Lorsque la reine s'éveilla, elle vit d'abord la toile bleue tendue au-dessus d'elle, la lumière dorée du matin qui filtrait à travers ses mailles, entendit le bourdonnement tout proche des voix de ses sœurs s'affairant gaiement dans le camp, sentit la bonne odeur des bêtes, des épices et du sable chaud ; ce n'est qu'après coup qu'elle se rendit compte qu'un poids reposait sur sa poitrine, ferme mais doux et tiède ; étouffant un petit piaillement d'effarement, elle eut un sursaut : Link ! C'était Link allongé sur elle, avec elle, et c'était déjà le matin ! Oh Déesses, ça avait fini par arriver, il avait fallu que ça finisse par arriver : ils avaient passé la nuit ensemble… Elle avait passé la nuit avec un mâle, signe le plus infâmant qui soit de sa faiblesse et de sa soumission.

Elle était déshonorée.

À mesure qu'elle émergeait et que son esprit retrouvait toute sa lucidité, elle revoyait exactement comment c'était arrivé… Le plaisir qu'il lui avait donné la veille avait été si intense qu'elle en avait perdu connaissance. Les choses en seraient restées là si elle ne s'était pas réveillée un moment plus tard juste pour le surprendre en train d'essayer de ressortir discrètement de sa tente après y avoir déposé un beau plateau de fruits pour elle… touchée, elle l'avait invité à rester et à s'en régaler avec elle. D'abord de façon fort civile ; puis de façon de plus en plus coquine et sensuelle… elle avait commencé à lui glisser des grains de raisin dans la bouche directement avec ses mains… et quand ses lèvres s'étaient refermées sur ses doigts, en l'espace d'un frisson elle avait perdu la tête…

Ils avaient fait l'amour.

Et puis l'avaient refait.

Encore.

Et encore.

Combien de fois ? Nabooru ne parvenait plus à se le rappeler, ou ne voulait plus se le rappeler, mais assez pour que ça dure toute la nuit…

Et que le matin les surprenne encore enlacés.

Comme elle n'y avait pas droit…

C'est là qu'elle entendit, sur elle, contre elle, l'enfant pousser dans son sommeil un gémissement, et bizarrement le son de sa voix, ce son si doux, l'apaisa…

Elle resta immobile, nue sur le lit, ses yeux d'ambre rivés sur le plafond de toile bleue translucide au soleil, le garçon nu sur elle… Elle se sentait si bien…

Si triste, mais si bien…

« Link, dit-elle d'une voix calme. Link, réveille-toi…
– Ai faim… grommela la voix enrouée de sommeil du garçon.
– Link lève-toi s'il te plaît, il s'est passé quelque chose de grave. »

Il émergea lentement, un œil bleu entrouvert et l'autre franchement fermé, suçant et déglutissant bruyamment pour faire passer la mauvaise bouche du réveil, tourna la tête, croisa le visage de sa maîtresse tout près du sien, lui sourit…

Elle le prit doucement par les épaules, le contact de sa peau contre ses paumes lui projetant une décharge électrique de pur plaisir à travers tout le corps jusqu'à l'âme, et l'écarta d'elle…

« Il faut te lever maintenant, poursuivit-elle toujours sur ce même ton calme et doux. C'est le matin… »

Expirant bruyamment en se passant la main gauche sur le visage, le tout jeune Héros du Temps bascula sur le dos, balança ses pieds dans le vide et sauta du lit ; la reine gerudo se redressa, s'étira avec des craquements sonores et l'imita.

C'est à ce moment que Link réalisa brusquement la situation : ses yeux s'ouvrirent tout rond, et la même expression que s'il avait pris un coup de poing dans l'estomac traversa son visage.

« Qu'est-ce que j'ai fait ?! » s'écria-t-il.

Tête basse, il se mit à trembler…

« Non… répétait-il sans fin, les yeux fixant le tapis sans le voir. Non… Pardon ma Reine… Je t'ai humiliée…
– Et oui, reconnut-elle sans affolement, nous avons fait une belle bêtise cette fois…
– Je peux essayer de retourner discrètement à ma tente en rampant dans le sable…
– Ne dis pas de bêtises, corrigea-t-elle sans pouvoir s'empêcher d'en sourire, tu te ferais forcément voir, et ça n'en serait que plus humiliant.
– Alors je vais sortir, le premier, me faire voir des Gerudo et accepter dignement leur punition.
– Non. »

Elle posa une main sur son épaule et enfin il se décida à se retourner vers elle et la regarder dans les yeux ; il sentit un coup de tonnerre cogner dans sa poitrine tant elle était belle… Nue devant lui sans fausse pudeur inutile, ses yeux dans les siens et un sourire un peu triste sur les lèvres, elle semblait épanouie et sereine comme si cette humiliation ne lui causait aucune honte ; et ce qu'il ne pouvait pas deviner en la voyant, c'est combien elle aussi le trouvait beau…

« Mon petit homme… dit-elle. Ce n'est pas toi qu'elles vont punir. C'est moi la seule coupable à leurs yeux. La loi est claire : c'est à la femme de savoir se refuser à l'homme. Ne bouge pas. Je vais les affronter…
– Toi ? gémit le garçon d'une voix tremblante. Mais qu'est-ce qu'elles vont te faire ?
– Me déchoir de mon titre, peut-être même me bannir…
– Non… »

Sans prendre même la peine de se rhabiller, Nabooru repoussa vers l'extérieur d'un geste déterminé la toile qui occultait l'entrée de sa tente.

« Nooon ! » répéta Link en cherchant nerveusement son pourpoint vert.

Elle sortit, apparaissant sur la Grand-Place noire de monde, nue et pourtant tête haute, altière, magnifique. Sa seconde Aveilu, frange rousse et long nez pointu, la grosse Telma, couette auburn, petit nez rond et poitrine menaçant de faire craquer son bustier, et quelques unes des anciennes, membres du conseil, se trouvaient présentes ; nul ne sembla remarquer son apparition.

« Bien, lâcha-t-elle, je suppose qu'il est juste que j'endure à présent votre mépris… »

C'est ce moment que choisit sa fidèle lieutenante pour lui lancer sur un ton dégagé et joyeux :

« Bonjour ma Reine, que les Déesses préservent encore longtemps ta beauté et ta sagesse. »

La reine tiqua ; tournant la tête à droite et à gauche, pour tenter d'accrocher le regard de l'une ou de l'autre, elle s'attendait à les voir à tout moment se fixer sur elle, insoutenables, comme sur une bête de foire, un monstre, et y lire leur haine et leur mépris pour la faute qu'elle avait commise ; mais au lieu de ça, toutes semblaient n'y prêter aucune espèce d'importance, et vaquer à leurs occupations, paisibles, tranquilles, comme si rien ne s'était passé… Ses épaules s'affaissèrent, et elle se surprit à hausser un sourcil et tordre les lèvres exactement comme elle avait si souvent vu son amant le faire…

« Hé, s'exclama-t-elle tout fort, où est passée votre fierté de femmes gerudo ?! J'ai passé la nuit avec un homme ! Hé oh ! J'ai passé la nuit avec un homme, je suis faible et soumise, j'ai déshonoré le peuple gerudo, j'attends votre punition ! »

Link apparut derrière elle dans l'encadrement de la porte de la tente, tête basse, mortifié.

Les Gerudo les plus proches de la reine, celles qui avaient pu entendre ses paroles, continuaient à aller et venir, vaquer à leurs occupations quotidiennes, comme si elles n'avaient rien vu ni rien entendu.

Seul le même petit sourire en coin sur leurs lèvres à toutes trahissait une réaction, mais quelle réaction inattendue !

« Un homme ? demanda Aveilu en feignant l'étonnement sur un ton théâtral. Quel homme ? Je n'ai pas vu d'homme sous ta tente, moi, ma Reine…
– Non, moi non plus, ajouta Telma. Moi tout ce que j'ai vu c'est une reine gerudo qui a pris son plaisir d'un esclave…
– Y'a pas de mal à ça, glissa de loin une troisième, c'est dans l'ordre des choses… »

Interloquée, presque plus fâchée de ce non-respect des lois gerudo qu'heureuse de la clémence dont elle bénéficiait, Nabooru se tourna vers une femme plus âgée, un membre du conseil qu'elle s'attendait à trouver plus conservatrice que les jeunettes… Celle-ci se contenta de lui sourire si largement qu'on voyait qu'elle se retenait d'éclater de rire, et de déclarer bien haut ce qu'elle devina être le mot de la fin, unanimement ratifié par toutes les Gerudo :

« Allez, jeune fille, oublie ça. Nous te pardonnons pour cette fois. Après tout, nous aurions toutes voulu être à ta place, alors comment te blâmer ?! »

Ses yeux s'étaient posés sur Link pendant qu'elle prononçait cette dernière phrase, et le garçon avait rougi jusqu'à la pointe des oreilles ; poussant un petit rire, elle s'éloigna, bientôt imitée par les autres femmes qui se désintéressèrent tout à fait de l'incident comme s'il ne s'était jamais produit…

La reine et le jeune héros se regardèrent, incrédules… On leur avait pardonné ce qui était normalement la pire infamie dans la culture gerudo…

Pourquoi ?

Parce que leur amour avait ému ?

Mais c'était encore plus humiliant !

Surtout par ce que ça sous-entendait…

Se rengorgeant visiblement, tête basse, mâchoire serrée et œil orageux, sentant son cœur cogner dans sa poitrine et le regard de cet homme qui n'était qu'un enfant mais qui était son amant chercher désespérément le sien, la reine superbe jusque dans sa nudité tourna vivement les talons et disparut sous sa tente d'un pas presque martial. Link la suivit.

Elle s'habilla sans le regarder, sans un mot, dans un silence pesant qui sembla au garçon durer une éternité. Il la regardait lui tourner le dos sans oser parler non plus, se demandant ce que signifiait la scène à laquelle il avait assisté l'instant d'avant…

Enfin Nabooru prit la parole, sa voix, sans éclat, fluette, incongrue, comme un point minuscule au milieu du néant mais l'occupant tout entier et comme en émanant d'elle-même, paraissant retentir comme un coup de marteau sur un gong après tant de silence :

« Nous avons eu de la chance cette fois, mais nous n'en aurons pas autant une prochaine fois ; ou plutôt, elles ne nous laisseront pas une autre chance une prochaine fois…
– Mais il n'y aura pas forcément de prochaine fois, hasarda Link plein d'espoir. Je me forcerai à quitter ta chambre aussitôt après, je ferai beaucoup plus attention, on fera bien attention…
– Tu crois qu'on fait attention à quoi que ce soit quand on se laisse emporter par la passion et le délire des sens ? répondit-elle avec une faible ébauche de sourire condescendant et un peu triste. Non mon garçon. On ne fait plus attention à rien… »

Il se demanda avec une boule d'angoisse qu'il sentait soudain lui pousser peu à peu dans la gorge si ce "on" était indéfini et général, ou s'il les désignait tous les deux…

« …je ne fais plus attention à rien, ajouta-t-elle, confirmant les doutes du garçon et faisant douloureusement enfler la boule d'angoisse qui lui serrait la gorge. Je suis devenue irresponsable. Faible. Vulnérable. Vulnérable à toi. Tu es ma faiblesse. Ça dérape, Link. Tu dois t'en aller… »

Un coup de tonnerre.

Ou plutôt un coup de fouet…

…qui lui avait probablement fait aussi mal à elle qu'à lui…

« Non ! »

Second coup de tonnerre.

Qu'avait-il dit ?

Il s'était permis de la contredire ?

Alors parce qu'il arrivait à lui faire perdre la raison de plaisir lorsqu'ils faisaient l'amour, ce chien d'homme décidément bien pareil à tous les autres croyait avoir un ascendant sur elle, se croyait autorisé à contester ses décisions et à lui imposer les siennes ?!

Elle se retourna vers lui comme une furie, prête à l'obliger à s'en aller à coups de poings s'il le fallait, et là, elle se figea…

Loin de l'aplomb arrogant de l'homme qui croit avoir un ascendant sur une femme, le garçon fixait sur elle de grands yeux éperdus, implorants, mouillés de larmes qu'il retenait comme il pouvait, et ses lèvres crispées en une grimace de douleur et ses épaules affaissées tremblaient…

Quand ses oreilles avaient envoyé à son cerveau la phrase "tu dois t'en aller", il avait senti son cœur se serrer si violemment, si douloureusement, qu'il avait failli vomir et tourner de l'œil, et cru le sentir se briser en mille morceaux dans sa poitrine…

« Non ! répéta-t-il, mais d'une voix qui vibrait cette fois de sanglots. S'il te plaît…
– Il n'y a pas d'autre solution mon petit homme, répondit-elle doucement, touchée au plus profond d'elle-même encore plus qu'elle n'aurait su le dire par sa réaction.
– Mais mon entraînement n'est pas fini…
– Bien sûr que si. Tu m'as dépassée ; hier tu m'as battue à plates coutures…
– Mais rien qu'hier, rien qu'une fois ! Pour être sûr que je t'ai dépassée, il faudrait que je te batte tous les jours, je ne peux pas partir avant…
– Arrête de chercher des prétextes, le coupa-t-elle avec un sourire attendri. Je t'ai tout appris, tu es déjà capable de me battre et tu n'as que treize ans et pas encore ta pleine force d'adulte. Tu n'as vraiment plus besoin de moi…
– …mais je t'aime ! »

Nabooru se sentit comme si elle venait de recevoir en pleine tête la gifle la plus violente qu'elle ait jamais reçue, et accusa le coup ; durement.

Quoi ?

Qu'avait-il dit ?!

"Je t'aime"…

Je t'aime !

Mais ces mots, jamais aucun homme ne les lui avait adressés ! Elle avait couché, fait l'amour, comme on dit, l'amour, tout de même, avec Ganondorf puis avec une trentaine d'autres hommes, des marchands avec qui les Gerudo faisaient affaires, des aventuriers de pacotille égarés à-demi morts de soif dans le désert, des brigands ou des soldats qui l'avaient attaquée et qu'elle avait vaincus lors de ses rares incursions en Hyrule hors du désert, et les "tu es belle", "tu es bonne", "tu me fais bander", "j'ai envie de toi", "tu baises bien" ou "j'aime ton cul salope", ça, elle les avait entendus le lui débiter, plus qu'à son tour, mais je t'aime, jamais, aucun d'entre eux, et il avait fallu qu'elle attende de se trouver face à un petit garçon, pas un homme, un petit garçon, pour qu'enfin elle entende ces trois mots, un petit garçon qu'elle avait méprisé, maltraité, dont elle avait odieusement profané et souillé la pureté, et il l'aimait malgré tout !

Oh, bien sûr, elle avait compris depuis longtemps qu'il avait un faible pour elle ; mais il y avait un monde de le comprendre à l'entendre le lui dire en face et sans détour…

Les yeux tout ronds et la bouche bée, son visage se décomposa à vue d'œil et elle chancela, le souffle lui manquant…

Pourquoi ?

Pourquoi se sentait-elle dans cet état ? Et dans quel état se sentait-elle, d'ailleurs ? Que ressentait-elle ? Elle-même n'en savait rien, partagée entre la gêne, l'embarras, presque la honte, la peur, peur de ce sentiment qu'elle avait toujours tenu soigneusement à l'écart, peur des perspectives qu'il ouvrait, celles d'une relation prenant un tour nouveau et inconnu plus sérieux et plus intime que ce dont elle avait envie, peur de s'y impliquer, peur d'y perdre son individualité et jusqu'à son identité, peur du qu'en-dira-t-on, du regard des autres Gerudo, peur de les trahir, et une chaleur délicieuse dans tout son être, le plaisir ineffable de se sentir aimée, belle et importante aux yeux de quelqu'un…

Et comment y réagir ?

Pas à la légère…

Elle prit une grande inspiration.

Quand enfin elle répondit, le moindre mot qu'elle prononça était soigneusement mesuré, mais d'autant lourd de sens.

« Moi non plus je ne t'aime pas… »

Un coup de canon dans la poitrine.

Il aurait dû s'y attendre…

Jamais elle ne pourrait lui avouer ce qu'elle ressentait.

Mais c'était là sa façon de le faire tout de même…

Link se sentit fou de bonheur de cette réponse.

Et fou de chagrin de ce qu'elle impliquait…

Face à face, les yeux dans les yeux, chacun luttant pour ne pas pleurer, ne pas montrer à l'autre une faiblesse qui éveillerait la sienne à son tour et les rendrait tous deux incapables de prendre la seule décision qu'ils savaient tous deux être la bonne, ils se contemplèrent, s'emplirent l'un de l'autre un instant, puis le garçon blond dit simplement :

« Tu avais raison, il faut que je m'en aille.
– C'est entendu », répondit la reine en hochant la tête.

Elle tenta de sourire, et reprit sur un ton qui se voulait léger, comme pour tourner cette page :

« Tu as envie de faire l'amour une dernière fois ?
– Certainement pas, répondit fermement Link. Ne remuons pas le couteau dans la plaie.
– Mais je ne souffre pas du tout, mentit-elle.
– Moi non plus… » conclut-il, et elle savait très bien ce que "moi non plus" signifiait entre eux…

Dès lors, son départ s'organisa très vite.

D'abord, Nabooru appela toutes les Gerudo sur la Grand-place pour annoncer officiellement la nouvelle. Inutile de dire que toutes poussèrent les hauts cris et même que les plus jeunes, celles de la même tranche d'âge que Link et espérant secrètement sortir avec lui, se mirent à pleurer ; certaines même se firent la réflexion pleine de rancœur que leur reine était lâche au point de les punir elles et le garçon pour sa propre faute…

Et puis on passa aux préparatifs proprement dits. Vider la tente, réunir et empaqueter les affaires, un repas copieux, une toilette soigneuse.

Nabooru amena Link à l'oasis. Elle délaça le col polo de son pourpoint vert, peut-être un peu plus lascivement qu'elle aurait dû, lui fit glisser ses vêtements le long du corps pour les lui ôter, laissant peut-être un peu trop les paumes de ses mains y courir de toute leur surface, et quand il fut nu, elle lui murmura :

« Vas-y, entre dans l'eau. »

Elle se dévêtit à son tour tandis qu'il obéissait, et le suivit, une savonnette et un gant de toilette dans les mains.

Il se retourna, lui sourit et lâcha :

« Que j'aime te voir nue…
– Profites-en, répondit-elle avec un sourire sur ses lèvres pulpeuses laquées de rose, car c'est peut-être la dernière fois…
– Non, répliqua-t-il avec une assurance toute masculine, tu oublies que je dois venir t'apporter la tête de Ganondorf…
– Oh oui ! », gloussa-t-elle avec un sourire plus large encore qui découvrit ses dents.

Alors elle plongea dans l'eau de l'oasis sa main qui tenait la savonnette, et commença à en frictionner son esclave devenu son élève et finalement son amant, de la tête aux pieds, ses cheveux blonds comme les blés que la dernière coupe avait laissés en jachère, un peu fous, sa peau hâlée comme un pain qui sort du four, douce mais un peu sèche, dont il n'avait jamais pris soin sous le soleil mordant et dans le sable sec et rugueux, ses muscles qu'on commençait à vraiment voir et sentir poindre dessous, légèrement contractés sous ses doigts, qu'elle devinait endoloris, les trous de ses longues oreilles pointues, et le gamin grognait et protestait tant et plus, j'ai du savon dans les yeux, ah, tu me grattes, et l'éclaboussait en se débattant, lui tirant de grands éclats de rire ; on aurait dit une maman baignant son petit garçon.

Sauf qu'il n'aurait pas fait l'amour avec sa maman…

Quand elle vint se placer derrière lui pour lui frotter le dos, elle marqua un temps d'arrêt ; elle n'avait jamais remarqué à quel point il était lardé de cicatrices… Immobile, la bouche entr'ouverte lèvres tremblantes, elle ne pouvait plus détacher son regard de la surface de peau mutilée ; elle se revoyait, lui infligeant sans état d'âme un coup de tranchant en travers du dos à chaque manche de leurs combats qu'elle remportait ; qu'avait-elle fait ?! Il ne lui restait pratiquement pas un centimètre carré de peau entre les omoplates et la chute de reins qui ne soit pas sillonné de longues traces livides…

Les mains se crispant nerveusement sur ses épaules, elle sentit son cœur se serrer, sa gorge se nouer, ses yeux et ses sinus lui picoter…

Elle n'avait pas seulement été d'une cruauté et d'une perversion ignobles envers un pauvre enfant innocent, meurtri sa chair et souillé sa pureté ; elle avait flétri sa beauté, défiguré l'un des rares vrais chefs-d'œuvre de la nature…

…et il l'aimait ?!

Tremblante, elle chancela.

Quand il sentit ses lèvres se poser et s'imprimer goulûment sur sa peau, juste au milieu de son dos, Link se raidit ; il crut à des préliminaires… il sentit les mains de la jeune femme rousse quitter ses épaules pour revenir se poser sur sa taille, lui causant un frisson d'émoi ; elle s'était agenouillée, dans son dos, s'abaissant à sa hauteur ; les pétales de rose de ses lèvres se déposèrent à nouveau sur la peau du garçon, sur son épaule, dans le creux entre l'épaule et le cou, sur sa nuque, en haut du dos, sur une omoplate, sur l'autre, au milieu du dos, au bas du dos, elle le couvrait de baisers, comme il n'en avait jamais été couvert, comme elle n'en avait jamais couvert personne, et leur tendresse était telle, juste tendre, sans rien de sexuel, qu'il en était plutôt ému qu'excité ; soudain il se figea : les mains de la reine glissaient de sa taille sur son ventre, remontaient, de toute leur surface, vers son torse, l'entraînant derrière elles, et il la sentit se blottir contre lui, ses bras autour de lui l'enlaçant fermement, fiévreusement, et pour lui qui commençait à avoir froid, immergé dans l'eau depuis un moment, sentir sa chaleur contre lui, la chaleur de sa peau mouillée contre la sienne, de son corps nu contre le sien, ses bras autour de son buste, ses seins tendres, moelleux, qui s'appliquaient contre son dos au point qu'il pouvait presque en discerner les merveilleux petits capitons sous la peau fine et veloutée, lui causa un plaisir tel qu'il n'aurait pas su l'exprimer, celui qui coupe le souffle, celui qui fait battre le cœur si fort qu'on croit défaillir, presque douloureux, mais tellement bon…

Cramponnée à lui, mais totalement abandonnée, sans fausse pudeur, sans fierté mal placée, elle se laissa aller et osa poser sa tête sur l'épaule du petit garçon, qui ferma les yeux de bonheur… Il les rouvrit pourtant quand il la sentit soudain secouée de spasmes rapprochés, discrets mais perceptibles, et quand ce qu'il devina être une larme vint rouler sur lui…

Elle pleurait…

« Je ne t'aime pas, murmura-t-elle d'une voix tremblante, non, je ne t'aime pas… »

Oh Déesses !

Il était pétrifié, bouleversé à ne plus pouvoir bouger…

« Je ne t'aime pas… Je ne t'aime pas… Je ne t'aime pas… », répétait-elle désespérément en sanglotant, sans laisser le moindre doute sur le vrai sens de ces mots, et lui en était bouleversé à ne plus pouvoir bouger…

Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration, puis les rouvrit, fixes, perdus dans le vague, un regard grave et même un peu triste, debout bien droit, ferme et digne malgré son amertume, une douce amertume, car il obtenait enfin ce qu'il avait tant espéré, mais pour le perdre aussitôt ; la femme effondrée serrait entre ses bras l'enfant resté debout, mais campé bien droit, ferme et digne malgré son amertume, avec ce regard grave et même un peu triste, les yeux fixes, perdus dans le vague, et cette moue de regret mêlé de plaisir sur ses lèvres ourlées dans son beau visage juvénile mais où se lisait déjà toute la détermination de l'homme qu'il serait, on ne pouvait plus voir en lui un enfant, il était aussi homme entre ses bras qu'elle était femme contre lui…

Il ne leur fallut pas moins que le temps de s'essuyer soigneusement de la tête aux pieds et de se rhabiller pour retrouver leur calme.

Ceci fait, Nabooru déclara :

« Tu as le dos en charpie. Viens, je vais te montrer à la guérisseuse. »

Quand l'affreuse vieille femme ridée vêtue de bordeaux l'examina, elle s'exclama aussitôt :

« Eh bien, tu n'y es pas allée de main morte avec ce gamin ! Ah là là, regarde-moi ça, c'est un carnage… Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?! Hormis les plaies les plus fraîches, elles sont toutes déjà refermées et cicatrisées. Tu penses ! Certaines cicatrices ont plus d'un an et demi !
– Eh bien, répliqua la reine avec mauvaise humeur, mets-lui donc de la poudre de fée dessus ! Tu en as bien ? »

Les deux femmes devisaient penchées au-dessus de Link allongé sur le ventre leur tournant le dos, les entendant sans les voir, et il se sentait un peu gêné, comme un article à vendre sur un étal que les clients examinent et commentent…

« Et ne me dis pas le contraire, Zubeeda, je le sais, c'est moi qui me suis faite enfiler par le marchand pour t'en avoir deux flacons pour le prix d'un ! »

Link tressautant à ces mots, la vieille rebouteuse objecta :

« Une cicatrice, par définition, n'est déjà plus une blessure ; or la poudre de fée sert à guérir les blessures, donc ce n'est pas à effacer les cicatrices qu'elle peut servir ; ce que tu me demandes, c'est de la chirurgie esthétique, et ce n'est pas mon métier !
– Mais, protesta Nabooru plus comme une petite fille contrariée que comme une reine, tu veux dire que tu ne peux rien faire pour arranger ça ?
– Non ma petite, asséna la vieille, je ne peux rien faire pour réparer ta bêtise. T'avais qu'à y penser avant de massacrer ce pauvre gamin…
– C'est pas grave vous savez, glissa timidement Link allongé sous leurs yeux la tête à moitié enfouie dans l'oreiller, au moins j'ai l'air d'un héros comme ça…
– Oui mais comment veux-tu emballer les filles si tu ressembles à du fromage râpé quand tu te dessapes ?! s'écria celle qui était jusque-là la seule "fille" qu'il ait réussi à "emballer".
– J'ai bien une solution, remarquez, lâcha finalement la guérisseuse. Je peux l'écorcher, lui retirer la peau, et verser de la poudre de fée aussitôt sur l'abrasion…
– Pas question ! s'écria brusquement Nabooru d'une voix aigüe. Ça va lui faire trop mal !
– Je ne suis pas une chochotte, fit remarquer d'une voix ensommeillée Link que la position allongée abrutissait lentement mais sûrement.
– Mais la question n'est pas là, lui expliqua la reine en se penchant vers lui une main posée sur ses cheveux. Je veux que ton dernier jour parmi nous ne soit que du plaisir, en récompense pour tes deux ans d'efforts. Je refuse que tu fasses quoi que ce soit de pénible aujourd'hui.
– Dans ce cas, conclut la vieille Zubeeda, je vais me contenter de lui exfolier la peau du dos avec une brosse en crin et du savon de gommage, et je verserai de la poudre de fée dessus ; ça ne fera pas une belle surface lisse comme si j'avais retiré toute la peau, mais ça devrait estomper de façon visible…
– Oui, voilà, s'exclama la jeune femme rousse toute contente, fais comme ça ! Et toi, quand ce sera fini, viens me rejoindre à la blanchisserie, qu'on te trouve de quoi t'habiller. »

Elle sortit et laissa la guérisseuse opérer.

Celle-ci ne put faire de miracle, mais quand Link rejoignit Nabooru sous la tente où on entreposait les vêtements et les accessoires, ses plaies les plus récentes avaient disparu et les cicatrices des anciennes, si elles se distinguaient encore, étaient à présent quasiment lisses et presque de la même couleur que la peau saine, à peine plus pâles ; d'ailleurs, un détail ne trompait pas sur la réussite de l'opération : sur son passage, toutes les Gerudo qu'il avait croisées s'étaient brusquement retournées, pétrifiées, regard fixe et bouche ouverte, les jambes curieusement raidies cuisses serrées comme pour retenir un afflux soudain de désir sexuel humide et brûlant…

Enfin il arriva à la blanchisserie, trottinant avec un air satisfait, et lança joyeusement :

« Ça y est, ma reine ! La guérisseuse a fini, et le résultat est plutôt réussi.
– Oublie un peu les "ma reine" et autres marques de respect, mon petit homme, répondit Nabooru avec douceur et même quelque chose dans le regard qu'on aurait pu interpréter comme de la tendresse, je crois que nous n'en sommes plus là…
– Et pourtant, objecta le garçon blond, tu es bien ma reine, celle qui règne sur mon cœur… »

La jeune femme aux longs cheveux roux devint rouge, baissant légèrement la tête. Les yeux embués, elle lui lâcha sans le regarder en face :

« Arrête ça… Ne m'oblige pas à te dire encore une fois que je ne t'aime pas…
– Alors embrasse-moi, plutôt ! explosa-t-il.
– Non, s'écria-t-elle avec une précipitation qui était moins celle d'une reine exigeant le respect d'une règle que celle d'une jeune fille entre les bras d'un homme qui lui résiste tant qu'elle le peut encore avant de ne plus le pouvoir…
– Allez, commanda-t-il avec mauvaise humeur en s'approchant d'un pas plein d'autorité, arrête avec ces règles absurdes, nous n'en sommes plus là, comme tu l'as dit. Je t'aime et je sais que tu m'aimes, tu pourrais m'embrasser… »

Sûr de lui ; arrogant ; autoritaire ; pressant et insistant.

Comme un homme.

Comme tous les hommes.

Et le plus terrible, le plus délicieusement terrible, était que de sa part, c'était irrésistible !

Elle était adossée à la paroi de toile bleue de la tente, incapable de reculer comme si ce simple voile qu'elle n'aurait eu qu'à écarter d'un geste pour se soustraire à lui était un mur de pierre infranchissable auquel elle se retrouvait acculée sans espoir de salut, et lui, qu'elle dépassait pourtant d'une tête, s'était campé devant elle, tout près d'elle, contre elle, ses yeux dans les siens, et lui encore si petit et si jeune, encore un enfant, irradiait d'une telle force et d'une telle virilité qu'il semblait l'avoir totalement subjuguée, soumise, elle, déjà une femme, qui le dépassait d'une tête…

« Allons, grogna-t-il en la fusillant du regard avec une espèce de mouvement du bassin dominateur presque agressif, ça t'est égal de coucher avec un marchand de potions qui ne t'est rien, mais tu refuses de simplement m'embrasser, moi ? C'est grotesque ! »

Elle avait la gorge nouée, le souffle court, la poitrine serrée dans laquelle son cœur cognait à tout rompre ; oh Déesses, il allait réussir, il allait l'avoir, elle allait céder, se donner à lui corps et âme, sans regret, et ça la terrifiait…

Il dut le sentir, car il se radoucit peu à peu, et se fit moins menaçant, moins cavalier…

Ses yeux bleus se firent velours, et une moue sublime, cette moue qui le rendait si douloureusement beau et à laquelle elle ne pouvait pas résister, naquit sur ses lèvres.

« Embrasse-moi…
– Non, je t'en supplie…
– Allez, murmura-t-il d'une voix douce comme une caresse en la prenant par la taille, ne sois pas ridicule, embrasse-moi…
– Link… soupira-t-elle en détournant un regard fiévreux perdu dans le vide.
– S'il te plaît… S'il te plaît… S'il te plaît ! »

Ses mains posées sur elle s'étaient faites affectueuses et le ton de sa voix suppliant ; il n'avait plus rien du mâle dominant, il était redevenu le jeune garçon dont elle avait pris la virginité, conquis le cœur et mis l'esprit sens dessus dessous ; il ne l'intimidait plus assez à présent, elle se sentait à nouveau capable de lui résister…

… il avait laissé passer sa chance !

Prenant une grande inspiration pour y trouver la force de lui refuser et de se refuser à elle-même ce dont elle avait autant envie que lui, elle se força à lui sourire en le repoussant doucement d'elle ; il se laissa faire, ses mains glissant de sa taille.

« Mon petit homme, dit-elle machinalement pour se laisser le temps de trouver mieux à lui rétorquer, j'ai un autre cadeau pour toi…
– Mouais, se résigna-t-il. D'accord. C'est quoi ?
– Entre, mon garçon. Je ne t'ai pas fait venir à la blanchisserie pour rien. Ce jour est une fête, alors je voudrais t'offrir des habits de fête. »

Ce disant, elle avait écarté les pans de toile de l'entrée de la tente pour l'inviter à y entrer ; il s'avança à travers des piles de vêtements pour dames, bustiers, sarouals, culottes, dont certaines, qu'on devinait être celles des jeunes filles, étaient d'une coupe et d'une matière qui avaient quelque chose de franchement embarrassant pour un garçon en pleine puberté…

« Tu sais, bougonna-t-il sans grande conviction, je n'ai pas besoin de vêtements, j'ai plusieurs pourpoints dans mes bagages…
– Allons, objecta la reine avec un éclat de rire en s'avançant à sa suite, ils sont dévorés par le soleil et par l'usure, et plus aucun ne te va, tu as pris au moins dix centimètres et autant de kilos en deux ans ! Il t'en faut à ta taille…
– Mais il n'y en a que pour filles ici… Je te préviens, ronchonna-t-il, j'ai déjà une boucle d'oreille, alors il n'est pas question que je porte en plus des vêtements de fille !
– Je te rappelle qu'un autre homme a vécu ici avant toi, et qu'il a eu ton âge… »

Un moment plus tard, debout derrière lui, Nabooru achevait de préparer Link, peignant soigneusement en arrière ses cheveux blonds, parfaitement lissés, qu'elle avait enduits de gel coiffant, pendant qu'il examinait sa tenue, fixant le miroir d'étain poli sans oser croire ce qu'il y voyait.

« Déesses, souffla la femme rousse dont les yeux d'ambre affichaient un regard doux et tendre, non mais regarde-toi un peu, comme tu es beau. Ah… tu vas en faire pleurer, des filles…
– J'aimerais mieux pas, objecta le garçon sans quitter des yeux son reflet.
– Et pourtant tu ne pourras pas l'éviter. Tu plairas. Les femmes seront folles de toi. Toutes. Toujours. »

Elle marqua une pause, quitta son peigne sur une coiffeuse, rajusta une dernière fois les épaules et le dos du costume sur Link, et prit une inspiration avant de reprendre :

« Tu es prêt. Sors te montrer, je te suis ; j'ai moi-même quelques accessoires à enfiler. »

Le jeune garçon aux grands yeux bleus n'hésita qu'un instant avant de passer le rideau de toile bleue pour faire son apparition sur la place où s'étaient massées sous n'importe quel prétexte pour l'attendre la quasi-totalité des Gerudo.

Et quand il apparut, le silence se fit.

Un silence religieux.

Il était magnifique…

Il portait un costume de sacre rituel des rois gerudo autrefois taillé pour Mandrag Ganondorf quand il était petit garçon, et que celui-ci avait refusé parce qu'il n'en aimait pas la couleur ; en effet, sur une chemise et des chausses ajustées sans être serrées de couleur écrue, Link portait une cuirasse, semblable à celle du tyran, faite d'un plastron à épaulettes, d'une ceinture, de genouillères et d'une paire de mitaines montantes en cuir foulonné couleur caramel assorti à ses bottes, renforcée de plaques de métal doré comme l'anneau à son oreille et cousue de rubans de lin blanc brodés d'arabesques bleues et rouges, avec dans le dos une cape de lin blanc, et ainsi vêtu tout de couleurs claires et chaudes, il semblait apporter la lumière comme Ganondorf avait répandu les ténèbres ; coiffés en arrière, ses cheveux blonds comme les blés qui couvraient sa nuque et frôlaient ses épaules dégageaient son beau visage grave et doux, où ses magnifiques grands yeux bleus comme un ciel sans nuage captivaient les regards. Il éclipsait le soleil lui-même…

D'ailleurs la réaction des femmes en dit long.

Passé leur moment de stupeur muette, une clameur d'admiration et d'amour presque hystérique s'éleva, une véritable acclamation de sujets soumis à leur roi bien-aimé, les plus jeunes n'hésitant pas à lui demander à grand cris de sortir avec elles voire de faire d'elles des femmes, beaucoup criant et pleurant d'excitation, et certaines perdant même connaissance d'émotion.

Embarrassé en même temps que flatté, il chercha comment réagir et ne trouva rien d'autre à faire qu'un signe de la main assorti d'un sourire, en leur lançant :

« Merci à toutes. Vous allez me manquer. »

Nabooru apparut derrière lui, embrassant la scène du regard avec un sourire attendri ; elle avait passé une vareuse courte à col montant en cuir noir aux surpiqûres dorées, coiffé un autre diadème qui enserrait sa tête dans des chaînettes dorées disposées en demi-cercle autour d'une pierre et se rejoignant à l'arrière en une broche qui tenait sa queue-de-cheval, et elle portait une longue cape noire.

À l'évidence, leurs majestés le roi et la reine des Gerudo en costume d'apparat…

« Tu vois leur réaction ? Souffla la jeune femme rousse aux yeux d'ambre à l'oreille du garçon blond aux yeux de saphir. C'est ce que je te disais…
– C'est ma malédiction, répondit gravement le garçon d'une voix basse qui n'avait plus rien de celle d'un enfant…
– C'est plutôt une chance, s'étonna la reine.
– Une chance, faire souffrir les êtres qui m'aimeront ? »

Stupéfaite, elle ne sut que répondre, et se tut ; ces quelques mots tous simples n'étaient que la pure vérité.

Voilà qu'il était devenu plus sage qu'elle…

Elle avait réussi son éducation au-delà de ce qu'elle avait espéré, et au-delà même de ce qu'elle croyait…

Elle en avait, vraiment, fait un homme selon ses goûts.

…quel malheur de devoir le laisser partir !

Il partit pourtant ; faire traîner les adieux plus longtemps était inutile, alors on lui prêta un cheval, un mâle bai brun foncé, presque noir, farouche et musculeux, produit de l'étalon noir de Ganondorf, un représentant typique de la race des chevaux gerudo archaïques et à moitié sauvages, qui devint étrangement docile quand le jeune héros posa sa main gauche sur son encolure en fredonnant, et on l'escorta aux portes de la cité, là où deux ans plus tôt les sentinelles avaient manqué de le tuer et le suppliaient à présent de rester ; tout le peuple gerudo était venu lui faire ses adieux, criant, pleurant, certaines n'hésitant pas à faire pigeonner leurs seins entre leurs mains dans l'espoir que ça le convaincrait de s'attarder encore un peu –si possible pour les honorer…–, la jeune Elise lui criant à la volée qu'elle regrettait de lui avoir donné un coup d'épaule et la petite Jameela, qu'elle aurait bien aimé aller plus loin le jour où il était venu sous sa tente…

Il répondit par un petit clin d'œil coquin et un sourire à les rendre toutes folles…

Et enfin vint le moment de s'en aller ; il était à cheval dos au désert, Nabooru debout face à lui, Aveilu et Telma de part et d'autre quelques pas derrière elle, et une centaine de femmes de onze à quatre-vingt-un ans folles de lui massées derrière ; essayant de se dominer, d'oublier la tendresse qu'elle avait pour ce mâle et la peine qu'elle éprouvait à le voir s'en aller pour garder à l'événement toute sa solennité, elle respira profondément et se força à sourire d'un air dégagé…

…alors qu'elle avait envie de hurler.

De lui hurler de rester, de se jeter à ses pieds en pleurs pour le supplier de rester, de l'épouser, de lui faire l'amour jusqu'à leur dernier souffle.

Sa seule envie était d'être sa femme, de se soumettre à lui, corps et âme, se soumettre à un homme, à son homme, comme aucune femme gerudo n'en a le droit, comme leur culture, leur code de l'honneur et leurs règles le leur interdisent, et peu importe leur culture, leur code de l'honneur et leurs règles, se soumettre à lui, juste se blottir contre lui sans retenir ses larmes, sans feindre la dignité, juste sincère, juste elle-même, elle, et lui, lui contre elle, en elle, son bassin contre le sien, son sexe dans le sien, sa peau contre la sienne, ses lèvres contre les siennes, sa langue contre la sienne, oui, l'embrasser…

…admettre enfin ce putain d'amour au lieu de le cacher comme une honte !

Mais elle sourit d'un air dégagé.

« Link, déclara-t-elle sur un ton neutre, Héros du Temps, Raj-el-Srir du peuple gerudo, au nom de toutes les Gerudo moi Nabooru l'Exaltée reine des Gerudo et plus belle femme du monde te déclare le seul homme bienvenu parmi nous et notre invité permanent en cette cité. »

Concert d'applaudissements ; ainsi donc il pourrait revenir, elles le reverraient un jour ! Tout n'était pas perdu !

« D'autre part, mon petit homme, poursuivit-elle sur un ton plus caressant, Je me suis rendu compte que tu allais avoir besoin d'une arme en tant que Héros… »

Alors elle détacha de sa ceinture l'épée qui reposait le long de sa cuisse, une épée droite, au manche entouré de cuir marron et à la garde cuivrée massive aux quillons droits, sa lame renfermée dans un fourreau du même cuir marron que le manche.

« Tiens, ajouta la reine en la tendant au jeune garçon, c'est exactement la même que celle que tu utilisais à l'entraînement, mais neuve, parce que l'autre tu l'as vraiment trop abîmée…
– Merci, s'exclama Link. Au moins je suis sûr de l'avoir bien en main !
– Mais il lui faut un nom, glissa Nabooru. Quand un chevalier a sa propre épée, ça porte malheur s'il ne lui donne pas de nom…
– Très bien, fit le garçon blond, et son nom est tout trouvé… Puisqu'elle me fera penser à toi, Reine du Désert.
Malika-al-Badiya, précisa la reine en rougissant.
– Bon, fit Link en accrochant l'épée à sa ceinture, je crois qu'il est temps que j'y aille à présent… J'ai un tyran à renverser, moi ! »

Nabooru tremblait.

Cette fois, elle le savait, le moment était venu…

C'est alors que ces mots lui échappèrent, presque sans qu'elle s'en rende compte :

« Et si tu reviens m'apporter sa tête, tu auras droit à un baiser ! »

Ah, non ! La gaffe !

Et puis au diable après tout.

Elle pouvait bien mourir de honte, quelle importance à côté de lui, à côté d'eux ?!

C'était dit.

« Ouah, gronda presque le garçon blond avec un regard foudroyant dans ses beaux yeux bleus plissés d'excitation et un sourire retroussant les commissures de ses lèvres proprement ravageur, ça c'est une bonne motivation ! »

Et sans lui laisser le temps de s'en dédire, il cogna les flancs du cheval de ses talons en tirant sur les rênes, et en un éclair monture et cavalier firent volte-face, tournant le dos aux femmes en délire, et disparurent à l'horizon…

Nabooru resta un instant immobile et silencieuse à fixer le point au loin où celui qu'elle était bien forcée de reconnaître comme le premier amour de sa vie venait de s'évanouir.

C'est alors que sa seconde Aveilu rompit le silence de sa contemplation en lui lançant, sourcils froncés, sur un ton de vif reproche :

« Non mais tu es folle ? Ça ne va pas de lui promettre un baiser quand il reviendra avec la tête de ce porc de tyran ?
– Je sais Aveilu, bredouilla la reine en baissant tristement les yeux, je me suis couverte de honte, je me suis montré faible et indigne d'une Gerudo…
– Mais non, s'écria la petite rouquine d'une voix suraiguë, c'n'est pas du tout ce que j'ai voulu dire ! Je voulais dire que tu aurais dû l'embrasser tout de suite, merde quoi ! C'est ce qu'on aurait toutes fait à ta place ! Argh ! »

Entre ses cuisses, Link sentait pour la première fois la puissance de la masse musculaire d'un cheval s'actionner à le transporter ; il n'était jamais monté à cheval avant ce jour, et la sensation de vitesse et de liberté presque euphorisante le prit, s'empara de lui tout entier ; il la trouva extraordinaire, et sut à cet instant qu'il ne se passerait pas longtemps avant qu'il se prenne son propre cheval.

Il se sentait né pour chevaucher…

…il était devenu instantanément un mordu de vitesse.

Un vrai mec, quoi…

Cette idée le dégrisa soudain.

Filles hystériques à ses pieds, clins d'œil, sourires ravageurs, fanfaronnades, rodéos sauvages à cheval… mais à quoi pensait-il ?

Ce n'était pas le genre d'homme qu'il voulait être…

…et ce n'était pas le genre d'homme que Nabooru lui avait appris à être !

Nabooru…

Sentant son cavalier se relâcher sur lui, le cheval brun ralentit peu à peu jusqu'à se mettre au pas, dans l'attente d'un nouvel ordre.

Mais Link ne bougeait plus, hébété…

C'était fini…

Il était parti, parti sans se retourner, il avait quitté, comme ça, en un instant, laissé derrière lui le peuple où il se sentait chez lui et la femme qu'il aimait, qu'il aurait voulu prendre pour épouse, aimer pour toujours, ne jamais quitter, ne jamais laisser derrière lui…

Il sentit un poids écraser sa poitrine.

Il avait mal, mal à hurler, mal à pleurer, et la tête tellement vide qu'il n'était plus tout à fait sûr d'être encore vivant…

Il avait résisté jusqu'à cet instant, il avait voulu se montrer fort, pour elle, pour son honneur, mais à quoi bon maintenant ?

Il ne put se retenir un seul instant de plus, et poussa un hurlement dément de désespoir et de douleur, un cri déchirant, à se casser la voix, à se déchirer les poumons, à se faire éclater tous les vaisseaux sanguins de la tête, sans fin, sans fin, tous ses muscles bandés, tous ses nerfs sous tension pour ce seul cri, son être tout entier convergeant dans ce cri, ses membres tremblants vidés de leur énergie toute entière redirigée dans son cri, il n'était plus qu'un cri, un cri sans fin, le jaillissement abrutissant de son insupportable douleur qui seul la rendait moins insupportable, et les larmes coulaient d'elles-mêmes de ses yeux…

À bout de forces, il se tut, sa voix s'étranglant dans sa gorge, reprit son souffle, et ce ne fut que pour avoir plus mal, pleurer plus fort et hurler à nouveau…

Il pleura à grands cris, hurla son chagrin tout le long du trajet, jusqu'à ce qu'enfin, alors que le soleil frôlait l'horizon, il fut arrivé à l'orée du désert, revenu à ce monde réel qu'il avait quitté deux ans plus tôt pour cet enfer sur terre devenu son paradis perdu…