« Est-ce que quelqu'un m'entend ? »

Un ciel noir ; de gros nuages sombres qui roulent en un voile opaque que rien ne semble pouvoir traverser ; des éclairs aveuglants zèbrent la voûte noire avec un fracas assourdissant

« Est-ce que quelqu'un m'entend ? »

À contre-jour de la lueur des éclairs, une silhouette noire se dessine, énorme, effrayante ; c'est un homme sur un cheval ; un homme gigantesque, hideux, menaçant, terrifiant, sur un cheval noir cabré, sauvage, grand comme un éléphant

Dans son énorme poing, l'homme gigantesque teint solidement la robe rose d'une minuscule petite fille, la plus jolie des petites filles, blonde, de grands yeux bleus

Et la petite fille, tenue dans la main du géant comme une poupée de chiffon, gigote à deux mètres du sol, pleurant, criant, appelant au secours

« À l'aide ! Est-ce que quelqu'un m'entend ? À l'aide, quelqu'un, je vous en prie ! »

Link se réveilla en sursaut avec un hurlement interminable.

De frayeur.

La frayeur qui lui restait, tenace, obsédante, alors même que le rêve s'était déjà effacé…

Et de douleur.

Une douleur atroce, insupportable, la morsure jusqu'à l'os d'une brûlure sur le dos de sa main gauche…

Hagard, éperdu, les larmes coulant d'elles-mêmes de ses yeux, il attrapa son poignet gauche de sa main droite, et fixa le dos de sa main gauche d'un regard incrédule, horrifié…

Gravé, imprimé dans sa chair, profonde dépression d'un blanc livide entourée de boursouflures rougeâtres, un symbole représentant trois petits triangles imbriqués en un grand la défigurait à présent…

Se tordant de douleur par terre en pleurant, râlant, hoquetant, sans se soucier de la salive qui s'écoulait de sa bouche grande ouverte dans sa plainte lancinante, la première chose extérieure à lui, à son corps meurtri, que son esprit sourd et aveugle de douleur distingua fut un concert de rires moqueurs…

« Ouh ! Link c'est un bébé, euh ! Link le bébé il a fait un cauchemar, euh ! »

Mido ?!

C'était Mido qui lui avait fait ça ?!

Un marquage au fer rouge ; il lui avait marqué la main au fer rouge, comme un bestiau, un animal ! Il l'avait marqué au fer rouge, mutilé, à vie, juste pour s'amuser !

Il était mutilé !

Il ne revenait pas d'une telle injustice, il en avait le souffle coupé, le ventre et la gorge oppressés comme par des mains de fer par un dépit, une rancune et une révolte brûlants…

Le beau petit garçon blond tourna son visage en direction de son tortionnaire avec la brusquerie d'une bête sauvage enragée ; ses yeux étaient vitreux, pupilles dilatées, un rictus hideux révélait ses dents serrées à grincer ; se levant d'un bond avec un cri de rage, il se précipita sur Mido ; la surprise du gamin aux grosses joues rondes et de ses deux habituels acolytes fut si totale qu'aucun d'eux n'eut même la présence d'esprit d'esquisser un geste…

La collision entre les deux garçons les jeta au sol, Mido sur le dos et Link sur lui ; le garçon blond attrapa le rouquin par le col de la main droite, et, malgré la douleur, se mit à lui cogner son gros visage joufflu sans relâche de la main gauche.

« Ah tu la veux ma main gauche, hurlait-il d'une voix stridente avec un regard dément, elle te fait marrer ma main gauche, eh ben la voilà ma main gauche, prends-toi-la dans ta gueule ! »

Le petit rouquin aux gros yeux globuleux, le visage en sang, pleurait à chaudes larmes en hoquetant, sa luciole jaune s'agitant dans tous les sens à une vitesse folle autour de l'empoignade, impuissante ; tous les Kokiri étaient accourus voir ce qui provoquait un tel vacarme, mais se tenaient à présent pétrifiés autour de la scène, sans oser approcher, comme tenus à distance par l'indécence de la scène et le malaise qu'elle leur suscitait…

Enfin, les deux compagnons de Mido, le petit gros renfrogné et le grand dadais ahuri, finirent par reprendre leurs esprits et, chacun empoignant Link par un bras, ils le traînèrent en arrière, loin de leur ami, en lui commandant de se calmer.

« Il m'a mutilé ! hurlait le garçon blond en se débattant si fort qu'ils peinaient à le maintenir. Il m'a mutilé, ce crétin ! Il m'a marqué la main au fer rouge !

– J't'ai rien fait ! protesta Mido, redressé sur son séant, en pleurant, reniflant et s'épongeant le visage.

– Ne me prends pas pour un imbécile, hurla Link hystérique. J'ai la main brûlée, c'est toi, c'est toi qui m'as fait ça !

– Non ! Je te fais des blagues mais j'te ferais quand même pas de mal, moi !

– C'est la vérité, gronda le petit gros à gauche de Link. Juré craché qu'y t'a rien fait !

– Personne ne t'a touché », ajouta le grand escogriffe de sa voix traînante.

D'un simple geste d'une force qui les stupéfia, le garçon blond se dégagea d'eux deux, et brandit devant lui sa main marquée.

« Et ça ? C'est venu tout seul ?!

– Peut-être que oui, répliqua le gros.

– Peut-être que ça vient tous seul à tous les Grands, ajouta d'une voix de crécelle une fillette aux cheveux vert pomme coiffés d'une frange et de deux chignons et épaulée d'une luciole à la lueur bleutée qui se tenait non loin.

– C'est vrai que t'es un Grand, toi, lui lança Mido sur un ton de reproche. Un qui grandit…

– Ouais, ouais, se mirent à lui crier en chœur les autres Kokiri en le montrant du doigt, il n'est pas des nôtres, euh, il n'est pas des nôtres, euh ! »

L'adrénaline de son coup de sang retombant peu à peu, le petit garçon blond, tremblant, les jambes flageolantes, se rendit compte soudain de ce qu'il avait fait…

Il s'était montré violent ; il s'était laissé aveugler par la colère, dominer par la violence, porter par sa propre force et la facilité avec laquelle il avait pris le dessus physiquement.

Comme un Grand…

Et il devenait trop grand, trop fort, chaque jour un peu plus, pour se permettre de se conduire comme un Grand au milieu de petits enfants qui resteraient à jamais moins grands et moins forts que lui.

Au prochain coup de colère comme celui-ci, il risquait de…

… tuer un des enfants !

L'horreur et la honte s'emparèrent de lui.

Se retournant pour s'enfuir en courant, il se trouva nez à nez avec son amie, son âme sœur, la douce Saria ; il croisa son regard, et sentit son cœur cesser de battre…

Dans ce regard habituellement caressant et aimant, c'étaient toute l'horreur, tout le dégoût et tout le mépris du monde qu'il lisait à présent…


Link se tenait face au père de tous les Kokiri, son mentor et protecteur à lui aussi bien qu'il ne soit pas des leurs, l'arbre Mojo.

C'était une créature surnaturelle appartenant au règne végétal ; il avait l'apparence d'un très vieil arbre, peu élevé mais d'une largeur considérable, et dont les branches étaient si chargées de feuilles et s'étendaient si loin qu'il couvrait le ciel autour de lui ; ses yeux semblaient plissés comme s'il avait eu besoin de lunettes, et au-dessus de l'immense orifice par lequel il parlait, deux bouquets de rameaux formaient une moustache…

Le gamin blond semblait tout petit devant lui, et il se tenait tête basse.

La honte et la peur de faire le mal qu'il avait ressenties après avoir blessé Mido, l'hostilité de tous ses anciens amis et par-dessus tout celle de Saria, ce regard haineux et méprisant qui lui avait transpercé le cœur, l'avaient décidé à partir, le jour même, quitter ces enfants innocents, insouciants et sans défense, pour rejoindre le monde des adultes, son monde, où personne ne s'étonnerait de le voir grandir ni ne craindrait sa force.

Mais il ne voulait pas partir sans savoir ce qu'était cette marque sur sa main, comment et pourquoi elle y était apparue…

Apparaissait-elle sur les mains de tous les non-Kokiri quand ils grandissaient, comme l'avait supposé la fillette aux cheveux vert pomme ? Ou d'une certaine espèce seulement ? L'occasion était trop belle, le temps était venu pour lui de savoir toute la vérité sur lui-même, d'où il venait, qui il était ; ce qu'il était…

« Comme Saria le supposait, articula l'arbre doué de conscience d'une voix caverneuse, tu es un Hylien. »

Le petit garçon déglutit péniblement, un air grave sur son beau visage.

« Comme tu le sais, reprit l'arbre Mojo, il y a près de dix ans, une femme, ta mère, est venue te déposer à mes pieds. Mais ce que tu ne sais pas, car je n'ai pas jugé pertinent de perturber les enfants que sont les Kokiri par une histoire aussi triste, c'est qu'elle t'a confié à moi parce qu'elle allait mourir… »

Le petit ouvrit de grands yeux ronds ; son cœur se serra ; un vieil espoir qu'il avait caressé en secret pendant longtemps s'envolait soudain : jamais il ne verrait sa mère…

« Elle s'appelait Medila, poursuivit l'arbre, et sans qu'elle me parle j'ai lu dans son cœur que l'homme qu'elle aimait, le premier à avoir posé ses mains sur elle, son mari, ton père, s'appelait Arn. Elle ne m'a pas beaucoup parlé, mais j'ai vu et entendu beaucoup…
À cette époque, Hyrule était noyé en pleine guerre civile ; les barbares de Firone, à l'Ouest, réclamaient leur indépendance par la violence, et avant que le roi Daphnis ait réunifié le pays, ils avaient rayé de la carte leurs pacifiques voisins de Latouane, au Nord ; enrôlé de force dans une armée de fortune levée à la hâte par le seigneur de Latouane pour tenir ses terres en attendant l'arrivée de l'armée d'Hyrule, ton père a été tué dès sa première bataille ; les soldats de Firone se sont avancés dans le royaume du Nord sans rencontrer de résistance et l'ont mis à feu et à sang ; j'ai vu des soudards couverts du sang de leurs victimes raconter à ta mère comment ils avaient taillé ton père en pièces, la violer des heures durant et la transpercer de part en part tandis qu'elle couvrait ton berceau de son corps pour ne pas qu'ils te tuent, toi son fils, son petit homme, le seul souvenir qu'elle gardait de son bien-aimé… »

Link ne comprenait pas tous les mots, mais ressentait clairement que les choses qu'ils désignaient étaient des choses horribles…

« Perdant son sang, poursuivit l'arbre, plus morte que vive, ce n'est que par amour pour toi, par une volonté farouche de te sauver, que tu vives, que Medila a pu se traîner jusqu'à l'entrée de notre forêt et te confier à moi. Toi, son fils, Link, fils d'Arn et de Medila.
Si je te dis tout ça, Link, c'est pour que tu saches très exactement quel est ton monde, quelle est ta race, à quoi tu dois t'attendre en sortant d'ici pour te mêler aux autres hommes comme toi ; je ne cherche pas à te faire souffrir, mais il y a des choses qu'un fils d'homme doit savoir… »

Le petit garçon blond aux grands yeux bleus pleurait en silence ; Medila, sa mère, brutalisée et embrochée ; Arn, son père, tué, dépecé comme une bête…

Voilà ce qu'il était ?

Un barbare ?

Une bête sauvage ?

Un être de pulsions, cruel, sans cœur, qui ne respecte que sa force, ses envies et son intérêt ; ses poings et son sexe ?

C'était à cette espèce-là qu'il appartenait ?

« Alors je suis… un monstre ? demanda-t-il en reniflant.

– Tes parents n'étaient pas des monstres, rétorqua l'arbre Mojo. Il y a des monstres parmi les hommes, mais tu ne dois pas en déduire que tous le sont. Tes parents n'étaient qu'amour. Ton père serait mort pour ta mère, et ta mère brûlait d'amour pour ton père. »

Les larmes s'écoulant toujours de ses yeux bleus, le gamin n'émettait plus un son, absorbé dans une seule pensée, obsédante ; et soudain, la question s'échappa toute seule de ses lèvres :

« Arbre Mojo, à quoi ressemblaient mon père et ma mère ?

– Tu as les cheveux blonds et la peau hâlée de ton père, le visage et les grands yeux bleus de ta mère, répondit l'arbre. Ils ressemblaient à des Kokiri plus grands et plus robustes, et ils te ressemblaient. Ce à quoi tu ressembles, ce que tu es, est le fruit de leur union…

– Le fruit de leur union ? s'étonna l'enfant. Alors je suis quand même un fruit, comme les Kokiri ?

–Le fruit de deux êtres qui s'aimaient, et non le fruit d'un vieil idiot d'arbre, plaisanta l'arbre ; un fruit planté par un homme et porté par une femme. »

Devant la perplexité du petit, la vieille créature sylvestre jugea qu'il était inutile de poursuivre ses explications ; Link n'avait que dix ans, il avait encore tout le temps devant lui de découvrir qu'on fait les enfants en se servant de son sexe… et qu'on peut se servir de son sexe pour faire autre chose !

« Et ça, alors ? enchaîna le petit en montrant la brûlure triangulaire sur sa main gauche, qui avait déjà désenflé et pâli pour d'être plus qu'un dessin livide. Tous les Hyliens l'ont quand ils sont grands ? »

À cette vue, l'arbre Mojo émit un souffle rauque ; sa moustache, ses yeux et sa grande bouche, jusqu'à ses branches au-dessus, semblèrent se raidir…

Ce n'est qu'après un long silence qu'il finit par reprendre :

« Si je m'attendais à ça… ho, ho, ho… eh bien… non, mon garçon, les Hyliens ne l'ont pas tous, bien au contraire : c'est un signe rarissime ! Pour tout dire, il est même unique… Toi… Link… Tu es… un être de légende ! Un élu des Déesses elles-mêmes ! »

Le gamin ouvrit grand les yeux et la bouche, abasourdi.

« C'est l'emblème de la Triforce, poursuivit l'arbre, l'artefact divin au pouvoir incommensurable, symbole de Leur Sainte Trinité, que les trois Déesses ont laissé au monde en se retirant après en avoir achevé la création… Une fois par siècle, naissent trois êtres marqués de ce symbole divin, trois comme les Déesses, chacun placé sous la tutelle et les attributs de l'une d'elle, et destinés à se rencontrer, leurs destins intimement liés entre eux et à la survie du monde, destinés à s'aimer ou se déchirer pour maintenir l'équilibre de la création… Et si j'en crois ce que je vois sur ta main, une Triforce avec le triangle inférieur droit marqué, tu es porteur du Courage de Farore, déesse du vent qui insuffle la vie, ce qui fait de toi… le héros qui donnera sa vie pour sauver le monde, annoncé dans le Livre Saint de la création ! Celui qu'on appelle… Héros du Temps ! »


Sans dire au revoir, sans se retourner, Link s'avançait vers le pont qui enjambait le bras de la rivière marquant la limite du territoire kokiri.

À cet endroit, les arbres cachaient complètement le ciel et les buissons semblaient former un mur, comme une limite symbolique entre deux mondes, et le pont de planches de bois serrées les unes contre les autres, au ras de la rive et sans rambarde, était assez large pour que deux personnes s'y croisent et semblait d'une longueur interminable.

Dans un sac de toile, il n'avait pris que des pommes, ses slips, sa tenue de rechange et son lance-pierres, et avant de partir il s'était fait un petit bouclier d'un morceau d'écorce et une épée de deux bouts de bois ficelés ensemble.

Il allait en avoir besoin pour accomplir son destin de héros.

Héros…

Les jambes lui tremblaient, la tête lui tournait et le cœur lui cognait dans la poitrine à cette pensée : il était un élu, et son destin était d'être le héros d'Hyrule…

Il n'avait aucune idée de ce qu'était Hyrule, de ce qu'était le monde extérieur, de ce qu'était la vie, de comment être un homme, mais il était décidé à être un héros.

« Link, attends ! »

Il avait stoppé net, comme foudroyé, quand la voix avait retenti derrière lui.

La voix de Saria…

Saria !

Finalement il allait quand même la revoir une dernière fois avant de partir ! Le contraire lui aurait été insupportable ; mais cette dernière fois le serait-elle moins ?…

Il se retourna, lui faisant face.

Elle se tenait debout, mains derrière le dos, l'air triste et soucieux, sa luciole rose immobile au-dessus de son épaule droite…

Le garçon prit la parole le premier :

« Pardon, Saria, dit-il d'une voix qui eut du mal à sortir de sa gorge. Je… j'ai été méchant, et je t'ai déçue, je le sais. Je ne suis pas des vôtres, je suis un de ces Grands bêtes, méchants et brutaux, et je comprends que tu me détestes.

– Non Link, s'empressa de répondre la petite fille, je ne te déteste pas ! J'étais choquée, c'est vrai, et déçue, mais je ne te détesterai jamais. Tu peux rester.

– Non, je ne peux pas rester, objecta gravement le garçon blond. Ce n'était qu'un début, ce matin. Je vais devenir de plus en plus grand et fort, mes colères vous mettront de plus en plus en danger…

– Ce n'est pas pour tout de suite ! implora presque la fillette. Reste encore un peu ! Je ne suis pas prête à te voir partir… »

Comme elle regrettait à présent de ne pas lui avoir parlé le matin après la bagarre, d'avoir joué la grande dame offensée et de lui avoir tourné le dos sans lui adresser un regard !

Comme elle se mordait les doigts à présent d'avoir ainsi raté sa seule occasion de passer un dernier instant avec lui…

Le garçon la regarda tristement, d'un air grave surprenant sur le visage d'un enfant de dix ans et qui le rendait encore plus beau, cherchant son regard qui le fuyait ; lentement il leva la main gauche pour lui montrer le symbole de la Triforce gravé dessus.

« Ça ne dépend plus de moi, expliqua-t-il d'une voix douce. Tu vois cette marque ? L'arbre Mojo m'a dit que c'était la Triforce des trois Déesses, et que ça faisait de moi un héros destiné à défendre Hyrule…

– Je comprends… » répondit la fillette en baissant les yeux.

Elle sourit tristement, les yeux dans le vague, puis soupira profondément avant de reprendre :

« J'aurais dû m'en douter. J'ai toujours senti que tu étais exceptionnel… Très bien, puisque tel est ton destin, je te laisse partir ; mais j'ai un cadeau d'adieu pour toi… »

C'est alors qu'elle sortit ses mains de derrière son dos et les joignit devant elle tendues vers Link ; dans le creux de ses deux paumes, reposait un petit ocarina de bois…

« Prends cet ocarina, lui dit-elle avec la précipitation d'une jeune fille en plein émoi qui craint que sa détermination lui fasse défaut d'un instant à l'autre. Tu en joueras pour ne jamais m'oublier… »

Son bien le plus précieux, son plus grand trésor ; et elle le lui offrait, à lui… c'était dire combien il était précieux pour elle… il en fut profondément ému…

Il tendit sa main meurtrie pour saisir l'instrument, Saria referma ses doigts sur les siens, les caressant ostensiblement en se mordant les lèvres, une caresse si appuyée, si douce, si sensuelle, que Link en ressentit une curieuse palpitation dans la poitrine, accompagnée aussitôt d'une sensation qui lui était totalement inconnue, comme une sorte de douleur lancinante, de tension dans l'entrejambe…

Déglutissant et s'efforçant de faire abstraction de cette sensation étrange, il tenta de lui adresser un sourire chaleureux en répliquant :

« Mais voyons, je ne t'oublierai jamais !

– Moi non plus je ne pourrai jamais t'oublier, dit la fillette d'une voix tremblante.

– Pourquoi voudrais-tu qu'on s'oublie ? On se reverra, je reviendrai… »

C'est à ces mots qu'elle explosa.

« Mais tu seras grand ! cria-t-elle presque d'une voix qui chevrotait de sanglots.

– Et alors ? tenta d'objecter Link. Je t'aimerai toujours…

– Oui, mais tu seras grand ! le coupa Saria en martelant ces syllabes comme si elles avaient un sens particulier connu d'elle seule. Tu voudras m'aimer comme un grand ; d'une façon… que mon corps ne pourra pas supporter… »

Elle avait presque murmuré cette dernière remarque.

Le sous-entendu qu'elle contenait, et que Link ne perçut même pas, la remplissait de honte…

C'est que contrairement à lui et même à la plupart des Kokiri, surtout les plus jeunes, Saria avait une idée, fût-elle vague, de la façon dont les grands s'aimaient…

« Tu me ferais du mal, tu comprends ? reprit-elle. J'aurais aimé que tu restes tant que tu ne seras pas grand, mais je sais que tu dois partir. C'est le destin. Mais j'aurais aimé qu'il en soit autrement… »

Link acquiesça silencieusement, le cœur gros.

Soudain la gêne et la douleur de sa meilleure amie, la personne la plus chère à son cœur, lui étaient proprement insupportables ; il préféra partir le plus vite possible, abréger cette torture avant qu'il soit trop tard pour en trouver encore la force.

Mais son corps ne lui obéissait plus…

Ses pieds marchaient d'eux-mêmes à reculons, et ses yeux refusaient de se détacher du beau visage digne de son aimée ; à reculons il s'engagea sur le pont, et à reculons il en parcourut les premiers mètres, lentement, comme pour faire durer encore un peu cette scène qu'il aurait pourtant voulu voir enfin terminée…

Ils se regardaient, les yeux bleu ciel de Link dans les yeux bleu nuit de Saria, tandis que le petit garçon blond comme les blés reculait ; il sentait ses yeux lui piquer, son nez et ses lèvres trembler, et sut que c'était fini, qu'il ne pourrait plus résister un seul instant de plus… alors il lui tourna brusquement le dos et s'enfuit en courant, incapable de se retenir plus longtemps de pleurer, pleurer à fendre l'âme ; derrière lui, déjà loin, Saria non plus ne retenait plus ses larmes…