Un baume spécialement élaboré pour le climat de ces contrées désertiques avait empêché sa peau de peler et de produire un excès de mélanine, évitant l'apparition de taches disgracieuses et pouvant provoquer des maladies de peau, et ses brûlures guérirent sans laisser de trace ; en revanche, ce n'est que le surlendemain que Link reprit enfin connaissance.

À peine émergé du sommeil, il entendit aussitôt une voix grinçante tout à côté lui lancer avec humeur :

« Ah ça y est ? Tu te réveilles ? Ce n'est pas trop tôt ! Sale vermine… Quand je pense que j'aurais pu échapper aux corvées si tu n'avais pas dormi toute la journée d'hier ! »

Le temps que le petit garçon se rappelle où il se trouvait, il réalisa que c'était une Gerudo, rouquine au long nez pointu vêtue de rouge, qui lui parlait ; elle le fixait d'un regard chargé d'autant de colère que de dégoût.

« Pardon, Maîtresse, bredouilla-t-il piteusement. J'ai dormi longtemps ?

– Un jour et demi ! s'écria la femme. Sale larve inutile ! Ha, c'est bien les hommes, ça ! Ça fait les fiers, mais un simple coup de chaleur et voilà Monsieur à l'article de la mort ! »

Et elle se mit à débiter un flot ininterrompu de mots incompréhensibles, dans la langue gerudo, dont il n'y avait pas besoin d'être bien malin pour deviner qu'il s'agissait d'insultes parmi les plus épouvantables…

« J'ai faim… », se plaignit le garçon blond.

La gifle claqua sur son visage comme un coup de tonnerre…

« Misérable ! rugit la Gerudo d'une voix tellement étranglée par l'indignation qu'elle en avait monté d'une octave. Porc ignoble ! Moins que merde de chien ! Tu oses me demander quelque chose ?! Tu n'as rien à demander ! Tu mangeras pendant le repas de ce soir, comme tout le monde ! Et maintenant, dégage de là et file à l'arène derrière le camp, la Reine t'attend ! »

Link dégringola maladroitement du lit où on l'avait installé, chercha nerveusement ses bottes du regard, les trouva, les attrapa, les enfila, se remit debout et détala sans demander son reste…

Le temps qu'il se repère, détermine où se trouvait l'arène et s'y rende, il ne dut pas s'écouler plus de deux minutes, mais elles lui parurent les plus longues qu'il eût jamais vécues : sur son passage, comme une bulle de plomb glacial autour de lui, l'animation bruyante et joyeuse du camp s'interrompait pour un silence pesant sur lequel ne flottait qu'un murmure d'insultes et de menaces ; les femmes le fixaient de regards insoutenables d'hostilité, certaines crachant par terre ou même esquissant le geste de menace de mort du bout du pouce passé sur la gorge quand il passait à leur hauteur…

Quand enfin il déboucha sur le vaste terrain semi-circulaire à l'arrière du camp, il y aperçut, un peu plus loin, une femme vêtue de rose en qui il reconnut la reine Nabooru, un cimeterre dans chaque main, qui repoussait seule les assauts de quatre petites filles armées elles aussi, avec souplesse, fermeté et précision ; il se fit la réflexion que s'il parvenait à apprendre à se battre ne serait-ce que comme ça, ce serait déjà bien suffisant pour vaincre la plupart des adversaires…

Soudain, les combattantes s'aperçurent de sa présence, et là encore elles se figèrent à sa vue dans une attitude ostensiblement hostile et mécontente…

« On arrête là, mesdemoiselles, annonça tout haut la reine. Mon nouvel élève est arrivé. »

Quatre paires d'yeux foudroyèrent le garçon du même regard indigné et furieux. Puis les jeunes filles s'en allèrent en ronchonnant raccrocher leurs épées à la patère posée contre la clôture, et revinrent tête basse saluer sans enthousiasme leur professeur avant de quitter l'arène, tandis que Nabooru leur donnait ses derniers conseils :

« Cobaal, tu dois faire preuve de plus de sang-froid. Nadya, travaille ton revers. Zuleeka, il faut te muscler. Elise, tu te découvres trop. Mais vous verrez ça avec Telma la Grosse, c'est elle qui assurera vos leçons désormais. »

Dépitées, un masque de colère sur le visage, les quatre adolescentes firent exprès de passer tout près de Link pour quitter le terrain d'entraînement, lui glissant des insultes à l'oreille en le croisant ; la dernière, une rousse aux yeux verts vêtue de bleu pâle que la reine avait appelée Elise, le bouscula même d'un grand coup d'épaule en passant.

Cependant, dès qu'elle l'eut dépassé il put l'entendre derrière lui lâcher entre ses dents :

« Aïe ! »

Tête basse, mortifié de l'attitude de toutes ces femmes, le petit garçon s'avança vers la reine gorge nouée et jambes flageolantes.

« Bien, commenta Nabooru à son approche, tu es rétabli. Je ne savais pas si j'allais te voir aujourd'hui. »

Il leva la tête vers elle, anxieux, sachant qu'elle plus qu'aucune autre avait le droit de vie ou de mort sur lui et pouvait le lyncher au moindre impair qu'il commettrait ; il n'arrivait pas à décider si elle était contente ou pas de le voir déjà –ou "enfin" ?

« Maîtresse, bredouilla-t-il avec hésitation, est-ce que je peux te poser une question ?

– Plus tard, répliqua-t-elle sur un ton sans appel. Pour l'instant c'est plutôt toi qui vas répondre aux miennes. Pour commencer, as-tu un nom, à part Je-suis-le-Héros-du-Temps ?

– Je m'appelle Link. Link tout court.

– Link ? » s'exclama la femme à la peau brune en ouvrant tout rond ses yeux jaunes. Puis elle éclata d'un rire aigu qui secoua sa queue-de-cheval rousse tout en poursuivant : « Link ! Quel nom ridicule ! C'est bien un nom d'homme ! Link, Link ! On dirait le son d'une cloche ! Ha, ha, ha ! »

Puis, se taisant et reportant son regard sur lui tandis qu'il baissait piteusement la tête, elle finit par ajouter :

« Non, je te taquine. C'est mignon. »

Il haussa un sourcil, interloqué, et resta perplexe. Il n'arrivait décidément pas à la comprendre… Elle semblait osciller en permanence entre la plus austère dignité, une espièglerie presque enfantine, et la franche séduction, pour ne pas dire le rentre-dedans, bien que cette dernière notion fût alors encore très confuse dans l'esprit du petit garçon.

Et puis il la trouvait laide, ce qui ne l'aidait pas à ressentir plus de sympathie pour elle…

« Alors, Link, reprit-elle, tu dis vouloir combattre ce porc dégoûtant de Ganondorf, mais qu'as-tu fait pour ça jusqu'ici ?

– Ben… commença Link avec une moue embarrassée, ignorant si cette question était une vraie question ou une moquerie dissimulée, s'il devait se mettre en valeur ou rester aussi humble que possible. C'est vrai que ces derniers temps je me suis surtout caché pour lui échapper, mais il y a un an je l'ai affronté. Enfin… je l'ai retenu le temps que la princesse Zelda d'Hyrule fuie…

– Oui, approuva Nabooru, je sais que tu dis vrai, la rumeur s'en est répandue partout. Tu as dû drôlement l'agacer pour qu'il en vienne à te déclarer publiquement son ennemi alors que tu n'étais qu'un enfant et que tu n'as fait que le retenir quelques instants…

– Ben c'est-à-dire que je lui ai troué le pied de part en part avec mon épée en bois, mais elle s'est fendue comme du bois d'allumettes…

– Tu l'as blessé ?! », s'exclama la jeune femme en sursautant.

Elle marqua un net temps d'arrêt, les yeux tous ronds, avant de reprendre :

« Ce n'est pas rien d'arriver à toucher Ganondorf en combat singulier… Ce que je trouve encore plus étonnant, c'est qu'il t'ait laissé en vie après ça…

– Mais il me croyait mort ! Il m'a lancé des éclairs avec les doigts pendant je ne sais pas combien de temps jusqu'à ce que je tombe dans les pommes ! »

Nouveau regard positivement surpris de Nabooru.

« Tu as survécu aux décharges magiques de Ganondorf ? s'étonna-t-elle.

– Tu ne me crois pas, c'est ça ? hasarda Link avec amertume. Je ne peux même pas le prouver…

– Écoute, le coupa-t-elle d'un ton ferme en posant ses poings sur ses hanches, c'est un fait établi et connu de tous que tu as affronté Ganondorf, et tu es encore vivant. Pour moi c'est une preuve suffisante. Juste une dernière question : est-ce que tu bandes ? »

Question piège…

S'il répondait "oui", ça faisait de lui un homme, donc une menace aux yeux de cette femme, mais s'il répondait "non", ça faisait de lui un eunuque… Dans un cas, la défiance et l'hostilité, dans l'autre, le mépris et les moqueries ; dans les deux cas il était perdant…

…et là, dans sa délicieuse ingénuité, l'enfant répondit le plus naturellement du monde :

« Non, Maîtresse, je n'ai jamais appris à tirer à l'arc. »

Nabooru s'écroula purement et simplement de rire…

Même involontaire, c'était la plus belle pirouette par laquelle il pouvait esquiver son piège ; par sa seule candeur, il avait désamorcé tout ce que cette situation aurait pu avoir de dangereux pour lui…

Il fallut à la reine gerudo un long moment avant de retrouver son calme et se remettre d'aplomb, au bout duquel elle parvint enfin à glousser entre deux hoquets :

« Ha non, c'est pas vrai, il est trop ce gosse ! Hi, hi ! Bon, si tu ne sais même pas ce que ça veut dire, c'est que ça ne doit pas te concerner… Hou, hou ! Pff, bon, bon, n'en parlons plus, et passons à ton entraînement. »

Il se frotta les mains en souriant, tandis qu'elle ramassait ses sabres restés à ses pieds pour les poser plus loin : enfin on passait à ce qui l'intéressait…

« Mais au fait, tu voulais me poser une question, il me semble, glissa la reine en se retournant vers lui. Je t'écoute. »

Link tiqua. Il fut étonné et touché qu'elle se le soit rappelé et daigne y revenir…

« Pourquoi est-ce que toutes ces femmes me détestent alors qu'elles ne me connaissent même pas ? »

La question, qui semblait s'être échappée de lui furtivement, timidement, presque contre son gré, sans qu'il ouvre la bouche comme une émanation de vapeur d'une fissure dans le sol, la surprit : seul homme parmi des femmes, c'étaient là sa seule pensée et la façon dont il y réagissait ? Cet enfant n'avait décidément rien d'un homme… Touchée par son innocence, Nabooru choisit de lui répondre sans détour :

« Mais justement parce qu'elles ne te connaissent pas. C'est humain d'avoir peur de ce qu'on ne connaît pas.

– Peur ? se rembrunit le garçon, perplexe et déçu de cette réponse. Sans vouloir t'offenser, je crois que tu te trompes, elles n'ont pas du tout l'air d'avoir peur de moi. En tout cas elles n'ont pas peur de m'agresser…

– La peur rend agressif, assura la jeune femme aux yeux d'ambre. Laisse-moi t'expliquer. C'est un fait, les hommes sont naturellement plus forts et plus robustes physiquement que les femmes, ce qui les a conduits à se charger des tâches les plus difficiles et les plus dangereuses, mais ils en ont retiré le sentiment d'être supérieurs aux femmes et d'avoir des droits sur elles ; nos ancêtres n'ont pas supporté cette situation et ont fui les hommes pour fonder une tribu de femmes. Tout ça, ce sont des faits établis que personne ne songerait à contester.
Mais pour les Gerudo d'aujourd'hui qui n'ont jamais vécu au quotidien avec des hommes, qui n'ont connu que ce porc de Ganondorf voire aucun homme du tout pour les plus jeunes, un homme est un animal fabuleux ; pour elles, tu es carrément le grand méchant loup des contes de fées qu'on leur racontait quand elles étaient enfants, et tu leur inspires la même terreur irrationnelle et sans fondement.
Elles se fichent de savoir si tu es un gentil garçon et si tu vas tenir ta promesse de rester parfaitement correct envers nous, pour elles tu es un homme, et tout ce qu'on leur a raconté sur les hommes depuis des générations les pousse à te craindre, à se méfier de toi ; et ce n'est pas agréable de vivre dans la crainte et la méfiance, on se sent faible, ça met en colère, ça pousse à haïr ce qu'on craint, à essayer de le détruire… »

Là il comprenait mieux ! C'était donc ça ? C'était logique…

Link était encore tout pénétré de l'admiration béate que cette brillante démonstration parfaitement convaincante lui avait suscitée quand l'espèce de lueur qu'il avait déjà remarquée lorsqu'elle le taquinait s'éclaira à nouveau dans le regard de Nabooru, et elle ajouta avec un sourire en coin :

« Mais moi qui me suis déjà tapé une bonne trentaine de mecs, je sais par expérience qu'ils sont loin d'être aussi effrayants que mes consœurs le croient et qu'il y a même certaines circonstances où une femme peut en faire ce qu'elle veut ! »

Remarquant alors la moue interloquée du petit garçon, elle coupa net et lâcha :

« Mais bon, assez discuté de tout ça. Passons à ton entraînement.

– Oui, approuva Link.

– Voyons, réfléchit-elle à voix haute, si tu veux rivaliser avec Ganondorf, il te faut maîtriser la magie comme lui. C'est donc par là que nous allons commencer. »

Dans le ciel chauffé à blanc, le soleil commençait à approcher de la cime de la falaise, couvrant la moitié de la surface de l'arène de sable rouge d'une ombre bleutée bienfaisante, et le jeune garçon comprenait mieux à présent pourquoi c'était à cet endroit et à cette heure que les Gerudo s'entraînaient au combat.

Pliant le coude, Nabooru leva le bras droit à mi-hauteur, main ouverte paume vers le ciel et, fermant les yeux avec une expression de profonde concentration, elle récita une formule incompréhensible ; une petite balle de lumière se mit à rayonner dans le creux de sa main…

« Ouah ! s'exclama Link avec admiration.

– Et encore, tempéra la reine en rouvrant les yeux tandis que la boule d'énergie magique s'évaporait, je ne suis pas une bonne magicienne : j'ai besoin de formules et de potions ou du contact avec un objet consacré ; par exemple, mon diadème est un amplificateur… Et toi ? Voyons un peu quel est ton niveau…

– Comment fait-on ?

– Campe-toi bien droit sur tes pieds pour sentir la terre, tends tes mains devant toi pour sentir le ciel, et ferme les yeux pour sentir ta propre énergie. »

Il obéit.

« Reste comme ça, et concentre-toi, poursuivit-elle. Concentre-toi sur toi-même. Ta respiration ; ta moindre sensation ; tu dois arriver à sentir l'énergie qui circule en toi… »

Il essaya, sincèrement, de tout son cœur, pendant un long moment, mais il ne sentait vraiment rien… alors il continua à essayer ; il y resta, comme ça, plusieurs longues minutes…

« Ça y est ! grogna-t-il soudain sans ouvrir les yeux d'une voix assourdie par l'effort. Je sens un picotement dans mes mains !

– Vraiment ? demanda Nabooru pleine d'espoir en approchant de lui. Je ne vois rien apparaître sur tes mains, mais peut-être sont-elles chargées d'énergie magique ? »

Elle tendit ses deux mains et pinça celles de Link entre ses pouces et ses index.

« Non, reprit-elle. Je ne sens rien. Tu es sûr que tu sens quelque chose, toi ?

– Oui, assura le gamin d'une voix de plus en plus étranglée comme s'il souffrait atrocement et était sur le point de défaillir. Ça chatouille, ça bouillonne, ça fait mal !

– Et tu sens quand je te pince ? interrogea-t-elle en joignant le geste à la parole.

– Non… Tu me pinces, là ? »

Elle le lâcha, laissa ses bras retomber le long de son corps, et secoua la tête en soupirant bruyamment.

« D'accord, d'accord… Tu peux ouvrir les yeux et baisser les bras. »

C'est ce qu'il fit, avec un soulagement visible.

« Tu n'as pas du tout ressenti ton énergie, reprit-elle avec une grimace de reproche, tu avais juste des fourmis dans les mains ! »

Link dut en convenir : sitôt les bras baissés il put sentir cette espèce de démangeaison brûlante et presque douloureuse du sang qui recommence à affluer dans un membre endolori…

Il se sentit parfaitement ridicule, et profondément honteux…

À dire vrai, il était complètement mortifié : sa quête tournait au désastre ; voilà qu'il en venait à décevoir même la seule de ces farouches guerrières qui s'était jusque-là montrée clémente envers lui ; il ne doutait pas un seul instant qu'elle n'en serait que plus fâchée et que la punition qu'elle allait lui infliger serait à la mesure : fermant les yeux et serrant les dents, il se prépara à se faire rouer de coups…

« Bon, eh bien on dirait que tu fais partie de ce pourcentage d'Hyliens insensibles à la magie », déclara-t-elle alors tout simplement sans paraître s'en offusquer.

Le petit n'en crut pas ses longues oreilles pointues : non seulement elle ne le rouait pas de coups, mais encore elle ne se mettait pas en colère, ne criait pas, ne l'insultait ou ne se moquait même pas ? Elle réagissait comme si c'était normal ?!

« Insensible à la magie ? demanda-t-il tout étonné en s'attendant à ce que le simple son de sa voix la sorte de sa torpeur et déclenche enfin la colère à laquelle il s'attendait de sa part.

– Oui, expliqua calmement la reine, même dans notre monde où règne la magie il existe des gens, et plus qu'on le croit d'ailleurs, qui y sont insensibles. Ça n'a rien de honteux, c'est comme ça, ce n'est pas ta faute, tu es né comme ça, et tu es loin d'être le seul. »

Mais après un silence, elle sourit et ajouta :

« Mais c'est quand même très ironique de la part des Déesses d'avoir choisi un Héros du Temps qui ne saura pas faire de magie… J'espère qu'en contrepartie elles ont choisi quelqu'un qui sait se battre…

– Pour me battre, répondit Link, je crois que je me débrouille. Et pour la magie, la princesse Zelda est très douée, donc en faisant équipe on devrait pouvoir rivaliser avec Ganondorf…

– …et ce serait dans l'ordre des choses, approuva Nabooru, la prophétie disait bien que le Héros et le Sage lutteraient côte à côte contre l'Ennemi. Bien, voyons à présent si à défaut de la magie tu es capable de quelque chose en combat. »

Elle tendit les mains, lui présentant ses paumes face à lui.

« Vas-y, reprit-elle, tape dans mes mains, que je voie quelle est ta force. »

Il se mit alors à lui donner des coups de poings dans les paumes, sans oser pourtant frapper trop fort, de peur de lui faire mal et qu'elle s'en offusque…

« C'est tout ? lança-t-elle. Tu peux frapper plus fort que ça tout de même…

– Mais si je te fais mal ? finit-il par demander avec inquiétude.

– Nous verrons bien, fit-elle, il faut bien que je sache quelle est ta force réelle… »

Alors le garçon cessa de retenir ses coups, déchaînant l'étendue de sa force de futur Héros du Temps ; il sentit les mains de la reine gerudo filer sous les impacts, comme si les muscles de ses bras ne parvenaient plus à les tenir en place, et il l'entendit étouffer entre ses dents un gémissement ; il s'immobilisa…

« Aïe… souffla Nabooru en secouant ses mains comme pour les aérer. Aucun doute là-dessus, tu as bien la force et la vélocité d'un Héros du Temps. Voyons maintenant si tu en as aussi la résistance. Tends tes mains comme moi. »

Il obéit et à son tour présenta ses paumes comme des cibles ; la femme rousse commença à cogner dedans ; elle ne manquait pas de force, mais il ne trouvait pas ses coups très douloureux ; l'un d'eux pourtant rata sa paume gauche et prit le chemin de son visage ; ce n'est que de justesse qu'il parvint à déplacer sa main à temps pour le bloquer ; un autre plus rapide vint claquer sur son épaule droite, et un sur sa tête, et un autre, et encore un autre, et bientôt mains tendues en vain au hasard devant lui et fermant les yeux sous la pluie de coups, il en fut réduit à pousser un long geignement d'impuissance et de douleur, avant de s'écrier :

« Aïe, arrête, mais arrête, c'est pas du jeu ! »

Elle arrêta, mais n'apprécia pas du tout cette remarque et encore moins le ton grincheux sur laquelle il l'avait faite…

« Et alors, cracha-t-elle d'une voix aigre, Ganondorf ne va pas s'arrêter de te tailler en pièces parce que tu lui dis que "c'est pas du jeu" ! Faut apprendre à te défendre si tu veux l'affronter…

– Ouais, répliqua le gamin plus cavalièrement qu'il aurait dû, mais là c'est juste un entraînement. »

Cette nouvelle remarque agaça encore un peu plus la reine. Apparemment, même à son âge et même animé des meilleures intentions, ce petit mâle était bien pareil que tous les autres mâles : incapable de garder le contrôle sur lui-même sitôt que se présentait une occasion de bagarre…

« On reprend », lâcha-t-elle entre ses dents.

Link se remit en garde, paumes devant, et Nabooru recommença à lui frapper dans les paumes… puis un peu partout ailleurs, de plus en plus vite et de plus en plus fort, et encore une fois il fut incapable de parer et se laissa rouer de coups…

« Et merde ! », jura-t-il de rage si fort que les bouts pointus de ses oreilles en frémirent.

De mieux en mieux, se dit la jeune femme rousse, voilà qu'il se montrait grossier à présent : un vrai homme…

« Et puis j'ai trop chaud d'abord ! » ajouta-t-il comme pour justifier sa piètre performance avec la plus parfaite mauvaise foi ; et joignant le geste à la parole, il délaça le col de son pourpoint vert, l'ouvrit, en fit sortir ses bras et le laissa tomber le long de ses hanches, seulement retenu par sa ceinture, puis il en attrapa les manches et noua le tout comme il put autour de sa taille ; il était torse nu, vraiment bien bâti pour un garçon de son âge, mais quelque chose sur lui attira le regard de la reine gerudo : il portait autour du cou, pendant sur sa poitrine, un pendentif qu'elle n'avait jusque-là pas remarqué sous son habit…

C'était la broche en tête de dragon attachée à un lacet dont Malon lui avait fait cadeau.

Mais aux yeux d'une Gerudo, d'une femme naturellement hostile aux hommes et à toutes les manifestations de leur virilité, ce gage d'amitié entre deux enfants prenait l'aspect d'une affirmation vulgaire et prétentieuse de force et de séduction masculines, la même que celle de ces jeunes caïds belle gueule et m'as-tu-vu qui molestent beaucoup de garçons et baisent beaucoup de filles comme chaque quartier de chaque ville en a au moins un, qui s'exhibent souvent torse nu, un médaillon fait de décorations militaires qu'ils n'ont pas reçues ou de dents de bêtes sauvages qu'ils n'ont pas tuées bien en évidence sur leur poitrine imberbe musclée et bronzée pour dire "regardez comme je suis sexy !"

Elle prit en horreur ce qu'elle voyait…

« Fini de rire, rugit-elle. On va se battre pour de bon cette fois ! »

Et sans même lui laisser le temps de réaliser le sens de ses paroles, elle se jeta sur lui pour le mitrailler de coups ; il en reçut, en donna, mais le résultat était évident : trop technique et bien entraînée pour un débutant costaud mais maladroit, elle le mit à terre en quelques instants…

« Tu es nul ! s'exclama-t-elle. J'ai gagné ! Et voilà mon trophée… »

Alors, se penchant au-dessus de lui un genou dans le sable et l'autre le plaquant au sol, elle tendit la main, empoigna la broche de Malon et la lui arracha du cou d'un geste sec.

Link pâlit.

La broche de sa gentille petite Malon, qu'elle tenait de sa maman ?

Non !

Non, non, non !

Il ne pouvait pas se la faire prendre, surtout pas par cette femme si laide et méchante, c'était hors de question, il devait la garder à tout prix ! Il s'affola, perdant tout sang-froid et toute lucidité dans son effarement…

« Non, demanda-t-il à Nabooru avec précipitation, pas ma broche ! Rends-la-moi !

– Si tu la veux, minauda la reine en se remettant debout la ficelle du pendentif autour des doigts de la main droite bien en évidence, viens la chercher… »

Alors toute raison le quitta et il entra dans une rage folle.

Se redressant comme un diable sort de sa boite avec un visage dément, au mépris du respect qu'il devait à la reine et de la prudence dont il devait faire preuve, il lui hurla :

« Tu vas me rendre cette broche tout de suite… »

Et là, commettant la plus grave maladresse de toute sa jeune existence, il lâcha spontanément pour ponctuer sa phrase ce mot qu'il avait naguère entendu Talon employer à propos d'une certaine marchande au village dont il semblait ne pas apprécier le caractère antipathique et les mœurs douteuses :

« …connasse ! »

Nabooru sembla se pétrifier sur place…

…et poussa aussitôt un hurlement de rage ; son coup de poing claqua si fort sur le visage de Link qu'une gerbe de sang lui jaillit des lèvres, la douleur rayonnant à travers toute sa tête jusqu'à lui vriller le cerveau ; un autre sur la pommette le priva de toute sensation, un autre dans le ventre le plia en deux et un dernier dans le menton le décolla du sol la tête la première pour l'envoyer s'y affaler sur le dos bras en croix plusieurs mètres derrière ; les yeux jaunes et vitreux voilés de rage, hurlant et écumant, elle se jeta sur lui et continua à le marteler de coups de poings alors qu'il était à terre, bleui, tuméfié, les chairs éclatées, en sang…

Elle ne cessa que quand elle finit enfin à travers le brouillard de sa folie meurtrière par se rendre compte qu'il ne bougeait plus et qu'il pleurait comme un bébé…

S'immobilisant, elle se redressa, sans un mot, épousseta calmement le sable sur ses habits, sans un mot, et, se raclant bruyamment la gorge, expulsa un énorme crachat qui atterrit en éclaboussant en plein milieu du visage ensanglanté du petit garçon.

« Demain, ici, même heure… », lâcha-t-elle d'une voix calme sur un ton neutre. Avant d'ajouter :

« …petite merde ! »

Le pauvre Link mit un moment interminable à calmer ses pleurs et à se relever ; il alla à l'oasis se laver le visage, mais c'était peine perdue : il était défiguré, couvert de bleus, d'œdèmes et de plaies ; le soir sous la tente commune, n'osant croiser le regard d'aucune de ces femmes remplies de haine, lorsqu'enfin, enfin il put prendre son premier repas depuis trois jours, ce ne fut que sans entrain et sans appétit, trop contrarié et trop peiné pour arriver à manger ou y prendre le moindre plaisir, et il finit carrément par aller jeter son bol de semoule quand il vit sa dernière dent de lait y tomber avec de grosses gouttes de sang…

La journée du lendemain ne fut pas plus heureuse.

D'abord, il pouvait sentir aussi clairement que des mains accrochées à ses membres les regards moqueurs et méprisants des Gerudo sur lui, des regards pleins d'une satisfaction malsaine à la vue des hématomes sur son visage, preuves de sa vile nature d'homme et de leur supériorité sur lui ; ensuite, condamné à accomplir quotidiennement les corvées ménagères, il se trouva ce matin-là à récurer les latrines en compagnie d'une femme aux cheveux châtains, grande et forte ; il eut beau s'appliquer du mieux qu'il le pouvait à ne pas croiser son regard, lui parler poliment, obéir aux ordres qu'elle lui aboyait, malgré tous ses efforts et sa bonne volonté, aussitôt que l'occasion s'en présenta elle le poussa dans la fosse d'un grand coup de pied au cul avec un éclat de rire sadique, et il se retrouva à moitié noyé dans les excréments…

Enfin, quand vint l'heure de son entraînement avec la reine, auquel il se présenta d'ailleurs plus mort que vif, tellement honteux de la façon dont il s'était conduit la veille qu'il ne put ni la regarder en face ni même émettre un son pour répondre à ses instructions ne serait-ce que par "oui" ou par "non", elle lui proposa cet après-midi-là un cours d'escrime ; il avait beau être rapide et puissant comme un Héros du Temps, il n'avait encore aucune technique, et elle n'eut besoin que de quelques moulinets pour le désarmer ; et là, sans hésitation, sans pitié, elle lui trancha la peau du dos du fil de son épée…

Le pauvre gamin hurla de douleur et se mit à pleurer.

« De quoi te plains-tu ? cracha Nabooru. C'est ta première cicatrice, et crois-moi ce ne sera pas la dernière. Au moins avec ça, tu auras l'air d'un héros à défaut d'en être un… »

Dès lors, tous les jours de sa vie se déroulèrent à l'avenant, cauchemar éveillé quotidien et incessant, dont il ne se réveillait jamais…

Chaque matin, la femme qui l'assistait dans ses corvées ce jour-là lui réservait en fait les plus pénibles quand elle ne le laissait pas purement et simplement tout faire tout seul sans lever le petit doigt, et tous les après-midis il échouait invariablement à reprendre à Nabooru la broche de Malon qu'elle lui agitait malicieusement devant les yeux pour le narguer, et écopait à la place d'une nouvelle plaie sur le corps…

Et le reste du temps, les insultes, les menaces, les brimades, les intimidations, "baisse les yeux ou je te saigne", "qui t'a demandé ton avis ? Ferme-la ou je te coupe la langue"…

Certaines faisaient exprès de le percuter en le croisant et criaient tout fort que ce petit mal élevé avait fait exprès de les bousculer, pour le forcer à se confondre en excuses, ou même pour simplement s'en servir de prétexte pour le frapper ; d'autres attendaient qu'il soit servi pour donner un coup dans son écuelle et renverser son repas à terre avant même qu'il ait pu y toucher ; d'autres encore ne cherchaient même pas de motif pour le frapper purement et simplement quand elles le croisaient ; et les menaces de mort, partout, tout le temps sur son passage, l'idée qu'il pouvait mourir à tout moment…

Elles ne le maltraitaient pas toutes, bien sûr, les plus âgées, plus détachées, et celles qui le considéraient avec l'indulgence des mères envers leurs enfants se contentaient de l'ignorer, mais celles qui le maltraitaient suffisaient à lui rendre la vie insupportable.

Le temps qu'il ne passait pas à panser une blessure, il le passait à regarder par-dessus son épaule pour essayer d'éviter d'en recevoir une nouvelle ; il n'osait plus s'endormir le soir, de peur qu'on vienne l'assassiner dans son sommeil, et se réveillait plusieurs fois par nuit, au moindre bruit, au moindre souffle ; il vivait en permanence dans un tel état de stress et d'anxiété qu'il avait fréquemment des diarrhées, des vomissements ou des malaises vagaux, et la seule pensée qui occupait son esprit était d'arriver vivant à la tombée de la nuit pour enfin courir se réfugier dans sa tente se décharger de la tension accumulée toute la journée en pleurant tout son soûl…

D'ailleurs, il était méconnaissable. Pâle, amaigri, toujours couvert de bleus, les traits tirés et les yeux cernés, il n'avait vraiment rien d'un futur Héros du Temps, et son entraînement au combat s'en ressentait : il ne progressait pas le moins du monde…

C'est un tout autre genre de leçon qu'il apprit un matin.

Il était ce matin-là de corvée de lessive, et passait de tente en tente relever les draps de lits défraîchis, quand en entrant dans une tente comme toutes les autres il y trouva une jeune fille à peine plus âgée que lui, peut-être pas plus de douze ou treize ans, cheveux auburn et nez pointu, allongée en pleurs sur son lit…

« Qu'as-tu jeune maîtresse ? » demanda-t-il timidement en s'approchant.

C'est alors qu'il s'aperçut qu'elle se tenait fermement le ventre, et que son pantalon et ses draps étaient souillés de sang ; il prit peur :

« Mais tu es blessée ! Ne bouge pas, je vais chercher des secours !

– Imbécile ! lui grogna-t-elle à travers ses larmes. Je ne suis pas blessée !

– Mais tu saignes ! » objecta-t-il comme une évidence.

Alors la jeune fille fit l'effort de se tourner pour s'allonger sur le dos face à lui, et rouvrit ses jolis yeux verts.

« C'est parce que ma première lune de femme s'est levée », expliqua-t-elle.

Link haussa un sourcil et tordit les lèvres.

« Où ça la lune ? Il fait jour !

– Mais qu'il est bête ! s'écria-t-elle, ce qui lui arracha aussitôt une discrète grimace de douleur. Avoir sa lune de femme qui se lève, ça veut dire avoir ses règles ! Parce qu'une fois par lune, les femmes saignent, c'est réglé comme une horloge. Réglé, règles, tu suis ?

– Mais c'est quoi les règles ?

– C'est le signe qu'une petite fille est devenue une femme. À partir de la lune où elle a saigné pour la première fois, elle peut avoir des bébés.

– Ouah ! s'exclama Link avec un mouvement de recul. Tu vas avoir un bébé ?

– Ben non, aucun homme n'a mis son sexe dans le mien. »

Les yeux exorbités et la bouche bée à s'en décrocher la mâchoire du garçon blond en dirent plus long sur l'état d'effarement dans lequel cette révélation le plongeait que tous les mots qu'il aurait pu prononcer…

« Attends, s'amusa la jeune fille, tu veux dire que tu ne le savais pas ?

– Non…

– Tu ne savais pas que les filles avaient leurs règles ?

– Non…

– Que quand elles ont leurs règles elles peuvent avoir des bébés ?

– Non…

– Qu'on fait des bébés en mettant le sexe de l'homme dans celui de la femme, et que si la femme ne saigne pas la lune suivante c'est que ça a marché et que l'homme a réussi à mettre un bébé dans son ventre ?

– Ben non !

– Je n'arrive pas à le croire ! Un homme qui ne sait pas que les hommes mettent leur sexe dans celui des femmes ! Les hommes ne pensent pourtant qu'à ça tout le temps ! Faut croire que t'es pas un vrai homme ! Ha, ha, ha ! Ouille ! Ne me fais pas rire, j'ai mal au bidon !

– Mais… gémit presque le pauvre Héros du Temps qui en cet instant n'en avait vraiment que le nom. Toutes les filles du monde ont leurs règles ?

– Bien entendu !

– Toutes les filles de toutes les races ?

– Ben oui, toutes les filles ! »

Link avait la tête qui tournait ; cette révélation lui semblait proprement inconcevable… il vit danser devant ses yeux des images floues et confuses de filles qui saignaient et de sexes de garçons qui entraient dans des sexes de filles ; il imagina son propre sexe entrant dans celui de la jolie petite princesse Zelda si digne et si grave, il imagina son sexe entrant dans celui de la turbulente petite Ruto, il imagina son sexe entrant dans celui de l'affreuse petite Malon, il imagina Zelda ayant ses règles, il imagina Ruto ayant ses règles, il imagina Malon ayant ses règles…

…il n'eut que le temps de tourner le dos à la jeune Gerudo alitée avant de vomir tout son content par terre ! Renonçant à résister plus longtemps malgré son mal au ventre à l'hilarité qu'elle sentait s'emparer d'elle, la jeune fille éclata de rire à cette vue…

Or elle le répéta aux autres, et l'anecdote finit par se savoir. Toutes les Gerudo finirent par savoir que le petit homme ne connaissait rien aux femmes et à la sexualité, et tandis qu'elles l'avaient jusque-là toujours vu comme une menace, elles comprirent qu'il était bien trop ignorant pour être dangereux, plus bête que vraiment méchant, et se mirent à le mépriser plutôt qu'à le haïr, se moquant de lui constamment à ce sujet…

Or, tant qu'elles se moquaient de lui, elles ne le menaçaient pas !

L'hilarité était moins pénible à supporter que l'hostilité, et les plaisanteries faisaient moins mal que les coups ou les insultes.

Ce n'était qu'un maigre progrès, mais c'était un progrès tout de même.

Aussi Link commença-t-il à se sentir mieux ; moins soucieux, il retrouva le sommeil et l'appétit, et reprit des forces ; surtout, il se mit enfin à progresser en arts martiaux, peut-être plus en quelques semaines que depuis six mois parmi les Gerudo, pas de beaucoup, bien sûr, il ne devint pas une fine lame du jour au lendemain, mais il était incontestablement plus concentré, plus adroit et plus endurant, et même Nabooru ne voyait plus du même œil…

…jusqu'au jour où le déclic se produisit.

Il traversait tranquillement le campement après avoir fini ses corvées, sans rien demander à personne, quand une jeune fille de quinze ou seize ans, très proche de l'âge de l'intronisation en tant que guerrière, et donc d'autant désireuse de prouver qu'elle avait tout d'une vraie Gerudo, dure, farouche et insoumise aux hommes, l'agressa sans la moindre raison comme cela faisait déjà longtemps que plus aucune ne le faisait…

Cependant, il se trouvait que ce jour-là était l'anniversaire de Link. Il avait douze ans. Et il avait suffisamment pris confiance en lui pour ne pas se laisser molester sans rien dire comme autrefois, surtout pas le jour de son anniversaire…

Gardant son calme, il se tourna vers la jeune fille, qui était d'ailleurs plutôt jolie avec ses cheveux roux bouclés et ses grands yeux d'un vert très clair, lentement, lui fit face, et osa la regarder droit dans les yeux, y plonger les siens…

Ils étaient magnifiques.

Elle n'avait jamais vu d'yeux bleus, et le regard qu'elle y lut, doux comme une caresse du bout des lèvres le long de son corps et dur comme une lame de métal contre sa gorge, et le visage halé et délicat dans lequel il trônait comme un bijou dans son écrin, les yeux mi-clos, les cils blonds, la bouche entrouverte à la lèvre supérieure légèrement ourlée en une moue sensuelle, tellement sensuelle, la coupèrent net dans son élan de violence irréfléchie et la laissèrent sans voix…

« Tu n'as pas de raison de me frapper, lui déclara-t-il simplement de sa voix haute et claire d'enfant mais dont la tessiture avait quelque chose d'incroyablement chaud et troublant, parce que moi je ne t'ai fait aucun mal. Je te respecte, et j'aimerais que tu me respectes en retour. »

Muette, pétrifiée, honteuse et confuse, les yeux embués et les joues empourprées, elle ne put que hocher mollement la tête pour reconnaître piteusement qu'il avait raison…

Aucune des Gerudo qui furent témoins de la scène ne désapprouva la remarque du garçon.

Il s'éloigna, incroyablement fier de lui-même ; il y avait longtemps qu'il ne s'était plus senti aussi bien…

Oui…

C'était le jour ; c'était son jour !

Il sentit ses pieds se mettre à courir tous seuls, et se précipita sous la tente de la reine.

Nabooru était mollement allongée sur d'épais coussins de soie bleue satinée sur son lit, somnolant à moitié tout en se limant les ongles, étendue une jambe en long et l'autre repliée dans une position d'une grâce naturelle, quand elle vit les pans de toile occultant l'entrée de sa tente s'écarter à toute volée avec un bruit de claquement ; elle ne sursauta pas, mais posa sa lime et pivota élégamment pour s'asseoir sur le rebord du lit ; c'était le jeune esclave qui venait de faire irruption chez elle…

Il pénétrait dans l'espace privé de la reine pour la première fois, qui devait ne pas être la dernière, et n'était pas tout à fait sûr d'en avoir le droit, mais il ne pouvait plus reculer, et ne le voulait pas d'ailleurs.

« Ma reine, annonça-t-il sans détour, je viens te demander de me rendre la broche que tu as prise à mon cou. »

Nabooru se leva et vint se camper devant lui ; elle le dépassait de la tête et des épaules.

Mais curieusement, il ne semblait pas en être intimidé…

« Pourquoi ferais-je ça ? demanda-t-elle sur un ton froid.

– Parce que cette broche appartient à une petite fille qui est ma meilleure amie et que j'aime de tout mon cœur, parce que c'est le seul souvenir qui lui reste de sa maman, parce qu'elle ne me l'a prêtée qu'avec ma promesse de la lui rendre à mon retour et parce que j'aime trop cette petite fille pour ne pas tenir ma promesse et lui faire de la peine. Mais si tu estimes que cette raison n'est pas suffisante, je n'insisterai pas et je m'entraînerai jusqu'à ce que je sois assez fort pour te reprendre cette broche de mes propres mains.

– Ça ne sera pas nécessaire. Voilà ce que je voulais entendre depuis le début. Une vraie raison exposée avec calme et clarté, et pas des cris ou des gros mots. Enfin tu t'es décidé à te conduire comme une personne civilisée envers une autre personne civilisée ! J'en avais assez de te voir soit te mettre en colère soit t'écraser devant nous. Le respect des autres commence par le respect de soi. »

Une fois ces paroles prononcées, elle fit volte-face et s'éloigna un instant, s'approchant de sa table de nuit ; quand elle revint devant Link, elle avait le bijou à la main, et elle le lui tendit ; il le prit, en s'attendant à ce qu'elle le lui soustraie au dernier moment, mais elle n'en fit rien ; elle le laissa tout simplement reprendre ce qui lui appartenait…

« Tu viens d'apprendre ta première leçon, glissa-t-elle simplement.

– Merci, dit-il sincèrement.

– Tu es mignon… »

Nabooru tendit la main et ébouriffa sans façon les cheveux blonds de Link en souriant, et c'est là qu'il réalisa qu'il ne l'avait jamais vue sourire ; rire, se moquer de lui, mais jamais lui sourire.

Tout à coup, il ne la trouva plus laide du tout…