À l'endroit où le sable rouge du désert cédait sa place à de la terre ferme parsemée d'îlots de verdure de plus en plus étendus et rapprochés, Link renifla un grand coup, sécha ses larmes et reporta son attention sur une préoccupation plus immédiate : arrivé à la sortie du désert, les confins du monde qu'il connaissait, et voyant autre chose que du sable sans doute pour la première fois de sa vie, son cheval s'était fait nerveux, piaffant et n'avançant plus qu'avec hésitation.
Le jeune garçon descendit à terre, donna à boire à sa monture et, lui murmurant à l'oreille quelques mots en gerudo, lui imprima une tape sur la croupe pour l'inviter à partir ; l'animal était dressé, Link savait qu'il serait de retour au village le soir même. Le garçon regarda s'éloigner et bientôt disparaître au loin ce dernier lien qui lui restait avec son peuple d'adoption et la femme qu'il aimait, et fit son deuil.
Il commença par se débarrasser de la superbe tenue d'apparat qu'on lui avait offerte : il la trouvait bien trop luxueuse pour lui, simple gamin du peuple anonyme et orphelin destiné à devenir un soudard crotté de poussière et de sang. Ceci dit, il aimait assez le sous-vêtement de lin crème, qui ferait plus habillé sous sa tenue verte ; quant aux mitaines de cuir, la question ne se posait même pas, il avait eu le coup de foudre pour elles et se trouvait tellement élégant et sensuel avec qu'il se demandait comment il avait pu ne pas en porter plus tôt.
Il s'imagina caresser le corps nu de Nabooru à travers le cuir souple, odorant et légèrement râpeux de ses gants durant d'interminables minutes avec une lenteur perverse qui la ferait gémir et trembler de désir, sentit une petite érection entre ses jambes, eut honte de lui-même et s'enfonça son bonnet vert sur la tête…
Retrouvant son sérieux, le garçon blond rangea soigneusement ses affaires dans son sac de voyage, et ainsi paré d'un pourpoint vert délavé, élimé et un peu trop petit par-dessus une chemise et des chausses écrues flambant neuves et parfaitement taillées, il résolut d'aller passer la nuit à Melka, la ville portuaire où il avait embarqué en catastrophe sur un radeau deux ans et demi plus tôt pour fuir Ganondorf, et remis pied à terre six mois plus tard après son séjour chez les Zora ; là, il savait qu'il pourrait tirer un bon prix du cuir foulonné et des plaques de cuivre de sa cuirasse, et utiliserait cet argent pour s'acheter des provisions et se faire tailler un pourpoint neuf et à sa taille.
On ne peut pas se permettre d'être nostalgique quand on n'a pas un rubis en poche…
Sur place, c'est l'attitude des habitants de Melka qui lui fit prendre conscience pour la première fois que ces deux ans l'avaient changé ; il n'était plus le petit garçon pataud, naïf et maladroit dont les propos démesurément dramatiques pour son âge faisaient sourire en coin et à qui on n'avait daigné vendre qu'avec une condescendance sceptique et moqueuse le radeau le plus minable du port, il était à présent un adolescent, en âge de travailler ou de prendre les armes, robuste et manifestement très mature pour son âge, que l'on prenait au sérieux et que l'on traitait comme n'importe quel client.
Nabooru y était pour beaucoup…
Link acheta donc ce dont il avait besoin, et reprit la route. Il savait qu'il ne pouvait pas rester trop longtemps au même endroit et devrait passer au moins les quelques prochaines années à voyager sans cesse un peu partout et toujours plus loin, non seulement pour échapper à Ganondorf tant qu'il ne serait pas assez fort pour l'affronter, mais aussi parce que se confronter à d'autres races, d'autres cultures, était indispensable à son éducation de guerrier et d'homme.
Et il choisit de commencer son voyage par affronter ce qui restait pour lui un point noir, une question en suspens : ses origines. C'était la guerre entre Firone et Latouane qui avait déterminé sa vie telle qu'il l'avait vécue. Firone étant le plus proche, c'est là qu'il se rendit en premier.
C'était une contrée sauvage, essentiellement rurale et couverte de forêts, pauvre et qui semblait ne pas s'être remise d'avoir perdu la guerre qu'elle avait déclenchée. Link s'attendait à y rencontrer des barbares hargneux et revanchards, ce fut le contraire ; car si les Farons étaient en effet naturellement bourrus et taciturnes, rien d'agressif ne transparaissait dans le silence embarrassé et les regards hantés et fuyants des représentants actuels de ce peuple : ceux qui avaient vécu la guerre semblaient presque s'excuser d'y avoir survécu, accablés de remords, leurs enfants affichaient très haut leur honte du crime de leurs parents, et tous se flagellaient continuellement à propos de cette tache sur l'histoire de leur peuple ; très peu voulurent bien en discuter avec lui, aucun ne put soutenir son regard. Il les quitta mal à l'aise, sans trop savoir à quoi cette expérience avait pu lui servir…
Marchant en matinée et en soirée et restant caché en milieu de journée pour ne pas risquer de croiser une patrouille de l'armée du tyran, heures d'ennui où il ne cessait de penser avec amertume à la femme qu'il aimait et qu'il avait quittée, le jeune aventurier couvrait sans forcer neuf lieues par jour, et arriva à sa ville natale en trois jours, une semaine après son départ de chez les Gerudo. La Latouane était une région magnifique, verte et vallonnée, sillonnée de voies de circulation sûres et bien entretenues et constellée de villages petits mais prospères, bâtis en dur suivant une architecture élégante dont la guerre avait laissé quelques ruines et statues renversées d'une majesté indéniable ; l'air y était frais et pur et la lumière éclatante, pleuvant en rais sur des paysages à couper le souffle où se disputaient affectueusement collines de pierre et champs de fleurs ; Link eut un pincement au cœur en pensant à la vie heureuse et insouciante qu'il aurait pu avoir auprès de ses parents dans une si belle région…
Un détail cependant lui sauta très vite aux yeux : un nombre stupéfiant de Latouans avaient les oreilles rondes ! C'était comme si le génocide auquel la Firone s'était livré sur eux avait été un tel crime contre l'ordre du monde qu'il en aurait perturbé les énergies du sol et de l'air de la région dans son ensemble et altéré jusqu'à la nature même de tout ce qui y vivait au point de provoquer une mutation…
Il choisit de s'installer quelques temps dans la capitale de la région, une ville au commerce florissant du nom de Toal, où il loua ses services comme garçon de ferme ça et là à qui avait besoin d'une paire de bras supplémentaires, s'abrutissant de travail pour ne pas penser à Nabooru. S'il finit par choisir de se présenter sous son vrai nom, il jugea préférable d'adopter le style vestimentaire des autochtones, sandales, pantalon corsaire, ceinture obi, débardeur et un manchon à un bras, le gauche, assez long pour couvrir la Triforce sur sa main, et de se porter volontaire pour aller faire les livraisons aux quatre coins de la région, évitant ainsi de rester au même endroit assez longtemps pour attirer l'attention ; c'est que la frontière sud de l'ancien état souverain de Latouane n'était qu'à une demi-journée à cheval de la capitale d'Hyrule où résidait son ennemi !
Cependant ces déplacements fréquents avaient en fait pour but premier de lui permettre d'élargir son champ d'enquête : dans chaque village où il apportait un colis, il s'arrangeait pour interroger discrètement les anciens du coin, leur demandant si quelqu'un avait entendu parler d'Arn et de Medila ses parents ; certains avaient bien connu un homme nommé Arn ou une femme nommée Medila, mais pas les deux mariés avec un bébé baptisé Link, et il apparaissait que c'était chaque fois une fausse piste ; il rencontra même en personne un homme qui s'appelait Arn mais qui était bien trop jeune pour être son père et n'avait d'ailleurs pas encore eu d'enfant…
Il y croyait, pourtant, il espérait vraiment trouver des informations sur ses parents ; à force, il s'en était fait toute une fiction, un magnifique scénario idéal ; il s'était imaginé un père comme lui, blond, ni très grand ni très robuste, qui se serait laissé pousser la moustache pour faire plus viril, et une mère aux longs cheveux roux et au sourire angélique répétant à son mari qu'il n'avait pas besoin de faire viril et qu'elle l'aimait avec ou sans moustache ; il les rêvait tout éveillé, et en pleurait même en silence le soir dans son lit ; il passa ainsi l'automne en Latouane, à regretter la femme qu'il aimait et espérer des parents qu'il ne connaissait pas, mais au bout de quelques temps, il lui apparut évident qu'il avait perdu l'une et ne trouverait jamais les autres…
Il sombra alors dans une profonde dépression et, ayant perdu goût à tout, il eut envie de disparaître, partir si loin qu'on ne le retrouverait plus et qu'il ne verrait plus personne, personne qui lui briserait le cœur encore une fois ; il se retira sans dire un mot pour aller vivre en ermite dans les hautes montagnes inhospitalières au nord du pays, laissant derrière lui inconsolables bien des jeunes filles, en particulier la fille du maire de Toal, une jolie petite blonde aux cheveux coupés à la garçonne et aux grands yeux verts nommée Ilia qui n'avait pas trouvé le courage de l'inviter à sortir…
Emmitouflé dans sa cape, grelottant de la tête aux pieds de nervosité autant que de froid, à en avoir presque mal, visage fermé et regard vide, il s'avança à travers le brouillard morne qui flottait sur le paysage désolé de pierres rouges escarpés de Rouleroche, gravissant plus souvent qu'il ne marchait ; il n'avait pas fait sept lieues en deux jours quand il trouva devant lui la route barrée par un éboulement : une demi-douzaine de rochers ronds et irréguliers bosselés de reliefs coniques occupaient toute la largeur du seul défilé qui s'avançait à travers la montagne…
Debout dans la brume grise humide et froide au milieu de nulle part au bord d'un précipice à plus de quatre cents mètres d'altitude, seul entre la terre et le ciel, Link s'arrêta un instant, partagé entre un découragement total devant l'absurdité de la vie et, paradoxalement, une immersion complète et quasi-hypnotique dans l'intensité de ce moment et des pensées et sentiments qu'il faisait se bousculer en lui…
Il se demanda s'il était assez fort pour faire rouler ces rochers –le nom de "Rouleroche" prendrait alors tout son sens !– et les précipiter dans le vide pour dégager le chemin ; mais à l'instant où il posa les mains sur le plus proche de lui, tandis qu'il remarquait avec étonnement que sa surface semblait souple et chaude, le rocher lui sembla très clairement changer de forme et de taille devant ses yeux et sous ses mains ; tellement surpris qu'il crut presque sentir son cœur s'arrêter un instant, le garçon blond tomba à la renverse cul par terre sur le sentier caillouteux, tandis que ce qu'il avait pris pour un rocher mais qui n'en était manifestement pas un se dépliait, au sens propre du terme, révélant les membres et la silhouette d'une créature vivante…
Pris de panique en réalisant son imprudence et le danger potentiel de la situation, le jeune Héros du Temps entreprit avec précipitation de se remettre sur ses pieds, et sa première intention était de tirer son épée et de frapper le premier ; heureusement il n'en eut pas le temps. La créature se tourna dans sa direction comme un dormeur qu'on vient d'éveiller ; sa peau avait la couleur de l'argile, sa tête, la forme d'un bulbe et semblait rentrée sans cou dans des épaules rondes auxquelles pendaient des bras démesurément longs et trapus, son ventre était rond et rebondi et ses petites jambes, arquées ; mais ce qu'on remarquait surtout était un visage lunaire, clairement humanoïde, aux grands yeux ronds un peu tristes et qui n'avait en aucun cas l'air hostile…
D'ailleurs, sitôt qu'elle constata qu'un visiteur se trouvait face à elle, la créature, malgré son air soucieux, s'efforça de sourire poliment, les lèvres épaisses se soulevant et ses yeux ronds se plissant, et émit toute une série d'onomatopées gutturales aiguës que Link finit par deviner être un salut…
« Bwoooh… grinça la créature. Pwot-pwot… Goro… Gloup… Hum… Je veux dire : je soyons surpris qu'un visiteur soyons là… Quoi c'est-y donc que tu venions faire dans cet endroit désert, goro ? »
Et, remarquant l'air étonné de Link, autant devant sa capacité à parler que devant son langage même, la créature ajouta :
« Ceci dit, goro, notiez bien qu'je n'soyons pas mécontent d'avoir un visiteur, goro, c'étions pas souvent qu'on venions nous voir. Ooohw… Personne ne s'intéressions à nous…
– Ben pour dire, finit par articuler le garçon blond une fois revenu de son étonnement, je ne savais même pas que des gens vivaient ici ! Tout le monde dit que Rouleroche est déserte… Qui êtes-vous ?
– Bwoooh, émit la créature en souriant et en clignant des yeux, pwot-pwot, ooohw, mais nous soyons les Gorons, goro ! »
C'est à ces mots que tous les autres rochers éparpillés sur le chemin se déplièrent à leur tour pour révéler d'autres Gorons, tous lançant les mêmes interminables séries d'onomatopées, avant d'entonner devant un Link qui hésitait entre intérêt et consternation une espèce de chant qui semblait être leur carte de visite :
« Gorons, Gorons, cailloux mangeons, magma buvons, et beaucoup rigolons, Gorons, Gorons, c'étions c'que nous soyons ! »
Mais une fois ceci fait, c'est sur un ton soudain plus grave et son air soucieux de retour sur son visage que celui qui faisait face au jeune héros blond reprit :
« Hélas, tu tombions mal, goro, un gros problème étions arrivé et nous soyons tous très inquiets…
– Qu'est-ce qui se passe ? demanda Link que cette rencontre insolite avait distrait de sa mélancolie et rappelé à ses habituelles préoccupations de jeune guerrier en formation. Vous savez, je peux peut-être vous aider, je suis le Héros du Temps !
– Eh bien merci, jeune Lehérodutan…
– Ah, non, mon nom c'est Link… Et Héros du Temps c'est ma fonction. Je suis un héros, quoi…
– Ooohw… Tu étions un héros ? lâcha le Goron comme s'il venait à peine de le comprendre. Mais alors tu pouvions peut-être nous aider, goro…
– Oui, c'est exactement ce que je t'ai dit », le taquina Link avec un sourire amusé.
Il venait, en quelques mots échangés, de réaliser à quel point ces créatures étaient simples et sans malice…
« Alors, explique ce qui se passe, reprit-il.
– Ooohw… soupira la créature. Nous avions un beau plant de choux péteurs au fond d'une caverne bien douillette, les choux péteurs c'étions bon ! Mais y'avions une grosse bête qui s'étions installée dedans et nous n'pouvions plus cueillir nos choux…
– Alors notre big boss Darunia il y étions allé en douce, goro, ajouta le Goron qui se trouvait juste derrière, lui qu'étions si maousse costaud, mais la grosse bête étions retournée à son nid juste à ce moment là et le big boss étions coincé !
– Hé, s'étonna Link, vous êtes nombreux, vous êtes costauds, vous pourriez lui porter secours vous-mêmes !
– Bah non, goro, geignit un autre Goron, la grosse bête elle crachions du feu et nous avions trop peur !
– Très bien, ronchonna le garçon blond aux yeux bleus, puisque après tout c'est moi le héros, je vais y aller moi-même et vous ramener votre big boss ! »
Bonnet sur la tête, cape au dos et épée à la main, on l'escorta jusqu'à la caverne au fond de laquelle les choux péteurs avaient poussé, dans un sol chargé de minéraux volcaniques.
Les parois étaient dans la même roche siliceuse rougeâtre que l'ensemble du massif montagneux, très irrégulières et souvent acérées. Il y faisait étrangement chaud, et une odeur tout d'abord intrigante puis de plus en plus suffocante à mesure qu'on s'avançait y flottait, mélange indéfinissable de vapeurs fruitées mais lourdement épicées, de soufre, et de bile et de viande pourrie…
Link comprit très vite pourquoi : d'abord il vit le carré de choux, pelotes rondes et charnues de feuilles d'un bleu violacé surmontées d'inflorescences blanches, à l'odeur entêtante, presque irritante, comme les vapeurs d'un million d'oignons qu'on couperait dans la même pièce confinée ; derrière, ensuite, il aperçut allongé, moitié pour se cacher moitié parce qu'il semblait mal en point, un vieux Goron au visage auréolé de cheveux et d'une barbe blancs, ce qui l'étonna car il n'avait pas noté que les autres eussent une pilosité ; enfin, il allait s'approcher pour l'aider à se relever et le conduire hors de la grotte, quand la source de tous leurs ennuis fit irruption dans la salle en provenance d'une galerie latérale : un dodongo !
Sous-genre du dragon, il avait l'apparence d'un reptile long de six mètres à peu près, massif et court sur pattes, queue pointue et crâne enfoncé dans les épaules, la peau couverte de plaques d'écaille et le mufle hérissé d'une corne ; à la façon d'un crocodile, il avançait par à-coups saccadés mais plus rapides qu'il y paraissait, comme si ses pattes arquées avaient à chaque pas besoin d'un laps de temps pour soulever sa masse avant de la propulser en avant. Poussant un cri rauque et vibrant qui sonnait comme un rot, le dodongo se précipita vers Link gueule ouverte, et le garçon n'eut que le temps de sentir la chaleur et la puanteur de son haleine avant d'avoir en une fraction de seconde la présence d'esprit de se détourner ; assénant un coup d'épée en plein visage à l'animal, il eut la désagréable surprise de découvrir qu'une lame de métal ne suffisait pas à entamer sa carapace d'écailles…
Il avait pourtant cogné avec sa force de jeune Héros du Temps, déjà nettement supérieure à celle d'un homme adulte normal, si fort qu'il avait même débité un petit bout de la corne nasale du monstre…
Soudain une flamme jaillit ; comme tous les draconiens, le dodongo possédait une glande dans la gueule par laquelle il crachait un composé chimique qui s'enflammait au contact de l'oxygène contenu dans l'air ; Link n'eut que le temps de se jeter à terre…
…et se rappela avec un frisson d'horreur que le vieux Goron se trouvait derrière lui !
Il se retourna, et vit avec effroi le pauvre Darunia prendre feu…
…et s'éteindre aussitôt, poils roussis et peau tannée, mais indemne !
« Y'en avions marre ! Ça faisions mal ! Hep, petit ! Balanciez-lui donc un chou dans sa bouche, moi j'essayons depuis hier mais j'visions trop mal ! »
Comprenant en un éclair où voulait en venir le vieux Goron, Link rampa précipitamment vers le carré de choux péteurs, en attrapa un à deux mains et le déracina ; se retournant sur le dos et levant la tête, il n'eut que le temps de voir le gros reptile cuirassé accourir dans sa direction en se dandinant gueule ouverte, et lança de toute sa force le légume violacé à l'odeur âcre ; l'élection divine n'influant pas seulement sur sa force mais aussi sur son adresse, le garçon n'avait eu besoin que d'un coup d'œil pour évaluer aussitôt la distance et la trajectoire et loger à coup sûr le chou droit dans la gueule ouverte de la bête ; elle le goba ; aussitôt qu'elle le sentit contre sa langue, son réflexe de salivation se fit, et quand l'espèce de napalm que produisaient ses glandes salivaires entra en réaction avec les gaz volatiles composés d'hydrosulfures émis par le chou, l'explosion fut immédiate et dans une détonation sourde Link à terre put voir la tête de l'animal se dilater et s'éparpiller en une gerbe de bouts de viande et d'os…
Décapité, le dodongo s'effondra.
Il était mort.
Link l'avait tué…
Il se laissa tomber mollement sur le sol, bras en croix, hébété, ses yeux incrédules fixant sans vraiment les voir ou plutôt sans bien s'en rendre compte les stalactites et aspérités de pierre de la voûte au-dessus de lui ; le temps s'était arrêté ; lâchant plusieurs onomatopées avec un sourire qui plissa son visage, Darunia s'épousseta et vint se pencher au-dessus de lui.
« Bien joué mon gars, goro ! »
Link ne répondit que par un frisson qui lui suscita une grimace
« Quoi qu'il y avions ? interrogea le Goron. Ça n'allions pas ?
– J… je l'ai tué, bredouilla le garçon d'une voix blanche les yeux toujours rivés au plafond.
– Ooohw… C'étions la première fois ? »
Link se redressa en position assise, tête basse, les bras sur ses genoux.
« J'ai déjà écrasé des mouches et des araignées, comme tout le monde, dit-il gravement, mais ça c'est pas pareil… Ce n'était pas une simple vermine, il avait une colonne vertébrale, un cerveau… C'est mal de tuer des animaux…
– Meuh non, s'exclama Darunia. C'étions mal si tu tuions pour rien, par cruauté, mais c'étions pas mal si tu tuions pour te défendre ou te nourrir. Comment tu croyions qu'les autres numains y faisions pour vivre ? »
Le jeune garçon dut reconnaître que le vieux Goron avait raison.
Mais ça ne dissipa pas son malaise pour autant…
C'était la première fois qu'il tuait… et ça devait ne pas être la dernière !
Darunia ramena joyeusement la dépouille du dodongo à la caverne de sa tribu, déclarant que c'était Link qui avait fait éclater la grosse bête ; le garçon fut acclamé comme un héros, et eut même l'insigne honneur d'être choisi comme parrain du fils de Darunia, un bébé né récemment et qui n'avait pas encore de prénom ; il fut donc tout naturellement baptisé Link du nom de son parrain.
Les restes du reptile nourrirent le jeune Hylien pendant plusieurs semaines accompagnés de choux péteurs bouillis ; ces légumes en effet une fois cuits à l'eau perdaient leur piquant et se révélaient moelleux et savoureux, avec un petit goût douceâtre comparable à celui des oignons caramélisés ; les Gorons, eux, mangeaient des pierres, de préférence magmatiques, les plus riches en minéraux, et des soupes de lave –refroidie bien sûr…–, mais avaient très bien compris que leur petit hôte humain était physiquement incapable d'adopter leur régime ; aussi les petites filles se bagarraient-elles pour lui faire bouillir ses choux, et les jeunes gens se disputaient-ils l'honneur de l'accompagner dans la montagne piéger des oiseaux, des lapins et des lézards pour agrémenter d'un peu de protéines son alimentation majoritairement végétarienne.
En contrepartie, le jeune Héros du Temps les assistait dans toutes leurs activités quotidiennes, qui constituaient pour un humain l'entraînement physique le plus rude qu'on puisse imaginer : casser des parois rocheuses, soulever des blocs de pierre, mais aussi… danser, car les Gorons, aussi surprenant que ça puisse paraître au vu de leur corpulence, avaient tiré parti de leur inertie et de leurs gestes vacillants pour mettre au point une danse indéniablement gracieuse, qui évoquait la mise en mouvement d'une toupie, et qui développa avantageusement le sens du rythme, la souplesse et la coordination de Link.
Quelques temps après son quatorzième anniversaire, quand le retour de la belle saison redit moins dangereux de voyager à travers les montagnes, il repartit de chez ses nouveaux amis beaucoup plus grand et plus fort qu'il ne l'était auparavant, déjà presque un homme, et de là, longeant la chaîne montagneuse, il passa dans le pays voisin…
Dès lors, retracer son périple devient moins aisé. L'éloignement rend incertains les actes qu'on lui prête, et une bonne part de légende semble être venue se greffer à la réalité à mesure qu'elle s'est transmise de bouche à oreille d'une contrée à une autre à travers le monde…
C'est un fait établi que, vers l'époque où il avait quinze ans, il renversa le général Onox qui régnait en tyran sur le royaume d'Holodrum depuis un putsch et projetait de légitimer sa prise de pouvoir en épousant de force la prêtresse de Din pour fonder une dynastie, puis éventa un complot ourdi par une sorcière nommée Véran contre la reine de Labryna.
Par la suite, on perd sa trace un certain temps ; tout au plus de vagues rumeurs parlent-elles de jeunes gens revenus vivants du royaume sous-terrain des Subrosiens ou de l'île lointaine des Tokays, les jeunes gens en question étant chaque fois décrits comme vêtus de vert ; jusqu'à l'année de ses seize ans, où une rumeur persistante s'est répandue selon laquelle un très beau jeune homme aux longs cheveux blonds et vêtu de vert aurait accompli des exploits innombrables et chassé par centaines les créatures malfaisantes qui infestaient le lointain royaume de Calatia, aux confins du monde connu.
De même, personne n'avait jamais entendu parler et aucune carte marine ne mentionne l'île de Cocolint sur laquelle un étrange jeune marin rescapé d'un naufrage, et dont on admet aujourd'hui d'après les descriptions et l'intérêt que les femmes lui portaient que c'était probablement lui, affirmait entre deux chopes de bière dans toutes les tavernes du vieux continent avoir accosté, et dont il disait parfois quand il était vraiment ivre-mort être revenu sans rien d'autre que le souvenir d'un baiser volé par une jeune fille rousse si belle qu'il se demandait s'il ne l'avait pas rêvée…
En revanche, s'il y a un fait établi et incontestable, c'est que le jeune homme d'un mètre soixante-neuf et cinquante-huit kilos de muscles élancé et parfaitement proportionné vêtu de vert sur un sous-vêtement écru et d'une beauté sauvage à couper le souffle –silhouette parfaite et musculature ferme mais déliée, regard déterminé et impitoyable dans ses grands yeux bleus comme le ciel brillants de fureur guerrière, sourire exalté toutes dents dehors sur sa bouche aux lèvres ourlées et sensuelles, cheveux d'or en bataille s'échappant de tous côtés d'un bonnet vert qui semblait voler autour de lui dans ses mouvements vifs et puissants–, qui choisit le jour hautement symbolique du septième anniversaire de la prise de pouvoir de sa Majesté Ganondorf pour massacrer en moins d'une minute toute une centurie de ses fidèles Moblins avait bien renvoyé les miliciens hyliens qui les accompagnaient le répéter à leur maître en se présentant à eux comme Link le Héros du Temps…
Sept ans après, l'heure de la revanche avait sonné, et la guerre était déclarée…
