XI.
Je passai la matinée à errer dans la ville, tentant de m'imprégner de l'atmosphère qui y régnait. J'avais toujours aimé Prague, la ville aux cent clochers, symbole du courant romantique propre au dix-neuvième siècle et qui me caractérisait si bien.
Il fallait que je fasse découvrir cette ville à Bella. Elle aimerait elle aussi. Je la ferais grimper jusqu'au château où nous admirerions le paysage qui s'étendrait à nos pieds, elle serait blottie dans mes bras pour se protéger du vent frais. Je l'emmènerais en calèche le long du fleuve où je lui raconterais l'histoire de la ville, je flânerais à ses côtés dans les innombrables ruelles pavées et étroites où je lui achèterais tout ce qui lui plairait… Utopie.
Comment-pouvais-je seulement me permettre d'espérer une telle chose ? Même si elle ne m'avait pas quittée, je ne m'autorisais pas la moindre lueur d'espoir. Ainsi, lorsqu'elle ferait son choix, je ne serais pas déçu. Imbécile !
Décidément, me mentir à moi-même était devenu l'un de mes passe-temps favoris. A qui ferais-je croire cette ineptie ? Bien sûr que j'espérais, et même douloureusement, que Bella me choisisse. D'ailleurs que deviendrais-je sans elle ? Qui serais-je sans son amour ? Rien, je ne serais rien. Une ombre errant sur la terre, sans but, sans futur, sans vie. Une question s'imposa à moi : Que ferais-je si je perdais son amour ? Des pensées toutes plus morbides les unes que les autres se bousculèrent dans ma tête. Vivre n'aurait alors plus aucun sens. Mais j'attendrais patiemment sa propre mort, je l'observerais à la dérobée, elle n'en saurait rien, ne se douterait pas de ma présence. Et moi j'aurais la consolation de pouvoir l'apercevoir quelques minutes par jour. Et quand sa mort viendrait… Pathétique. Je suis pathétique.
Une brise me caressa la joue et me sortit de mes pensées. J'étais sur la place de la vieille ville, un lieu bourdonnant de vie que les badauds envahissaient quotidiennement. Il était bientôt midi et l'agitation bruyante de la place en était à son apogée. Les hommes d'affaire retrouvaient quelque client japonais qu'ils emmenaient déjeuner dans l'une des multiples tavernes pittoresques du cœur historique. Les touristes prenaient cliché sur cliché, paraissant avoir l'œil collé à l'objectif. De nombreuses calèches attendaient d'éventuels clients ; les chevaux grattant du sabot s'impatientaient, les cochers faisaient une sieste tranquillement.
Je scannai la foule bigarrée et remarquai également quelques vampires. Ils m'observaient sans ciller, d'une immobilité inhumaine. Leurs visages avaient tous une pâleur spectrale, faisant ressortir leurs yeux d'une étrange teinte, résultat pitoyable du mélange entre les lentilles et la couleur rouge sang de leurs iris. Je ne pus m'empêcher de m'étonner face à l'aveuglement des hommes qui passaient devant eux sans rien voir, ou sans rien vouloir voir.
Je regardai chaque vampire tour à tour. Ils avaient un air plus curieux que fâché. Cela ne m'étonnait guère car depuis ma rencontre avec les Volturis, la nouvelle selon laquelle sept vampires vivaient ensemble sur le nouveau-monde s'était propagée parmi les miens. Sept vampires aux étranges yeux ambre et qui ne tuaient pas les humains. Sept vampires qui se mêlaient parmi les humains, avaient des amis humains, et travaillaient même avec des humains. C'était juste de la nourriture pour eux, rien d'autre que de la nourriture.
Je me concentrai sur leurs pensées. Rien. Juste de la curiosité teintée d'incrédulité. Ils n'étaient pas une menace pour moi. L'un d'entre eux pensait peut-être à Juliette. Mais là non plus, rien.
Je décidai de les ignorer et me dirigeai vers la splendide horloge astronomique, c'est là que j'avais rendez-vous avec Peter et Charlotte.
Comme toujours, une horde de touristes se pressait pour pouvoir admirer cette merveille, posant le temps d'une photo et repartant voir une autre curiosité.
Je restai en retrait, m'appuyant contre la colonne d'une arcade et observant avec amusement leur étrange manège. Je devais admettre que leur comportement me déconcertait parfois.
« Mon amour, mon bel amour… »
Je sursautai et me retournai vivement. Personne. Pourtant cette voix…
Je n'avais pas rêvé. Ce n'était pas une pensée, non, ça m'avait été chuchoté à l'oreille. Je pouvais encore sentir ce souffle dans mon cou, cette odeur de jasmin qui s'attardait dans l'air…
Je balayai la place des yeux mais ne vis rien. Avais-je rêvé ?
Soudain, une main se posa sur mon épaule, me faisant tressaillir une nouvelle fois.
« Ca va Edward ? Tu as l'air…nerveux »
Le visage de Charlotte était inquiet. Peter, lui, me regardait avec curiosité. Je leur souris pour les rassurer.
« Oui, oui je vais bien. Qu'ont donnée vos recherches ? »
« Rien de bien satisfaisant. Allons-nous asseoir. »
Nous nous dirigeâmes vers la terrasse de l'un des nombreux cafés de la place. Malgré le ciel gris, il faisait assez doux, et les restaurateurs s'étaient hâtés de sortir tables et chaises ; cela attirait toujours les clients.
Je commandai un café. Même si je n'en buvais pas, j'avais toujours aimé sentir cet arôme si unique. Je jetai un rapide coup d'œil autour de moi. Les vampires n'avaient pas bougé, ils étaient toujours là, aussi immobiles que des statues de granit. Ils paraissaient transparents pour la foule. Las d'être épié de cette façon, je mis mes Ray Ban et me concentrai sur mon café.
Peter et Charlotte avaient passé leur matinée à enquêter auprès de leurs connaissances, une en particulier. Ils étaient allés interroger Flavius, « ambassadeur » des Volturis à Prague. Craignant le nombre croissant de vampires qui s'installaient dans cette ville, ces derniers avaient décidé de mettre en place une délégation afin de contrôler les éventuels débordements. C'était la version officielle. L'autre version, bien moins connue, était qu'ils avaient peur d'une rébellion contre Volterra. En plaçant l'un des leurs dans la ville, ils renforçaient ainsi leur emprise sur toute l'Europe de l'Est. Leur « ambassade » était située en périphérie de la ville, dans un vieux château de Bohême. Typique. Voilà de quoi alimenter de nouvelles légendes sur mes semblables.
Je n'avais jamais vu Flavius, mais Carlisle m'en avait souvent parlé. Il l'avait rencontré lors de son séjour chez les Volturis, bien des années auparavant. Il me l'avait décrit comme quelqu'un de pragmatique, à l'esprit vif et dépourvu de toute ambition personnelle. Il avait consacré ses siècles d'existence à étudier, apprendre, voyager. C'était un érudit. De tous les Volturis que Carlisle avait côtoyés, il était celui qu'il admirait le plus et quand il l'évoquait, c'était toujours avec déférence.
« Il n'a jamais entendu parler d'un vampire du nom de Juliette » me dit Charlotte en secouant légèrement la tête.
Ma carte majeure venait de tomber. Jusque là, j'avais placé tous mes espoirs dans Flavius, j'étais sincèrement persuadé que la retrouver serait un jeu d'enfant. Mais je m'étais trompé, encore une fois. Il y aurait plus d'embûches que prévu. Mon séjour allait devoir se prolonger. Et plus que tout, je devrais encore attendre avant de revoir Bella.
Observant ma mine déconfite, Peter s'empressa d'ajouter :
« Il y a peut-être une chance pour que tu la voies samedi soir »
Je le regardai sans comprendre.
« Carlisle t'a sûrement raconté que tous les ans les Volturis organisent une grande soirée pour célébrer leur victoire sur le clan des roumains ? »
J'opinai, me demandant où il voulait en venir.
« Eh bien cette année ; ils ont décidé de l'organiser ici, à Prague. Et la soirée aura lieu… »
« …samedi » finis-je.
Cette fête avait toujours eu lieu à Volterra. La raison pour laquelle les Volturis avaient décidé d'organiser cette soirée ici n'était pas bien difficile à deviner. C'était une humiliation supplémentaire pour les roumains de célébrer l'anniversaire de leur défaite si près de leur territoire en toute impunité.
Je fis une grimace qui n'échappa pas à Charlotte.
« Flavius tient à te rencontrer. Il nous a chargés de t'inviter à cette soirée. Si Juliette est dans les parages, elle sera là-bas, sois-en sûr »
Tu dois y aller. Maintenant que tu y es convié tu n'as plus le choix. Ils prendraient ton absence pour un affront.
Elle me regarda d'un air entendu. La prudence était de mise, les Volturis avaient des espions partout. Le don que j'avais de lire dans les pensées pouvait s'avérer vraiment utile parfois.
J'acquiesçai en silence.
Carlisle avait assisté à cette fête à de nombreuses reprises. C'était en quelque sorte l'évènement mondain chez les vampires, mais aussi un prétexte pour les Volturis d'étaler leur puissance à travers la magnificence de la soirée.
Chaque année, un thème différent. Charlotte m'informa que cette fois-ci ce serait Venise et son carnaval. Un thème bien italien. L'Italie à Prague. Volterra à Prague. Aro serait là, et Marcus, et Jane, et Alec, les Volturis à Prague…
Mon portable vibra. C'était un message d'Alice. « Tu dois y aller, elle sera là-bas. »
