La tempête.

Des vagues sombres coiffées d'écume s'élevant si haut au-dessus de sa tête qu'il n'en voyait pas le sommet, entre des creux si profonds qu'il croyait apercevoir le fond marin, sous un ciel noir comme la mort zébré d'éclairs et une pluie battante, dans le vacarme assourdissant du tonnerre et du flux et reflux d'une mer déchaînée…

Cramponné de toutes ses petites forces avec l'énergie du désespoir aux débris du radeau, trempé jusqu'aux os, tétanisé de froid, de fatigue et de peur, Link se croyait arrivé à sa dernière seconde depuis plusieurs heures…

Il avait voulu fuir très loin très vite, c'était réussi : il allait quitter le monde des vivants !

Comme il regrettait amèrement sa petite vie tranquille au ranch Lon-lon, comme il regrettait amèrement d'avoir dû fuir, et comme il regrettait amèrement de l'avoir fait par la voie des mers !

Le seul espoir qu'il caressait encore, un tout petit espoir, faible, incertain, mais néanmoins présent dans un recoin de son esprit, était que les trois Déesses ne pouvaient pas l'avoir élu pour le laisser mourir encore enfant sans avoir accompli sa mission, et qu'être le Héros du Temps lui donnait la force nécessaire à tenir bon cramponné aux débris de son radeau jusqu'à ce que la tempête se calme…

C'est à cet instant qu'il le vit.

Droit devant lui.

Ses yeux sortirent presque de leurs orbites, fixes et vitreux à cette vision d'horreur surréaliste et indicible qu'ils ne parvenaient pas à accepter mais dont ils ne pouvaient se détacher, et s'il n'avait pas été déjà mouillé de la tête aux pieds, il aurait senti une larme perler le long de sa joue et son urine souiller son slip…

Droit devant lui, un poisson monstrueux, gigantesque, ouvrait grand sa gueule béante aussi large que le porche d'un palais et remplie de dents pour le gober…

Dans un hurlement de terreur et de désespoir, il ferma les yeux et se sentit glisser dans les ténèbres…

…il en émergea pourtant.

Quand il reprit conscience, il sentit d'abord la puissante odeur iodée de la mer, mais remarqua qu'il n'en entendait plus du tout le bruit entêtant ; puis il se rendit compte qu'il était allongé sur une surface souple et spongieuse, légèrement moite sans être humide, qu'il ne parvenait à identifier ; alors il ouvrit les yeux, et vit au-dessus de lui en lieu et place du ciel une voûte d'aspect rugueux d'un rose foncé…

Allongé sur le dos goûtant à un repos bien mérité après des heures d'effort et d'angoisse, il eut beau réfléchir un bon moment, il ne voyait pas du tout ce que ça pouvait être, et donc où il pouvait se trouver…

Était-ce le paradis ?

Était-il… mort ?

« Oh, ce bestiau a ouvert les yeux ! C'est encore vivant ! » s'exclama justement une voix tout près de lui.

Alors le petit garçon vit apparaître dans son champ de vision plusieurs créatures dont l'aspect le fit sursauter.

Des monstres !

Ils étaient tous bleus, sans cheveux ni poils, avec de gros yeux globuleux d'un noir uni et des excroissances sur la tête…

« Qu'est-ce qu'on fait ? demanda l'un. On l'abat ?

– On devrait, approuva un autre, c'est très gros pour un poisson, ça pourrait faire du mal !

– Pas sûr, dit un troisième, on dirait que c'est des vêtements qu'il porte, ça peut vouloir dire que c'est un être doué de raison…

– J'ai envie de le houspiller pour voir comment il réagit », reprit le premier.

Alors il se mit à appuyer sur le ventre de Link avec le bout du manche en bois du râteau qu'il tenait à la main ; comprenant qu'il risquait de se faire molester s'il laissait les créatures continuer à jouer avec lui sans réagir, Link lâcha avec agacement :

« Mais laisse-moi tranquille-euh ! »

Ce fut au tour des trois créatures de sursauter, bouche bée, manifestement stupéfaites bien que leur visage inhumain ne permette pas d'en juger précisément ; ce n'est qu'au bout d'un instant que l'une d'elles se pencha au-dessus du garçon blond pour lui glisser avec hésitation :

« Mais alors tu parles notre langue ! Donc tu es un être doué de raison… Es-tu humain ?

– Oui, répondit Link sans prendre la peine de se redresser, je suis un Hylien, d'Hyrule. Et vous ?

– Nous sommes les Zora, répondit l'être bleu, le peuple sous-marin. Nous ne mettons pas les pieds à Hyrule.

– Mais alors où sommes nous ? s'étonna le gamin. On se croirait sur la terre ferme…

– Tu es dans notre domaine, expliqua le Zora, le seul territoire souverain qui nous appartienne encore : le ventre de Jabu-Jabu.

– Le ventre… ? Oh ! Vous habitez dans le poisson qui m'a mangé ?!

– C'est exact, glissa un autre Zora. Il a tellement grossi qu'on peut tous tenir dans son ventre sans qu'il nous digère ! »

Très étonné de ce concept qu'il n'arrivait pas encore à saisir, Link se décida à se lever et à suivre ses hôtes pour en savoir plus, remarquant alors en les observant avec plus d'attention que ce qu'il avait pris pour des excroissances étaient des nageoires, situées sur leurs coudes, leurs cuisses et l'arrière de leur crâne. Ce qu'il apprit en les suivant l'étonna beaucoup…

Tout d'abord, comme il fallait s'y attendre, la matière rose souple et moite qui composait les parois de ce refuge insolite était la chair des boyaux de Jabu-Jabu. Autour de son œsophage d'un diamètre de douze mètres, l'étage du haut était une espèce de port de commerce, coursive d'une douzaine de mètres de large occupée par des boutiques et des surfaces planes où des ouvriers triaient, pour en tirer la subsistance de toute la tribu, ce que le gigantesque poisson avalait ; à l'étage inférieur, la cavité abdominale de Jabu-Jabu s'élargissait, atteignant une largeur de vingt-quatre mètres, et tout autour étaient disposées, aménagées dans ses boyaux, une vingtaine de salles d'environ dix mètres de large chacune, qui n'étaient autres que des habitations pour des familles de Zora ; enfin, l'étage le plus bas se resserrait, n'abritant qu'une coursive divisée en huit pièces de dix mètres de large et une de quarante sur dix qui abritait le palais du roi de la tribu, autour d'un orifice d'une vingtaine de mètres de large rempli des sucs gastriques du gros poisson ; d'ailleurs, plus on descendait, plus l'odeur de la digestion de l'animal devenait irrespirable, simple relent iodé en haut pour atteindre au fond la puanteur âcre d'un millier de personnes qui auraient vomi en chœur après avoir mangé du poisson avarié…

Link se demanda pourquoi le roi, la personne censée être la plus délicate, la plus habituée au luxe et la plus exigeante quant à sa qualité de vie, vivait précisément à l'endroit qui puait le plus ; n'était-ce pas lui faire injure ? On lui expliqua que dans la culture zora, la puanteur du poisson était au contraire associée à une idée très positive de communion avec la nature et l'élément marin berceau de leur peuple…

Le petit garçon étant désormais, par la force des choses, matériellement incapable de regagner la terre ferme et coincé parmi eux, les Zora n'eurent pas d'autre choix que de le présenter à leur roi afin qu'il décide de ce qu'on allait faire de lui pendant la durée de son séjour dans le ventre de Jabu-Jabu.

Link était très nerveux ; il avait déjà rencontré une princesse, qui n'était qu'une petite fille de son âge pas très différente de lui, mais jamais un roi ! À mesure qu'il avançait à travers la pièce décorée de coquillages et de tentures en algues et éclairée par des vers luisants dans des bulles et voyait se préciser devant lui la silhouette du souverain, une foule de questions sur la façon de se tenir et l'attitude à adopter se bousculaient dans sa tête.

« Sa majesté le roi Zora XVI ! », annonça un garde à la nageoire crânienne interminable et celles des cuisses traînant par terre, tenant un bâton terminé par un coquillage en spirale.

Tout le monde mit genou à terre ; le petit garçon blond jugea sage d'en faire autant, se releva quand il vit les autres le faire, et considéra le roi.

Il était curieusement différent de ses congénères : tandis que tous les Zora que le gamin avait croisés jusque-là étaient plutôt élancés et athlétiques, manifestement taillés pour la natation, le souverain, gros, rond et trapu, semblait d'un seul bloc, une grosse tête ronde aux grosses lèvres lippues enfoncée sans cou dans ses épaules, et quatre membres courts et grêles, presque atrophiés, sans nageoires ; il portait comme une espèce de moustache de longues écailles de part et d'autre de sa bouche et de lourdes paupières fermaient à moitié ses gros yeux roses globuleux au regard absent ; il était assis sur un trône en coquillages, vêtu d'une cape de couleur rouge fort bien taillée et visiblement faite d'un tissu de belle qualité, retenue par une agrafe en or, et coiffé d'une sorte de bijou en or orné d'une pierre rouge posé sur le sommet de son crâne et qui faisait office de couronne.

« Votre très noble et très gracieuse majesté, énonça l'un des Zora qui escortaient Link, nous avons trouvé tout à l'heure dans la gorge de notre bien-aimé et béni Jabu-Jabu ce naufragé, qui est un petit garçon hylien de onze ans nommé Link ; je précise qu'étant un Hylien, il est doué de raison, comprend parfaitement ce que nous disons et parle notre langue, il ne s'agit donc pas d'un animal. Comme il est incapable de regagner la terre ferme, nous devons le garder parmi nous jusqu'à notre prochaine escale, aussi je viens humblement demander à Votre très noble et très gracieuse majesté ce qu'elle compte faire de lui. »

Le roi leva sa minuscule main à sa bouche, lissa sa moustache d'écailles, réfléchit un instant en grommelant et finit par souffler, d'une voix grave et traînante que ses grosses lèvres de poisson-chat semblaient étouffer :

« Heureuse nouvelle, oui, oui, heureuse nouvelle… un petit garçon de onze ans qui parle notre langue… Un Hylien, blanc, poilu, avec des vêtements… que c'est amusant… oui, vraiment, heureuse nouvelle… Il sera le nouveau compagnon de jeu de notre fille chérie son Altesse la princesse Ruto. »

Quand le sens de ces paroles lui parvint à l'esprit, le petit garçon blond en fut soudain tout heureux : il allait avoir une nouvelle amie de son âge pour jouer avec lui, il faut tout de même avouer qu'on aurait pu lui trouver pire comme occupation le temps de son séjour !

« Ruto ! appela familièrement le souverain. Ruto, ma pupuce, ma choupinette, mon petit cœur en sucre, viens voir Papa, j'ai un beau cadeau pour toi ! »

Il était assez significatif sur leur relation que le père ait abandonné le "nous" de majesté pour un "je" plus ordinaire au moment de s'adresser à la fille…

Trépignant d'impatience, Link imaginait, mi-amusé mi-perplexe, la jolie petite princesse Zelda bleue avec des nageoires ; ce qu'il vit alors faire irruption dans la pièce et se diriger vers lui en trottinant d'un pas décidé n'avait rien à voir avec ce qu'il imaginait…

Si, comme son père, la princesse ne ressemblait pas aux autres Zora communs, elle ne ressemblait pas non plus à son père : sa silhouette était humaine, plutôt petite et menue, avec le ventre rebondi des jeunes enfants qui n'ont pas encore pris leurs formes ; elle ne devait pas avoir plus de dix ans ; sa peau était d'un bleu très irisé tirant légèrement sur le turquoise et ses nageoires étaient longues, plissées et translucides ; ce qui surprenait était la forme de son crâne, dépourvu de nageoire occipitale et allongé sur les tempes, rappelant en estompé et humanisé celle d'une tête de requin marteau, mais ses yeux, de grand yeux en amande à l'iris mauve, étaient à l'emplacement normal et son visage, parfaitement humain, celui d'une petite fille aux joues rondes et au nez long et droit, arborant un large sourire plein d'assurance et un regard droit et plein de défi ; elle fit au garçon blond une impression étrange et désagréable, qui n'avait rien à voir avec son apparence surprenante.

La petite fille se campa sur ses pieds à côté du trône de son père, regardant de tous les côtés sans paraître remarquer Link, et hurla d'une voix stridente :

« Où il est mon cadeau ?!

– Mais là, répondit son père avec une voix dans laquelle on entendait clairement la tendresse béate d'un papa-gâteau tout en désignant le petit garçon vêtu de vert, regarde un peu ma chérie d'amour en sucre, on t'a trouvé un nouveau compagnon de jeu… »

Ruto posa alors sur Link un regard fixe et embarrassant, avec une moue qui n'augurait rien de bon, et finit par rouspéter :

« Quoi ?! Ah ! Bah ! C'est tout blanc et ça a des poils, c'est dégueulasse, j'en veux pas ! »

Et elle croisa les bras en tordant la bouche en une moue volontairement ostensiblement outrée…

« Oh, geignit le roi comme s'il cherchait à l'apitoyer dans une inversion des rôles entre le parent et l'enfant qui ne plaidait pas en sa faveur, ma petite poupée d'amour, voyons, c'est un petit garçon ! C'est bien, un petit garçon, tu peux discuter avec !

– Ah bon ? hasarda la fillette sur un ton soupçonneux. Ça sait parler ? »

Alors, se tournant vers Link, elle lui lança sèchement :

« C'est vrai ? Tu sais parler ?

– Oui Princesse, répondit nerveusement le petit garçon.

– Oh ! s'exclama la petite fille en retrouvant enfin le sourire. C'est ma foi vrai ! Bon, ça va, tu feras l'affaire ! Allez, viens ! »

Alors elle lui fit signe d'approcher. Toujours pas entièrement convaincu, Link obéit en se forçant à sourire ; la petite princesse ne bougea pas, le fixant d'un regard dur.

« Eh bien, finit-elle par cracher après un long silence pesant, qu'attends-tu ?

– Euh, bredouilla le garçon en choisissant soigneusement ses mots, que tu me mènes à ta chambre…

– Ah ! s'exclama la fillette avec une expression soudain offensée et furieuse sur le visage. Parce que tu crois peut-être que je vais me fatiguer à y aller ? »

Link se rengorgea, immobile, tendu, visage soucieux, la regardant sans comprendre…

Esquissant un sourire hideux d'orgueil et de mépris, Ruto asséna alors :

« Tu vas avoir l'honneur de… me porter ! »

Link n'en crut pas ses longues oreilles pointues… La porter ?! Mais quoi ? N'était-elle pas venue à pieds, et d'un bon pas, encore ?! Quel besoin avait-elle qu'il la porte ?

À moins que ce soit… pour le plaisir de l'humilier ?!

Il regardait de tous côtés autour de lui pour chercher un soutien, mais ne voyait partout que les autres Zora et leur roi lui sourire calmement, sans paraître s'offusquer de la comédie que la capricieuse petite fille jouait devant eux, comme s'ils s'attendaient le plus naturellement du monde à ce qu'il lui obéisse…

Alors, la mort dans l'âme, poussant un profond soupir de honte et de colère contenue qu'il devait s'efforcer de ne surtout pas laisser éclater, le jeune garçon blond s'accroupit et courba l'échine pour permettre à la petite fille bleue de grimper s'asseoir sur ses épaules…

La tenant fermement par les cuisses, il se releva, péniblement, et se mit à marcher dans la direction qu'elle lui indiquait tandis qu'elle, sur ses épaules, riait et battait des mains en lui criant d'une voix de crécelle :

« Hue, hue dada ! Avance, esclave, et plus vite que ça ! Hue ! »

Une fois arrivé suant et soufflant dans la chambre de l'agaçante fillette, il s'accroupit à nouveau pour la laisser descendre et venir se placer face à lui, puis lorsque ce fut fait il entreprit de se remettre debout.

« Qui t'a autorisé à te relever ?! » lui cracha-t-elle alors sur un ton hargneux.

Interdit, il resta en génuflexion, jambes flageolantes, dans une position horriblement inconfortable, en attendant qu'elle le laisse enfin bouger…

Ce n'est qu'au bout d'un long moment que Ruto se décida à glisser, avec un sourire en coin qui n'annonçait rien de bon :

« Jacques a dit "relève-toi".

– C'est qui, Jak ?! s'étonna Link en se remettant enfin debout.

– Jacques-a-dit, c'est un jeu, expliqua la petite fille à la peau bleue sur un ton docte plein d'autosatisfaction et de supériorité. Chaque fois que Jacques a dit quelque chose, tu dois lui obéir ! Mais si je ne dis pas "Jacques a dit", tu ne fais rien… C'est compris ?

– Euh, ben oui, grommela le petit garçon un peu vexé qu'elle ait pu en douter.

– J'espère bien, s'écria-t-elle alors dans un grand éclat de rire moqueur, parce que si tu ne comprenais pas ça, ça voudrait dire que t'es un gros abruti débile ! Ha, ha, ha ! »

Link serra très fort son poing gauche marqué de la Triforce que ça le démangeait de plus en plus de lui appliquer dans le visage…

« Bon, alors… Jacques a dit "incline-toi devant Ruto". »

Link fit une révérence.

« Jacques a dit "tire la langue". »

Il obéit.

« Roule des yeux. »

Cette fois il ne fit rien.

« Bravo, tu as compris ! Tu n'es pas si abruti débile que ça ! Ha, ha, ha ! » Puis, remarquant qu'il faisait les gros yeux et s'apprêtait à protester, elle le prit de vitesse en poursuivant aussitôt : « Bon… Jacques a dit "roule des yeux". »

Link dut donc rouler des yeux puisque cette fois jacques l'avait dit…

« Jacques a dit "lève un bras". »

Le petit garçon leva le bras gauche.

« Jacques a dit "lève les deux bras". »

Il leva l'autre bras.

« Jacques a dit "lève les deux bras et une jambe". »

Il se retrouva à branler sur un pied dans une position ridicule bras en l'air et une jambe tendue devant lui, commençant à trouver ce jeu stupide et vraiment irritant…

« Lève les deux bras et les deux jambes.

– Mais… bredouilla alors Link au comble de la contrariété et de l'embarras. Je vais tomber si je f…

– Silence ! hurla presque la petite princesse. Tu es mon jouet, tu dois m'obéir, alors tu vas lever les deux bras et les deux jambes ! »

La mort dans l'âme, le garçon blond s'exécuta… et s'affala pitoyablement par terre. Ruto éclata de rire, et mit un long moment à se calmer avant de lui lancer :

« Hé, gros abruti débile, je n'avais pas dit "Jacques a dit" ! T'as perdu ! Tu es nul ! Ha, ha, ha !!! »

Alors elle se mit à rire de plus belle, et à tourner autour de lui en sautillant, en le montrant du doigt et en le couvrant d'insultes et de moqueries.

Link était tout simplement mortifié ; la méchanceté de cette insupportable petite fille le blessait comme une lame de poignard chauffée au rouge enfoncée et remuée dans sa poitrine… Zelda elle aussi était une princesse, une fille de roi destinée à ordonner et être obéie, mais jamais elle ne s'était montrée aussi méprisante et irrespectueuse des autres pour autant ! Même parmi les Kokiri, pourtant volontiers taquins et casse-pieds, il n'avait jamais rencontré un enfant aussi égoïste et méchant…

Les semaines qui suivirent ne firent que continuer sur cette lancée ; il était devenu ni plus ni moins que le souffre-douleur de la princesse, et ne pouvait même pas lui résister ni se défendre parce qu'elle était la princesse…

On l'aurait balancé à la mer s'il avait osé frapper la fille unique d'un roi et la future reine de tout un peuple, ou même seulement lui parler mal…

Alors il devait ne rien faire, ne rien dire, et subir…

Et Dieu sait qu'elle lui en faisait subir !

D'abord elle se moquait de lui et l'insultait pour un oui ou pour un non, à tout propos ; pour sa couleur de peau, la forme de ses oreilles, ses cheveux, la moindre sottise qu'il avait le malheur de prononcer, la moindre maladresse qu'il avait le malheur de commettre… Pire encore, elle l'agressait même physiquement ; son plus grand plaisir était de l'obliger à la porter, et il lui servait de cheval, ou plutôt de baudet, plusieurs heures par jour tous les jours ; pendant ces moments, souvent elle le battait à l'aide d'une badine, soi-disant pour le faire avancer plus vite, et le reste du temps elle s'amusait beaucoup à lui jeter, parfois très fort, exprès pour lui faire mal, des poignées de sable ou d'algues, quand elle ne le mordait pas, ne le griffait pas ou ne lui tirait pas les cheveux ; elle le tourmentait pendant qu'il mangeait, lui retirant même souvent son assiette alors qu'il avait à peine commencé, le réveillait fréquemment le matin en lui hurlant dans les oreilles ou en l'aspergeant d'eau et, s'étant rendu compte qu'il était plutôt pudique et n'aimait pas qu'on voit son sexe, elle faisait exprès de le suivre comme son ombre chaque fois qu'il s'isolait pour aller uriner ou faire sa toilette ; au début il crut pouvoir se retenir assez longtemps pour qu'elle se lasse de le poursuivre, mais après s'être tout bonnement pissé dessus deux ou trois fois, s'attirant des moqueries sans fin, il dut se résigner à la laisser le regarder uriner, devant alors supporter un autre genre de moqueries, cette fois sur sa virilité et la taille de son sexe…

Personne ne semblait s'émouvoir du traitement qu'elle lui infligeait : tous les Zora se fendaient de sourires mielleux écœurants à son attention quoi qu'elle puisse dire ou faire…

Le seul qui semblait compatir au sort de Link était un jeune garçon d'environ seize ou dix-sept ans, nouvellement engagé dans la garde personnelle du roi, qui se nommait Mikau. Sans vraiment prendre sa défense, ce jeune Zora à la peau très pâle et tachetée de bleu et aux nageoires courtes et pointues s'efforçait malgré tout de dédramatiser certaines situations auxquelles il assistait, calmant la colère et la frustration du petit garçon par ses paroles optimistes et son ton chaleureux, ne t'en fais pas, elle n'est pas si méchante, elle est petite, ça lui passera, etc. …

Or un jour, les affirmations de Mikau semblèrent se confirmer : alors qu'elle l'avait laissé seul et tranquille un long moment, Link vit Ruto accourir vers lui avec les deux mains tendues occupées par une grosse masse sombre ; il crut d'abord qu'elle allait le bombarder avec, et eut un mouvement de recul spontané ; mais au même instant, il l'entendit lui annoncer fièrement :

« Link, j'ai un cadeau pour toi ! »

Il baissa avec hésitation les bras qu'il avait croisés par réflexe devant son visage tandis que la petite fille venait se camper face à lui, lui tendant ce qu'elle avait dans les mains…

« Comme tu as été un bon jouet bien sage et obéissant pendant ces trois mois, je t'ai fait un gâteau pour te récompenser ! »

Link se pencha pour examiner plus attentivement l'espèce de grosse brioche brune et spongieuse, dont il remarqua alors qu'elle reposait sur un plateau avec un couteau posé tout contre, et reconnut que ça avait en effet le même aspect que le gâteau que lui avait préparé Malon pour son anniversaire ; et celui-ci ne pourrait pas être plus mauvais…

D'autant plus touché et ravi que la petite fille bleue ne l'avait vraiment pas habitué à tant de gentillesse, le petit garçon blond sourit joyeusement, attrapa le couteau et, se découpant une belle tranche, il lui dit :

« Oh ben ça alors, je te remercie, ça me fait vraiment plaisir ! »

Hélas, son enthousiasme retomba aussitôt qu'il porta la part de gâteau à sa bouche : ce n'était pas seulement salé, c'était purement et simplement répugnant, et ça puait !

Il ne chercha même pas à se retenir de grimacer de dégoût ; et c'est là que la princesse explosa littéralement de rire.

« Ha, ha, ha ! s'étrangla-t-elle presque d'hilarité. C'est pas du gâteau, c'est un caca que je suis allée chercher dans l'intestin de Jabu-Jabu ! Ha, ha, ha ! T'as mangé du caca, t'as mangé du caca ! »

Les yeux exorbités, blême, tremblant de rage et d'indignation, Link ne put d'abord réagir pendant un long moment… Il ne parvenait pas à le croire ; il était estomaqué, purement et simplement abasourdi de la cruauté et de l'absence totale du moindre respect de l'autre de cette sale petite peste gâtée-pourrie : lui faire manger de la merde ! Quelle humiliation, quelle insulte à la dignité humaine pire que celle-ci pouvait-on imaginer ?!

Soudain, il entra dans une rage démente ; tout le mal qu'elle lui avait fait, toute la rancœur inexprimée qu'il avait accumulée pendant ces quelques mois jaillirent d'un seul coup, explosion de rage et de violence, et, recrachant sa bouchée et jetant le morceau d'étron à terre si fort et si brutalement que la petite fille sursauta de frayeur et lâcha le plat qu'elle avait dans les mains en cessant brusquement de rire, il lui hurla au visage avec un air si menaçant qu'elle en eut un mouvement de recul :

« Ça suffit ! J'en ai marre de toi ! T'es méchante, t'es trop méchante, t'es la plus méchante du monde entier ! Et en plus t'es vilaine, et tu pues le poisson pourri ! Je te déteste, je te déteste, je te déteste !!! »

Ces quelques mots avaient sonné comme un coup de tonnerre, abattant sur la scène un silence de mort…

Il s'était montré aussi violent en quelques mots qu'elle en trois mois…

Alors, soulagé de son trop plein d'émotion, mais toujours aussi fâché, il lui tourna cavalièrement le dos comme le respect dû à une princesse ne le permet normalement pas, et s'éloigna à grands pas nerveux, avant tout désireux de ne plus la voir ; il marcha, seul, un bon moment, et bientôt sa colère s'envola et il n'y pensa plus.

Si seulement il ne lui avait pas tourné le dos et ne s'était pas éloigné !