IX.
Une main me caressait doucement le front tandis qu'une voix me chuchotait :
« Réveille-toi mon cœur»
J'ouvris lentement les paupières. Je plissai le nez, aveuglée par l'éclatante lumière matinale, et tentai de me rendormir. Je me mis sous le drap. Juste quelques petites minutes.
A travers le brouillard de mon demi-sommeil, j'entendis le rire d'Edward.
« Tu as beaucoup parlé cette nuit, tu sais. J'ai toujours pensé que te regarder dormir était très instructif. »
Ces simples mots suffirent à me réveiller plus sûrement qu'une trompette. J'étais pourtant persuadée n'avoir pas rêvé.
« Qu'est-ce que j'ai dit ? » lui demandais-je, d'une voix rauque, sans bouger de sous mes draps, n'osant affronter son regard.
« Tu as prononcé mon nom, comme toujours. Tu disais que tu m'aimais et tu t'excusais sans arrêt sans préciser de quel affreux crime tu étais coupable. »
J'osai un bref regard par-dessus les draps, et eus droit à son plus beau sourire en coin, celui qui me faisait craquer à coup sûr. Puis sa voix se fit lugubre.
« Tu as aussi prononcé le nom du clébard, plusieurs fois. Trop de fois à mon goût. »
Le rouge me monta aux joues et je détournai mon regard.
« Tu te souviens de ton rêve ? » me demanda-t-il, curieux.
Je secouai la tête. Il fit la moue, visiblement déçu, puis se prépara à se lever mais je le retins par le col de son polo. Il se retourna, d'abord surpris, puis plaqua ses lèvres dures et glacées contre les miennes. Je l'embrassai avidement. Je ne pus m'empêcher de m'étonner de la facilité avec laquelle je passais de Jacob à Edward. Après ma nuit avec Jake, j'aurais cru ne pas être capable de me comporter naturellement avec Edward, mais en le retrouvant, c'était comme si rien ne s'était passé.
Mes lèvres se firent plus pressantes, je forçai ma langue dans sa bouche qu'il ouvrit sans grande résistance. La chaleur de mon corps contrastait avec sa peau glacée, mais plutôt que de me gêner, cela m'arrachait des frissons de plaisir, et je me collai encore plus à lui, passant une jambe entre les siennes. Une nouvelle fois, il me détacha de lui doucement mais fermement. Il ouvrit la bouche mais je me levai sans attendre le sempiternel « sois sage » qu'il s'apprêtait à me dire et allai me laver, frustrée.
Edward m'accompagna au lycée. Il prétexta un mauvais rhume pour justifier de son absence de la veille et simula quelques petites quintes de toux pour paraitre crédible. Nous passâmes la journée scotchés l'un à l'autre. En le voyant, Mike ne put retenir un soupir de déception.
Le reste de la semaine se déroula normalement, Edward et moi avions repris nos habitudes, faisant comme si rien ne s'était passé, comme si il ne partait pas prochainement, comme si Jacob n'existait pas, comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Nous tenions à profiter au maximum de la présence de l'autre avant notre prochaine séparation.
Puis la fin de la semaine arriva. Une certaine excitation était palpable parmi les élèves à la perspective du week-end qui approchait à grands pas. Edward et moi étions les seuls immunisés, restant dans notre coin, taciturnes à la pensée de son prochain départ. La météo exécrable reflétait à la perfection mon état d'esprit.
Emmett avait prévu de venir nous chercher, il devait aller chasser à nouveau avec Edward avant son voyage. Toute la famille Cullen avait souhaité accompagner Edward dans son périple, mais il avait refusé, affirmant que c'était à lui seul de le faire.
Je repérai rapidement la voiture d'Emmett sur le parking, son énorme jeep tape à l'œil contrastant avec les vieilles voitures des autres élèves. En m'approchant, j'entendis des éclats de voix. Je remarquai alors avec horreur la moto garée à côté. Je me précipitai vers l'origine de ces cris. Heureusement, le professeur nous avait lâchés en avance et le parking était quasi-désert. Seuls quelques étudiants regardaient de loin, curieux, mais n'osaient pas s'approcher, sans doute impressionnés par les carrures massives des deux hommes.
Jacob et Emmett se faisaient face, se lançant des regards noirs, tournant dans un cercle invisible tels deux coqs s'apprêtant à combattre. Rosalie était nonchalamment appuyée contre la jeep, l'air détaché.
« Espèce de clébard, si il n'y avait pas cet accord, je te jure que toi et les tiens vous… »
« Ha ha ha ! C'est facile de se cacher derrière ce foutu pacte ! Tu as peur c'est tout »
« Répètes un peu »
Emmett s'apprêtait à lui sauter dessus lorsque j'intervins, me glissant entre eux.
« Vous avez fini de vous comporter comme des gamins » hurlais-je, hors de moi.
« Il y a des choses plus importantes dans la vie que de savoir lequel d'entre vous est le plus viril ! »
J'en avais plus qu'assez de cette rivalité idiote entre vampires et loup-garou. Emmett s'arrêta dans son élan, incrédule. Puis à ma grande surprise il éclata de rire. Nous le regardâmes tous les trois, ahuris, ce qui ne fit que renforcer son hilarité.
« B…Bella tu es trop drôle quand…quand tu t'énerves ! Tu me rappelles ce…cet énorme grizzli que j'ai tué il y a quelques années sur…sur les bords du lac Erie. Une vraie furie !»
Rosalie et Jacob partirent également dans un fou rire malgré eux tandis que je restai là, immobile, n'en croyant pas mes yeux. Jacob qui riait avec Emmett et Rosalie. J'étais dans un monde parallèle !
Puis Edward arriva, calmant l'hilarité des trois imbéciles. Je lançai un regard menaçant envers Jacob qui hocha imperceptiblement la tête en signe d'assentiment.
« Jacob, qu'est-ce que tu fais là ? » lui demandais-je.
« Tu m'avais dit que tu me rappellerais mais comme je n'ai pas eu de tes nouvelles j'ai décidé de venir te voir. »
Avec tous les récents évènements, rappeler Jacob était devenu le cadet de mes soucis. Ca m'était complètement sorti de la tête. Il ajouta :
« Je peux te parler seul à seul ? »
Je lançai un rapide coup d'œil vers Edward. Il avait les sourcils levés, un air de profond dégoût sur le visage.
« Peux-tu garder tes pensées pour toi ? Tu es vraiment écœurant ! » Lui lança-t-il.
Je pivotai vers Jacob, me demandant ce à quoi il pouvait bien penser. Il se contenta de hausser les épaules.
« Pars avec Emmett » dis-je à Edward, « Jacob me ramènera. Je te vois ce soir. »
« Très bien » me répondit-il, maussade. Sur ce il m'attrapa la taille et m'embrassa avec fougue. Ce geste ne réussit pas à me duper. C'était pour Edward une manière de marquer son territoire. Il me relâcha au bout de quelques minutes, haletante. Je me tournai vers Jacob qui était figé. Il ne quittait pas Edward des yeux, lui lançant un regard mauvais. Edward l'ignora, montant dans la jeep, un sourire satisfait sur les lèvres.
Jacob me prit la main et m'emmena en direction de la forêt. Nous marchâmes un certain temps, silencieux. Des nuages menaçants obscurcissaient le ciel, mais cela ne dérangeait pas mon compagnon qui s'enfonçait toujours plus profondément dans les bois sombres. Les hauts arbres bloquaient complètement le peu de lumière qui transperçait à travers les nuages. Je concentrai mon attention sur le sol afin d'éviter de trébucher sur une racine, puis m'arrêtai, fourbue.
« A quoi pensais-tu tout à l'heure ? » finis-je par demander.
« Euh… Je devais bloquer mes pensées pour ne pas éveiller les soupçons de la sangsue » me répondit-il, embarrassé. Il rougit.
« Oui mais à quoi exactement pensais-tu ? »
« Bella c'est plutôt gênant »
« Tu as éveillé ma curiosité en disant ça. »
« J'imaginai sa sœur…la blonde »
Je le regardai, la compréhension me venant peu à peu.
« Rosalie ?... Jake tu es immonde ! »
Je lui donnai une petite tape sur l'épaule tandis qu'il riait franchement, son rire contrastant avec l'atmosphère lourde qui nous entourait, brisant le profond silence de la forêt.
« Je n'ai rien trouvé d'autre pour éviter de penser à toi ! Désolé mais je suis un gars et cette Rosalie elle est plutôt pas mal… »
Je lui lâchai la main, vexée, et retournai à grandes enjambées vers la lisière de la forêt. Jacob me rattrapa.
« Bella, excuse-moi. C'était juste une manière de bloquer mes pensées envers ton buveur de sang. Je passe mon temps à penser à toi depuis samedi. Mon esprit n'est occupé que par toi. »
Je m'arrêtai, attendrie malgré moi par ses mots. Jake profita de mon hésitation pour me prendre par la taille et me plaquer contre son corps brûlant. Il m'embrassa sauvagement. J'essayai de me dérober, mais il dut prendre mes pathétiques tentatives pour de la passion et renforça son étreinte. J'abandonnai vite ma lutte, cédant une nouvelle fois à mes pulsions.
Lorsqu'il me relâcha, un sourire victorieux éclairait son visage.
« Alors, tu as choisi ? »
Je soupirai, ne sachant quoi lui dire.
« Jacob, je ne peux pas choisir, pas maintenant. Edward est en train de vivre des moments difficiles et je ne veux pas ajouter un problème de plus à ses tourments »
Il me regarda de ses yeux noirs, et j'eus la désagréable sensation d'être scannée.
« Tu ne te décideras jamais » me dit-il, philosophe.
Je restai silencieuse, les yeux baissés. Puis il ajouta :
« Je te ramène, il risque de s'inquiéter »
« Jacob… » Commençais-je.
«Non, s'il te plait. C'est assez difficile pour moi. N'en rajoute pas. »
Il se dirigea sans bruit vers le parking, je tentai de le suivre et manquai de tomber à chaque pas, les racines se mettant malencontreusement sur ma route.
Il me déposa chez moi sans un mot. J'ôtai son casque qu'il m'arracha des mains et repartit avant que je puisse lui parler.
Edward m'attendait dans ma chambre. Il était assis dans son fauteuil habituel, les bras appuyés sur les accoudoirs, les mains croisées sur sa poitrine. Il me regarda, son visage impassible. Seule sa voix trahissait ses sentiments.
« Qu'est-ce qu'il te voulait le clébard ? »me demanda-t-il, mauvais.
« Il n'a pas encore compris que tu ne voulais pas de lui ? »
J'éclatais en sanglots, le cœur lourd. Il se leva et me prit la taille pour m'attirer à lui.
Je passai mes bras autour de son cou et me laissai aller à mon chagrin.
« Qu'est-ce qu'il t'a fait ? »
Sa voix était grave. Je ne répondis pas immédiatement. Je me sentais désorientée, perdue. Ni Edward ni Jacob ne méritaient d'être traités de cette façon. Je me détestai. J'étais un monstre de leur faire subir tout ça.
Edward réitéra sa question, mais la boule dans ma gorge m'empêchait de lui répondre.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé le week-end dernier ? » finit-il par me dire.
Je m'arrêtai instantanément de pleurer et le regardai, ahurie. Je restai paralysée, ne voyant plus que ses yeux ambre où dansaient des reflets dorés. Je n'avais pas eu le courage de tout lui avouer, mais je n'avais jamais envisagé l'idée qu'il puisse deviner par lui-même.
Edward se mit à trembler violemment, me sortant de mon apathie. Il avait le visage livide, ses traits avaient perdu toute humanité. Ses joues se creusèrent. Il ressemblait comme jamais à ces monstres sans âme assoiffés de sang des légendes. Pour la première fois depuis que je le connaissais, il m'effraya. Je me reculai instinctivement.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé le week-end dernier ? » répéta-t-il lentement, articulant chaque syllabe, sa magnifique voix déformée par la rage.
Je restai muette, continuant de reculer, mais je me heurtai à un livre qui trainait par terre et chavirai en arrière. Deux mains glacées me rattrapèrent dans ma chute. Edward. Je me préparai à subir son courroux, à sentir ses mains puissantes me broyer les os dans sa rage. Il devait le faire. Je le méritais. Je l'espérais. Je fermai les yeux, attendant sagement. Rien ne vint.
J'entrouvris imperceptiblement les yeux. Il se tenait derrière moi, ses deux mains entourant toujours ma taille. J'osai me retourner et lui faire face. Toute trace de rage avait déserté ses traits.
Je tendis la main pour lui caresser la joue mais il se recula instinctivement, comme si mon contact le brûlait. Je me recroquevillai alors sur moi-même.
« Tu vois maintenant ce que je suis vraiment. Tu réagis enfin comme tu aurais dû réagir lorsque tu m'as rencontré » finit-il par dire, la voix vacillante, une infinie tristesse dans les yeux. Il ajouta :
« Tu as eu raison d'avoir peur. J'allais te tuer Bella. Je l'aurais fait si tu n'étais pas tombée, me sortant de ma transe. »
Je levai la tête. Entre le voile de mes larmes j'apercevais Edward debout, le visage baissé, un air de dégoût sur ses traits.
Il venait d'apprendre que je l'avais trompé et plutôt que de m'en vouloir il culpabilisait. Ses réactions m'avaient toujours étonnée mais cette fois-ci j'en étais plus que déconcertée. J'eus une soudaine envie de le secouer pour le faire réagir. Je voulais qu'il me crie dessus, qu'il me fasse mal autant que moi je lui faisais mal !
J'optai néanmoins pour le silence et restais roulée en boule sur le sol, les genoux relevés et la tête baissée, attendant sagement ma sentence.
« Il faut que j'y aille, je ne suis pas sûr de pouvoir me contrôler encore longtemps. Et puis Emmett m'attend » m'annonça-t-il, sa voix monocorde.
Je tendis une main désespérée vers lui, telle une noyée. Il ne fit pas un mouvement vers moi, fixant ma main d'un air lointain. De toutes les punitions que je m'apprêtais à recevoir, le rejet était la pire. Je la ressentis comme un coup de poignard en plein cœur, me faisant souffrir plus sûrement que n'importe quelle douleur physique.
Edward se dirigea lentement vers la fenêtre, hésitant à chaque pas. Il s'apprêtait à enjamber le rebord mais s'arrêta.
« Il vaut mieux que je parte, je risque de perdre mon contrôle et devenir dangereux à tout moment. Et je ne veux pas te faire de mal, je n'y survivrais pas si je venais à te…tuer »
Il articula lentement le dernier mot d'une manière qui me fit dresser les cheveux sur la tête.
« Mes sentiments pour toi sont inchangés, je t'aime et t'aimerais toute mon existence. Tu es juste humaine, tu as le droit à l'erreur, et même si ça va prendre du temps, je te pardonnerai. Ton bonheur compte plus que tout le reste pour moi, et je préfère te voir heureuse sans moi que malheureuse avec moi. Mais je ne serai jamais loin et si un jour il te fait souffrir… »
Il broya une partie de l'encadrement de la fenêtre en bois contre laquelle il était appuyé.
Sans rien ajouter, il sauta par la fenêtre. Je criai son nom désespérément, affolée, mais il était déjà loin. Je restai prostrée sur le sol durant des heures, mon cœur tambourinant dans ma poitrine refusant de se calmer, mon esprit ressassant ses dernières paroles encore et encore. Comment pouvait-il encore m'aimer après ce que je lui avais fait ?
Le bruit de la porte d'entrée me fit sortir de ma torpeur. Je constatai avec étonnement que je me trouvai dans le noir, la nuit étant déjà tombée depuis pas mal de temps.
« Bella, tu es là ? » Me cria une voix depuis le rez-de-chaussée.
« J'arrive papa » lui répondis-je, essayant de contrôler la tristesse dans ma voix.
Je passai la soirée à tenter de paraître enjouée, je ne voulais pas que Charlie ait à subir à nouveau ce qu'il avait dû endurer lorsqu'Edward était parti la première fois.
Je montai rapidement me coucher, espérant secrètement trouver Edward à sa place habituelle, m'attendant. Je poussai la porte de la chambre le cœur battant. Personne.
Je m'allongeai sur le lit toute habillée, j'étais trop lasse pour me changer. Je tentai de réfléchir posément.
Je me remémorai la scène qui s'était déroulée dans cette même pièce quelques heures plus tôt et tentai de me rassurer. Il ne m'avait pas vraiment quittée, il avait juste besoin de s'éloigner pour la soirée. C'était compréhensible après tout. Il fallait que je le revoie avant son départ qui était prévu le dimanche. Je décidai donc d'aller chez les Cullen le lendemain dès mon réveil. Je lui dirai à mon tour à quel point il est important pour moi, et que je ne pourrais pas vivre sans lui. Je me mettrai à genoux si cela pouvait le convaincre. Il me prendrait alors dans ses bras et je me blottirais contre son torse glacé. Et tout serait comme avant. Il faudrait aussi que je voie Jacob et que je lui dise que j'avais fait une erreur. Cette partie de mon plan ne m'enchantait guère.
Je constatai alors avec ahurissement que je venais de faire mon choix sans même m'en être rendue compte. Un profond soulagement s'empara de tout mon corps, me libérant de chaines invisibles. Même si j'aimais profondément Jacob et que la séparation serait difficile, Edward était mon âme sœur, la lumière dans ma vie. Sans lui, je me sentais dépossédée d'une partie de moi-même, une partie sans laquelle je ne pouvais pas vivre.
J'aimais Jacob, je ne pouvais le nier. La séparation serait difficile, mais j'étais résolue à le faire. J'irai à la réserve après ma visite chez les Cullen.
Je m'endormis rapidement, apaisée, songeant que la nuit d'après je serais à nouveau dans les bras d'Edward et que tout serait rentré dans l'ordre.
Je m'éveillai tôt le lendemain matin, le cœur léger, et m'habillai en hâte, pressée d'aller retrouver mon Edward. Il m'avait tellement manqué !
J'étais sur le point de partir lorsque je remarquai une lettre posée sur l'un des oreillers de mon lit. Je reconnus l'écriture fine et régulière de mon amour et une vague angoisse monta en moi.
