« Entrez. »

La lourde porte de bois ouvragé peinte en rouge sombre et rehaussée de dorures s'ouvrit, révélant qu'elle était peinte en blanc sur l'extérieur, et laissa passer le géant au teint olivâtre et aux cheveux roux vêtu de noir et de marron.

« Ah, Seigneur Ganondorf, mon ami, dit en levant les yeux avec un sourire le roi penché sur de vieux parchemins. Entrez donc, et asseyez-vous. »

Daphnis Nohansen O'Hyrule avait la petite quarantaine et, sous la couronne et la robe de petit-gris, on voyait qu'il était bel homme ; bien qu'il fût assis à son bureau de travail, il était visiblement grand et solidement bâti ; sa courte barbe soigneusement taillée et ses cheveux mi-longs coiffés en arrière qui ondulaient dans sa nuque étaient poivre et sel, et ses yeux très bleus au regard franc et affirmé se soulignaient de pattes-d'oie, deux signes caractéristiques des hommes d'âge mûr qui plaisaient vivement aux dames.

Il n'était pas seulement un roi bon et juste, il était aussi un homme apprécié.

N'était-il pas celui qui avait gagné la guerre contre la province de Firone et ramené l'ordre dans le royaume en un été à peine ?

Il travaillait penché au-dessus d'une table en bois sur de très anciens manuscrits sur la magie et ses plus fameux pratiquants des temps anciens, dans cette pièce qui était son bureau personnel ; elle lui ressemblait, spacieuse, chaleureuse, toute de lambris de bois sombre et tapisseries de velours framboise, abondamment éclairée de plusieurs chandeliers chargés de bougies et en partie envahie de vieux livres en cahiers et en rouleaux qui débordaient d'une imposante étagère de bois sombre ; sur le mur du fond, un feu crépitait dans la cheminée.

Le seigneur gerudo tira une chaise au siège de velours rouge rembourré, l'installa en face du roi et s'assit, ou plutôt s'avachit, de trois quarts, croisant les jambes.

« Majesté, mes respects, énonça-t-il aussi poliment qu'un barbare du désert du Sud-Ouest pouvait le faire avec sa voix rocailleuse à faire peur.

– Allons, Mandrag, mettez-vous à l'aise, le coupa le roi. Il y a quelque chose dont je souhaite vous parler.

– Je vous écoute.

– Eh bien, commença Daphnis en se frottant les yeux du pouce et de l'index, vous savez que ma fille, la princesse héritière Zelda, est très sensible à la magie pour son âge…

– Oui, quelle adorable petite fille ! s'exclama spontanément Ganondorf. Si petite et déjà toute la grâce d'une lady, et ses petites manières sont si rigolotes !

– Bien qu'elle ne vous salue jamais ?

– Bah, gronda le torrent de cailloux qui servait de voix au géant, elle a peur de moi, mais c'est normal pour une petite fille, je suis grand et laid, tous les enfants ont peur de moi…

– Justement, l'interrompit le roi d'un air las et contrarié, c'est de cela que je souhaite vous parler : ma fille a peur de vous. La dernière fois que j'ai trouvé le temps d'aller la border dans son lit avant qu'elle s'endorme, elle ne m'a pas dit "bonne nuit papa", elle m'a dit "le seigneur Ganondorf est entouré de ténèbres, il nous veut du mal"… »

Une veine apparut sur la tempe du géant gerudo, dont il sembla que la mâchoire se serrait ; son teint était devenu verdâtre…

Daphnis s'avança sur sa chaise et pointa ses yeux dans ceux de Ganondorf en avançant son coude sur le bureau.

« Je ne suis pas ce genre de père qui se laisse mener par le bout du nez par son enfant », reprit-il.

À ces mots, le Gerudo lui adressa un sourire mielleux qui plissa ses yeux absinthe.

« Mais je ne suis pas non plus ce genre de père qui ignore et néglige son enfant. Quand j'entends mon enfant, ma petite fille, qui a déjà un niveau en magie exceptionnel pour son âge, me dire en tremblant de peur que vous me voulez du mal, permettez-moi de m'en inquiéter… »

Le seigneur Gerudo se rengorgea très visiblement, décroisant les jambes et se tournant face au roi en baissant la tête sans le quitter des yeux.

« Mais peut-être avez-vous une explication à me donner sur ces accusations ? », interrogea le souverain sur un ton plein d'autorité qui exigeait une réponse.

Le géant roux à la peau bistre ferma alors les yeux en se fendant d'un sourire et eut un ricanement silencieux entre ses dents qui secoua ses épaules.

« Eh bien oui, votre majesté, gronda-t-il presque comme un molosse prêt à mordre en rouvrant les yeux, et elle est toute simple : votre fille a entièrement raison. Je vais vous détrôner aujourd'hui même et la prendre pour femme dès qu'elle en aura l'âge… »

Il goûta un instant l'effet produit par la bombe qu'il venait de lâcher sur ce ton si lourd de menace et dans des circonstances si théâtrales ; mais il fut cruellement déçu ; loin de la réaction attendue, le roi restait impassible.

« Alors c'est ainsi, finit-il par répondre calmement. Vous me trahissez. Ma petite Zelda avait donc raison.

– En effet, confirma le géant. Mais n'y voyez rien de personnel. C'était prévu. C'était écrit. Je suis un élu des déesses, marqué de leur Sainte Triforce dont je porte le fragment de la force. Je suis fait pour régner. »

Le roi ferma les yeux le temps de mieux digérer cette information ; un élu… du côté du mal ? Il aurait dû se liquéfier sur place en réalisant son impuissance et son infériorité face à son adversaire ; pourtant, il rouvrit les yeux pour le toiser à nouveau, lui adressa un sourire d'une condescendance toute royale, et répliqua très calmement :

« Quelle plaisanterie. Je vais me laisser faire, croyez-vous ? »

Ganondorf lâcha un ronflement excédé. Et, sans crier gare, il se leva, balançant sa chaise à terre, et dégaina sa longue et lourde épée dont il appliqua d'un geste vif et brutal la pointe, en fait l'arrondi d'un croissant de lune, sur la gorge du roi…

« De mieux en mieux, Mandrag, commenta ce dernier avec un sang-froid qui forçait le respect. Tuez moi donc, allez-y… et personne ne vous reconnaîtra jamais pour roi !

– Oh mais ce n'est pas mon intention, souffla le Gerudo entre ses dents avec un sourire malfaisant. Vous allez commencer par m'écrire de votre main et signer de votre sceau une lettre officielle d'abdication qui me laisse le trône. »

Le noble souverain d'Hyrule frissonna ; il mesurait pleinement la gravité du geste en apparence anodin que le traître lui demandait : ce n'était qu'une lettre, mais dans la culture hylienne une lettre rédigée de la main du roi et signée de son sceau royal, écriture et sceau authentifiés et rendus infalsifiables par magie, avaient valeur de loi ; alors écrire et signer une lettre d'abdication en faveur de Ganondorf ferait de lui le seul et unique roi légitime et de ses descendants les seuls héritiers possibles, sans recours ni contestation possibles.

Il ne devait écrire cette lettre sous aucun prétexte !

« Allez ! le pressa le Gerudo. Papier, plume, encre, et écrivez ! Dépêchez-vous !

– Sinon quoi ? résista bravement le souverain. Vous me tuez ? J'aurai du mal à écrire… Vous me torturez ? Je pense pouvoir résister…

– Il y a d'autres façons de torturer un homme », ricana le géant.

À ces mots, il fit un geste en direction de la porte, qui s'arracha brutalement de ses gonds avec un bruit fracassant de bois qui craque et de plâtre qui s'effrite, et Daphnis put voir dans la pièce adjacente tout un bataillon d'êtres d'une laideur cauchemardesque, dont la silhouette était vaguement anthropomorphe, mais le visage, celui d'un porc aux défenses saillantes, et le teint, verdâtre : les Moblins, des créatures demi humaines et barbares reléguées aux confins du monde connu si loin et depuis si longtemps que beaucoup les croyaient imaginaires…

Et à la réflexion, comment diable les avait-il introduits dans le palais ?

« L'heure est venue, leur cria Ganondorf, emparez-vous de ce château et de tous ses habitants ! »

Et, se tournant à nouveau vers le roi, il commença par constater avec plaisir que son visage s'était décomposé, affichant à présent la plus mordante angoisse, puis ajouta à son intention :

« Vous voyez ? Vous êtes à ma merci et votre chère petite fille est à ma merci, alors il est temps, Daphnis, rédigez et signez ! »

Là, la situation n'était plus du tout la même : à présent, il avait le choix entre sacrer un traître nouveau roi d'Hyrule, ou le laisser massacrer ses braves serviteurs, ses gens, sa cour ; sa fille…

Autant dire qu'il n'avait aucun choix…

Le roi d'Hyrule ferma tristement les yeux et afficha un faible sourire fatigué en soupirant ; puis il rouvrit les yeux et, fusillant Ganondorf du regard sans se défaire de son sourire mélancolique, il lança :

« Je ne rédigerai pas cette lettre ; et pour ma fille, j'ai toute confiance en Impa. »

C'est sur ces paroles dignes et sans peur que Daphnis Nohansen O'Hyrule, vingt-et-unième roi d'Hyrule, attrapant vivement la main du chef gerudo, se trancha la gorge de la lame de l'arme qui le menaçait et rendit son dernier souffle, s'écroulant au sol, mort…

Il avait préféré mourir plutôt que légitimer le coup d'état d'un traître.

Mort par la lame de Ganondorf, il avait fait de celui-ci un régicide, le privant à tout jamais de tout droit à lui succéder…

Le géant gerudo, impuissant, médusé, resta planté sur place, son épée bêtement brandie devant lui, tremblant de dépit…

Il savait pertinemment ce que la mort du roi signifiait.

« Merde ! jura-t-il finalement avec un geste d'exaspération des deux poings. Il m'a possédé ! Seul un mariage avec la pisseuse peut encore me faire sacrer officiellement, maintenant… mais à propos, qu'est-ce qu'il a bien pu vouloir dire à propos d'Impa ?… »

Les yeux du géant roux s'ouvrirent tout rond lorsqu'il réalisa tout à coup le sens de ces paroles ; soudain affolé, il fit vivement volte-face et traversa le hall du palais comme un ouragan en hurlant :

« La princesse ! Trouvez la princesse !

– On n'l'a vue null'part, monseigneur, grommela un Moblin.

– Quelle réponse utile, crétin ! rugit le Gerudo. Mon cheval, et vite ! »


Dissimulées sous de grossiers manteaux de toile brune à capuches, Impa et Zelda couraient à travers les allées du quartier résidentiel qui bordait le château ; le bras passé par-dessus ses épaules, la nourrice faisait presser la petite fille, qui trottinait aussi vite qu'elle pouvait, ses petites jambes peinant à suivre la cadence de celles longues et musclées de la jeune femme sheikah.

Au-dessus d'elles, le ciel était chargé de nuages noirs, et tout autour, l'air était humide et électrique.

« Dépêche-toi un peu, gronda la nourrice. J'ai un mauvais pressentiment !

– Moi aussi, geignit la petite en haletant. Je ressens les ténèbres… partout… où est mon papa ? »

Tout à coup, le fracas de sabots de cheval sur les pavés, d'abord faible et lointain, enfla derrière elles.

« Non ! pesta Impa. Plus vite, plus vite ! »

Mais la fillette fut incapable de faire un pas de plus.

Ses yeux roulaient dans ses orbites ; elle s'effondra au sol… Son extraordinaire sensibilité à la magie venait de ressentir de toute son intensité la noirceur meurtrière de Ganondorf à leurs trousses ; chevauchant son destrier noir une fois et demi plus haut qu'un cheval normal, le Gerudo déboucha sur elles du coin de la rue au grand galop et, se penchant, il tendit bien bas la main et attrapa le petite princesse par les plis de sa robe rose…

« Non ! Pas ça ! », implora Impa en leur courant après main tendue.

Un coup de tonnerre assourdissant retentit à travers l'atmosphère.

Au centre d'une place pavée entourée de bosquets, que les nuages noirs et l'obscurité de ce jour sans soleil rendaient sinistre, le géant tira sur les rennes, faisant stopper son cheval qui se cabra en hennissant, pour brandir comme un trophée avec un sourire ignoble la petite fille qui ne semblait pas plus grande qu'une poupée dans sa main, tenue par la robe remontée au-dessus de sa culotte, les jambes dans le vide, pleurant et gémissant…

Un éclair zébra le ciel derrière eux, découpant un bref instant leurs silhouettes en noir à contre-jour par-dessus l'éphémère et aveuglante lueur.

La victoire du Gerudo semblait totale, et il en souriait cruellement de toutes ses dents, narguant la nourrice impuissante à protéger l'enfant sous sa garde… jusqu'au moment où un caillou lancé à pleine vitesse vint frapper de plein fouet la patte arrière du cheval noir qui jeta ridiculement le géant à terre cul par-dessus tête en sursautant de douleur !

Impa se retourna, interloquée, pour voir d'où le jet de pierre était parti.

Et là, à une vingtaine de mètres à sa gauche, c'est Link qu'elle vit, campé avec détermination et un regard ombrageux dans ses beaux yeux bleus, lance-pierre à la main…

Il était venu jouer avec son amie comme tous les jours, et se trouvait au lieu de ça impliqué dans un coup d'état…

Comme si l'aura lumineuse du petit garçon avait soudain réchauffé et réveillé Zelda après les ténèbres glaciales environnant le géant gerudo, elle semblait avoir repris ses esprits et se précipitait de se mettre hors de portée de Ganondorf.

Se relevant avec une lueur de rage meurtrière dans ses yeux absinthe, le Gerudo fusilla le petit garçon blond du regard en rugissant :

« C'est quoi ce morveux ? Et pour quoi est-ce qu'il se prend ?! »

La petite princesse avait couru se réfugier dans les bras de sa nourrice.

« Je suis Link, lança le garçon au géant à pleine voix, le Héros du temps ! »

Le voile de fureur qui passa devant le regard de Ganondorf avait quelque chose de presque dément terrifiant…

Héros du Temps ?

Il avait dit Héros du Temps ?

Et oui, bien sûr, impossible d'en douter, la prophétie était claire à ce sujet, et la démangeaison qu'il ressentait tout à coup sur le dos de sa main où était gravé son symbole de la force et qu'il savait le garçon face à lui et la petite princesse ressentir eux aussi le confirmait assez…

Et c'était un enfant ?

Non seulement les Déesses n'avaient même pas eu assez de respect pour le premier de Leurs élus pour lui épargner l'intervention de son ennemi héréditaire avant même qu'il ait réussi à mettre ses desseins à exécution, mais en plus Elles poussaient leur mépris pour lui jusqu'à faire de cet ennemi un enfant, comme si lui, guerrier endurci, était assez faible pour qu'un enfant puisse le combattre ?

Maudites soient-Elles ! C'était à en pleurer de dépit !

Et pour comble d'ironie, Link eut même l'idée incongrue, probablement pour se donner une contenance, d'ajouter juste à cet instant :

« Et je suis celui qui va t'enterrer et pisser sur ta tombe !

– Ferme ta grande gueule, hurla à ces mots le géant perdant soudain tout contrôle de rage et d'humiliation. Personne ne me parle sur ce ton ! »

Alors, sans crier gare, comme un autre que lui aurait cligné des yeux ou gratté machinalement une démangeaison dans le cou, la paume de sa main droite lança un projectile de pure énergie magique concentrée en boule.

Tellement ébahi qu'il n'eut même pas la présence d'esprit d'essayer d'esquiver, Link la reçut de plein fouet et le choc le souleva de terre et l'envoya s'écraser les quatre fers en l'air trois mètres en arrière…

S'en désintéressant aussitôt, Ganondorf s'avança vers la princesse blottie contre sa nourrice : ce semblant de Héros du Temps de pacotille une fois éliminé, il ne lui fallait pas perdre de vue que c'était elle sa priorité ; le ciel noir était sillonné d'éclairs et le tonnerre claquait sans cesse ; le géant semblait encore plus effrayant…

Repoussant la petite fille en arrière, Impa ôta et jeta au loin son manteau d'un geste théâtral et se mit en garde ; Ganondorf sourit avec mépris ; la jeune femme lui décocha un coup de pied circulaire avec un cri, il le bloqua du bras ; elle sauta en criant pour lui balancer un coup de pied sauté, il le bloqua à nouveau ; sautant, tournoyant, virevoltant, elle le bombardait de coups de pieds et de manchettes, et lui, avançant toujours, la faisant reculer inexorablement, parait comme sans effort ; enfin, comme s'il n'avait jamais été en danger un seul instant et n'avait eu dès le début qu'un geste à faire pour la vaincre, il lui étala en plein visage une claque retentissante qui la jeta à terre…

Dégainant sa longue et large épée, il la lui pointa sur le ventre tandis qu'elle était assise par terre, les deux mains en arrière pour se soutenir ; elle frémit ; une goutte de sueur roula sur sa tempe…

À cet instant une première goutte s'écrasa sur son front, puis une sur le poignet du géant, puis une autre, et encore une autre, et en un instant il pleuvait à verse, le tonnerre continuant de craquer à travers l'atmosphère et les éclairs de zébrer la chape de ténèbres.

Caressant tour à tour le ventre, le nombril, les bouts des seins, le pubis de la jeune Sheikah, le Gerudo ricanait en silence ; enfin, il lui cracha :

« Impa, Impa… Décidément tu n'es pas mon genre de femme ! Bien trop musclée, trop dure, pas assez féminine. Pas assez soumise… Hum, non, rien à en tirer. Je vais t'embrocher, oui, mais pas de la façon dont tu l'as toujours rêvé… »

Voyant déjà son dernier instant venu, la jeune femme, trempée, grelottant autant de froid que de peur, ne trouva même pas le courage de lui répliquer qu'elle n'en avait jamais rêvé et que lui non plus n'était pas son genre d'homme, et ferma désespérément les yeux d'impuissance et de terreur pour attendre le coup de grâce…

C'est Ganondorf qui hurla.

Revenu à lui, Link s'était approché en silence et, au moment où il allait frapper Impa, lui avait traversé le pied droit de part en part de sa petite épée en bois !

Blême et tremblant de rage et de douleur, le Gerudo baissa vers le petit garçon avec une lenteur effrayante des yeux d'un jaune vitreux au regard dément…

Link n'en menait pas large, à dire vrai ; sa seule arme, fendue comme du petit bois en heurtant le guêtre de cuir, était hors d'usage, et le géant le faisait presque deux fois en hauteur et en largeur. Mais il était un héros. Il avait la justice de son côté, et la Triforce du courage sur la main gauche et dans son cœur.

Et ce traître aussi laid que cruel l'insupportait au point que la haine qu'il lui vouait dépassait de loin la peur qu'il en avait.

Pas question de le laisser imposer sa loi sans lui tenir tête.

« Tu vois, géant vert, s'efforça-t-il de fanfaronner en préparant son lance-pierre, je suis celui grâce auquel tu boiteras toute ta vie ! »

Ganondorf lui adressa un sourire carnassier, riant du fond de la gorge, un rire nerveux qui n'était que le calme avant une tempête à prévoir…

« Non mon garçon, gronda-t-il. Je vais te dire qui tu es… Tu es un homme mort ! »

Alors, usant à nouveau de magie comme on respire, le géant écarta les doigts de la main droite, et des éclairs en jaillirent qui vinrent frapper le petit garçon ; trempé jusqu'aux os par la pluie battante, l'électricité circula à travers son corps sans effort ; ses cheveux se dressèrent, il se mit à convulser avec un gémissement ininterrompu, perdant connaissance et ne restant debout que sous l'effet des spasmes musculaires généralisés que le courant lui imprimait.

Se délectant de sa vengeance et de la punition exemplaire qu'il infligeait à ce petit morveux pour son insolence, Ganondorf fit durer le supplice de longues, interminables dizaines de secondes ; les yeux grands ouverts de Link avaient roulé dans leurs orbites et disparu en arrière derrière ses paupières, et une volute de fumée commençait à s'élever de sa bouche ouverte en une plainte silencieuse…

Le Gerudo jugea qu'il était mort ou pas loin de l'être et que son corps avait subi des dommages irréparables trop graves pour qu'il puisse y survivre, alors il fit cesser son attaque ; le filet d'éclairs qui le rattachait depuis près d'une minute au corps de sa victime s'échappa de ses doigts et plongea dans la chair du petit garçon, et la scène sembla retrouver une apparence normale.

Il ne restait plus que le géant vainqueur, fièrement dressé, et le cadavre du grotesque avorton de héros vaincu gisant à terre, battus par une pluie torrentielle sous un ciel noir comme la mort…

Et c'est à cet instant que Ganondorf comprit son erreur.

Il s'était laissé emporter par sa colère, et elle l'avait fait tomber à pieds joints dans le piège de ses adversaires !

Manifestement, le gamin s'était sacrifié pour faire diversion pendant que la nourrice et la petite princesse lui volaient son cheval et s'enfuyaient sur son dos trop vite et trop loin pour qu'il puisse encore les rattraper…

La princesse Zelda était sauvée, et lui aurait beau régner et imposer sa loi en son absence autant qu'il le voudrait, elle restait l'héritière du trône et lui, rien.