XII

L'ambassade des Volturis était située à une centaine de kilomètres de la capitale Tchèque, en Bohême du sud.

Dès mon arrivée, je ne pus m'empêcher de m'extasier face à la magie des lieux. Le cadre idyllique était digne d'un conte de fées. Le château était planté au sommet d'un rocher, cerné de part et d'autre par l'immense fleuve qui serpentait dans une magnifique vallée boisé lune se reflétait sur les eaux noires, donnant un aspect presque surnaturel au paysage.

Le château en lui-même datait du treizième siècle et était de style gothique. Ses murs d'enceinte crénelés étaient un rempart supplémentaire face à une éventuelle attaque. A l'entrée, une tour coiffée d'un toit rouge protégeait le reste de la forteresse, dominant celle-ci de sa hauteur. Un vrai repaire de vampires.

Peter me donna un coup de coude dans les côtes, me sortant de ma contemplation. Nous pénétrâmes par un étroit chemin éclairé de chaque côté par des flambeaux et qui menait vers une immense cour pleine d'arbres dans lesquels étaient suspendues des centaines de lanternes. Quelques couples étaient assis sur les bancs de pierre, s'enlaçant en une étreinte sans équivoque.

J'observai la façade blanche du château. Deux colossales portes de bois étaient ouvertes, laissant s'échapper les notes d'une musique lente.

Lorsque je pénétrai dans la vaste salle de réception, je fus immédiatement subjugué par la magnificence de la pièce. Entourée d'arcs sur les côtés qui ouvraient sur de grandes fenêtres, elle semblait hors du temps, presque irréelle. Sur le riche plafond à caissons étaient accrochés trois immenses lustres en cristal qui inondaient la scène d'une lumière intense. Les fresques qui ornaient les murs étaient italiennes, et je reconnus le style de Primatice. L'extravagance de cette pièce de style Renaissance détonnait violemment avec le reste du château. Elle avait dû être rénovée bien après la construction de ce dernier.

Un orchestre, juché sur une monumentale estrade, jouait à la perfection une mélodie de Chopin, tandis que quelques couples évoluaient gracieusement sur la piste. Je m'émerveillai face à la dextérité de ces danseurs qui donnaient l'impression de voler. Les robes des dames s'agitaient en accord avec la musique, les hommes quant à eux glissaient avec élégance perchés sur leurs hauts talons.

Tous les invités avaient un masque, pas un ne dérogeait à la règle. Je regardai avec admiration leurs costumes. Chacun rivalisait d'audace dans la richesse et la complexité de sa mise. Cet entremêlement d'or, de perles, de diamants, de soies, de plumes, de tissus chamarrés était un vrai régal pour les yeux.

Je repensai à la séance d'essayage que Charlotte m'avait imposée quelques heures plus tôt. Je m'étais laissé faire, telle une poupée, l'esprit absent, ayant d'autres sujets autrement plus importants en tête.

Elle avait finalement opté pour une classique chemise à jabot écrue sous une veste de brocart bleue nuit qui m'arrivait au genou et qui était tissée de fils dorés aux motifs compliqués. Je portais des chaussures à boucles qui étaient assorties à la veste.

Lorsqu'elle m'avait demandé d'ôter mes lunettes pour essayer le masque, j'avais hésité, puis m'étais finalement exécuté, sachant pertinemment que je ne pourrais pas leur cacher mon écart indéfiniment. Charlotte continua sa séance d'essayage comme si tout était normal, comme si rien n'avait changé dans mon apparence, mais j'avais pu entendre ses pensées qui bourdonnaient, ses questions qui fusaient dans son esprit, ajoutant encore à mon malaise. Elle me tendit le masque de velours bleu sans un mot, un masque magnifique où l'on retrouvait les mêmes motifs que sur ma veste.

J'observai avec attention les invités, tentant de les reconnaître sous leurs masques. C'est à ce moment précis que je m'aperçus avec horreur qu'il n'y avait pas que des vampires. Presque la moitié des personnes présentes étaient humaines. Je ne pus retenir une grimace de dégoût à l'idée que ces êtres qui mangeaient, parlaient, riaient, ne seraient bientôt plus que les reliefs d'un festin sanglant.

J'arrêtai de respirer, repensant malgré moi à l'homme que j'avais tué la veille. J'avais pris sa vie froidement, sans aucun scrupule. Je revoyais son expression d'épouvante sur son visage. J'étais un monstre qui ne valait pas mieux que les vampires présents ici ce soir. Je leur ressemblais, j'étais parmi les miens, et mes yeux rouges sous mon masque me le rappelaient douloureusement.

Contrôle-toi Edward, Flavius viens vers nous.

Charlotte me pressa légèrement le bras en guise d'avertissement.

Un homme s'avançait vers nous, les bras ouverts en signe de bienvenue. Il était fluet, avait des cheveux auburn coupés courts, à la mode romaine, et portait un costume beige plutôt sobre mais distingué. Lorsqu'il retira son masque, je remarquai la ressemblance avec Aro, son teint translucide où perçaient deux petits yeux d'un rouge légèrement voilé. Mais la comparaison s'arrêtait là. Flavius avait cette assurance que seuls les érudits possèdent, cette sagesse qui rayonnait de tout son être. Son visage était serein, et lorsqu'il me vit, il me gratifia d'un sourire avenant. Je ne voyais pas dans ses yeux cette envie de posséder qu'avait Aro chaque fois qu'il me regardait.

« Mes amis, soyez les bienvenus. Je présume que tu es Edward, l'ami de Carlisle ? »

Sa voix était chaude et veloutée.

« Heureux de vous connaitre. » répondis-je.

Comment va mon ami ?

« Bien » répliquais-je.

« Ainsi c'est donc vrai, tu peux lire dans les pensées ? Quel don intéressant ! »

Je l'examinai, sur mes gardes. Après tout, c'était un Volturi. Mais ses traits ne trahissaient rien d'autre que de la curiosité. Pas de convoitise. Je savais que je pouvais lui faire confiance.

« As-tu retrouvé celle que tu cherchais ? »

Je secouai la tête, me rappelant soudain la raison pour laquelle j'étais venu ici. Je lançai un coup d'œil par-dessus l'épaule de mon interlocuteur. Juste derrière lui se trouvaient deux vampires à la taille sensiblement identique. Il y avait quelque chose dans leur apparence qui était particulièrement dérangeant. Ils se tenaient la main, immobiles, me regardant droit dans les yeux. Malgré leurs masques je les reconnus immédiatement. Jane et Alec. Derrière eux se tenait une silhouette qui se démarquait du reste des invités par ses vêtements sombres. Aro bien entendu.

Il s'approcha de notre petit groupe de sa démarche flottante.

« Edward ! Quelle surprise de te voir ici ! Comment va Alice ? Et ta fiancée, l'humaine, comment s'appelle-t-elle déjà ? »

« Bella » répliquai-je entre mes dents.

Prononcer le nom de mon amour en ce lieu, parmi ces « gens » était comme une salissure.

« Elles vont bien » ajoutais-je, tentant de maîtriser l'hostilité qui émanait de ma voix.

« Est-ce qu'elle est… »

« …humaine » le coupais-je.

Alors, on ne tient pas ses promesses ?

Il me regarda droit dans les yeux, un sourire cynique éclairant son visage diaphane. Il ouvrit la bouche, s'apprêtant à parler, lorsque Flavius s'approcha doucement de lui et posa sa main sur son épaule.

Laisse-lui du temps, Aro. Ce n'est pas notre façon de procéder. Tu sais que ce n'est pas facile pour lui. Nous en avons déjà discuté.

Aro opina imperceptiblement, l'air dépité. Puis son visage s'éclaira de nouveau, et il me lança un regard mauvais.

Mais il me reste mon joker…

De quoi parlait-il ? Quel était son joker ? Le visage menaçant d'Aro était un mauvais présage. Peter et Charlotte nous regardaient l'un après l'autre d'un air interrogateur face à l'échange silencieux qui venait de se produire.

« Bien bien. Une telle décision est toujours difficile à prendre. Prends le temps qu'il te faudra, et n'oublies pas de me l'amener une fois sa transformation effectuée. Je suis curieux de savoir si elle sera alors toujours immunisée face à nos pouvoirs. »

Quelqu'un soupira de dépit. Jane.

Je grimaçai. Un silence tendu s'abattit sur notre groupe, chacun imaginant avec dégoût ou délectation une Bella sensible aux différentes facultés des vampires.

Une magnifique jeune femme s'approcha de nous d'une démarche à la fois féline et audacieuse, brisant le silence embarrassant qui s'était installé. Elle tendit gracieusement la main à Aro qui la baisa avec déférence. Puis il pivota vers moi.

« Edward, je ne crois pas que tu connaisses Atia ? »

Je secouai la tête et examinai la nouvelle venue. Elle était grande et menue, le corset enserrant sa taille accentuant davantage encore sa minceur. Elle contrastait avec Aro par sa tenue ostentatoire. Sa robe de soie blanche était incrustée de milliers de petits cristaux qui étincelaient à chacun de ses mouvements. A son cou, une rivière de diamants mettait en valeur sa gorge pâle et profonde. Elle portait des pendants d'oreille assortis au collier qui brillaient d'une lumière différente chaque fois qu'elle inclinait la tête. Elle avait un cou fin qui lui donnait une apparence de fragilité. Ses iris étaient deux petits rubis qui ressortaient sous le masque blanc et pailleté. Autour de son visage retombaient quelques boucles brunes qui s'étaient échappées d'un chignon minutieusement travaillé.

Le regard insistant de l'inconnue me mettait étrangement mal à l'aise sans que je puisse me l'expliquer.

L'orchestre débuta une nouvelle valse.

« Atia aimerait danser avec toi. Edward ? »

Aro me regardait d'un air expectatif. Je ne pouvais refuser. Je m'inclinai donc en direction de la femme, lui pris sa main gantée et l'entrainai vers la piste où plusieurs couples évoluaient.

Je lui enserrai sa taille fine d'une main et la guidai de l'autre sans daigner lui adresser un regard, agacé par ce contretemps fâcheux. Je n'étais pas venu ici dans le but de me divertir, et tout ce qui pouvait retarder mes retrouvailles avec Bella m'exaspérait prodigieusement.

Bella, la seule personne dont la compagnie m'aurait apporté un semblant d'apaisement, Bella, la seule qui ne m'aurait pas jugée, Bella, qui m'aurait consolé, Bella. Savait-elle ce que j'avais fait ? Alice l'avait probablement mise au courant. Je repensai à la vingtaine d'appels manqués affichés sur l'écran de mon téléphone. Je ne pouvais pas répondre. Que lui aurais-je dit ? Edward tu n'es qu'un pleutre.

Ma partenaire me pressa doucement la main. Je regardai la salle qui tournait autour de nous et remarquai plusieurs yeux rouges qui m'observaient d'un air envieux. Je posai à nouveau mon regard sur la femme, remarquant, malgré le masque qui lui dissimulait le visage, une beauté sombre et époustouflante. Pas aussi belle que Bella cependant. Aucune femme n'égalerait jamais Bella à mes yeux.

Nous dansâmes sans échanger un mot, virevoltant avec élégance au gré de la musique. Lorsque les dernières notes de la valse prirent fin, j'inspirai profondément, m'apprêtant à la remercier courtoisement, lorsque je me figeai. Le jasmin…

La femme éclata d'un rire cristallin, pivota des talons et sortit, tandis que je restai pétrifié sur la piste. Le temps que je reprenne mes esprits, elle avait disparu. Quel idiot j'étais de ne pas l'avoir reconnu. Je n'étais vraiment qu'un imbécile !

Je me forçai à bouger, franchis à mon tour les deux énormes portes et sortis dans la fraîcheur nocturne.