VII.
Qu'avait lu Edward dans les pensées d'Alice ? Je lui jetai un rapide regard. Il observait sa sœur, le visage décomposé. Alice, quant à elle, évitait soigneusement de croiser son regard. Je sentis une vague d'apaisement m'envahir et me tournai automatiquement vers la source de cette émotion. Jasper était toujours assis dans le canapé, son menton dans les mains, l'air soucieux. Il fixait Edward d'un regard pénétrant.
« Je t'emprunte Bella quelques minutes » dit Alice à son frère. Elle me prit par le bras avant qu'Edward ait le temps de répondre et m'entraina à l'étage. Elle rentra dans sa chambre derrière moi en prenant soin de bien fermer la porte.
Je me précipitai vers elle.
« Alice, qu'est ce que tu as laissé échapper ? » lui demandais-je, d'une voix pressante qui trahissait mon angoisse.
« Calmes-toi Bella » me dit-elle tout en me faisant m'asseoir sur le canapé. Elle prit place à mes côtés, m'entourant les épaules de son bras glacé.
« Je n'ai rien laissé passer je te le promets » chuchota-t-elle si bas que je dus tendre l'oreille pour l'entendre. « Du moins, rien te concernant. Je discutais avec Jasper d'une vision que j'avais eue lorsque vous êtes entrés. Le temps que je bloque mes pensées, Edward avait déjà tout entendu. Malheureusement, je ne peux pas te dire de quoi il s'agit. Saches juste que ce que j'ai vu a bouleversé profondément Edward. Je sais que tu es toi-même perdue en ce moment, mais ne fais rien pour l'instant. Cela risquerait d'avoir de graves conséquences »
Je la regardai, les yeux plissés, un air d'incompréhension sur mes traits.
« Alice au nom du ciel de quoi parles-tu ? Quelle vision ? »
« Je ne peux pas t'en parler. Tout ce que je peux te dire c'est qu'Edward va traverser une passe difficile et qu'il aura besoin de toi à ses côtés. »
J'acquiesçai en silence, me remémorant son visage inquiet, presque torturé. Qu'est ce qui avait pu bouleverser Edward à ce point ? Une chose était sûre, il aurait besoin de moi. Et je serai là pour lui.
« Bien. Passons à autre chose si tu le veux bien. J'ai peur qu'il nous entende autrement. »
Alice me sourit, puis se leva et se dirigea vers son dressing. Elle revint les bras chargés de vêtements de toutes les couleurs.
« Maintenant, à l'essayage »me dit-elle d'une voix excitée.
J'esquissai une grimace mais m'exécutai néanmoins.
Je passai une heure à essayer pulls, tee-shirts, pantalons, jupes et robes de toutes sortes, guettant l'approbation ou le désagrément de ma relookeuse.
Je vis avec soulagement la pile d'habits diminuer lentement jusqu'à ce que le dernier pantalon fût essayé.
Nous redescendîmes au salon retrouver nos hommes. Une vague angoisse me prit dans les escaliers lorsque je repensais à ma discussion avec Alice et à l'expression bouleversée d'Edward.
Jasper et Edward étaient assis dans le salon et discutaient. Ce dernier était recroquevillé sur lui-même, son visage caché dans ses mains. En nous entendant il se redressa. Je frissonnai en voyant l'intense tristesse dessinée sur son visage. A cet instant, je n'aurais pas été étonnée de le voir pleurer, tout vampire qu'il fut. Il força un sourire à mon encontre.
Soudain, la porte d'entrée claqua, nous faisant tous sursauter.
« Bella, ma petite sœur préférée ! Comment vas-tu ? »
Emmett venait d'entrer, un grand sourire sur les lèvres, Rosalie sur ses pas, superbe et hautaine comme à son habitude.
« Comment était ta chasse ? »Lui demandais-je.
« Ca aurait été super si je n'avais pas eu à supporter les incessantes jérémiades d'Edward qui s'inquiétait pour toi. Vous devriez vraiment passer à la vitesse supérieure tous les deux, ça vous aiderait sûrement à vous décoller un peu l'un de l'autre ! »
Il partit d'un rire tonitruant tandis que Rosalie esquissait un sourire. Décidément, Emmett était le roi de la délicatesse. Je le fusillai du regard avant de lui dire, sarcastique :
« Au moins Edward regarde où il va lui ! C'est quand même pathétique un vampire qui se prend une branche en pleine figure pendant qu'il chasse »
Emmett s'arrêta aussitôt de rire. J'y avais peut-être été un peu fort, mais tant pis. Je connaissais sa nature généreuse et savais qu'il ne se formaliserait pas de cette boutade. Rosalie se tourna vers son mari, un sourcil levé.
« De quoi parle-t-elle ? Qu'est-ce que tu as encore fait ? »
« Rien de bien intéressant. On monte ? »
Sur ce il lui prit la main et l'entraina hors de la pièce, non sans m'avoir gratifié d'une grimace avant de sortir.
Je me tournai vers Edward en espérant que cette petite joute oratoire l'ait détendu quelque peu, peine perdue. La seule fois où je l'avais vu dans cet état là était lorsque Jacob lui avait envoyé la vision de moi-même allongée et tremblante dans la forêt derrière chez moi où il m'avait abandonnée.
Je m'approchai lentement de lui. Il leva des yeux angoissés vers moi.
« J'ai besoin de discuter d'une chose importante avec ma famille, Bella. Je te ramène chez toi ? »
Je m'apprêtais à protester mais le regard que me lança Alice m'en dissuada.
J'acquiesçai donc.
Dans la voiture, mon esprit travaillait à toute vitesse. Quelle vision avait pu avoir Alice pour bouleverser Edward à un tel point ? Ma mort ? Peu probable, elle m'aurait mise dans la confidence. Alors quoi ? Je me tournai vers Edward. Son regard était perdu dans le vague, comme si il était ailleurs.
Il gara la voiture devant chez Charlie mais resta immobile. Puis il se tourna lentement vers moi et me caressa tendrement la joue du dos de sa main.
« Tu es perplexe mon amour. »
Ce n'était pas une question, plutôt une affirmation. Il ajouta :
« Je suis désolé, je ne peux rien te dire maintenant. Fais-moi juste confiance. »
« Laisse-moi-t'aider Edward. » Mes paroles me parurent stupides.
« Si seulement c'était aussi simple. Tu ne peux rien faire malheureusement. Je dois régler cela tout seul. »
Je hochai la tête et il me sourit timidement. Il descendit de voiture et vint m'ouvrir la portière. Il m'embrassa rapidement, la tête déjà ailleurs.
«Je te retrouve ce soir » me chuchota-t-il. Puis il remonta dans sa voiture, et partit en trombe.
Je restai seule, immobile, à regarder dans la direction qu'avait prise la Volvo grise qui était déjà loin.
Je passai le reste de la journée à essayer de m'occuper. Je m'allongeai sur mon lit et tentai de reprendre ma lecture là où j'étais restée lorsqu'Edward m'avait interrompue le matin même, sans grand succès. Mon esprit vagabondait sans cesse, et je ne pouvais me concentrer sur ce que je lisais.
Je posai le livre et fermai les yeux. Je m'endormis rapidement d'un sommeil agité. Je rêvai du film « le Parrain », sauf que c'était Edward dans le rôle de Don Vito Corleone, parlant avec un ridicule accent italien. Puis Jacob apparut, policier zélé luttant contre la mafia. S'ensuivit une lutte à mort entre Jacob et Edward, le premier se transformant en immense loup garou le soir de la pleine lune et le deuxième en vampire aux canines acérées.
Je m'éveillai en sursaut avant le dénouement de la bataille finale, des gouttes de sueur perlant sur mon front. Ma chambre était sombre, la nuit était tombée. Je jetai un coup d'œil au radioréveil sur la table de chevet. Vingt heures quinze.
Je restai allongée, fixant le plafond, essayant de faire le tri dans mes pensées embrouillées. Comment autant de choses avaient pu se produire en si peu de temps ? Des milliers de questions sans réponse tournoyaient dans ma tête, me causant une migraine terrible. Et par-dessus tout, je sentais une puissante culpabilité me dévorer. Il fallait que je me lève si je voulais éviter de ressasser tous ces évènements.
Je descendis donc à la cuisine afin de préparer le dîner pour Charlie. Cette diversion eut l'effet escompté. J'étais en train de mettre la table lorsque j'entendis la porte d'entrée.
Charlie pénétra dans la cuisine, un sourire satisfait sur le visage. Il posa négligemment les poissons pêchés sur la table.
« Comment ça va Bella ? »
« Mmhh »
« Quelle journée ! Et toi qu'est-ce que tu as fait ? »
« Rien de bien intéressant. Ce matin je suis allée chez les Cullen et cet après-midi j'ai trainé à la maison. » Lui répondis-je d'un air détaché.
Il se débarrassa de sa parka qu'il alla accrocher sur le porte-manteau dans le couloir et revint mettre les pieds sous la table.
Le diner se passa silencieusement. Charlie était éreinté et avala son repas en quelques minutes avant de filer au salon regarder un match de base-ball. J'en profitai pour m'esquiver dans ma chambre.
Je repris ma lecture pour la troisième fois de la journée, n'avançant toujours pas dans l'histoire. Edward serait bientôt là.
Les minutes passèrent, puis les heures. J'entendis Charlie qui montait se coucher. Vers minuit, je m'endormis à mon tour, épuisée et lasse de l'attendre en vain.
Je m'éveillai de bonne heure le lendemain matin, espérant de toutes mes forces trouver Edward à mes côtés. J'ouvris doucement les yeux et fis le tour de la pièce ; personne. Je me sentis soudain abandonnée et oppressée par le doute qui s'engouffrait insidieusement en moi. Edward avait toujours été là lorsqu'il disait qu'il venait, il ne m'avait jamais oubliée. Je me sentis profondément seule d'un coup. Qu'avait-il bien pu se passer pour qu'il ne soit pas venu ? Je me préparai en hâte et fonçai à l'école, espérant le retrouver là-bas.
La Volvo n'était pas sur le parking. Je décidai de l'attendre dans ma voiture, n'ayant pas l'esprit à des conversations futiles qui ne manqueraient pas si j'avais le malheur de croiser Jessica.
Je vis la voiture d'Alice tourner au carrefour. Elle se gara à côté de ma vieille Chevrolet. Elle était seule.
Alice vint à ma rencontre de sa démarche svelte et élégante, le visage soucieux.
« Edward ne pourra pas venir aujourd'hui » me dit-elle simplement.
« A cause de la vision que tu as eue ? » Lui demandai-je.
« En quelque sorte » me répondit-elle, évasive.
« Alice, je ne comprends pas pourquoi je n'ai pas le droit de savoir. Tout ce qui concerne Edward me concerne également. Et puis comment pourrais-je le soutenir si je ne sais même pas ce qui se passe ? »
Elle m'observa quelques minutes, visiblement en pleine réflexion, avant de m'avouer :
« Tu as peut-être raison. Edward va me tuer mais tant pis. Viens, je t'emmène boire un verre. Nous serons plus tranquilles pour discuter. »
« Et les cours ? »
Elle haussa les épaules.
« Carlisle te fera un mot. »
Elle conduisit en silence jusqu'au Starbucks qui était pratiquement désert, tous les drogués au café étant déjà au bureau depuis pas mal de temps. Je la suivis jusqu'à une petite table excentrée entourée de deux fauteuils aux couleurs délavées mais qui paraissaient néanmoins confortables.
Alice ne savait visiblement pas quoi me dire. Elle fixait le vide, tournant et retournant le gobelet de café entre ses mains.
« Tu te souviens que je t'ai dit avoir eu une vision d'Edward et toi le cœur brisé ? Eh bien ce n'est pas tout. Jacob n'était pas la cause de votre séparation. »
« Qu'est-ce que tu as vu d'autre ? Qu'est-ce qui pourrait nous séparer ? »
« C'est à propos de ce que je t'ai raconté sur le passé d'Edward. Je pensais vraiment que te raconter son histoire changerait le cours des choses, mais j'ai eu tort. »
« Si tu as peur que je ne pardonne pas à Edward ce qu'il a fait il y a presque un siècle, rassures-toi. Cette histoire appartient au passé, je n'étais même pas née à cette époque. Comment pourrais-je lui en vouloir d'avoir aimé quelqu'un avant de me rencontrer ? Et puis je n'ai absolument aucun droit de le juger. Comme tu l'as dit toi-même, il est conscient de ses erreurs et le regrette. Il a cédé à ses pulsions, ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas ? »
Alice me regarda de ses grands yeux ambre. Je baissai les yeux et ajoutai :
« Le passé est derrière nous. Edward et moi sommes le présent »
« Le problème c'est que le passé refait surface. » me dit-elle d'une toute petite voix.
