Le lendemain matin, le garçon se leva le premier ; le jour se dessinait à peine, le soleil n'était pas même encore apparu. Il se sentait horriblement mal, lourd, sale, et sa main droite, que Nabooru avait seulement consenti à ce qu'on lui bande, le lançait douloureusement ; sans un bruit, pour ne pas réveiller ses hôtes, il se faufila hors de sa tente et se dirigea vers l'oasis.
Quand il baissa les yeux vers son reflet dans l'eau, il ne put pas croire ce qu'il y vit : il n'avait pas encore réalisé jusqu'à ce moment à quel point il avait grossi, sa masse musculaire avait fondu et ses cheveux avaient poussé…
Il se trouva hideux…
Se lançant à lui-même un regard haineux et une grimace, il se détourna vivement de l'eau, s'approcha d'un buisson au pas de charge, ouvrit grand la bouche, se fourra deux doigts de la main gauche au fond de la gorge et, dans un bruit d'éructation retentissant, il vomit par litres âcres et pestilentiels toute la ripaille, l'alcool et la pourriture dont il s'était honteusement rempli.
À genoux, tremblant, toussant, il éclata en sanglots de dépit et de rage, martelant le sable de coups de poings, avec sa main blessée, exprès, pour se faire mal, se punir.
Jamais il n'avait eu aussi honte de lui-même…
Il était censé devenir le Héros légendaire d'Hyrule, et il s'était conduit comme un beauf, un imbécile vénal et vulgaire.
Il retourna au bord de l'eau, y trempa sa tête, but une grande quantité, se leva pour aller uriner et retourna boire à nouveau ; puis il secoua la tête pour sécher ses longs cheveux ternes, et se rendit d'un pas décidé à l'arsenal du camp ; là, il attrapa un couteau et, sans hésitation et sans égard, s'attrapant à pleine main des mèches entières, il les trancha et se rasa la tête comme il put.
Durant la matinée, il fit non seulement sa part des corvées ménagères, mais demanda à assurer également celle de la Gerudo désignée pour l'assister ce jour-là ; le midi, il refusa de manger, et alla au bord de l'oasis, boire puis s'asseoir en tailleur sur le sable pour méditer…
Il laissa ses pensées vagabonder…
Nabooru…
Non, quel idiot ! Il n'arrivait pas à penser à qui ou quoi que ce soit d'autre qu'elle !
Le coup de couteau dans la main, il s'en moquait, mais son regard méprisant, ses paroles blessantes, avoir perdu son estime… ça il ne pouvait le supporter !
Il serra les yeux très fort en essayant de la chasser de son esprit.
Il pensa alors à Saria ; ce qu'elle aurait pensé de tout ça… Saria, la jolie petite princesse Zelda et sa nourrice Impa, la gentille petite Malon, Talon et Ingo, l'insupportable Ruto et le courageux Mikau, Nabooru…
« Ah, chier ! »
À nouveau il se dépêcha de la chasser de son esprit.
Il pensa alors à Ganondorf…
Ganondorf !
Comme il aurait ri de le voir dans cet état ! Que de mépris il lui aurait montré, que de sarcasmes il lui aurait crachés au visage ! Ça, un héros destiné à le vaincre ?
À cette pensée, Link sentit une telle rage monter en lui qu'il se leva d'un bond avec un long cri terrible et, sans même y penser, presque comme si son exaspération essayait de jaillir de lui par elle-même, il se mit à fouetter l'air autour de lui de coups de poing et de coups de pieds, toutes les bottes et les katas des divers arts martiaux que la reine des Gerudo lui avait enseignés, pendant près d'une heure…
Et même à la place de sa sieste, il passa à une petite séance de musculation.
Aussi, quand vint l'heure de sa séance d'entraînement avec la reine, même s'il n'y eut pas de miracle, au moins put-il endurer la durée de la séance jusqu'au bout, tête haute et sans finir par terre.
Et même s'il ne put la regarder dans les yeux et si elle ne lui adressa pas une seule parole, au moins n'eut-il pas honte de se présenter devant elle et fut-il vaincu sans démériter…
En tout cas, il jeûna, but beaucoup d'eau et fit de l'exercice toute la journée.
Le lendemain, il se remit à manger, peu, et continua à boire beaucoup et à faire beaucoup d'exercice ; il en fit de même les jours suivants, tôt levé et tôt couché, vivant sainement, mangeant peu et bougeant beaucoup.
Mais très vite il se rendit compte que ça ne suffirait pas.
Ses trois mois de beuverie avaient réduit à néant les progrès de près d'un an, il avait tout perdu, devait repartir de zéro, et il n'en avait plus le temps ; en un an et demi parmi ces fières guerrières, il avait passé six mois à se morfondre et trois à s'amuser, ce qui voulait dire qu'il ne s'était réellement entraîné que la moitié du temps ; bravo, beau rendement, c'était bien la peine !
Il décida de hausser le ton. Il le fallait, il avait bien trop de retard à rattraper.
A l'aide de cailloux et de bandelettes de tissu, il se confectionna quatre bracelets lestés d'environ cinq cent grammes chacun qu'il se passa aux poignets et aux chevilles et ne quitta plus, sauf pendant ses séances d'escrime avec Nabooru ; il espérait que ce surpoids obligerait ses muscles à travailler et le rendrait plus fort.
Mais comme frapper fort n'était pas suffisant, et ne servait à rien si les coups ne portaient pas, il prit également l'habitude de continuer à manier diverses armes blanches, répéter des bottes et des figures et s'entraîner tout seul le soir après sa séance ; il prit même parti de sauter le repas du soir pour ça.
Pour autant, Nabooru ne lui fit pas le moindre compliment sur ses efforts et son spectaculaire redressement ; à dire vrai, hormis les instructions sur le déroulement des séances d'escrime ou l'exécution d'une botte, elle ne lui adressa pas une seule fois la parole pendant ces quelques semaines…
Et lui continuait obstinément à s'entraîner, pratiquer l'escrime et la musculation et porter ses bracelets lestés pour progresser et regagner enfin son estime…
Ce jour-là, il avait opposé une résistance particulièrement énergique et farouche à sa maîtresse ; la séance avait duré plus de trois heures et le garçon y avait gagné une plaie béante en travers du dos, qui saignait ; non seulement elle l'avait encore vaincu, mais en plus frappé par derrière, en lâche, comme si elle le méprisait trop pour le regarder dans les yeux comme un véritable adversaire…
Link était dépité ; il se fichait de la plaie dans son dos, elle ne lui faisait même pas mal : la seule chose qui lui faisait mal était que Nabooru ne lui parle plus et ne le regarde plus… tremblant, mâchoires serrées, son épée toujours à la main, il la laissa retourner à sa tente sans bouger, et resta là, sur l'arène aménagée à l'arrière du camp ; quand elle eut disparu, il ficha son arme dans le sol d'un geste rageur, remit ses quatre bracelets lestés à ses poignets et à ses chevilles, et ramassa son épée avec la ferme intention de continuer à s'entraîner à l'escrime jusqu'à tomber par terre de fatigue…
Progresser, progresser à tout prix, devenir plus fort, plus fort qu'elle, la vaincre, l'impressionner, la subjuguer…
Estoc, taille, estoc, taille, coup droit, revers, coup droit, revers, moulinets, en "8", double "8", triple "8", dix, vingt, trente "8", plus souple le poignet, lame devant, lame en arrière le long du bras, et on alterne, coup d'épée, coup de poing, coup d'épée, coup de pied, un saut, estocade plongeante, attaque tornade…
Il était torse nu, la sueur perlant sur sa peau hâlée, ses cheveux d'or qui repoussaient formant un duvet lumineux autour de sa tête, un regard farouche dans ses beaux yeux bleus ; si seulement Nabooru n'avait pas été trop fière pour daigner le regarder, elle aurait vu qu'il était redevenu aussi beau, mortellement beau qu'avant…
Il s'entraîna de la sorte encore trois heures de plus, sans aller dîner et sans ménager ses efforts ; avec le poids des bracelets, au bout d'un moment c'est à peine s'il arrivait encore à lever les pieds ou à soulever son épée ; la nuit était tombée depuis longtemps, il y avait près de douze heures qu'il n'avait rien avalé, rien depuis une louche de semoule, et qu'il se dépensait sans compter, il était épuisé, essoufflé, affamé et assoiffé, et tous ses muscles lui faisaient mal ; ressentant durement le besoin de faire une pause, le gamin ficha la pointe de son épée dans le sol, et appuya ses deux mains sur le pommeau du manche et le front sur le dos des mains pour se soutenir tandis qu'il soufflait un peu… C'était si bon de ne plus bouger ! Il sentait ses membres se reposer, se délasser… À vrai dire, il ne les sentait plus du tout ; et il ne pensait plus à rien du tout non plus… Et ses paupières étaient si lourdes, ses yeux se fermaient tous seuls…
Avant qu'il s'en soit rendu compte, il s'était endormi debout sur son épée plantée en terre, à demi nu et en sueur dans la nuit glaciale du désert…
C'est en sortant de sa tente le lendemain matin au réveil pour s'étirer que la femme gerudo habitant le plus près du terrain d'entraînement l'aperçut, vision saisissante et incongrue d'un être statufié à un endroit où il n'aurait pas dû se trouver et dans une position qui n'avait rien de naturel ; sa voisine passa sa tête dehors à ce moment ; elle l'appela et toutes deux se précipitèrent pour voir ce que leur petit esclave chéri faisait là, assaillies par l'angoisse horrible qu'il se soit endormi dehors, nu dans le froid… Et quand elles arrivèrent à sa hauteur, leur crainte se confirma : le gamin était glacé et respirait à peine ; et quand elles le secouèrent pour tenter de le réveiller, elles ne réussirent qu'à lui arracher une quinte de toux au son gras et rauque affreux qui le plia et le jeta à terre, où il se mit à convulser…
Dans sa tente de toile bleue, la plus vaste et la mieux décorée du camp avec son tapis persan bleu et or, ses paravents peints d'arabesques or sur fond bleu et ses chandeliers en or, la reine Nabooru s'éveillait à peine et étirait avec délice ses longs membres athlétiques, ses muscles noueux roulant et se détendant l'un après l'autre sous sa peau caramel, quand elle sursauta, manquant de se donner un claquage, en voyant l'une de ses femmes faire irruption dans la pièce en criant :
« Ma reine, ma reine ! L'esclave a dormi dehors, il a attrapé froid ! Il est très malade ! »
La superbe femme rousse aux yeux d'ambre ressentit tout à coup l'irritation raidir sa nuque… Poussant un grognement exaspéré, elle jeta rageusement un oreiller de satin doré en direction de sa guerrière puis lâcha d'une voix stridente :
« Et que veux-tu que j'aie à faire de ce chien bâtard ?!
– Mais, ma reine, implora la femme, il faut le soigner…
– Et alors ? rugit la reine. Dites à la guérisseuse de l'examiner, et qu'on ne me dérange plus avec ça ! Comme si c'était mon affaire ! »
La guérisseuse fut donc appelée au chevet du petit garçon, que l'on avait installé tremblant et inconscient dans son lit ; c'était une très vieille Gerudo, probablement la plus vieille et la plus laide de la tribu, avec ses petits yeux plissés, sa peau olivâtre et ridée comme un pruneau, son énorme nez crochu et ses deux chicots disproportionnés à l'avant de la bouche ; elle l'examina, toucha son front de ses mains décharnées aux doigts noueux prolongés d'ongles longs et jaunis ; il était brûlant, tremblait et son souffle était rauque et bruyant ; la vieille femme vêtue d'une djellaba bordeaux poussa un soupir réprobateur en hochant la tête… À son attitude, les femmes massées autour d'elle comprirent que ce n'était pas bon, et l'assaillirent de questions ; ses réponses les plongèrent dans le désespoir, en particulier les plus jeunes dont beaucoup ne purent se retenir de se mettre à pleurer…
Toute la journée, malades d'angoisse, elles se relayèrent pour veiller le malade, la petite Jameela étant probablement celle qui resta le plus longtemps à son chevet.
Mais la reine, elle, ne vint à aucun moment dans sa chambre s'enquérir de son état ; elle lui témoigna même une indifférence telle, s'en désintéressa à un tel point qu'elle ne fut pas même au courant qu'il était alité.
C'est en milieu d'après-midi quand il ne se présenta pas à son cours d'escrime qu'elle se trouva devant le fait accompli…
La guérisseuse et trois Gerudo, deux adolescentes et une grosse matrone, entouraient le lit du garçon et lui rafraîchissaient le front avec un linge humide quand Nabooru fit irruption dans la chambre en repoussant violemment les pans de toile de l'entrée ; elle avait une moue et les sourcils froncés, une expression de vif mécontentement sur son beau visage hâlé ; se tenant sur le pas de la porte bras écartés sur les pans de toile dans une position déhanchée provocatrice, elle toisa tour à tour le garçon allongé inconscient, qui grelottait en gémissant d'une voix rauque, et les femmes en pleine démonstration dégradante de dépendance envers lui ; indignes de Gerudo !
Furieuse, leur reine s'écria :
« Qu'est-ce qui se passe encore avec ce sale chien d'esclave ? »
C'est la vieille et hideuse guérisseuse qui prit la parole, en se tournant vers sa souveraine lentement et péniblement à cause de sa sciatique.
« Tu es dure avec cet enfant, dit-elle de sa voix aigre. Ce n'est pas par paresse qu'il est couché. Il est mourant… »
La reine se rengorgea visiblement.
Elle lâcha les rideaux, baissa les bras et avança vers le milieu de la pièce, avant de lâcher d'une voix étranglée :
« Comment ça, "mourant" ?!
– Il a une pneumonie, ma reine, expliqua la vieille, et plus de quarante de fièvre. Son organisme est tellement affaibli qu'il pourrait ne pas passer la nuit.
– Ah ! », s'exclama Nabooru.
Elle fit la moue en silence un long moment avant de reprendre :
« Donc c'est vraiment grave…
– Oui, confirma la vieille. Mais s'il passe la nuit, il sera sauvé.
– Bien ! s'écria alors la reine. Puisqu'il est censé être un héros, il passera la nuit. Nous n'avons plus à nous en occuper ! »
Alors, elle poussa dehors sans ménagement les quatre femmes qui entouraient le lit du garçon blond qui délirait, rouge et brûlant, et rameuta en criant le reste de la tribu sur la place publique ; quand un bon nombre fut présent pour entendre ce qu'elle avait à dire, la belle femme rousse à la peau brune leur annonça d'une voix de stentor :
« Le chien d'homme est malade comme vous le savez. La nuit qui vient sera critique pour lui d'après Zubeeda la guérisseuse. Alors je vous interdis de lui prodiguer des soins, et plus encore d'aller le veiller ! Si ce petit connard a été assez bête pour dormir à la belle étoile et attraper froid, il ne mérite aucune sollicitude de votre part ! S'il survit, tant mieux. S'il meurt, tant pis. Mais il n'y a pas de quoi s'en soucier : ce n'est qu'un homme ! Allez-vous vous faire du souci pour un homme, femmes gerudo ? Pas question ! Et je punirai de ma propre main qui que ce soit d'entre vous qui osera s'introduire dans la chambre de ce chien cette nuit pour lui apporter son soutien ! »
Les Gerudo se séparèrent dans une rumeur assourdissante, et retournèrent vaquer à leurs occupations courantes en ronchonnant, inquiètes pour la vie de leur mascotte et scandalisées par la dureté de leur reine.
La nuit tomba, l'heure du souper passa, le camp s'endormit, tente après tente…
Il faisait déjà nuit noire et, seul dans sa chambre, abandonné, privé de soutien, ce qui est peut être le plus douloureux pour un malade, Link luttait, inconscient, délirant, frissonnant mais trempé de sueur, râlant, régulièrement secoué de quintes de toux grasse au son raclant affreux qu'il aurait qualifiées de supplice s'il avait été lucide…
Soudain, une silhouette se faufila dans sa chambre.
Une silhouette élancée et musculeuse.
Quand elle avança, le flambeau laissé allumé révéla de son éclat ambré le visage de la reine Nabooru…
Approchant de son pas déhanché, elle se posta juste à côté du lit et, enfin, pour la première fois depuis longtemps, trop longtemps, elle regarda attentivement le garçon blond ; ses grands yeux noisette de chat n'étaient pas maquillés et affichaient un regard grave, et, tête baissée, son long nez aquilin ne cachait pas la moue de ses lèvres pulpeuses, commissures affaissées vers le bas…
Elle s'agenouilla sur le tapis au pied du lit, se pencha vers le garçon alité, qui gémissait dans son sommeil et n'avait pas remarqué son arrivée, et lui prit la main ; c'était la droite, celle qu'elle lui avait transpercée d'un coup de poignard six semaines plus tôt… Mal soignée, la cicatrice était affreuse, formant une épaisse bosse livide et râpeuse à la surface de la peau toute douce de la petite main…
Presque spontanément, la jeune femme la porta à ses lèvres et l'embrassa longuement, tendrement…
Elle la serra plus fort dans les siennes tout à coup ; ses sourcils se relevaient peu à peu en accent circonflexe et ses lèvres tremblaient…
Dans un hoquet qui secoua ses épaules, elle laissa les larmes couler de ses yeux, lâchant enfin prise, et se mit à pleurer à sanglots déchirants, effondrée à terre, tête basse, brisée, cramponnée à la main inerte du garçon blond…
« Mon petit homme… », murmura-t-elle entre deux sanglots.
Et, pleurant toujours à chaudes larmes, elle répéta, plus fort, plus distinctement, en détachant bien chaque mot, insistant particulièrement sur le premier :
« Mon petit homme ! »
Elle hoqueta, baisa à nouveau la paume meurtrie de sa petite main, la caressa de sa joue en la baignant de larmes, et sans pouvoir s'en détacher, elle implora :
« Ne meurs pas… Ne meurs pas, mon petit homme… Ne me laisse pas… »
