Lorsque l'enfant s'éveilla, il vit d'abord la voûte de feuilles très haut au-dessus de lui, la lumière dorée du matin qui filtrait en rais à travers, entendit le bourdonnement lointain des petites bêtes dans les feuilles, sentit la bonne odeur de résine et d'herbe humide ; ce n'est qu'après coup qu'il se rendit compte qu'il avait l'entrejambe trempé, le tissu gorgé désagréablement collé à sa peau ; poussant un cri de dépit, il se dressa vivement sur son séant : à son âge, il s'était encore oublié dans son sommeil ? C'est là qu'il entendit, provenant de sa gauche, un concert de rires moqueurs, méchants, et cette rengaine modulée comme un chant de victoire pour humilier le vaincu :
« Ouh ! Link il a fait pipi, euh ! Link c'est un bébé, euh ! »
Le dénommé Link se tourna avec une moue dans la direction d'où venaient les moqueries.
Il aurait dû s'en douter !
Mido et sa bande !
Et Mido tenait à la main une gourde…
C'était lui qui lui avait versé de l'eau sur le caleçon pour l'accuser d'avoir fait pipi ; le petit garçon en fut rassuré, et en même temps envahi par une grande amertume.
Son tortionnaire était le chef de cette tribu d'enfants…
Hargneux et prétentieux, Mido tenait en outre physiquement du crapaud ; de grosses bajoues flasques encadraient sa large bouche tombante aux lèvres minces ridiculement proche de son menton fuyant et éloignée de son nez en trompette qui offrait à la vue deux énormes narines, son visage au teint jaunâtre était maculé de taches de rousseur et ses gros yeux globuleux d'un bleu livide à moitié fermés par de lourdes paupières avaient un regard inexpressif ; ses cheveux d'un roux poil-de-carotte par touffes désordonnées étaient coiffés d'un chapeau pointu vert et ses longs membres grêles s'échappaient d'un tricot sans manches à col en "v" et d'un pantalon corsaire élimé et effiloché au bas des jambes, tous deux verts ; une luciole à la lueur légèrement dorée voletait près de sa tête.
Il était flanqué de ses habituels acolytes, un grand échalas dégingandé au gros nez rond dont la frange de cheveux châtains lui cachait les yeux, flanqué d'une luciole à la lueur rougissante, et un petit gros aux cheveux bruns, aux petits yeux écarquillés et au visage antipathique accompagné d'une luciole qui tirait sur le vert, tous deux vêtus des chapeaux pointus, tricots à manches courtes et bermudas du même vert emblématique des Kokiri, symbole de leur dévotion à la nature et de leur filiation avec l'arbre Mojo.
Les Kokiri étaient la race la plus étrange du monde d'Hyrule : ils naissaient, vivaient et mouraient sans vieillir, gardant de leur premier à leur dernier souffle l'apparence d'enfants de dix ans. Ils n'étaient pas procréés. Quand deux Kokiri de sexe opposé se juraient un serment d'amour, le lendemain à l'aube l'arbre Mojo faisait germer un bourgeon ; le rameau qui le portait ployait jusqu'au sol et le bourgeon se déchirait alors, libérant un enfant déjà en état de parler et de marcher, et qui l'avait généralement appris avant le coucher du soleil.
Mais Link n'avait pas toujours eu dix ans ; un triste matin brumeux, les Kokiri avaient été réveillés par un vagissement désespéré : une pauvre femme avait abandonné son bébé à l'orée de la forêt qui était leur territoire et leur sanctuaire ; leur perplexité avait été grande face à cet étrange petit être aux membres disproportionnément courts, incapable de se tenir sur ses pieds, de mâcher des aliments solides, de se retenir de soulager ses besoins naturels ou d'exprimer ses émotions autrement qu'en criant ; ils avaient été encore plus stupéfaits de le voir peu à peu grandir et changer d'apparence au fil des années ; beaucoup d'entre eux n'avaient jamais ne serait-ce qu'entendu parler du phénomène du vieillissement…
D'ailleurs, même à présent qu'il avait leur âge, au premier coup d'œil il était évident que Link n'était pas des leurs : tandis qu'eux, véritables caricatures d'enfants, braillards et agités, courant partout, crottés jusqu'au bout du nez, cheveux en bataille et accrocs aux habits, étaient le plus souvent châtains à bruns avec une grosse bouille ronde, des membres grêles et le ventre rebondi des enfants qui n'ont pas encore leurs formes, lui, probablement honteux de sa différence et intrigué par ses origines, calme, discret, réservé et rêveur, avait appris à se faire oublier, et physiquement, un observateur extérieur habitué à voir un enfant se développer et changer en grandissant aurait pu prédire qu'il deviendrait un homme vigoureux et séduisant, un bel homme, de ceux qui font soupirer les femmes… Son visage, bien qu'encore poupin, présentait des traits fins et déjà affirmés, ses cheveux épais et soyeux séparés par une raie qui se formait naturellement au-dessus de son œil droit étaient blonds comme un épi de blé, ses grands yeux en amande du même bleu qu'un ciel sans nuage affichaient un regard expressif et franc, et son corps bien qu'encore fluet était parfaitement proportionné ; ses longues oreilles pointues, le seul point commun qu'il partageait avec son peuple d'adoption, indiquait qu'il devait appartenir à l'autre race d'Hyrule arborant cette particularité physique, les Hyliens, les elfes humanoïdes jadis fondateurs du royaume.
Et, détail encore plus visible s'il en fallait un, il n'avait pas de luciole.
Normalement, chaque fois qu'un Kokiri venait au monde l'une des petites créatures ailées et luminescentes qui vivaient dans le lacis des branches de l'Arbre Mojo son créateur s'en détachait et venait voleter autour de l'enfant nouvellement éclos pour ne plus jamais le quitter, lui transmettant par une sorte de télépathie sur une fréquence unique et propre à leur couple qu'aucun autre couple d'un Kokiri et d'une luciole n'aurait pu capter toutes les informations nécessaires à faire dans la journée de ce gamin de dix ans encore vide comme une page blanche un gamin de dix ans à l'esprit et au savoir d'un gamin de dix ans.
Mais Link, tout naturellement n'en avait jamais attiré aucune ; et cette absence, ce vide au-dessus de sa tête, était aussi visible qu'une difformité…
C'était pour toutes ces raisons que l'actuel chef des Kokiri ne l'avait jamais accepté et ne manquait pas une occasion de le tourmenter.
Ses acolytes et lui rirent encore un instant de leur victime, puis se lassèrent et s'éloignèrent pour jouer à d'autres jeux.
Link soupira, se leva, et sauta du perron de sa cabane. Il s'était encore endormi dehors, à la belle étoile, en regardant le ciel de nuit, perdu dans ses pensées…
L'été en particulier, il aimait mieux ça que s'enterrer dans sa bicoque, une estrade de planches adossée à un épais buisson sur laquelle il avait dressé un abri de fortune, simple plan incliné de branchages entrelacés reposant sur deux murs de rondins, et qui contenait ses seuls biens, une couchette, quelques vêtements, des jouets et des outils en bois ; il avait eu une vraie cabane kokiri, en dur, avec quatre murs et un vrai toit, dans un arbre, comme les autres, dès qu'il avait su marcher ; mais un matin, Mido, qui n'en était décidément pas à sa première mauvaise farce, avait cru qu'il serait amusant de desceller les planches de son perron pour qu'il passe à travers et tombe par terre deux mètres plus bas avant d'atteindre l'échelle ; et comme ce matin-là Link s'était levé plus tôt, il avait marché sur la planche que son agaçant rival avait encore à la main, et c'étaient les deux qui s'étaient effondrés au sol l'un sur l'autre avec perte et fracas, passant ensuite des semaines couverts de bandages… C'était après ça que le petit garçon blond n'avait plus voulu de sa cabane et s'en était bâti une autre, plus modeste et au ras du sol, mais qui lui ressemblait plus, et où il se sentait plus en sécurité, plus chez lui, plus lui-même ; c'est-à-dire encore une fois en décalage avec les autres…
Reportant son attention sur l'instant présent, le garçon blond s'enfonça dans un fourré pour y soulager l'envie d'uriner, bien réelle cette fois, que la froide humidité sur sa peau lui avait causée, puis se dirigea à la rivière pour y faire sa toilette matinale.
C'était une belle journée de fin d'été dans la forêt kokiri, cet endroit comme hors du monde et hors du temps où d'éternels enfants pouvaient vivre sans l'aide d'adultes ; ils avaient là tout ce qu'il leur fallait, une immense clairière rien qu'à eux, où ils avaient établi leur village, un champ de céréales sauvages au Nord-est, des arbres fruitiers un peu partout, des sentiers bien dégagés où ils pouvaient se promener, se cacher et jouer, une rivière à l'Ouest où ils pouvaient boire, faire leur toilette et leur lessive et pêcher des poissons, les seuls animaux qu'ils se permettaient de tuer pour manger, le sous-bois au Sud-est du village où demeurait leur guide le vénérable Arbre Mojo, et tout autour d'eux, à perte de vue, des arbres, des arbres hauts et larges, une forêt inextricable et que personne de l'extérieur ne semblait vouloir traverser pour venir les importuner, cocon vert sous le ciel bleu qui embaumait l'herbe et la sève et bruissait du vent dans les branches et de la vie sauvage…
Une fois au bord de l'eau, Link se dévêtit et étendit ses vêtements sur une grosse pierre au soleil pour qu'ils sèchent, un long bonnet et un pourpoint à manches courtes et col polo long jusqu'à mi-cuisse verts tous deux, une ceinture et une paire de bottes en cuir ; même dans sa tenue vestimentaire, il se distinguait des vrais Kokiri…
Nu, le petit garçon blond s'enfonça dans l'onde froide et commença ses ablutions ; c'est en ressortant la tête de l'eau après s'y être entièrement immergé qu'il entendit derrière lui jaillir de la berge une petite voix haute et claire :
« J'ai appris ce que Mido t'a fait… »
Il se retourna brusquement dans un sursaut, se couvrant précipitamment le sexe des deux mains : c'était une fille ! C'était Saria… Lui qui grandissait, à cet âge où il approchait chaque jour un peu plus de l'adolescence, le regard des autres sur son intimité le gênait de plus en plus ; en particulier dans le cas de Saria, car il savait que le regard qu'elle portait sur lui n'était pas celui des autres, pas celui d'une enfant de dix ans ; car si elle en avait l'apparence, elle en avait plus de deux fois l'âge, un femme, prisonnière dans un corps d'enfant, mais une femme, qui portait sur lui le regard d'une femme ; un regard qui éveillait en lui des sentiments qui l'emplissaient de honte…
Il lança sur un ton de reproche en fronçant les sourcils :
« Arrête de faire ça, Saria ! Je ne veux pas que tu regardes mon zizi !
– Comme si je ne l'avais jamais vu ! », répondit-elle avec un sourire malicieux.
C'était elle en effet qui l'avait langé quand il était encore bébé, langé et nourri, bercé ; dès le jour où les Kokiri l'avaient trouvé, c'était elle qui s'en était occupée et, à dix ans et sans jamais avoir même entendu parler de la maternité, s'était improvisée sa mère ; le lien qui existait entre eux dépassait de loin celui d'une simple amitié, ou ceux qu'ils auraient pu nouer avec n'importe qui d'autre…
Accompagnée d'une luciole à la douce lueur rose, Saria était d'ailleurs visiblement plus mature que les autres petites filles kokiri ; certes elle avait l'apparence d'une enfant de dix ans, mais son joli visage aux traits plus pointus qu'il n'est habituel aux représentants de sa race avait une expression plus digne et plus posée, et ses grands yeux d'un bleu de nuit aux longs cils affichaient le regard doux et un peu triste d'une femme dans un corps d'enfant ; ses cheveux touffus et rebelles coupés au carré étaient d'un vert sombre de forêt profonde fréquent chez les filles kokiri et elle portait les mêmes bottines montantes, mini short et débardeur sans manches à col roulé verts que les autres filles, mais portait dessous un tricot à manches longues d'un vert plus foncé, qui lui donnait une allure plus pudique, pas moins féminine mais moins aguicheuse, plus responsable…
« Oui, mais je suis trop grand, maintenant, protesta le garçon.
– Oh là là, s'exclama la petite fille en riant, c'est bon, je me retourne ! »
Joignant le geste à la parole, elle lui tourna le dos et alla s'asseoir dos à la rivière sur une grosse souche de hêtre non loin, ramenant ses genoux sous son menton et les entourant de ses bras, tandis que Link se rhabillait ; il la rejoignit sur la souche d'un bond.
« C'est mal, la façon dont Mido te traite, reprit la fillette. Il abuse de son rôle de chef.
– Ce n'est pas grave, répondit le garçon. Bientôt je serai tellement grand et costaud qu'il n'osera même plus m'approcher !
– Et tu seras obligé de partir ! s'écria Saria d'une voix tremblante. Je te perdrai ! Il ne nous reste que quelques saisons ensemble, et cet imbécile fait tout pour nous les gâcher ! »
Le garçon blond réprima un ricanement amer ; restant une enfant malgré son âge, elle pouvait parfois se montrer tristement naïve : quoi qu'il arrive, il devrait partir de toute façon, c'était inéluctable ; il n'était pas des leurs, et ne pourrait pas rester seul adulte parmi des enfants ; et Mido n'était pour rien dans cette fatalité qui avait marqué de son sceau leur relation depuis son premier instant…
Mais tandis qu'il s'absorbait dans cette réflexion, elle le regardait fixement, un regard impénétrable dans ses beaux yeux bleu nuit doux et tristes, et tout à coup, si vite, si soudainement qu'il ne put même pas réagir, elle déposa sur sa bouche un baiser, un simple baiser chaste du bout des lèvres, mais qui lui causa une vive confusion, quelque part entre la défiance et un autre sentiment, plus trouble… Sa réaction à ce geste qui aurait semblé si anodin à un Kokiri normal acheva de le convaincre qu'il devait les quitter au plus vite…
« En fait ce gros nul est tout simplement jaloux, reprit Saria sur un ton malicieux et avec un sourire énigmatique. Il veut que je sois sa petite amie… mais il sait très bien que c'est toi que je préfère… »
Link déglutit péniblement ; il avait failli s'y tromper : oh oui, Saria malgré son corps d'enfant était bel et bien une femme…
Et lui n'allait pas tarder à être un homme…
