Bella pov

XVI.

Je regardai la pluie tomber par la fenêtre de ma chambre, les gouttes d'eau tambourinant contre la vitre d'une manière lugubre. La nuit n'allait pas tarder à tomber et je n'avais toujours pas de message d'Alice. Je jetai un énième coup d'œil vers l'écran de mon téléphone posé sur mon bureau. Pas d'appel. Pas de message.

Je tentai de me concentrer sur ma dissertation de littérature, peine perdue. Mes pensées m'entrainaient irrémédiablement vers la République Tchèque, vers Edward. Edward que j'aimais d'un amour dévastateur et que j'avais néanmoins trahi, guidée par mes pathétiques pulsions adolescentes. Edward qui s'était enfui, me laissant une lettre qui m'avait déchiré le cœur. Edward, qui avait coupé toute communication avec sa famille depuis deux jours. Que s'était-il passé ? Des scénarios tous plus grotesques les uns que les autres défilaient dans ma tête. Mais je n'en retenais qu'un, celui qui me paraissait le plus plausible, mais aussi celui qui me terrifiait le plus. Edward était retombé sous le charme de son ex petite amie. Cela expliquait qu'Alice refuse de me parler de ses visions.

Il fallait que je m'occupe l'esprit et la dissertation n'était de toute évidence pas le moyen le plus efficace. Je me levai pour prendre mon portefeuille et en sortis la lettre. Le papier était froissé et manquait de se déchirer au niveau des plis. Je m'allongeai sur mon lit, posant ma tête sur l'oreiller, et dépliai précautionneusement la feuille. J'observais avec tendresse l'écriture raffinée de mon amour, puis fermai les yeux et approchai le papier de mes narines, inspirant profondément, recherchant son parfum sans grand succès. Je la relus encore, bien que je connaisse chaque mot par cœur. Au fur et à mesure de ma lecture, des larmes silencieuses se mirent à couler le long de mes joues. Cela faisait une semaine que l'avion d'Edward avait décollé pour l'Europe, sept longues journées…et sept nuits interminables. Loin de ses bras protecteurs, je ne trouvai plus le sommeil. Et lorsque je m'endormais enfin, c'était pour faire des cauchemars tous plus affreux les uns que les autres.

Lorsque j'eus fini ma lecture, je reposai la lettre à côté de moi et enfouis mon visage dans l'oreiller, prise d'une lassitude destructrice. Je me laissai aller à mon chagrin, étouffant les sanglots dans l'oreiller duveteux. Une profonde solitude s'était appesantie sur moi.

Soudain mon téléphone vibra, je me levai promptement et me dirigeai vers mon bureau. Dans ma précipitation, je trébuchai et manquai de m'étaler de tout mon long. Je me rattrapai de justesse à mon bureau.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine quand je vis l'émetteur du message. Alice. J'ouvris le sms d'une main tremblante et moite, appréhendant le contenu du message. « Réunion de famille à la villa. Viens immédiatement. »

Je ne pus retenir un sourire lorsque je lus le mot « famille ». Néanmoins, la perspective de la réunion me terrorisait. J'avais terriblement peur de ce que j'allais apprendre, et je n'étais pas prête à affronter un nouvel abandon d'Edward. Mon Edward. Mais il fallait que j'y aille, je devais savoir. Il n'existe rien de pire au monde que l'incertitude.

Je griffonnai à la hâte un mot pour Charlie puis je descendis les escaliers quatre à quatre et sortis dans la nuit froide, attrapant au passage mon manteau et mes clés. Sur la route, je poussai ma vieille Chevrolet au maximum, ce qui faisait rugir le moteur mécontent. Pour une fois, j'étais d'accord avec Edward, elle était bien trop lente. Je tentai de me concentrer sur la route qui serpentait dans la forêt, mais je ne pouvais m'empêcher de faire des tas de suppositions sur le pourquoi de cette réunion. J'appréhendais ce que j'y apprendrai.

Après un temps qui me parut interminable, j'arrivai enfin en vue du petit sentier familier qui menait chez les Cullen. Je bifurquai. Lorsque je débouchai devant leur maison, je remarquai immédiatement Alice qui m'attendait sur le pas de la porte. Un mélange d'inquiétude et de tristesse se lisait sur ses traits et mon estomac se noua instantanément. Elle vint à ma rencontre et me serra tendrement dans ses bras. Puis sans un mot elle me prit la main et m'entraina vers la maison. Le contact de sa peau glacée et dure me rassura étrangement, elle me rappelait celle d'Edward, et je me sentis soudain en sécurité.

Dans le salon, la famille Cullen était assise autour d'une immense table de bois vernie rectangulaire. J'examinai les visages de chacun des membres. Le front de Carlisle était barré d'un pli soucieux et il avait les mains croisées sur la table devant lui. A sa gauche, Esmée paraissait désemparée. Emmett me salua d'un sourire forcé mais ses yeux restaient graves. Il tenait la main de Rosalie serrée dans la sienne et cette dernière gardait le visage baissé. Seul Jasper avait l'air étrangement calme et je compris pourquoi lorsqu'un flot de bien-être m'envahit.

Alice me déposa un baiser bruyant sur la joue et alla s'asseoir aux côtés de Jasper tandis que Carlisle me sourit en me désignant la chaise vide à sa droite. Tous les membres de cette étrange famille étaient réunis. Tous sauf un. Cette image si palpable de son absence me sauta au visage, et je ressentis soudain un grand vide en moi. Je me sentais tomber dans un gouffre sans fond, et il n'était pas là pour me retenir cette fois-ci.

Je pris place autour de la table, tremblante et désorientée. Jasper qui était assis à côté de moi me prit la main et une onde de calme bien plus puissante que tout ce que j'avais pu ressentir jusqu'à présent m'envahit. J'en déduisis sans peine que ses pouvoirs étaient décuplés lorsqu'il touchait la personne qu'il souhaitait calmer. Je lui adressai un sourire reconnaissant. A ce moment, j'aurais accepté n'importe quoi pour être débarrassée de ce poids qui envahissait ma poitrine et m'obstruait la gorge. Il me rendit mon sourire.

Je me tournai vers Carlisle qui siégeait en bout de table. La réunion pouvait commencer.

« Bella, comme tu le sais, je te considère comme faisant partie de la famille, et en tant que telle, j'estime que tu a le droit d'être au courant des visions d'Alice. »

Il se tourna vers cette dernière qui affichait un visage dévasté. Elle ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, ne sachant par où commencer… ou comment me présenter la chose, pensais-je avec amertume. Jasper resserra sa main glacée autour de la mienne.

« Bella, je…Tu te souviens de ma vision il y a trois jours quand nous étions chez toi ? »

J'acquiesçai en silence, repensant au visage d'Alice qui s'était soudain paralysé et à ses pupilles qui s'étaient dilatées devant un Charlie éberlué. J'avais passé une heure à convaincre ce dernier qu'Alice ne se droguait pas. Il avait fini par gober mon piètre mensonge comme quoi elle avait été victime d'une sorte de crise d'épilepsie.

« J'ai vu Edward qui se promenait dans les rues de Prague. Puis un homme a voulu l'attaquer et Edward s'est…défendu. » Elle avait prononcé le dernier mot d'une voix hésitante. Un silence tendu suivit ses paroles.

« Défendu… de quel manière ? » finis-je par lui demander. Ma voix chevrotante trahissait la tension que je ressentais malgré les ondes puissantes que m'envoyaient Jasper.

« Il l'a tué, »m'annonça Emmett de but en blanc. Alice lui lança un regard noir et il haussa les épaules.

« Quoi ? » articula-t-il silencieusement à son intention.

Je les ignorai, tentant d'assimiler ce que je venais d'apprendre. Edward-a-tué-un-homme. J'aurais dû être horrifiée face à la nouvelle, mais je me sentais soulagée. Egoïstement soulagée. Alors ce n'était que ça. Edward avait cédé à ses pulsions et se sentait tellement coupable qu'il n'osait pas appeler sa famille. Pauvre Edward. J'aurais aimé être là pour le réconforter, il devait se sentir vraiment mal.

« Bella, ce…ce n'est pas tout. » Je levai les yeux vers elle, que voulait-elle dire ?

« Alice dis-moi ce qui se passe à la fin, tu vas me rendre folle. »

« Il a rejoint les Volturis. » dit-elle d'une petite voix sinistre.

J'écarquillai les yeux, stupéfaite. Non, Alice s'était certainement trompée. Je refusais d'y croire, jamais Edward ne les rejoindrait, il n'avait aucune estime pour eux.

« Tu t'es certainement trompé Alice, jamais Edward ne ferait une chose pareille, » lui dis-je d'une voix mal assurée. « Pour quelle raison aurait-il fait ça ? »

« Pour être avec elle, » me répondit Rosalie sèchement.

« Rosalie ! » la menaça Carlisle.

« Tout le monde sait ce qu'elle a fait avec le clébard, elle n'a que ce qu'elle mérite ! » rétorqua-t-elle durement

Des envies de meurtre s'emparèrent de moi et je me jetai sur elle sans réfléchir, mais je sentis les bras de Jasper qui m'enserrèrent immédiatement la taille avec force. Je me débattis sans succès. Elle se leva à son tour mais Emmett la retint.

« Ca suffit ! » La voix de Carlisle s'était faite impérieuse.

Je levai des yeux embués de larmes vers lui et il m'offrit un sourire compassé.

Emmett entraina Rosalie à l'extérieur et je me rassis.

La rage que j'éprouvais envers Rosalie avait cédé la place à une profonde lassitude. La perspective d'avoir perdu l'amour d'Edward me terrorisait. Comment pourrai-je vivre sans lui ? Les paroles de Rosalie résonnaient dans mon esprit encore et encore. Tout ce qui arrivait était de ma faute, j'en étais persuadée. Je n'avais que ce que je méritais.

Carlisle reprit la parole.

« J'ai besoin d'en avoir le cœur net. J'ai toujours laissé à Edward la liberté de ses choix, et s'il souhaite vraiment rester avec les Volturis, je me plierai à sa volonté et le laisserai tranquille. Mais peut-être est-il en danger et a-t-il besoin d'aide. C'est mon fils et je refuse de le laisser seul sans avoir la certitude que c'est ce qu'il souhaite. »

« J'irai à Prague, » déclara Alice.

« Non, c'est trop dangereux pour toi. Aro te veux et s'il a réussi à avoir Edward de quelque manière que ce soit, il peut très bien faire la même chose avec toi. C'est à moi d'y aller, je connais assez les Volturis et leurs manigances pour ne pas tomber dans leurs pièges. »

Alice s'apprêta à répliquer mais Carlisle lui lança un regard qui ne souffrait aucune contestation.

« J'irai aussi, » murmurai-je.

Ils me regardèrent tous d'un air ahuri.

« Bella c'est hors… »

« J'irai rejoindre l'homme que j'aime et avec qui je veux vivre, et ne vous avisez pas de m'en empêcher,» le coupai-je d'un ton ferme. La résolution dans ma voix m'étonna.

Carlisle me jaugea d'un air étrange. Puis à ma grande surprise, il acquiesça.

« Très bien. Alors c'est décidé. Bella et moi partirons dès demain. »

« Mais Carlisle… »

« Alice s'il te plait. Si cela arrivait à Jasper, accepterais-tu de rester là les bras croisés ? »

Alice lança un rapide coup d'œil à Jasper avant d'opiner silencieusement.

Il restait un obstacle, et pas le plus simple à surmonter : annoncer à Charlie mon prochain départ. Un plan fut rapidement établi : Edward s'était blessé en vacances chez des amis à Prague, rien de grave bien sûr, mais Carlisle voulait néanmoins l'ausculter lui-même. Et il m'avait proposé de l'accompagner. Après tout rien de surprenant, Edward et moi nous nous fréquentions depuis pas mal de temps déjà.

Il fut convenu qu'Alice me raccompagne et lui en parle. Elle était celle qui avait le plus d'influence sur lui et il ne savait rien lui refuser. Et si ça ne suffisait pas, Carlisle l'appellerait directement et il saurait bien le convaincre.

Le trajet fut silencieux. Je regardai par la fenêtre les arbres défiler sur le bas-côté d'un air lugubre, repensant à ce que je venais d'apprendre. Jasper n'était plus là, et je ressentais une douleur encore plus vive que celle qui me tenaillait avant ma visite à la villa.

Soudain, Alice se tourna vers moi :

« Tu as des nouvelles de Jacob ? »

Jacob…

Je songeais à ma visite à La Push le jour du départ d'Edward et à ma conversation avec Jake. Je m'étais préparé à ce qu'il nie en bloc mes propos, à un scandale, à une dispute mais rien. Il m'avait écoutée en silence, le visage impassible. Lorsque j'eus terminé ma tirade que j'avais maintes fois répétée le matin même devant ma glace, il m'avait prise par la taille et avait plongé ses yeux sombres dans les miens afin d'y sonder mon âme. Je m'étais laissée faire, sachant avec certitude que l'hésitation qu'il avait pris l'habitude d'y lire avait laissé place à de la résolution. Lorsqu'il m'avait relâchée, ses traits exprimaient une intense souffrance. Il avait compris.

« Bella ? » Alice me regardait, inquiète.

« Oui…excuse-moi. Non je n'ai pas de nouvelles et c'est sans doute mieux comme ça. Il a besoin d'être seul. »

A mon grand soulagement, Alice n'eut pas l'occasion de pousser son interrogatoire plus loin, nous arrivions en vue de la maison.