Quand il ouvrit les yeux, il ne put d'abord déterminer où il pouvait bien se trouver.
Une forme indistincte se dessina devant son regard encore trouble.
Ce n'est qu'après un moment de réflexion qu'il réalisa que c'était le gros visage rond et grimaçant de la vilaine petite fermière Malon penché au-dessus de lui.
« Bonjour, s'écria-t-elle gaiment et sans zozoter.
– Bonjour, répondit faiblement Link d'une voix enrouée qui le surprit. Je suis où ?
– Tu es chez moi, dans le ranch de mon papa, le ranch Lon-lon ! »
Il ne comprit pas ; une foule de pensées se bouscula aux portes de son esprit, il voulut tout à la fois essayer de se rappeler comment il y était arrivé, demander pourquoi il se trouvait là et où se trouvait la princesse Zelda, et se mettre debout…
C'est à ce moment qu'il sentit son corps.
Douloureux.
Partout.
La tête lui tourna, et il prit son parti de rester couché ; à ceci près que jusqu'à cet instant, il ne s'était pas rendu compte qu'il était couché…
Il rassembla ses esprits quelques secondes, le temps d'essayer de reprendre conscience de lui-même ; pour autant qu'il pût en juger, il était nu dans un lit…
Nu ?
« Hé ! s'exclama-t-il. J'suis tout nu ! T'en as pas profité pour regarder mon zizi, quand même ?! »
Alors devant lui, il vit la bouche de Malon s'ouvrir tout rond sans émettre un son et son gros visage devenir tout rouge…
« Ah ben ça alors, bredouilla-t-elle au bout d'un long moment sans respirer, ah ben ça alors ! Je ne regarde pas les zizis, moi ! C'est pas beau, les zizis ! Ça m'intéresse pas ! »
Puis ses sourcils s'arquèrent vers le haut et ses lèvres se pincèrent et se tordirent vers le bas, et elle ajouta, plus bas :
« Comment tu peux dire ça ? T'es trop méchant ! »
Et elle se retourna brusquement et se mit à courir tête baissée vers la porte ; réalisant aussitôt la bêtise de son accusation et le mal qu'elle avait dû causer à la fillette, il se leva et se précipita pour la rattraper ; du moins était-ce son intention.
Au lieu de ça, il sentit une douleur dans la poitrine telle qu'il tourna de l'œil et s'effondra du lit sans arriver à bouger un membre ; sa tête heurta les lattes de bois du parquet…
Il fallut deux heures de plus pour qu'il rouvre enfin les yeux ; on l'avait recouché toujours nu dans le même lit de la même chambre, une petite pièce aux murs en bois tapissés de dessins, avec par terre un vieux tapis aux tons jaunes et bruns très élimé et à un angle une malle à vêtements en bois sombre fendu çà et là sur laquelle étaient posés une poupée de chiffon et un petit cheval en brindilles et bouchons de liège ; une grande fenêtre regardait vers le couchant par laquelle on apercevait des prés à perte de vue, traversés d'une clôture de bois d'un côté de laquelle vaquaient des chevaux.
Cette fois c'était un gros bonhomme, avec un gros ventre, une grosse moustache et un gros nez, qui le veillait. Ses cheveux bruns étaient attachés en un catogan, il portait une chemise rouge et une salopette de serge, et ses grands yeux bleus surmontés de sourcils en accent circonflexe avaient un regard calme et plein de bonté ; à la réflexion, Link reconnut les yeux de Malon, et comprit que cet homme devait être son fameux papa.
C'était la première fois qu'il avait l'occasion d'observer de près la ressemblance entre un parent et son enfant…
« Ben mon gars, dit l'homme d'une grosse voix à l'accent typiquement campagnard, c'est-y que tu nous as fait une grosse frayeur ! Quand la petite elle est revenue du marché avant-hier, elle pleurait, elle pleurait ! Elle disait "Link il est mort" ; et c'est-y là que je t'ai vu étendu sur la charrette…
– Avant-hier ? », s'écria le petit garçon.
Il avait dormi deux jours ? Avec les sept qu'il avait passés en ville à rendre des visites à la princesse, ça en faisait neuf ; pas étonnant que Malon n'ait pas zozoté, ses dents avaient eu le temps de repousser…
Voilà aussi pourquoi il avait si faim…
« Oui mon gars, confirma le père de Malon. Le docteur a dit que t'avais été frappé par la foudre et que c'était-y un miracle que tu sois encore vivant.
– Ce n'était pas la foudre, souffla l'enfant.
– Ben qu'est-ce que tu me dis là ?
– C'était de la magie, énonça gravement le garçon. C'est le grand vert, là, qui m'a jeté un sort ! La prochaine fois, c'est moi qui vais le griller comme un steak !
– Ganondorf ?! s'exclama le gros bonhomme.
– Oui, je crois que c'est comme ça que la princesse Zelda m'a dit qu'il s'appelle… »
Il ouvrit alors les yeux tout ronds, sentant soudain un coup dans sa poitrine.
« Et Zelda ? Où est-elle ?!
– Mais mon gars, répondit tristement le père de Malon, elle a disparu ! Et comme le roi est mort, l'homme que tu accuses d'avoir voulu te tuer, Ganondorf, est devenu régent du royaume le temps qu'on la retrouve ! »
Ce traître, cet assassin, à la tête du royaume ?!
Link sentit sa gorge se nouer et une goutte de sueur perler sur son front…
Pourtant, il y avait une bonne nouvelle dans le lot : la princesse Zelda, sa chère et si jolie petite amie, avait disparu ! Ce qui voulait dire qu'elle avait pu se sauver et n'était pas tombée entre les mains du géant ! Et qu'un jour elle reviendrait et lui reprendrait le trône…
Il avait sauvé Zelda, et il avait sauvé le royaume.
…et Malon l'avait sauvé !
« Bon, dit-il d'une voix traînante, tout ne va pas si mal, alors…
– Bah celui qui va le plus mal, ici, c'est toi il me semble, plaisanta le gros bonhomme.
– Je crois que je dois des remerciements à Malon pour ça. Et des excuses, ajouta-t-il penaud à la pensée de sa scène de deux heures plus tôt.
– Mais non, assura l'homme en riant, crois-moi elle est déjà la plus heureuse de nous tous ! Elle est tellement contente que tu sois là, elle s'occupe de toi, elle te veille comme une maman…
– Et toi, demanda Link à qui la question brûlait les lèvres depuis un moment, tu es son papa ?
– Voui, confirma le gros bonhomme, Talon, directeur de ce ranch.
– Talon et Malon ? épela la gamin. Ça fait deux fois "lon"…
– Ben oui, s'amusa Talon, c'est pour ça que le ranch s'appelle Lon-lon ! »
Link sourit, puis reprit son sérieux, s'absorbant dans ses pensées. Au bout d'un court instant de silence, il se tourna vers le gros bonhomme et demanda à mi-voix :
« Et… pendant qu'elle s'occupait de moi… elle n'a pas regardé mon zizi ? »
Alors Talon lui fit un grand sourire, et lui répondit d'une voix claire au ton dégagé :
« Mon gars, si ça arrive un jour, je vous tue tous les deux ! »
Il fallut un jour de plus pour qu'il parvienne enfin à se lever ; il trouva alors son habit et son bonnet verts soigneusement lavés et repassés, se rhabilla avec satisfaction et descendit voir ses hôtes ; Malon lui sauta au cou, et Talon partit d'un grand rire ; Link avait très bien compris que sa menace de mort de la veille n'en était pas une, mais juste une plaisanterie, une de ces plaisanteries maladroites derrière lesquelles les pères trop aimants dissimulent leur inquiétude pour leurs enfants adorés ; en effet, Talon n'avait plus que Malon ; le petit garçon comprit vite qu'il n'y avait plus de maman dans ce foyer. La petite fille était donc comme lui. Orpheline…
En revanche, il y avait un employé qui travaillait au ranch. Grand fil de fer à la moustache noire à crocs sous son nez rond et d'épais sourcils noirs au-dessus de ses petits yeux noirs vifs et pénétrants, il s'appelait Ingo et s'exprimait avec un langage plus soutenu et un ton plus posé que son patron ; Link découvrit en discutant avec lui qu'il avait commencé par faire des études d'agronomie avant de devoir les mettre en application sur le terrain par manque d'argent pour les poursuivre en amphithéâtre…
Autant dire que le gamin blond au bonnet vert n'avait pas la plus petite idée de ce que tout ce discours voulait dire…
Cependant, il aida le grand bonhomme dans son travail aux champs de bon cœur ; le premier jour, encore patraque, il ne put pas faire grand-chose, mais dès les suivants, il montra une force très supérieure à celle d'un petit garçon de dix ans, et même à celle d'un homme adulte ; ainsi, quand ils ramassèrent les fruits tombés des arbres, le petit ramena les siens en un seul voyage, dans un panier qui devait bien peser ses trente livres ; quand ils coupèrent du bois pour la cheminée, il fendit chaque bûche en deux du premier coup et parfaitement au centre ; et quand ils fauchèrent et lièrent le foin, il rangea les bottes deux par deux, une dans chaque main, comme si de rien n'était… le travail avançait si vite que Talon se sentit dispensé d'y prendre part…
« C'est lui le patron, grommelait souvent Ingo, mais c'est moi qui fais tout ici. »
Et considérant son nouvel adjoint, corrigeait aussitôt :
« Enfin, nous, maintenant. »
Ils s'entendaient très bien. Ingo était ravi qu'on le décharge d'une partie de son travail, une bonne partie, d'ailleurs, et malgré son apparence peu engageante et sa réserve naturelle, il était de bonne compagnie.
Malon, elle, avait une prédilection pour les chevaux. Depuis son enfance, elle était attirée par ces nobles bêtes, au point qu'il avait semblé tout naturel à son père de la laisser s'en occuper. Or, tout le monde s'accordait à dire qu'elle s'en occupait très bien : elle les brossait, les nourrissait, les faisait gambader, et sa présence semblait les calmer et les mettre dans de bonnes dispositions ; ils lui obéissaient et semblaient même la comprendre ; c'était d'ailleurs probablement vrai, sinon les mots, du moins les intentions. Elle savait vraiment y faire avec les chevaux, et il était clair qu'elle les aimait. Le ranch, en effet, en comptait en permanence une quinzaine, dont les effectifs variaient ; un tiers à peu près étaient laissés en pension par de riches propriétaires forcés de s'absenter ou désireux de les faire débourrer, les autres étaient ceux propres de l'élevage Lon-lon, dont certains étaient prêtés aux clients pour une course ou une randonnée, et quelques-uns gardés en stalle exclusivement pour la reproduction ; et, enfin, le poney qui tirait la charrette.
Il faut préciser que la propriété où se situaient la ferme et l'exploitation était vaste et riche ; le ranch en lui-même couvrait près de cent-vingt mètres carrés sur deux étages, celui du haut abritant la salle de bains et la chambre de Malon, où on avait rajouté un lit pour Link, et celle de Talon, et celui du bas, celle d'Ingo et la cuisine, mais surtout une boutique, à la fois épicerie et droguerie, mal éclairée en raison de son orientation plein Est, mais où flottait une délicieuse odeur de fruits mûrs et de pain chaud, d'épices et de jambon fumé ; un carillon pendu au-dessus de la porte retentissait chaque fois qu'un client l'ouvrait, et les premiers jours Link s'amusa des heures à le faire tinter ; le bâtiment était fait de bouleau, un bois souple et étanche de couleur claire, avec un toit couvert de chaume ; il y avait en outre à l'extérieur, à droite de la ferme, une grange où dormaient les vaches et où étaient entreposés le grain, le fourrage et les bidons pour le lait vendu en boutique et une fois par semaine au marché, et encore, de l'autre côté, le haras de vingt stalles, assez grand pour accueillir et soigner plus de chevaux qu'il y en avait ; les bêtes paissaient sur deux terrains séparés d'une clôture en bouleau, tous deux d'un hectare et demi et plantés çà et là d'arbres fruitiers, trois pommiers, un cerisier et un abricotier ; l'ensemble était ceint d'une deuxième clôture de bouleau qui passait par la façade de la ferme, et un immense chêne centenaire à l'entrée du pré aux vaches faisait face à la porte latérale qui menait de la boutique aux terrains.
Le petit garçon aimait y travailler ; d'abord, le travail des hommes lui paraissait plus utile, plus porteur de sens que la vie oisive de jeux et d'enfantillages qu'il avait connue chez les Kokiri ; ensuite, voir des animaux domestiques, habitués à la présence des hommes et les côtoyant sans gêne ni peur, le fascinait, et il ne se lassait pas de pouvoir les observer bouger, manger, faire caca, pousser leur cri, à loisir et d'aussi près qu'il le voulait ; enfin, il se sentait pour la première fois normal parmi des gens comme lui et appréciait leur compagnie ; tout particulièrement celle de Malon.
En dehors de Zelda, qu'il avait trop peu côtoyée pour qu'un véritable lien naisse entre eux, c'était la première fois qu'il avait une amie de son âge qui soit vraiment une amie de son âge : l'affreuse petite fille avait vraiment dix ans, et les pensées d'une petite fille de dix ans ; quand elle le prenait dans ses bras, lui faisait des bisous ou sautait sur son lit, il savait que c'était pour jouer, jouer avec lui parce qu'elle l'appréciait ; et rien d'autre.
Il avait aimé Saria, elle avait été son amie la plus chère, depuis sa plus tendre enfance ; mais Kokiri, condamnée à vivre sa vie entière sous l'apparence d'une enfant, Saria était une femme, et ses pensées de femme, ses désirs de femme, inappropriés à son corps d'enfant, anormaux, monstrueux de la part d'une enfant, avaient fini par le mettre profondément mal à l'aise ; avec Malon, cette gêne n'existait pas.
Malon était une enfant. Une vraie. Un jour elle serait une femme, une vraie, et lui aussi alors serait devenu un homme, un vrai, et on verrait bien, mais en attendant elle était bien une enfant.
Leurs jeux ensemble étaient ceux de tous les enfants : se courir après, cache-cache, saute-mouton, ronde, jeux de mains, chansons ; la petite fille avait une voix un peu aiguë mais pas désagréable et chantait juste ; le petit garçon l'accompagnait à l'ocarina. Leurs mélodies n'avaient pas une grande cohérence et leurs paroles ne rimaient jamais, mais ils s'amusaient tellement… L'air de rien, personne n'avait jamais accepté d'aussi bon cœur de jouer avec elle : il se prêtait à tous les jeux auxquels elle avait la fantaisie de jouer ; rien d'extraordinaire, d'ailleurs, il n'était pas non plus son cobaye, et elle ne se serait jamais permis de le ridiculiser ou de risquer de lui faire mal ; non, juste d'innocents jeux d'enfants : si elle voulait jouer à la dînette, il ouvrait docilement la bouche et faisait semblant de manger des plats dont il ignorait jusqu'au goût en faisant "mmmh !", si elle voulait jouer à la poupée, il s'adonnait sans arrière pensée à cette activité que tout autre garçon de son âge aurait farouchement refusé de pratiquer en tant que "truc de filles" ; et croyez bien qu'elle lui en était reconnaissante ! Mais lui aussi. Ni l'un ni l'autre n'avait jamais passé d'aussi bons moments ni été en aussi agréable compagnie jusqu'alors. Et leur amour commun de la musique les rapprochait encore.
Un soir au cours de l'automne, une des juments de l'élevage mit bas ; le nouveau-né était une pouliche, une petite femelle alezane, de la couleur de l'acajou avec les crins plus clairs, qui semblait petite et chétive mais débordait d'énergie et se mit debout très vite ; on la baptisa Epona ; le lendemain, alors qu'elle suivait encore sa mère pour la téter, Link était en pause, assis par terre adossé à la clôture, et l'envie lui vint de jouer un air d'ocarina ; or, sitôt que la petite pouliche l'entendit, elle s'approcha d'un pas décidé, et se planta derrière le garçon pour l'écouter jouer, visiblement très intéressée ; elle ne bougea pas tant que Link joua… Epona aimait la musique, et adorait Link !
Cette agréable petite routine prit fin avec l'arrivée des premières gelées ; dès lors, Malon se mit à disparaître le matin pour toute la journée et ne rentrer que le soir juste avant le coucher du soleil…
Link, intrigué, demandait chaque jour où elle était ; chaque jour on lui répondait qu'elle était à l'école, et chaque jour il renouvelait sa question ; ce qu'était l'école était pour lui un mystère insondable…
Son amie finit un jour par lui expliquer que c'était un endroit où les enfants allaient quand il faisait trop froid pour qu'il y ait encore quelque chose à faire aux champs, et où ils apprenaient des choses utiles et importantes comme lire, écrire, et compter ; le petit garçon blond haussa un sourcil et tordit les lèvres ; alors la vilaine petite grosse aux cheveux carotte fouilla dans le petit sac qu'elle emmenait chaque matin et rapportait chaque soir, et en sortit triomphalement un gros bloc de feuilles de papier couvert de minuscules symboles incompréhensibles, et se mit à lui en faire la lecture en suivant les lignes du bout de son petit doigt boudiné ; le garçon haussa le sourcil encore plus haut et tordit les lèvres encore plus ; avec un rire amusé, la petite fille entreprit de lui enseigner les lettres et les sons qu'elles représentent, "b" et "a" font "ba" et tout ce qui s'ensuit ; il n'en retint pas grand-chose ; le lendemain, elle persista, lui montrant également comment elle procédait pour faire ses devoirs ; en quelques semaines, elle lui apprit à lire et à écrire…
Mais un soir en rentrant de l'école, elle ne lui donna pas sa leçon ; elle avait un hématome entre l'œil et la pommette gauche, et elle monta sitôt arrivée dans sa chambre d'où on put l'entendre se mettre à pleurer…
Un instant plus tard, Talon entra dans la pièce presque sur la pointe des pieds, l'air encore plus ensuqué que d'habitude, ignorant d'autant plus comment réagir que sa fille l'avait toujours habitué à une bonne humeur imperturbable ; Link le suivit, tout aussi emprunté, se dandinant d'un pied à l'autre avec les mains dans le dos.
« Qu'est-ce que tu as ma chérie ? demanda le gros bonhomme.
– C'est rien, c'est pas grave, répondit la pauvre petite fille si laide mais si gentille.
– Mais… remarqua soudain son père, s'approchant alors pour lui prendre le visage entre ses grosses mains. Tu as un œil au beurre noir ! On t'a frappée ?!
– Qui t'a fait ça ? explosa son ami.
– Eh ben y'a les filles de ma classe, elles ont dit que c'est pas vrai que j'ai un ami. Elles ont dit que tu n'existais pas, que je t'avais inventé et que je mentais ! »
Les larmes coulaient sans discontinuer sur son gros visage bouffi, et elle hoquetait et ses épaules se secouaient à chaque pause entre les mots. Toujours dans le même état, elle poursuivit :
« Alors je leur ai dit "méchantes" et elles, elles m'ont répondu "pas belle", alors je les ai poussées. Alors elles sont allées se plaindre aux garçons, et les garçons ils sont venus me taper et à la fin ils m'ont dit que j'étais trop laide pour avoir un ami ! »
Elle s'était littéralement effondrée en larmes en répétant les paroles des garçons.
Link se frappa la tête des deux mains et se mit à faire les cent pas dans la pièce avec les deux mains sur la tête et les dents serrées à grincer. Talon s'assit à côté de sa fille sur le lit et, lui posant une grosse paluche sur l'épaule, lui répondit d'un air grave :
« C'est très mal, ce qu'ils ont fait ! Enfin, mais c'est un scandale ! Voilà qu'on laisse les garçons taper les filles maintenant ? Demain je vais aller voir madame Timine pour me plaindre !
– Mais elle les a punis, papa ! La maîtresse a fait ce qu'il fallait. Mais ils ne me croiront jamais et me diront toujours "menteuse" et "pas belle" ! »
À nouveau elle s'était répandue en pleurs et en longs sanglots.
Link comprit.
La pauvre petite était laide, en effet, et elle en était parfaitement consciente. Avoir un ami, quelqu'un qui l'aimait malgré sa laideur, était pour elle une consolation à cette laideur ; alors, que les autres puissent mettre en doute l'existence de cet ami, lui refuser cette seule consolation, à cause de sa laideur la lui rendait encore plus insupportable…
« Tu as du travail, Talon, lâcha-t-il sur un ton et avec un regard qui n'étaient plus ceux d'un petit garçon de dix ans. C'est moi qui vais y aller. Ils vont voir. Ils vont me voir. Voir que Malon a un ami, et que personne ne peut la traiter de menteuse ! »
Alors, le lendemain matin, couvert d'un manteau et coiffé d'une chapka, autant pour dissimuler ses habits verts trop reconnaissables qu'à cause du froid, Link accompagna Malon à l'école et fit regretter amèrement aux autres garçons de s'en être pris à son amie : il commença par se contrôler et leur expliquer calmement qu'ils auraient dû avoir honte de leur comportement lâche, puis, comme ils lui répliquèrent –en substance, parce que les termes exacts furent légèrement plus orduriers...– qu'ils se moquaient de son avis et que Malon était laide, en dix secondes il les mit tous au tapis sans connaissance…
Les filles, elles, regardaient Malon avec jalousie et Link… béatement, disons.
Puis l'hiver vint franchement, et avec lui la neige ; il n'avait jamais neigé dans la forêt Kokiri, et le petit garçon blond marchait dans cette grande surface blanche et brillante, y enfonçait les mains, avec une perplexité à la hauteur de son émerveillement. De plus, le soir du solstice d'hiver, la journée la plus courte de l'année, il découvrit aussi une coutume des hommes qu'il ignorait, la fête du retour de la lumière, c'est-à-dire Noël. Manger un festin et recevoir des cadeaux, voilà qui lui convenait tout à fait ! Talon avait fait les frais d'une dinde farcie et d'un gâteau à la crème, et sur les conseils d'Ingo il avait offert à Link une épée en bois toute neuve et pour Malon un petit cheval en bois sculpté ; qu'est-ce qu'ils purent s'amuser avec l'épée, la poupée de chiffon, le cheval de bois et celui en bouchons de liège !
Ils jouaient aux aventures de Link le héros qui sauve la princesse des griffes du méchant Gerudo Ganondorf ; à chaque nouvelle partie, ils lui inventaient un sort encore plus terrible que la fois d'avant : le faire cuire vivant ; lui tenir la tête dans du caca jusqu'à ce qu'il étouffe ; le pendre avec ses propres boyaux ; le donner à manger à des animaux herbivores pour qu'ils le recrachent… Plus c'était dégoûtant, plus on entendait les deux enfants rire fort à travers la maison.
L'hiver se déroula donc, lent, silencieux, paisible. Hormis les sept heures par jour que Malon passait à l'école, où, curieusement, plus personne ne l'embêtait, les deux enfants, qui n'avaient plus rien à faire dehors, passaient tout leur temps à jouer ensemble dans leur chambre ; inutile de dire qu'ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. Link ne voyait même pas qu'elle était laide. Pour lui, elle était juste son amie, la meilleure amie qu'il ait jamais eue. Quant à elle, elle n'avait jamais été aussi heureuse ; les gens de Cocorico qui la connaissaient depuis toujours pour lui acheter son lait, la croisant à sa sortie de l'école trouvaient qu'elle avait changé ; qu'elle était devenue mignonne.
Elle rayonnait du bonheur d'avoir un véritable ami.
Et puis elle avait bon caractère et cette candeur délicieuse propre aux enfants, et sa gentillesse et son altruisme semblaient sans bornes.
Ainsi, quand vint le onzième anniversaire de Link, un mois avant l'équinoxe de printemps, en plus de l'école et des quelques tâches qu'il lui restait à faire à la ferme, elle occupa tout le temps libre qui lui restait pour faire un gâteau à son ami. Quand elle le lui présenta, il était tellement content que sa joie la rendit aussi heureuse qu'il l'était lui-même ; sans attendre, il goûta une part de gâteau…
Quelle horreur !
C'était dur et sec, aigre et amer… Malon avait oublié le sucre, utilisé du lait au lieu de la crème, et laissé trop longtemps au four…
Mâchant avec dégoût en se forçant à ne surtout pas faire de grimace, le petit garçon blond ne voulut surtout pas lui faire de peine alors qu'elle y avait passé tant de temps, et marmonna :
« Hum, c'est très bon…
– Ah, je suis contente, s'écria la petite fille rousse en s'en coupant une part pour elle-même, je vais le goûter aussi alors. »
Elle mordit dedans, fit une grimace abominable et recracha par terre.
« Mais il est dégueulasse !
– Oui, confessa Link, je n'ai pas osé te le dire mais tu l'as vraiment raté… »
La petite fille se mit à rire, alors son ami rit aussi.
« Ha ha ha, je ferai mieux la prochaine fois, reprit-elle avec un grand sourire. C'est si gentil de ta part de l'avoir mangé quand même…
– C'était si gentil de ta part de me l'avoir fait… »
Il était immangeable, mais c'était le premier gâteau d'anniversaire qu'on ait jamais pris la peine de lui faire…
« Dans ce cas je vais plutôt te faire un cadeau, reprit pourtant la fillette.
– Oh, mais non, ce n'est pas la peine, assura le garçon.
– Si, j'y tiens ! »
Elle réfléchit donc un instant, ses gros yeux d'un bleu vitreux tournant vers sa droite, puis sembla s'illuminer et, sans une hésitation, détacha la broche qui tenait le châle jaune passé sur ses épaules et la tendit à son ami.
« Tiens, dit-elle triomphalement, prends ma broche ! Elle te portera chance ! »
D'un gris sombre, le bijou représentait la tête d'un dragon gueule ouverte, avec un mufle rond et deux cornes.
« Je ne peux pas accepter, dit gravement le petit garçon, ça te vient de ta maman…
– Justement, claironna la petite fille, ma maman veillera sur toi dans ton combat contre Ganondorf. Et si tu préfères, on n'a qu'à dire que tu me rendras la broche quand tu l'auras battu !
– Alors je suis d'accord », approuva Link en prenant le bijou.
Il trouva une ficelle, la noua soigneusement autour de l'agrafe de la broche et s'en fit un pendentif qui devait en effet ne pas quitter le tour de son cou pendant des années, souvenir de Malon et preuve de leur amitié…
Hélas, leur douce et heureuse petite vie de jeux d'enfants et d'amitié prit fin brutalement par un morne jour nuageux de mars.
Malon était à l'école, Link avait entrepris de commencer à défricher le terrain et Talon supervisait dignement son travail quand Ingo, qui était parti pour Cocorico faire la livraison hebdomadaire de lait à peine plus d'une heure auparavant, fit irruption de l'autre côté de la clôture avec fracas sur le dos du poney qui n'en pouvait plus et sans la charrette, manqua de s'étaler par terre en en descendant et enjamba la barrière avec une telle précipitation qu'il en oublia même qu'il aurait pu se contenter d'ouvrir le portillon juste un mètre à sa droite au lieu de cet effort inutile.
Accourant vers le gros bonhomme et le petit garçon blond, le grand escogriffe ne reprit même pas son souffle pour leur lancer :
« Link ! Il faut que tu fuies, que tu t'en ailles tout de suite !
– Qu'est-ce que tu racontes ? grommela Talon.
– Quelqu'un a fini par comprendre que notre nouvel ouvrier n'était autre que Link ! haleta la grand bonhomme en stoppant enfin devant eux, penché les mains sur les genoux. On nous a dénoncés au Seigneur Ganondorf, et il est en ce moment même en route vers le ranch pour venir arrêter le petit ! »
Link eut l'impression qu'un coup de tonnerre retentissait dans sa tête et que son cœur était brusquement pris dans la glace ; le sang se retirant de son visage, blanc comme un linge, ses épaules s'affaissèrent et sa bouche s'ouvrit sans émettre un son…
Ganondorf ?
Ganondorf, l'usurpateur, le tyran, le monstre, grand, fort, effrayant, avec une grosse épée et des pouvoirs magiques, était en route pour venir l'arrêter ?!
Mais…
…et le ranch ? Talon, Ingo ?
Malon ?
Tout à coup, le petit garçon blond vêtu de vert eut peur comme il n'avait jamais eu peur de sa vie ; il tremblait de la tête aux pieds…
« Je… je dois le combattre… épela-t-il d'une voix blanche plus comme la constatation impuissante d'un désastre que comme l'affirmation d'une conviction.
– Bien sûr, bien sûr ! ironisa Talon. Tu ne tiens pas sur tes jambes ! Ingo a raison, fiche le camp tout de suite, avant que le gros vert te trouve !
– J'ai ma bourse et mon pique-nique sur moi, ajouta Ingo, tu vas les prendre et foncer droit vers le sud. Sur la côte, mon ami Rafton tient une boutique de location de barques, tu iras en louer une et tu prendras la mer pour le pays étranger le plus lointain que tu pourras trouver ! C'est bien compris ?
– Mais je ne peux pas partir sans dire au revoir à Malon, implora le petit garçon.
– Oh que si, le gronda le gros bonhomme, et crois-moi qu'elle préfèrera te savoir loin mais en lieu sûr que de te voir tous les jours mais en prison ! »
C'était vrai. Et c'en était fait.
Le temps de prendre le sac d'Ingo avec son déjeuner et sa bourse et d'y ajouter des vêtements de rechange, Link quittait en courant, comme un voleur, un fugitif, le seul endroit où il s'était senti chez lui, heureux…
Tandis qu'ils le regardaient tristement s'éloigner, les deux hommes le virent se retourner une dernière fois pour crier :
« Vous direz à Malon que je suis toujours son ami pour la vie ! »
