Encore une fois merci pour tous vos commentaires. A la base, je voulais faire une histoire entre Bella et Jacob, mais pleins d'idées me sont venues et je me suis un peu éloignée du sujet. J'espère que vous aimez tout de même la tournure que prend cette histoire !

XII.

Je passai ma semaine à errer dans les rues de la ville, espérant par quelque miracle la croiser sur mon chemin.

Les nuits succédant invariablement aux jours me paraissaient de plus en plus monotones, l'absence de mon amour se faisant ressentir cruellement dans tout mon être. L'attrait qu'avait représenté la ville au début de mon arrivée s'estompait progressivement, laissant la place à un spleen dont je ne connaissais que trop bien la cause.

Les nouvelles que me donnaient Alice étaient trop simples et insuffisantes à mon goût. J'aurais aimé savoir ce qu'elle faisait à chaque minute, connaître ses états d'âme, ses pensées, les moindres petits détails qui gouvernaient sa vie. Avait-elle réussi l'examen de philosophie ? Aimait-elle le nouveau livre qu'elle venait d'acheter ? Avait-elle enfin pris rendez-vous chez le garagiste pour faire réparer son pare-brise ? A côté de qui s'asseyait-elle à la cantine ?...

Je brûlai d'envie de lui téléphoner, d'entendre sa voix, de la harceler de mes innombrables questions, mais ma lâcheté m'en avait empêché. J'avais bien trop peur d'être éconduit, peur de souffrir encore davantage. Je me contentais donc des rapports plutôt succincts d'Alice, essayant de trouver entre les lignes futiles un infime indice de son amour pour moi.

« Bella va bien, étant donné les circonstances »

« Bella attend que tu rentres »

« Bella t'embrasse »

« Bella a passé la journée à la maison »

Mais elle ne m'appelait pas. Bella ne m'appelait pas.

Je sortis encore une fois le téléphone de la poche de ma veste et regardai l'écran. Pas d'appel en absence, pas de message. Peut-être avait-elle essayé de me joindre à un moment où je n'avais pas de couverture. Je composai le numéro de ma messagerie, plein d'un espoir invraisemblable.

« Vous n'avez aucun nouveau message »

Je raccrochai, déçu, pris d'une irrésistible envie de jeter dans le fleuve cet outil qui était devenu ma torture quotidienne.

Je jetai un coup d'œil autour de moi. Cela faisait des heures que je marchais sans but, tel un zombie. Mes pas m'avaient mené dans un quartier de la ville beaucoup moins fréquenté des touristes. Les jolies maisons pittoresques avaient cédé la place à des rangées infinies d'immeubles de béton gris qui se fondaient dans le ciel, réminiscence peu joyeuse d'une époque révolue. Les rues étaient sales, mal entretenues. Des chiens erraient, faméliques, éventrant les poubelles qui s'amoncelaient dans les coins. Je les regardai fouiller désespérément parmi les détritus afin de trouver leur maigre pitance.

Un dégoût me submergea. Cette pauvreté détonnait violemment avec le cadre féérique du centre. Les rares passants se hâtaient, les yeux fixés au sol, le col de leurs manteaux relevé, espérant retrouver la chaleur de leurs foyers avant que la nuit ne tombe. Un homme sur un vieux vélo rouillé me dépassa, manquant de me renverser.

Si j'avais été humain, je ne me serais sûrement pas attardé dans les environs moi non plus. Mais j'étais vampire, et que pouvais-je bien redouter ? J'étais au sommet de la chaîne alimentaire, le prédateur le plus féroce, le plus craint…le plus abject.

Une odeur de jasmin emplit l'air, me sortant de mes pensées. Cependant elle était trop légère pour qu'un humain la décèle. Je levai aussitôt la tête. Ce parfum…

Des images refluèrent dans mon esprit, entourées d'une brume causée par ma pauvre vision d'humain. Un lac où dansaient les lumières de la ville au gré des vagues, des filets de pêche qui séchaient accrochés au plafond, un ruban que je dénouais délicatement, relâchant une cascade de boucles brunes jusqu'à la taille, des yeux noisette en amande qui me regardaient avec tendresse, des bottines à talons noires que j'ôtais avec douceur, dévoilant des bas blancs qui laissaient entrevoir des jambes fines, une robe de dentelle que je déboutonnais lentement dans le dos et que je faisais tomber le long d'un corps mince aux courbes splendides, une peau mate et satinée que j'embrassais avec ardeur…Ce parfum…

Je regardai autour de moi. La nuit était tombée et la rue était désormais déserte. Rien. J'étais seul. Soudain, je sentis une main frôler ma nuque, la caresser du bout des doigts. Je ne pus retenir un frisson et me retournai vivement pour ne voir qu'une longue rue sombre. Pas âme qui vive. Je crûs entendre un rire de femme qui s'élevait dans l'air, cristallin, doux, résonnant dans le silence pesant. Je scannai lentement les environs. Malgré la pénombre, ma vue surdéveloppée de vampire me permettait de voir distinctement jusqu'au recoin le plus éloigné. Mais la rue était déserte. J'étais seul.

Etais-je en train de devenir fou ? Ma persistance à vouloir la retrouver était-elle la cause de ces hallucinations ? Un vent faible venait de se lever. Je tentai de me persuader que ce n'était que la brise. Cependant, j'avais la désagréable impression que quelqu'un m'observait.

Je me hâtai, ne tenant pas à m'éterniser plus longtemps dans cet endroit hanté. Froussard !

Je marchai depuis près d'une demi-heure lorsque j'entendis des bruits de pas derrière moi. D'abord faibles, ils se rapprochèrent rapidement. Ami ou ennemi ? Je tentai d'écouter ses pensées. Du tchèque, bien entendu. Une chose était sûre : c'était un humain.

Je m'engouffrai dans une ruelle sombre, me demandant s'il oserait me suivre jusque là. L'homme bifurqua à son tour. Il se rapprochait toujours et n'était plus qu'à quelques centimètres de moi. Je pouvais entendre chaque battement de son cœur, sentir son souffle fiévreux contre ma nuque.

Je me retournai au moment même où il brandissait une matraque de son bras droit, s'apprêtant à l'abattre sur moi tel un couperet. Je lui attrapai le poignet, l'arrêtant dans son geste. J'examinai mon agresseur. C'était un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'un vieux jeans délavé et d'un blouson en cuir. Ses longs cheveux noirs et gras retombaient sur des petits yeux cruels, son visage était mangé par une barbe naissante qui ajoutait encore à son aspect crapuleux. Un assassin. J'en avais chassé tellement dans mon existence que je le reconnus instantanément. Les meurtriers ont tous ce même regard, cette même expression malfaisante, tyrannique, presque inhumaine.

Je tenais fermement son poignet d'une main tandis que j'enserrai son cou de l'autre. Entre mes doigts, je pouvais sentir la fragilité de sa nuque. Une simple pression de mes doigts et…

Son expression était agacée, il se débattait frénétiquement, donnant des coups de pieds dans l'air. Qu'allais-je bien pouvoir faire de lui ? Le tuer était bien entendu inenvisageable, mais je répugnai à le laisser partir, écœuré à l'idée qu'il puisse assassiner d'autres personnes innocentes en toute impunité.

Je plongeai mes yeux dans les siens. Il se figea instantanément et son regard passa de l'irritation à l'incrédulité, puis à la terreur. Il venait de comprendre, de s'apercevoir que je n'étais pas humain, que j'étais autre chose, une chose maléfique, sans âme. Son regard affolé me troubla, révélant l'affreuse vérité : j'étais un monstre. J'avais beau vivre parmi les humains, me faire passer pour l'un d'eux, me mentir à moi-même, je ne serais jamais qu'un monstre.

Je continuai de l'observer, ses traits étaient défigurés par l'horreur, toute couleur avait désertée son visage, ses yeux roulaient dans ses orbites, fous. Il savait que la chose qui avait croisée son chemin ce soir-là était la Mort. Mais je n'avais pas l'intention de le tuer. Je ne prendrai pas sa vie, toute détestable fût-elle.

J'étais en train de statuer sur son sort lorsqu'à nouveau je sentis cette familière odeur de jasmin, ce parfum à la fois doux et sucré qui caressait mes narines. Je fronçai les sourcils et inspirai profondément. Pas de doute possible, c'était SON parfum.

« Edward mon amour… »

Cette voix…SA voix.

« Prends-le. Apaise ta soif. Sa vie ne vaut rien. Tu peux en sauver pleins en n'en tuant qu'un seul… »

Sa voix était douce, suave, envoûtante.

Mon regard se porta sur son cou, ce cou si fragile où je pouvais sentir entre mes doigts les battements de son sang qui refluaient dans son artère au rythme du cœur. Ma gorge sèche me tiraillait, je ne m'étais pas nourri depuis mon départ.

« Fais-le mon amour. »

L'homme ne bougeait plus, paralysé par la peur. Ma volonté se fissurait peu à peu, mes pensées s'annihilaient.

« Fais-le ! »

La voix devenait impérieuse, se faisant plus pressante. Je n'entendais plus qu'elle, rien d'autre qu'elle, sa voix mélodieuse emplissait mon esprit, détruisant le peu de volonté qu'il me restait.

Je plongeai alors mes dents dans cette chair tendre, arrachant la peau d'une simple pression de la mâchoire, libérant le sang emprisonné dans l'artère. Je goûtai avec avidité cette friandise qui m'avait été refusée durant tant d'années. Son sang chaud coulait doucement dans ma gorge, caressant mon palais, ma langue, réchauffant tout mon être. J'étais transporté. Je m'abreuvai à son cou lentement, savourant chaque gorgée de ce nectar qui m'était exquise et m'apportait un plaisir intense, indescriptible. Je sentais son cœur ralentir, doucement, tout doucement, les battements se faisaient de plus en plus faibles, la vie le quittait progressivement.

Je buvai jusqu'à la dernière goutte de son sang, le vidant entièrement de sa force vitale. Lorsque je relâchai mon étreinte, son corps exsangue tomba en un bruit sourd contre les pavés. L'épouvante n'avait pas quitté ses traits, figeant pour l'éternité la terreur que je lui avais inspirée. Je sentais son sang bouillonner dans mes veines, battre dans mes tempes à un rythme effréné.

Un rire me sortit de ma transe. Je regardai avec hébétude le cadavre à mes pieds. Qu'avais-je fait ? Comment ? Je reculai, mes yeux ne pouvant cependant pas quitter ce corps sans vie allongé par terre dans un angle étrange. Je me forçai à détourner le regard et me mis à courir, courir, fuyant le plus vite possible ce lieu maudit, ne me préoccupant pas de la mine ahurie des rares humains que je croisais.

Je m'engouffrai dans l'appartement vide, mes amis ayant eu la brillante idée de choisir cette nuit pour partir chasser. Je refermais la porte d'entrée et me retournai. Je sursautai. Deux yeux aux iris d'un rouge écarlate me regardaient d'un air effaré, deux yeux qui brillaient dans la pénombre. Mes yeux.

Je m'approchai prudemment du miroir suspendu dans le couloir. Le reflet que me renvoyait ce dernier me fit frissonner. Il me montrait un jeune homme mince, à la peau d'une pâleur presque translucide, au visage défiguré par la terreur où ressortaient deux grands yeux d'un rouge aussi intense que le sang. Un monstre.

Je me laissais glisser le long de la porte, incrédule face à ce que j'avais fait. Je cachai mon visage dans mes mains, tentant vainement de fuir l'horrible réalité. J'étais un monstre, je devais me rendre à l'évidence. Toute humanité m'avait quittée il y avait bien longtemps, j'avais beau vouloir me persuader du contraire, j'étais un monstre et le resterai. La nature m'avait rappelé cruellement à l'ordre ce soir.

Je ne pouvais m'empêcher cependant de m'étonner face à la manière dont ça s'était produit. Ca avait été comme si ma volonté avait soudainement disparu, comme si mon esprit avait quitté mon corps, comme si c'était quelqu'un d'autre qui avait commis cet acte barbare. Et pourtant, non, c'était bien moi, Edward Cullen, qui venait de tuer de sang-froid un être humain. Moi, un monstre.

Je passai la nuit immobile, appuyé contre la porte dans la pénombre du couloir, essayant désespérément de comprendre mon geste. Je ne parvenais pas à saisir pourquoi je n'avais pas pu résister à cet humain là précisément. Son sang ne m'attirait pas plus que celui de n'importe quelle autre personne, et ce n'était pas la première fois que je jeûnais durant une période aussi longue.

Je repensais à la voix, cette voix si sensuelle et envoûtante, cette voix qui m'avait incité à le tuer. Nouvelle hallucination ? Peut-être étais-je maudit…

Le jour se leva, perçant difficilement à travers l'épaisse couche nuageuse. Peter et Charlotte seraient bientôt de retour et je ne tenais pas à croiser leurs regards ironiques. Ces derniers avaient toujours été sceptiques face à notre mode de vie, ils avaient toujours soutenu que c'était dans notre nature de tuer et qu'il était vain de lutter. Je ne voulais pas leur donner raison.

J'enfilai mes Ray Ban et m'apprêtais à sortir lorsque mon portable sonna. Alice. Je regardai l'écran, immobile. Et si elle avait vu ce que j'avais fait ? Je me représentai la famille Cullen au complet, en pleine réunion de famille dans le salon. Je ne m'imaginai que trop bien la déception sur le visage de Carlisle, l'inquiétude dans les yeux d'Esmée. Je ne me sentais pas le courage d'affronter leurs questions, leur compassion.

Je regardai à nouveau mon téléphone. Alice m'avait laissé un message. Je l'effaçai sans l'écouter. Lâchement.