Quand Link arriva à Cocorico, la capitale du royaume, il ne se sentit plus du tout l'âme d'un héros.

Tout était fait de pierre, dur, froid, mort ; tout était gigantesque, tout était bruyant, tout était sale. Les gens étaient gigantesques, bruyants et sales.

C'était donc ça, une ville ? Ce monde de grisaille et de couleurs artificielles, le gris de la pierre et de la terre battue et les couleurs criardes des étoffes, de cris, ceux des marchands et des animaux qu'ils saignent pour les vendre, où flotte la puanteur des viandes saignantes et des épices entêtantes, de l'haleine, de la sueur et du gras des hommes et des déjections des bêtes ? Lui qui n'avait connu que la verdure, le chant des oiseaux et l'odeur de la sève en avait le vertige et presque la nausée…

Minuscule et perdu, errant sans but manquant de se faire piétiner par des Grands très pressés, le petit garçon ne savait pas vraiment où donner du regard ; loin vers le haut, pour examiner les visages de ces êtres étranges, si semblables à lui mais si différents, ou à terre pour trouver par où se faufiler entre leurs longues jambes interminables ?

Son estomac se rappela bruyamment à son bon souvenir…

Il avait fini son sac de pommes en deux jours à peine, et il avait très faim.

Des pommes…

Tout à coup il en vit, droit devant lui. C'était un drôle de pommier ; en bois, ça au moins était évident, mais creux et carré, sans feuilles, avec toutes ses pommes alignées au fond ; le garçon blond se trouvait face à un cageot sur l'étal d'un marchand de fruits et légumes ; mais ça, il n'en savait rien, et ne s'en portait pas plus mal.

Il tendit la main avec un sourire et en attrapa une belle, énorme et bien jaune.

« Hé le gnome en vert, tonna au-dessus de sa tête une voix dont le timbre plus grave qu'il n'en avait jamais entendu l'effraya, tu as de quoi me la payer ? »

Link leva la tête.

Au-dessus de lui, un gros visage rond surmonté d'une touffe de cheveux paille le regardait de deux gros yeux. C'était une marchande, une femme, mais elle était si grande et si grosse avec une voix si grave que l'idée ne serait jamais venue au gamin qu'il pouvait s'agir d'une femme…

« Pourquoi je vais te le payer ? demanda-t-il. Qu'est-ce que je t'ai fait de mal ?

– C'est un marrant, lui ! rugit la grosse bonne femme. J'ai dit "payer". Me payer cette pomme ! »

Le petit garçon, le bras toujours tendu la main sur la pomme, se gratta la tête à travers son bonnet de son autre main, et demanda :

« Ça veut dire quoi ? »

Le gros visage de la grosse marchande s'empourpra et, perdant patience, elle lui cria :

« Paye cette pomme ou laisse-la ! T'as de l'argent ?

– Du quoi ?

– T'en as pas ! Pas d'argent, pas de pomme ! »

Link retira sa main du fruit comme s'il s'était agi d'un tison brûlant et se sauva en courant…

Il se trouva pitoyable ; un héros, lui ? Si lui était un héros, alors le royaume d'Hyrule était condamné ! Encore que le royaume d'Hyrule lui sembla pouvoir fonctionner très bien sans lui…

Amer et fâché contre lui-même, le petit garçon décida de se borner à la mission qui était la sienne : trouver la jolie petite fille blonde de son rêve et lui demander qui était l'homme terrifiant qui menaçait le royaume et comment elle était au courant de ses projets.

Il fureta un peu partout, mais aucun des enfants qu'il croisa n'était une jolie petite fille blonde en belle robe rose ; il n'y avait que des marmots crottés et morveux qui couraient partout et que des Grands, sûrement leurs parents, rappelaient en hurlant, à côté desquels même les Kokiri semblaient des modèles de grâce et de maturité…

Il interrogea au hasard les personnes dont l'aspect l'intimidait le moins, les moins grandes et les moins trapues, demandant sans relâche si quelqu'un connaissait la plus jolie petite fille blonde en robe rose du monde ; ces adultes, des travailleurs occupés et pressés, n'avaient aucune réponse à donner à une question aussi vague et aucun temps à gaspiller à en trouver une, et le rabrouèrent sans ménagement.

Un homme passablement aviné à la terrasse d'une taverne, un gras-du-bide au gros nez rouge couperosé et au crâne déserté par ses cheveux, avait remarqué son manège et, échauffé par l'alcool, eut envie de rire un peu à ses dépens.

« Gamin ! », l'appela-t-il.

Comme Link, qui s'appelait Link et pas Gamin, ne répondait pas à ce nom qui n'était pas le sien, l'ivrogne l'interpella d'une voix plus forte et plus haut-perchée :

« Oui, toi, le nabot en vert ! »

Le petit garçon blond s'approcha, partagé entre l'espoir et une répugnance difficile à contenir pour l'aspect de cet être qui même avec de l'imagination ne ressemblait vraiment plus à un Kokiri en plus grand.

« J'crois qu'je sais qui que c'est la p'tite fille que tu parles.

– Tu la connais ?

– Ah bah vi, marmonna l'ivrogne d'une voix pâteuse, la pus jolie p'tite blonde du monde, ça peut êt' que la princesse ! »

Ce mauvais homme avait bien entendu répondu sans savoir, ne donnant cette réponse que parce qu'il s'amusait beaucoup à imaginer les gardes du palais donner une fessée à ce petit gueux pour le punir de venir importuner la princesse. L'idée du sort qui l'attendait et du mauvais tour qu'il allait lui jouer lui arrachèrent un sourire narquois.

« Où est-ce que je peux trouver cette Laprincesse ? demanda Link sans y voir aucune malice.

– Bah tiens, répondit l'ivrogne en feignant l'innocence avec une délectation perverse, au palais ben sûr ! »

Il se contenta d'un mouvement du menton pour désigner sa droite, et expliqua :

« Tu l'vois ce grand bâtiment là bas qu'on voit son toit qui dépasse des aut' maisons ? Ah bah c'est ça le palais. Vas-y mon gars, et tu verras la princesse comme c'est-y la plus jolie des p'tites blondes du monde ! »

Et sans même écouter les remerciements du petit garçon, il le laissa courir au devant d'une injuste raclée et reporta son intérêt sur une autre blonde, celle coiffée de mousse qui tiédissait dans la chope à sa main…

À mesure que le petit garçon approchait du palais, le décor changeait autour de lui ; il avait pénétré un quartier résidentiel cossu et feutré, aux longues et larges allées soigneusement pavées bordées d'espaces verts. Et soudain, l'entrée du palais lui apparut.

D'abord, il y avait un mur d'enceinte parfaitement blanc, percé en son centre d'un porche monumental ; derrière on voyait des jardins fleuris et plantés de buis taillés, qu'une allée pavée traversait, elle-même interrompue par une placette en son centre où trônait une fontaine sculptée qui crachait en jets hauts et majestueux des gerbes d'eau ; et au fond, on devinait le palais lui-même, un bâtiment rectangulaire à deux étages surmonté d'une haute tour au toit pointu, deux ailes transversales et deux ailes latérales ; on pouvait voir à ses pieds un escalier de marbre monter à sa porte d'entrée.

Devant le porche donnant sur les jardins, deux soldats casqués et équipés de hallebardes montaient la garde ; le petit s'approcha d'eux d'un pas joyeux et décidé et leur annonça :

« Bonjour, je viens voir Laprincesse ! »

Et là, comme l'ivrogne sans cœur l'avait prévu, les gardes se fâchèrent très vite et Link eut beau essayer d'expliquer que Laprincesse était en danger et qu'il y avait un méchant dans ce palais, ils n'hésitèrent pas à le frapper pour le faire renoncer à aller importuner Son Altesse Royale…

Choqué, vexé, dépité, et toujours aussi affamé, Link rebroussa chemin en rouspétant.

C'est alors qu'il sentit une main se refermer sur le tissu vert de la manche de son pourpoint…

Il se retourna vivement, croyant à une agression ; et là, il se trouva face à face avec un gros visage rond qui grimaçait ce qui se voulait un sourire.

C'était une petite fille.

La petite fille la plus laide qu'il ait jamais vue…

Aussi grassouillette que courte sur pattes, cette petite grosse avait une vraie face de lune, ronde et blanche, trouée de deux gros yeux globuleux d'un bleu vitreux et surmontée d'une touffe d'épis roux hirsutes dont deux autour du front lui rebiquaient peu élégamment vers l'arrière ; le châle passé sur ses épaules, attaché qui plus est par une broche des plus voyantes, cachait son cou et donnait l'impression que sa grosse tête s'enfonçait dans ses épaules, et sa robe trop courte qui s'arrêtait sous les genoux pour révéler une paire de grossières bottes de cuir qui juraient avec le reste de la tenue semblait lui raccourcir les jambes ; si ses guenilles avaient été vertes plutôt que blanches à broderies mauves, les Kokiri l'auraient adoptée sans hésiter tant elle était laide et sans grâce…

Elle était flanquée d'un poney bai mal peigné qui traînait une charrette chargée de bidons de lait tout en chassant à coups de queue les mouches qui tourmentaient sa croupe.

« Bonzour, zozota-t-elle d'un air gai en dévoilant qu'elle avait perdu plusieurs dents de lait.

– Bonjour, répondit Link un peu circonspect.

– Comment tu t'appelles ? demanda la petite fille en se dandinant d'un pied sur l'autre les mains derrière le dos sans cesser de sourire.

– Link, répondit le garçon.

– Moi ze m'appelle Malon, dit la petite rousse.

– Qu'est-ce que tu me veux ? lâcha enfin le garçon blond que ce manège commençait à agacer.

– Ze sais comment te faire entrer dans le palais… »

Elle sourit de toutes les dents qu'il lui restait.

« Et voui ! claironna-t-elle. Ze t'ai entendu parler aux gardes tout à l'heure, z'étais casssée derrière un arbre. Alors, tu veux entrer dans le palais ou pas ? »

Link n'en croyait pas ses oreilles.

Par le plus heureux des hasards, cette petite fille pouvait le faire entrer dans le palais pour rencontrer Laprincesse et sauver Hyrule ?!

« C'est vrai ? demanda Link méfiant. Tu ne me racontes pas des histoires comme le Grand tout à l'heure ?

– Voui, assura Malon, c'est zuré !

– Et qu'est-ce que tu veux en échange ? demanda-t-il

– Zoue avec moi ! »

Le garçon blond se dit que ce n'était pas cher payé et accepta. La vilaine petite Malon sautilla de joie en battant des mains, puis se tourna vers son poney pour le faire reculer et dégager la place ; alors ils passèrent un long moment à faire la ronde, chanter des comptines, imiter les cris des animaux, se courir après, faire des roues et des galipettes.

La petite fille semblait ravie.

Mais au bout d'un moment, Link s'effondra sur les fesses, épuisé, en se tenant le ventre, tandis qu'un gargouillis retentissant se faisait entendre…

« Ah, excuse-moi, bredouilla-t-il tristement, mais j'ai trop faim pour tenir debout…

– Tu veux mon goûter ? »

Il la regarda sans y croire… Elle avait beau être laide, cette petite Malon était décidément d'une grande gentillesse ; il ne put d'ailleurs s'empêcher de lui demander pourquoi.

Sa réponse le surprit encore plus.

« C'est toi qui est zentil, affirma-t-elle. Tu as bien voulu zouer avec moi… Ze ne zoue pas souvent, tu sais… »

Et, son gros visage rond et laid prenant soudain une expression plus espiègle, elle ajouta :

« Et en plus, tu es le plus beau petit garçon blond du monde ! »

Elle se mit à rire en sautillant dans tous les sens, et Link se demanda si c'était vrai qu'il était si beau que ça ; l'attitude taquine de Malon envers lui n'avait pourtant rien à voir avec l'espèce de langueur chargée de désir qu'il percevait sans cesse dans les regards et les paroles que lui adressait Saria… Bah. Ça devait être vrai qu'il était beau, mais Malon devait être trop jeune pour y être sensible…

Mais la fillette cessa tout à coup de sautiller, s'arrêtant presque en plein mouvement comme statufiée, et retrouva son sérieux, s'exclamant :

« Mais où ai-ze la tête ? Z'allais te donner à manzer. »

Elle fouilla un panier recouvert d'un torchon rangé dans la charrette et en tira une miche de pain, un coin de jambon et un couteau pour les couper. Elle lui donna donc la moitié de la miche, puis débita soigneusement trois belles tranches de jambon ; Link glissa le jambon dans le pain et mordit dedans à pleines dents ; que c'était bon ! Il n'avait jamais mangé de pain ni de jambon, et faillit en pleurer de plaisir…

« Tu en veux encore ?! », demanda Malon en riant de le voir aussi content.

Elle entreprit donc de lui préparer une autre tranche de jambon.

C'est alors qu'en raclant de la lame de son couteau l'os où il ne restait presque plus de viande, elle se coupa l'index de la main gauche.

Elle laissa tout tomber à terre ; le sang perla ; elle resta un instant interdite, puis la douleur déforma son visage rond et elle se mit à pleurer…

Sans hésiter, Link lui attrapa la main, la porta à ses lèvres et se mit à sucer et lécher sa plaie ; elle cessa de geindre, les larmes coulant toujours de ses gros yeux globuleux ; il suça soigneusement, attrapa le torchon, le secoua pour en ôter les poussières ou miettes de pain éventuelles, et l'appliqua sur la coupure ; il se teinta de rouge ; le beau petit garçon blond nettoya encore un moment de la sorte la blessure de la vilaine petite fille rousse ; à la fin, il y déposa "le baiser qui guérit", et la petite fille lui sourit à travers ses larmes.

Il lui sourit en retour.

Ils restèrent un moment à se regarder dans les yeux en souriant, jusqu'à ce que Malon, baissant timidement la tête, lui souffle :

« Ze serai ton amie pour la vie.

– Je serai ton ami pour la vie aussi », répondit Link.

La fillette rougit et se mit à rire.

« Bon, coupa-t-elle, maintenant, le palais. Ze vais te révéler un grand secret que m'a révélé la princesse elle-même !

– Tu as rencontré Laprincesse ?! s'extasia Link en sursautant.

– Voui, confirma Malon, un zour que ze livrais du lait au palais, elle était dans le zardin et sa nourrice nous a laissé discuter. La princesse m'a dit à l'oreille qu'il y a un passage souterrain qui passe sous la muraille Est ; elle m'a dit de passer par là pour venir zouer avec elle parfois, mais… z'ai pas beaucoup de temps pour zouer, et quand z'ai le temps… ben… z'ai peur d'y aller…

– Mais moi il faut que j'y aille, annonça le gamin sur un ton ferme. Je vais passer par là !

– Et moi pendant ce temps, ze vais occuper les gardes ! »

C'est ce que firent les deux petits espions en herbe ; tandis que Malon jouait les gamines et babillait pour ne rien dire aux soldats qui gardaient le portail, Link rampait dans le passage, dissimulé sous un buisson sur le terrain à côté de la muraille du palais, et quand il vit la lumière au bout du tunnel et passa la tête dehors, il était dans le jardin, au pied de l'imposant bâtiment. Il se hissa hors de l'orifice, se dressa sur ses pieds et leva la tête ; à une fenêtre de l'étage qui regardait vers le portail, il vit une petite tête.

Il crut sentir son cœur bondir hors de sa poitrine.

C'était la tête d'une petite fille, une très jolie petite fille vêtue de rose…

La princesse !

Sans crier mais d'une voix suffisamment forte pour qu'elle l'entende, il appela :

« Laprincesse ! »

Sursautant, elle baissa la tête vers lui et, le voyant en bas regarder en sa direction avec un sourire et en secouant les bras d'impatience, elle fit un sourire ravi, se mit à piaffer sur place, puis lui fit signe de l'attendre, et disparut à l'intérieur.

Deux minutes plus tard, le cœur battant et la gorge nouée, il la vit réapparaître devant lui à la porte et dévaler le grand escalier de marbre en courant vers lui.

Qu'elle était belle !

Elle avait le visage le plus blanc et le plus délicat qu'il avait jamais vu, une jolie petite bouche qui semblait incapable de crier ou de dire des gros mots et de grands yeux de chat, en amande, d'un bleu cristallin. Elle était vêtue d'une longue robe rose à broderies mauves à manches ballon, et ses cheveux d'un blond cuivré coupés au carré étaient couverts d'un foulard blanc bordé de rose et brodé d'une Triforce, noué autour de sa tête en signe de virginité comme l'exigeait la coutume d'Hyrule.

« Je te salue, dit-elle d'une petite voix douce en pinçant son jupon des deux mains et fléchissant les genoux.

– Salut aussi, répondit Link avec une parfaite ignorance de l'étiquette. C'est toi Laprincesse ?

– Tout à fait, confirma-t-elle. Je suis la princesse royale d'Hyrule, et je m'appelle Zelda Daphné O'Hyrule.

– Ben t'es Laprincesse ou t'es Zeldafénirule ?

– Zelda, épela-t-elle, Zel-da. C'est mon nom. Je m'appelle Zelda, et je suis une princesse. C'est-à-dire la fille d'un roi ; le roi d'Hyrule.

– Ah bon ! s'exclama alors le petit garçon en faisant durer le mot "bon" au moins vingt secondes ; il venait de comprendre. Donc c'est vraiment toi la princesse !

– T'es marrant, dit-elle sur un ton moins formel avec un sourire radieux. Qui es-tu ?

– Je suis Link, et je suis un héros choisi par les déesses pour sauver Hyrule. »

Le visage de la petite fille blonde s'assombrit ; manifestement, ce n'était pas ce qu'elle avait envie d'entendre…

Le petit garçon se rendit compte que son assertion était difficilement crédible ; pour appuyer ses paroles, il leva devant le visage de la petite princesse le dos de sa main gauche, où le signe de la Triforce était apparu trois jours plus tôt comme gravé au fer rouge.

À cette vue, la jolie petite fille eut le souffle coupé.

D'abord muette et comme statufiée, elle mit un petit moment avant de lever à son tour devant le visage du garçon le dos de sa main droite, où le même symbole était gravé…

Link poussa un long souffle bruyant, estomaqué.

Elle était bien la petite fille de son rêve !

Le destin avait voulu que la mauvaise farce de l'ivrogne une heure plus tôt soit contre toute attente la réponse qu'il cherchait, la solution au mystère qui l'avait arraché aux siens…

« Toi aussi…

– C'est écrit, dit Zelda en fermant les yeux et secouant la tête en signe de fatalité. Trois déesses, trois fragments, trois élus. C'est d'ailleurs pour cela que tu as entendu mon appel à l'aide en rêve. D'après la disposition des triangles, tu as le fragment du courage ; le mien est celui de la sagesse. Et je crains de savoir qui possède celui de la force…

– Le méchant ? glissa précipitamment le petit garçon. L'homme terrifiant qui menace le royaume ?

– Oui, confirma tristement la petite fille, et je suis presque certaine que c'est quelqu'un qui va et vient à sa guise dans ce palais même, auprès de mon père ! »

Ils se regardèrent dans les yeux avec gravité.

Une gravité qui rendait la petite princesse si belle que le petit héros avait peine à respirer et ne pouvait plus détacher les yeux de son joli visage blanc et velouté, de ses grands beaux yeux bleus, de ses cheveux d'or comme il n'en avait jamais vu jusqu'alors…

Respirer avec peine, ne plus pouvoir détacher ses yeux d'une personne, et sentir son cœur battre si fort…

Était-ce ça que ressentait Saria en le regardant ?

Était-ce ça… être amoureux ?

L'arrivée de l'affreuse Malon avec son poney hirsute et sa charrette de bidons de lait brisa la magie de l'instant.

« Mission accomplie ! fanfaronna la vilaine petite fille rousse en levant un pouce et en souriant de tous les trous sans dents de sa bouche.

– Oh, jeune Malon du ranch Lon-lon, s'exclama Zelda en joignant ses mains. Que je suis heureuse ! Quel beau jour pour moi ! J'ai tous mes amis auprès de moi en cet instant !

– Voui mais moi ze dois livrer le lait et repartir aussitôt, tempéra la petite fermière. Ze vous laisse zouer ensemble, mais on se reverra !

– Oui, dit la princesse, à bientôt j'espère !

– Encore merci, Malon du ranch Lon-lon, s'empressa de glisser Link pour lui marquer sa gratitude.

– Oh, mais tu m'a donné le baiser qui guérit et on est amis pour la vie, affirma la petite, alors tu n'as pas à me remercier ! »

Et elle conduisit son poney à traîner la cargaison de lait à l'entrepôt de l'aile Ouest du palais où l'intendant aux livraisons l'attendait ; dix minutes plus tard, c'est à peine si Link et Zelda la virent repartir tant ils s'amusaient bien ensemble…

Assis par terre adossés au mur du palais, ils discutaient à bâtons rompus, chantaient, imitaient des animaux ; Link sortit même l'ocarina que lui avait donné Saria, et en joua ; à dire vrai il ne savait pas du tout jouer, mais à l'oreille, il finit quand même par sortir un semblant de mélodie…

« Qu'est-ce que ça veut dire ?! »

Les enfants bondirent de surprise.

Impa, la nourrice, venait d'apparaître à la porte en haut de l'escalier, comme paralysée de stupeur à la vue de Link qui n'aurait jamais dû se trouver là…

Lui tomba maladroitement par terre en voulant se remettre debout trop vite, pris de court par l'aspect peu engageant de la jeune femme.

Grande, charpentée et très athlétique, un justaucorps bleu azur moulant, au décolleté très échancré sur son imposante poitrine sur laquelle reposait un plastron décoré d'un œil stylisé pendant d'un faux-col bleu marine, passé par-dessus un caleçon court bleu marine, révélait des bras et des jambes aux muscles noueux ; sa tenue était complétée par des bottes moulantes et des mitaines montantes bleu marine ; carré et fermé, son visage sévère n'avait rien de particulièrement féminin malgré des lèvres charnues et très dessinées, et son teint était d'une pâleur saisissante ; ses sourcils et ses cheveux, coiffés en arrière et attachés en un court catogan, étaient blond platine ; à y regarder de plus près, on pouvait même voir qu'ils étaient en réalité blancs comme neige bien qu'elle n'ait manifestement pas plus d'une trentaine d'années ; quant à ses yeux soulignés de traits de khôl gris, au regard accusateur, leur iris était d'un rouge rubis qui semblait transpercer ce sur quoi ils se posaient…

À ce faciès, on pouvait deviner qu'elle était de la tribu secrète et quasiment éteinte des Sheikahs, espions et assassins discrets et efficaces employés depuis des générations comme gardes du corps par la famille royale d'Hyrule.

« Toi ! lança-t-elle à Link tellement effrayé qu'il ne trouva aucune bravade à lui répliquer. Tu ne bouges pas un cil avant que j'aie décidé ce que je vais faire de toi. Et vous mademoiselle, que signifie ce manquement au protocole ? J'attends… »

L'oreille basse, le gamin ne parvenait pas à trouver le courage nécessaire à prendre la parole pour expliquer la raison de sa présence, quand Zelda se jeta aux pieds de son athlétique nourrice en pleurant.

Pas en pleurant comme une sale gamine gâtée pourrie qui fait un caprice, mais en pleurant doucement, dignement, du fond de son cœur, comme pleure une vraie princesse quand un vrai malheur que sa richesse et son pouvoir ne peuvent consoler l'accable…

« S'il te plaît, Impa, laisse-le rester, s'il te plaît ! Je veux tellement avoir un ami ! S'il te plaît ! Je m'ennuie tellement ! Laisse-le rester ! »

Et, feignant de s'accrocher à sa jambe pour pouvoir s'approcher et parler plus bas, la petite princesse ajouta dans un murmure :

« Il a le fragment du courage… »

La guerrière protectrice de la couronne d'Hyrule tiqua à cette nouvelle ; voilà qui changeait tout… Elle ne pouvait plus se contenter de chasser cet intrus sans réfléchir, sans chercher d'abord à savoir s'il était bien ce que la petite princesse prétendait…

Et la femme cachée sous la guerrière ne pouvait pas résister aux larmes de sa toute petite, et pouvait d'autant moins y résister que jamais elle ne l'avait vue pleurer sans une vraie bonne raison.

Cette princesse était malheureuse. Vraiment malheureuse. Sans compagnie, elle allait dépérir comme une fleur sans eau. Et comment chasser ce beau petit garçon qui avait eu le cœur de braver tous les dangers pour venir redonner un peu de joie à sa toute petite, comment le livrer aux gardes brutaux et stupides qui risquaient de le battre, voire de l'exécuter ?!

Impa sourit, résignée…

« Le laisser rester ? dit-elle sur un ton faussement étonné. Mais qui ? Il n'y a personne, ici. Personne n'est entré dans ce palais. »

Les enfants levèrent vers la nourrice aux allures de guerrière leurs beaux yeux bleus pleins de soulagement et de reconnaissance.

« En tout cas, ajouta-t-elle en fermant symboliquement les yeux, c'est ce que je dirai si on me le demande. »