Je me tournai vers Jacob, mais il était déjà réveillé, me regardant d'un air perplexe.

« Qu'est-ce que tu comptes faire ? »me demanda-t-il d'une voix grave. Dans ses yeux se lisait un mélange de tristesse et d'espoir. Visiblement, il avait lu le message par-dessus mon épaule. Attendrie, je ne pus me résoudre à le rabrouer lorsqu'il m'enlaça.

« Je ne sais pas », lui avouais-je. Observant son trouble, je le regardai dans les yeux avant d'ajouter :

« Je suis sûre d'une chose, c'est que je t'aime Jacob. Mais ne m'en demande pas plus pour le moment »

Il se contenta de hocher la tête. Puis il me prit le visage entre ses deux mains et m'embrassa avec passion. J'aimai le contact de ses lèvres pleines sur les miennes, la chaleur de sa peau lorsqu'il m'enlaçait, la douceur de ses mains sur mon visage. Tout cela allait terriblement me manquer.

Jacob rompit notre baiser le premier et se leva dans la foulée. Il s'habilla sans un mot et se dirigea vers la fenêtre. Il s'arrêta soudain, hésita quelques instants et se retourna vers moi.

« Merci » me dit-il simplement. Sans que j'aie le temps de lui répondre, il sauta par la fenêtre et disparut dans la forêt.

Je m'accordai quelques minutes afin de reprendre pied dans la réalité. Comment pourrais-je jamais choisir entre Jacob et Edward ? Ils m'apportaient tous deux tant de choses. Ils étaient complémentaires pour moi. Néanmoins, je devai me décider rapidement, ce petit jeu ne pourrait pas durer éternellement, c'était malsain.

J'entendis la porte d'entrée claquer et une voiture démarrer. C'était Charlie qui s'en allait rejoindre Billy pour leur partie de pêche. Je me décidai à me lever, prit mes draps et mon peignoir et les mit dans la machine à laver que je lançai immédiatement. Puis je pris une douche. Dans le miroir, je m'aperçus que mon corps entier était marqué, j'avais des traces rouges sur les cuisses et les seins, mes lèvres étaient boursouflées, mes yeux rouges et cernés. Pourvu qu'Edward ne remarque rien. J'étais décidée à tout lui avouer, mais ce n'était sûrement pas le bon moment ni la bonne manière de lui annoncer la chose. Je m'habillai rapidement, enfilant un vieux sweater et un jeans, et me parfumai abondamment. Je regardai ma montre ; Edward serait là d'un instant à l'autre. Je descendis à la cuisine, affamée, et me préparai un petit déjeuner que j'engloutis rapidement.

Je remontai dans ma chambre et attrapai le premier livre qui me tombait sous la main. Je m'efforçai de lire sans grande conviction, l'esprit trop occupé à ressasser les différentes options qui s'offraient à moi pour penser à quoi que ce soit d'autre. Je voulus jeter un coup d'œil par la fenêtre et ne pus m'empêcher de sursauter.

Il était là, devant moi, me regardant intensément de ses magnifiques yeux aux reflets dorés, un doux sourire sur ses lèvres pâles. Décidément, la manière dont je me l'imaginais chaque fois qu'il s'absentait n'était qu'un pâle reflet de la réalité. Je m'extasiai pour la énième fois devant son incroyable beauté, sa peau blanche et parfaite, sa bouche bien dessinée, ses yeux d'une magnifique couleur de miel, ses cheveux blond vénitiens toujours impeccablement coiffés. Malgré sa mise simple, un jeans noir et un polo beige, il était toujours éblouissant.

Il s'assit sur le bord du lit sans pour autant me quitter des yeux. Je me levai et allai m'assoir sur ses genoux. Il m'enlaça de ses bras puissants, et me chuchota à l'oreille :

« Tu m'as tellement manqué mon amour, j'ai pensé à toi chaque seconde. Je ne sais pas comment je pourrai vivre loin de toi. »

Je frissonnai en entendant ces quelques mots. Je ne pouvais décemment pas lui retourner sa phrase. A vrai dire, je n'avais pas fait que penser à lui ces dernières vingt-quatre heures. Je me sentais mal à l'aise, coupable. Je me haïssais pour ce que je venais de lui faire. Il ne méritait pas cela.

Il n'attendit pas ma réponse et me prit le visage entre ses mains, reproduisant exactement le même geste que Jacob quelques minutes plus tôt. Il plaqua ses lèvres contre les miennes avec une passion qui ne lui ressemblait pas, lui qui était plutôt doux d'habitude. D'abord surprise, je lui rendis rapidement son baiser avec la même hargne que lui. Mon cœur se mit à battre la chamade, des frissons de plaisir parcoururent mon corps. Puis il me relâcha, trop tôt à mon goût, me laissant pantelante. Je tentai de reprendre mes esprits lorsqu'il m'accorda son sourire le plus ravageur, finissant de m'éblouir complètement.

« Bella, un jour tu vas finir par nous faire une crise cardiaque si tu continues comme ça chaque fois qu'on s'embrasse »me dit-il, amusé.

Je me contentai de lui faire une grimace, puis il ajouta :

« Qu'est-ce que tu as fait pendant mon absence ? J'espère que tu t'es occupée et que tu n'as pas passé ta journée à ne rien faire en attendant mon retour »

Je sentis le rouge me monter aux joues. Maintenant était le meilleur moment pour dévoiler mes talents d'actrice. J'optai pour un demi-mensonge.

« Je suis allée à La Push, puis chez toi pour voir ta sœur. Et hier soir Jacob est venu à la maison » lui dis-je d'une voix plutôt assurée étant donné les circonstances.

Il plissa le nez à l'évocation de Jacob.

« Je comprends mieux l'odeur à présent. J'espère qu'il ne t'a pas trop ennuyé cette fois-ci. »

Nouveau rougissement subit.

« Hein ? Heu…non non ! »

Sa curiosité commençait à devenir gênante. Il fallait à tout prix que je m'éloigne de ce terrain dangereusement en pente.

« Emmett a apprécié ses grizzlis au moins ? » lui demandais-je d'un ton qui se voulait enjoué.

Edward éclata de rire.

« Tu parles ! Il a adoré ! »

« Pourquoi ris-tu ? »

« Ecoutes c'est vraiment trop drôle ! Nous chassions depuis plusieurs heures lorsqu'Emmett repéra un grizzli énorme. Bien sûr, il en fut plus qu'enthousiasmé et le coursa immédiatement. Puis, se trouvant tout près de lui, il voulut lui sauter dessus mais dans son bond il se prit une énorme branche en pleine figure et tomba d'une manière peu gracieuse. Tu aurais dû voir sa tête lorsqu'il se releva ! Je pense que le fait de me voir juste à côté de lui plié de rire n'a pas dû l'aider. Pour un vampire aux sens hyper-développés, c'est plutôt embarrassant comme situation. Mais tu comprends, il était tellement pris par la chasse qu'il n'a pas fait attention à ce qui l'entourait. »

Je ne pus m'empêcher de rire à mon tour en imaginant le tout-puissant Emmett se faire battre par une branche. Sa fierté avait dû en prendre un sacré coup !

Après quelques minutes de franche rigolade, Edward me demanda :

« Que veux-tu faire aujourd'hui mon amour ? »

Je réfléchis quelques instants. Je ne tenais pas vraiment à rester seule avec lui toute une journée.

« Si nous allions voir ta famille ? Ce sera mon tour de charrier Emmett »

« N'y vas pas trop fort quand même » rigola Edward.

Je verrouillais la porte d'entrée lorsque je m'aperçus de l'erreur que je venais de commettre. Alice serait probablement là, et elle savait beaucoup trop de choses. Je n'avais plus qu'à prier pour qu'elle ait une assez grande maîtrise d'elle-même pour bloquer ses pensées toute une journée. Quelle idiote j'étais !

Edward m'ouvrit la porte de la Volvo, puis alla s'installer au volant. Il me prit la main et me la caressa tendrement avec son pouce.

Le silence, qui d'ordinaire nous plaisait, m'était devenu pesant. J'allumai donc la radio et attendit patiemment la fin du trajet.

Lorsque nous arrivâmes à destination, je poussai un discret soupir de soulagement. Edward se gara devant l'immense maison des Cullen et vint m'ouvrir la portière, toujours aussi gentleman.

Alice était dans le salon avec Jasper. Ils étaient assis sur le canapé et paraissaient avoir une discussion animée. A notre arrivée, elle se tourna vers nous et son visage soucieux disparut instantanément pour faire place à un grand sourire. Elle se leva et vint à notre rencontre de son habituel pas dansant. Elle me serra dans ses bras et posa un baiser glacé sur ma joue.

« Bella tu tombes bien ! Hier j'ai acheté des vêtements pour toi. Il faudrait que tu les essaies. »

J'acquiesçai et lui rendit son sourire. Qu'avait-elle en tête ?

Edward l'observait, curieux, le visage penché, les sourcils froncés, un trait barrant son front. Je crus voir un éclair d'incrédulité mêlé à de la colère, mais le temps que je cligne des yeux et son visage était redevenu impassible.