VIII.

J'ouvris la bouche, mais ne trouvant pas les mots qui convenaient, la refermais. Alice avait les yeux baissés, concentrée sur son gobelet de café qui resterait plein. Après quelques minutes de silence, je finis par articuler :

« Alice, arrête de parler par énigmes ! Que veux-tu dire ? »

Elle gardait les yeux rivés sur son café et se mordit la lèvre.

« J'ai eu une vision d'elle »Me dit-elle, lugubre.

Je restai immobile, les yeux dans le vide. C'était idiot, Alice ne pouvait pas voir le passé, uniquement le futur.

La compréhension me submergea lentement mais je secouai la tête, refusant de voir l'horrible vérité en face. Alice s'était sûrement trompée ! Il devait y avoir une explication.

« Ce n'est pas possible » lui dis-je mécaniquement.

« Oh Bella ! Comme j'aimerais avoir tort ! »

Alice s'était tournée vers moi et me regardai désormais de ses grands yeux suppliants. Je devais en savoir plus.

« Raconte-moi tout. »

Elle était hésitante, ne sachant par où commencer.

« J'étais avec Jasper samedi matin lorsque j'ai eu ma vision. Je t'ai vue dans ta voiture, tu allais à La Push. Tu n'arrêtais pas de pleurer. » Elle frissonna à cette évocation avant de reprendre son récit.

« Tu avais les traits émaciés, de grosses cernes sous les yeux et le teint brouillé et pâle. Tu étais en plein délire et ne cessais de répéter « Edward est parti » entre deux hoquets. Tu disais aussi que c'était ta faute »

Je m'imaginais la scène. Oui, j'aurais sûrement réagi ainsi.

« Puis la vision se dissipa pour laisser la place à une autre. Je voyais mon frère, tout aussi désespéré que toi. Il recherchait quelque chose, mais je n'arrivais pas à voir de quoi il s'agissait. Puis je la vis. Il l'avait retrouvée. »

Je restai silencieuse, incapable de bouger. Je comprenais mieux à présent pourquoi Edward avait paru si bouleversé.

« Comment a-t-elle survécu ? » demandai-je à Alice.

« Je ne sais pas » avoua-t-elle. « Nous en avons beaucoup discuté avec Edward. Il nous a dit avoir été interrompu alors qu'il buvait son sang. Mais ça ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle ait pu survivre… »

J'éprouvai un mélange de pitié et de jalousie envers cette fille. Une question me brûlait les lèvres.

« Qu'en dit Edward ?...Il l'aime toujours ? » Ma question me paraissait incroyablement puérile face au choc de la révélation qu'Alice venait de me faire. Qu'importe, je devais savoir.

Alice me fit les gros yeux et soupira.

« Bella, c'est toi qu'Edward aime et personne d'autre… Même si parfois je me dis que tu ne le mérites pas. »

Je la regardai, médusée.

« Excuse-moi, je ne voulais pas dire ça ! C'est juste que parfois j'ai du mal à te comprendre c'est tout. » Elle enchaina :

« Edward se sent terriblement coupable. Tu sais à quel point il déteste sa nature. Il considère cela comme une malédiction, et de savoir qu'il l'a infligé à une autre personne contre son gré le bouleverse profondément…Il veut la retrouver. Il a besoin de la voir, de lui parler et de lui expliquer. Il ne sera pas en paix tant qu'il ne l'aura pas fait »

« Non ! » M'écriais-je, virulente. Je me levai et me dirigeai vers la porte, mais Alice m'attrapa le poignet et me retint.

« Bella, écoutes-moi ! Je dois parler à Edward avant que tu le voies. S'il te plait »

Je hochai la tête, tentant de calmer les battements de mon cœur. Alice avait raison, il fallait qu'elle prévienne Edward.

« Allez viens je te ramène »

Je trouvai le trajet incroyablement long. Je demandai à Alice de me déposer à l'école, préférant mille fois supporter les bavardages incessants de Jessica et les avances désespérées de Mike plutôt que rester seule à la maison à broyer du noir.

J'arrivai juste à temps pour le cours de biologie. Aujourd'hui, c'était travaux pratiques. Je regardai le tabouret vide à côté du mien avec nostalgie en repensant à ma première rencontre avec Edward Cullen. Je ne pus retenir un sourire en me remémorant à quel point j'avais été époustouflée par sa beauté, mais aussi mal à l'aise face à son comportement étrange. Je croyais le dégouter. J'étais alors à cent lieues de la vérité. L'heure de cours passa rapidement, et la sonnerie me fit sortir de ma rêverie.

Mike vint à ma rencontre.

« Edward n'est pas là ? » me demanda-t-il, un grand sourire sur le visage.

« Bonjour quand même ! Non, il est…malade. »

« Ah mince, j'espère que c'est pas trop grave »

Sa gaieté démentait ses paroles. Je ne pus m'empêcher de me demander comment, après tout ce temps et ces refus, Mike pouvait encore espérer sortir avec moi. Il était plutôt tenace !

Je mis à peine un pied dans la cantine que Jessica se précipita vers moi, babillant sur un garçon qu'elle avait rencontré la veille.

Je passai le repas faisant mine de l'écouter, m'ébahissant ou faisant la moue selon le ton qu'elle prenait. Je fus soulagée lorsqu'Angela arriva, m'épargnant de nouvelles descriptions dudit garçon. Elle me sourit et cligna d'un œil complice.

L'après-midi se déroula sans incident notoire. Je passai le cours de volley planquée à l'arrière, Mike rattrapant toutes les balles.

Je rentrai à la maison, me réveillant d'une espèce de léthargie. J'avais passé la journée à soigneusement éviter de penser à ce qui me tracassait. Mais la route familière me rappela que la confrontation avec Edward se rapprochait dangereusement. Je sentis l'angoisse monter en moi, me demandant ce que j'allais bien pouvoir lui dire. Je ralentis afin de répéter mon texte.

En arrivant dans ma rue, je reconnus la Volvo si familière qui était garée devant chez moi.

Edward était debout dans le salon, dos à la porte. Il regardait par la fenêtre et ne bougea pas lorsque j'entrai. Après plusieurs interminables minutes, il se tourna vers moi. Je me figeai. C'était la première fois que je le voyais ainsi. Il avait le visage torturé, ses magnifiques yeux n'exprimaient rien d'autre qu'une profonde tristesse, il avait les bras ballants, les poings fermés. Jusqu'à présent, je l'avais toujours vu comme quelqu'un de fort, pratiquement indestructible ; et devant mes yeux ébahis il m'apparaissait dans toute sa fragilité. Je le découvrais sous un jour nouveau, il était vulnérable.

Une irrésistible envie de le protéger m'envahit, et je m'approchai doucement de lui, le prenant dans mes bras. Il me prit la taille et enfouis son visage dans mes cheveux tandis que je me balançais d'avant en arrière, le berçant doucement et lui caressant la nuque. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes. Lorsque nous nous séparâmes, Il me prit la main et m'entraina vers le canapé.

Son visage s'était quelque peu apaisé, mais ses yeux trahissaient toujours son angoisse.

« Excuse moi mon amour, si tu savais à quel point je m'en veux de te faire subir tout ça. » me chuchota-t-il de sa voix de velours.

« Je voulais t'en parler, j'attendais juste le bon moment. Ce non-dit entre nous m'a tellement pesé. Bizarrement maintenant je me sens soulagé. »

« Comment va Alice ? » m'inquiétais-je. Je craignais qu'elle n'ait subi l'ire de son frère.

« Ne t'inquiète pas, elle va bien. Bien entendu, sur le coup j'étais en colère contre elle. Mais je dois reconnaitre qu'elle a eu raison de tout te dire. Elle l'a fait pour nous, parce qu'elle nous aime. »

Je poussai un soupir de soulagement. Edward me prit le menton dans sa main et plongea son regard doré dans le mien.

« Je ne savais pas ce que voulait dire aimer avant de te rencontrer. Tu es tout pour moi »

Sur ce, il me donna un léger baiser sur les lèvres.

J'avais préparé un petit discours, des questions, mais j'oubliai tout. Je m'allongeai, posant ma tête sur ses genoux.

« J'étais jeune lorsque je l'ai rencontrée. Jeune et ignorant. Je croyais l'aimer, j'étais stupide. C'était une étincelle à côté du feu que je ressens en moi quand je te regarde. »

Il me gratifia d'un sourire incroyablement tendre. Puis ses traits se crispèrent.

« Je ne me pardonne pas ce que j'ai fait cette terrible nuit de 1918. Tu comprends pourquoi je me demande si j'ai une âme en moi. Si j'en avais une, jamais je n'aurais pu tuer tous ces gens de sang-froid. »

J'ouvrai la bouche pour protester mais il posa un doigt glacé sur mes lèvres.

« Quoiqu'il en soit ce qui est fait est fait et tous mes remords n'y changeront rien. Mais elle est vivante, et je dois la retrouver quoiqu'il m'en coûte. Je n'arrête pas de m'imaginer la terreur qu'elle a pu ressentir pendant sa transformation sans personne à ses côtés pour lui expliquer. Il faut que je la voie, que je m'excuse pour ce que je lui ai fait subir. Et même si rien ne pourra racheter ce que je lui ai fait, je veux essayer de me faire pardonner en l'aidant de quelque manière que ce soit »

Je savais pertinemment que c'était la seule chose à faire, mais je ne pouvais me résoudre à laisser partir Edward une seconde fois.

« Reste avec moi » le suppliais-je.

En réalité j'avais peur. Peur qu'il ne revienne pas, peur qu'il retombe dans les bras de cette fille, peur de me retrouver seule. J'étais égoïste mais je m'en fichais si cela me permettais de garder mon Edward près de moi.

« Bella…jamais je ne pourrai être heureux avec toi si je ne le fais pas. »

J'essayai de me raisonner. Quelques jours d'absence n'étaient rien en comparaison à l'éternité.

« Si c'est ce que tu veux » lui dis-je d'une voix rauque.

Il se penchait vers moi pour m'embrasser lorsque le téléphone sonna. Je me levai à contrecœur, me dirigeai dans le couloir et pris le combiné.

« Allo ? »

« Bella ? »

Mince c'était Jacob. Avec cette histoire je l'avais complètement oublié.

« Il est là ? » me demanda-t-il

« Oui »

« OK. Je peux te voir quand ? »

« En ce moment ça va être difficile. »

Edward apparut dans le couloir.

« Il faut que j'y aille, Jacob. Je te rappellerai. »

« Bella… »

Je raccrochai et me tournai vers Edward en tentant de cacher mon émoi. Comment était-il possible d'aimer deux personnes aussi pleinement ? Je ne pouvais pas penser à cela maintenant, il fallait que je me concentre sur Edward et ses problèmes. C'était lui qui avait besoin de moi dans l'immédiat.

« C'était Jacob ? Qu'est-ce qu'il te voulait ? »

« Rien d'important. Juste savoir comment j'allais. »

Je tâchai de rester le plus détachée possible. Edward me regarda, étonné.

« Ah bon » se contenta-t-il de dire.

Je retournai dans le salon, Edward sur mes talons. Il se rassit dans le canapé et je reposai ma tête sur ses genoux. Nous reprîmes notre conversation où nous l'avions laissée.

« Est-ce que tu sais où elle se trouve au moins ? » lui demandais-je.

« D'après Alice quelque part en Europe. Dans sa vision, elle a vu des vieux bâtiments de type slave. Je commencerai mes recherches là-bas. »

« Et quand comptes-tu partir ? »

« Le plus tôt possible, d'ici une semaine je pense. »

Je déglutis.

« Si tôt ? »

« Je ne serai pas tranquille tant que je ne l'aurai pas fait, et le plus tôt sera le mieux. »

Je restai silencieuse, songeant que d'ici une semaine il ne serait plus là. Edward me releva délicatement, je le regardais, étonnée.

« Charlie est au bout de la rue » m'expliqua-t-il.

Il m'embrassa tendrement.

« A tout a l'heure mon amour. Merci »

Je montai tôt dans ma chambre, pressée de retrouver Edward et profiter un maximum de sa présence jusqu'à son départ. Il m'attendait, lisant pour la énième fois les Hauts de Hurlevent. Lorsque j'entrai, il se leva aussitôt et m'enlaça. Je pris une grande inspiration, essayant de mémoriser son parfum envoûtant.

Je passai la soirée allongée sur le lit à ses côtés, mon bras autour de son torse, ma tête posée sur son ventre ferme. Je tâchai de discuter de choses futiles, évitant soigneusement d'aborder son prochain voyage. Je finis par m'endormir d'un sommeil paisible et sans rêves.