La petite princesse s'ennuyait à mourir dans le grand palais déshumanisé aux ostentations de luxe criardes.
Qu'est-ce qu'une petite fille de dix ans pouvait avoir à faire, en effet, de tableaux de maîtres, de lambris de bois précieux ou de riches tentures de velours teintes de la pourpre la plus chère ? Et que lui importaient les vertigineux escaliers de marbre ou les cheminées aux sculptures rehaussées d'or pur ?
Tout ce luxe ne la distrayait même plus depuis longtemps : elle n'avait jamais le droit de courir ou de crier dans ces couloirs, elle n'avait jamais le droit de sortir de ces murs, elle n'avait jamais le droit de jouer avec d'autres enfants… elle s'ennuyait à mourir.
Elle était seule, toute seule…
Son père, le Roi Daphnis, était toujours trop occupé, il avait toujours un jugement à rendre, un conseil à présider, une ambassade étrangère à accueillir, où aurait-il pu trouver le temps de venir embrasser sa petite fille ? Quant aux autres habitants du palais, les ministres, la suite du Roi, la cour, les flatteurs, jusqu'aux simples domestiques, à l'exception tout de même de sa chère nourrice Impa, face à elle ils faisaient des courbettes et des sourires polis, mais dans son dos la petite princesse savait qu'ils n'éprouvaient absolument aucun intérêt pour elle ; un enfant ; une fille ; ça n'a rien à dire, une fille ; ça n'est même pas conscient, un enfant…
Elle n'avait donc guère qu'Impa ; et encore, Impa n'était pas une tendre ; elle n'avait rien d'une nourrice au sens où on l'entend, ancienne espionne et garde du corps chargée par la suite de s'occuper de la petite fille, aimante, cela ne faisait aucun doute, mais sombre et moralisatrice ; enfin ce n'était pas sa mère…
Maman…
Non, il ne fallait pas y penser, sinon la tristesse allait encore l'envahir, et elle allait encore pleurer… Maman était partie pour toujours, et elle ne reviendrait pas…
Et la petite fille était toute seule, et s'ennuyait à mourir…
Serrant plus fort dans sa jolie petite menotte son affreuse poupée de chiffon aux oreilles pointues, elle tenta de ramener le calme en elle-même.
La taille de la pièce ; la densité de l'air ; un pas dans le couloir, qui se rapprochait…
La fillette sourit sans joie ; c'était Impa, qui venait la chercher pour son cours de magie… stupide magie ! À quoi bon savoir ressentir la taille d'une pièce et la densité de l'air ? Elle trouvait que tous ces tours de passe-passe, tout au plus du conditionnement mental, n'étaient que des enfantillages, et que la vraie magie serait de rendre possible l'impossible, de faire être ce qui n'est pas, de créer, faire vivre…
Ou revivre…
Elle avait horreur de la magie. Mais se savait très douée pour la magie. Le sentait. Alors pourquoi ne la faisait-on pas progresser ? Pratiquer la vraie magie ?
Elle eut envie de pleurer…
Elle était debout, plantée comme un piquet à côté de son lit au couvre-lit framboise, les bras ballants et sa vieille poupée pendant piteusement dans sa main, une jolie petite fille aux grands yeux bleus vêtue d'une somptueuse robe de satin rose, et elle respirait la tristesse…
La porte de sa chambre s'ouvrit, et Impa apparut, la petite trentaine, la peau blanche et les cheveux platine, un corps mince et musclé moulé dans un justaucorps bleu ; rien du cliché de la nourrice grosse et joviale en jupon blanc.
La petite princesse avait encore deviné juste…
La vue de la seule personne pour laquelle elle savait compter un peu apaisa sa tristesse ; elle posa sa poupée sur le lit, se dressa bien droite et salua poliment.
« Princesse Zelda, annonça la nourrice sur un ton solennel impersonnel, il est l'heure de votre cours de magie.
– Je te suis », répondit Zelda.
Le jeune femme et la petite fille s'engagèrent donc dans l'interminable couloir carrelé de marbre aux murs de papier peint rehaussés de lambris tandis que deux soubrettes se précipitaient dans la chambre pour la nettoyer une énième fois, la nourrice tenant fermement la main de la princesse ; ce n'était pas une marque d'affection, car elles n'avaient pas besoin de marques d'affection pour se témoigner celle qui les unissait ; ce n'était pas non plus une mesure de sécurité, car la fillette ne risquait rien et ne se serait pas sauvée non plus ; ce n'était qu'une simple et bête affaire de protocole…
Mais en bas, dans le hall de marbrures et de dorures colossal menant à la salle du trône, les deux femmes croisèrent un cortège, celui d'un puissant baron du roi Daphnis et de sa suite, quatre soldats en armures bleues, et sur son passage, la petite Zelda fut brusquement saisie de tremblements si violents qu'elle dut s'arrêter et ne put faire un seul pas de plus ; elle put presque sentir sa gorge se nouer et sa poitrine se serrer de terreur…
Sire Mandrag Ganondorf Dragmire de Gerudo…
L'un des barons les plus puissants et les plus fidèles de son père le roi ; et l'un des hommes les plus grands, gros et laids qu'elle ait jamais vus, un ogre, un croquemitaine, un véritable cauchemar de petite fille devenu réel !
« Eh bien, votre altesse, la gronda Impa, veuillez saluer le Seigneur Ganondorf ! »
C'est à ce moment seulement que la petite fille se rendit compte que tout le monde s'était arrêté de marcher et se tenait autour d'elle en la regardant avec insistance parce que son vassal lui avait présenté ses hommages comme l'exigeait le protocole et attendait qu'elle y réponde comme l'exigeait le protocole…
« Allons, votre altesse, ajouta la nourrice sur un ton plus vif en secouant le bras de la fillette, veuillez cesser de faire l'enfant et répondre au Seigneur Ganondorf, votre silence est une injure envers lui ! »
Soudain, l'homme gigantesque poussa un grand rire, grave, guttural et tonitruant, qui pouvait ressembler à un coup de tonnerre, et lâcha d'une voix formidable :
« Laissez donc, Impa. Elle est si petite et je suis si laid, il est normal qu'elle ait un peu peur ! Ce n'est pas grave. Ça lui passera en grandissant. Moi ça ne me vexe pas je sais qu'elle est une gentille petite fille. »
Il plia les genoux pour s'abaisser au niveau de la fillette et lui caressa la joue en ajoutant :
« N'est-ce pas ma chérie ? »
Zelda eut un frisson brutal et se colla à la jambe de sa nourrice, n'osant répondre au géant que d'un hochement de tête… Celui-ci se releva et, faisant signe à ses soldats, reprit sa marche en rugissant dans un éclat de rire :
« Qu'elle est mignonne ! »
On pouvait comprendre que Mandrag Ganondorf Dragmire puisse faire peur aux petits enfants ; haut de quasiment deux mètres, dépassant allègrement les cent kilos de muscles, il avait en outre le faciès typique des Gerudo, la race originaire du grand désert du Sud-Ouest d'Hyrule, des traits anguleux, la peau bistre, foncée, un nez aquilin disproportionné, véritable bec d'aigle, le poil roux comme les feux de l'enfer ; il portait une barbe sans moustache, soigneusement taillée, et les cheveux coiffés en arrière dégageant un immense front haut et bombé où trônait un diadème, sa bouche aux lèvres charnues semblait assez large pour avaler un bœuf entier, ses sourcils se rejoignaient en un seul rempart broussailleux et, dessous, ses grands yeux en amande d'un vert anis saisissant semblaient briller et pénétrer ce sur quoi ils se posaient comme des lames de poignard au soleil ; la chemise et les chausses brunes et la cuirasse de cuir noir rehaussée de plaques argentées blafardes couvrant jusqu'à son cou et ses mains qu'il portait habituellement, revêtant de ténèbres une silhouette déjà massive et imposante, achevaient de lui donner un aspect intimidant.
Cependant, on ne pouvait pas lui nier une virilité évidente et une certaine aura ; il était vénéré de ses soldats, apprécié de la cour et aimé du peuple ; et les femmes pubères ne le regardaient pas du tout du même œil que les petites filles… combien de servantes du palais avait-il troussées derrières les rideaux, au détour d'un couloir désert à l'étage ou dans les cuisines, les laissant pantelantes et durablement marquées par sa vigueur !
Et sur un plan politique, ce seigneur des contrées lointaines venu à la capitale à vingt-cinq ans après une jeunesse malheureuse de paria, seul homme d'une tribu traditionnellement composée de femmes, prêter allégeance au roi Daphnis avait depuis été le plus fidèle et fervent partisan de la politique du souverain, un homme de main et un homme de confiance.
Malgré son aspect intimidant, on ne pouvait rien reprocher à Mandrag Ganondorf.
Aussi l'hostilité de la petite princesse Zelda à son égard était-elle parfaitement injustifiée et à la limite de la grossièreté, et sa nourrice en était furieuse.
« Tu devrais avoir honte, lui reprocha-t-elle sur un ton moins formel en s'agenouillant auprès d'elle. Est-ce que tu te rends compte de ta grossièreté ? Tu n'as aucune raison de te conduire aussi mal avec lui !
– Il va nous trahir », asséna la petite fille.
La nourrice sentit une chape de plomb s'écrouler sur elle ; elle ouvrit tout rond les yeux.
Elle savait que la fillette avait un don inné pour la magie, qu'elle était sensible aux choses et aux gens ; ses intuitions s'étaient montrées de plus en plus justes au fil des années…
Se pouvait-il qu'elle ait raison cette fois encore ?
« C'est une accusation très grave, tempéra Impa.
– Je te jure Impa, gémit la petite fille, je n'invente pas, c'est promis. Il a… une aura toute noire autour de lui ! Il me fait peur, je sens qu'il est mauvais, je le sens, Impa, je le sens au fond de moi ! »
La nourrice, consternée, pétrifiée, ne sut que répondre et leur échange s'arrêta là.
Le Seigneur Ganondorf arrivait à cet instant dans le bureau du roi pour lui présenter ses hommages.
Quand il l'avait dépassée pour s'y rendre un instant plus tôt, Zelda l'avait très clairement entendu penser :
« Tu ferais bien de t'habituer à ma présence, princesse, parce que je serai souvent près de toi quand tu seras ma femme… »
