Link sentit son cœur bondir de joie et d'émotion dans sa poitrine à la vue de la ferme au toit de chaume et aux prés d'herbe grasse entourés d'une clôture de bouleau blanc ; rien n'avait changé ; tout au plus les planches étaient-elles un peu plus écaillées, mais il se doutait bien qu'en ces temps obscurs de misère et de terreur repeindre une façade était loin des préoccupations premières d'un exploitant.
Son cœur battit plus fort en passant la porte ; il avait tant de souvenirs dans cet endroit, il y avait passé tant de bons moments… Il nota que le carillon qui signalait autrefois l'entrée d'un client quand la porte le heurtait avait été retiré ; l'intérieur, toujours noyé dans la pénombre en l'absence d'un éclairage direct, était toujours aussi encombré de marchandises et la même odeur de foin, d'épices et de poussière qu'autrefois y flottait ; le jeune homme blond vêtu de vert sourit en coin.
Au comptoir se tenait un grand bonhomme maigrichon au visage mangé par un gros nez rond surmontant une fine moustache noire à crocs, crâne dégarni presque déserté par ses cheveux bruns et petits yeux noirs et vifs surmontés de deux longs et épais sourcils noirs qui lui donnaient un air digne et sévère. Link le reconnut immédiatement et avec joie :
« Ingo ! s'exclama-t-il. Tu es toujours là !
– Moins les cheveux, répondit le bonhomme sur un ton dont on n'aurait pas su dire s'il était sérieux ou une franche plaisanterie. Et à qui ai-je l'honneur ?
– Blond et tout en vert, ça ne te dit vraiment rien ? »
Son vieil ami ouvrit tout rond ses petits yeux, sifflant à travers sa moustache.
« Ben ça alors ! lâcha-t-il. Si je m'attendais à revoir un jour le petit Link !
– Et oui, approuva le jeune homme avec un grand sourire.
– Eh bien, je devrais dire "le grand Link", maintenant, s'exclama Ingo en ouvrant le portillon du comptoir pour passer dans la boutique serrer son ancien employé dans ses bras. Mais attends que je te regarde un peu, quel beau gars te voilà devenu ! J'en connais une qui va faire dans sa culotte en te revoyant !
– En parlant d'elle, interrogea Link, comment se fait-il qu'elle et son père ne soient pas là à tenir la boutique ? »
Ingo baissa les yeux, son visage se rembrunissant tout à coup de façon perceptible.
« Ah… soupira-t-il. C'est qu'ils ont eu des problèmes quand le Seigneur Ganondorf a su pour toi… de gros problèmes…
– Oh non, s'exclama le jeune homme blond, le cœur soudain pressé par une chape de froid glacial.
– Ils vont bien, le rassura sobrement le grand bonhomme brun. J'ai veillé à ce qu'il ne leur soit fait aucun mal. Seulement, comme tu t'en doutes en me voyant à leur place, ils ont été lourdement sanctionnés… »
Les yeux clos et la mâchoire serrée avec une expression terrible sur son beau visage, Link soupira amèrement, avant de marmonner :
« C'est ma faute… Mais quand j'aurai planté la tête de ce porc au bout d'une pique et tendu ses tripes comme une corde à linge aux balcons du palais royal, Talon et Malon seront dédommagés… »
Ingo frémit ; sept ans plus tôt, le gamin avait déjà l'habitude d'imaginer les châtiments les plus douloureux, dégradants et pervers qu'il pourrait faire subir au tyran ; mais à présent qu'il était adulte, grand et robuste avec une lourde épée accrochée dans le dos, ces menaces sonnaient étrangement effrayantes…
« Tu ne devrais pas dire des choses pareilles à voix haute, commenta-t-il simplement.
– Tu as raison, admit le jeune homme blond. Bon, passons : j'aurais bien besoin d'un cheval, mais je manque aussi de provisions. Mets-moi donc une miche de pain, un coin de jambon, une douzaine d'œufs et une livre de pommes, et ensuite tu m'amèneras toutes les graines gasha que tu as en magasin…
– Il faut que tu saches que les exploitations agricoles ont été entièrement réorganisées, gamin. Nous ne faisons plus que du lait, des épices et un peu de pain maintenant. Et pour les graines, Son Altesse a interdit les "braise" et les "parfum"… »
Dehors, dans le pré devant l'enclos, c'était une jeune fille qui remplissait les abreuvoirs et les mangeoires des chevaux ; une belle jeune fille, aux grands yeux très bleus, au visage de poupée et à la bouche en cœur, aux longs cheveux acajou flamboyants dont deux mèches rebiquaient vers l'arrière de part et d'autre du front, à la poitrine généreuse et aux formes parfaites, mais cachées sous une longue robe et un châle passé par-dessus les épaules, comme niées, celles d'une enfant qui a grandi plus vite que son esprit naïf et rêveur.
Elle travaillait sans ménager sa peine à traire la demi-douzaine de vaches, bouchonner et ferrer la dizaine de chevaux qu'elle louait ou qu'on lui laissait en pension et nourrir le tout ; aussi n'appréciait-elle guère de voir régulièrement ces trois va-nu-pieds, ni clients ni ses amis, venir prendre leurs quartiers dans son champ, oisifs et inutiles, à observer et commenter son travail sans lever le petit doigt ; ils étaient plus âgés qu'elle et elle ne les avait que croisés à l'école, elle les connaissait sans les connaître, juste assez pour savoir qu'ils étaient trois jeunes gens du village nés de familles modestes et qui avaient mal tourné…
« Allez Gros-seins, insistait l'un d'eux, file-nous un cheval…
– Vous avez de quoi le payer ? le défia-t-elle.
– Moi j'ai quinze rubis, répondit-il.
– Moi quatre, glissa le second.
– Et moi dix, conclut le troisième, ce qui fait…
– Trente-neuf, le coupa le premier.
– Vingt-neuf, corrigea la jeune fille acajou.
– …mais ça c'est pour aller se bourrer la gueule à l'auberge tout à l'heure, continua le garçon comme s'il n'avait même pas relevé son commentaire. Alors, Gros-seins, tu nous le files, ce cheval ?
– Mais puisque vous n'avez pas de quoi le payer ! s'emporta-t-elle. Maintenant ça suffit, allez à la boutique acheter quelque chose, ou partez ! »
Le garçon qui parlementait avec elle depuis un moment et qui semblait être le meneur de cette petite bande eut un ricanement énigmatique ; c'était une espèce d'homme des cavernes mal dégrossi, il n'était que crasse et laideur ; ses cheveux gras et emmêlés épais comme du crin lui descendaient jusqu'aux épaules, son visage était à moitié mangé par une barbe hirsute qui ne dissimulait pas les marques laissées par la petite vérole, mais ce qu'on remarquait en premier était ses mains aux ongles crasseux couvertes de verrues et ses deux chicots pourris sur le devant de sa bouche à l'haleine fétide ; le second, gros, gras et flasque, suait comme un porc, ses cheveux noirs filasse collés à son gros visage luisant, et le dernier, avorton blanchâtre et mal bâti, avait de petits yeux plissés au-dessus d'un nez crochu qui plongeait sur son menton en galoche, encadrant une bouche sans lèvres ; leur apparence repoussante agaçait la jeune fille au moins autant que leur attitude grossière…
« Écoute, four à bite, reprit le chef de bande hideux et crasseux sur un ton badin dont le contraste avec la dureté de ses paroles avait quelque chose d'effrayant, on te le demande uniquement par pure politesse, mais comme tu le sais le Seigneur Ganondorf autorise ses partisans à prendre toutes les richesses et les femmes dont ils ont envie sans payer ni rien demander, alors je pense qu'on va prendre ce qui nous fait envie…
– Qu'elle est bonne, cette chienne ! glissa le maigrichon en aparté sans que la jeune fille, déjà suffisamment préoccupée par le crasseux, comprenne bien de quoi il parlait…
– On va prendre un cheval, poursuivit le crasseux, et on va te prendre le cul !
– Un cheval ? s'écria la jeune fille soudain affolée comme si elle n'avait pas compris l'allusion à son anatomie et s'inquiétait plus de ses bêtes que d'elle-même. Non ! Ne touchez pas à mes chevaux ! Aux voleurs ! Aux voleurs ! Ingo ! »
Alors, le gros la gifla à toute volée, et la jeune fille tomba à terre.
« Tu vas la fermer, sale pute ?! tonna-t-il.
– Le service est déplorable dans cette boutique, glapit le hideux maigrelet avec un air mauvais, franchement, vu les tarifs et l'accueil qu'on reçoit, je crois qu'on a droit à une petite compensation en nature…
– Absolument », gronda presque le crasseux en défaisant son pantalon…
À l'intérieur, Ingo présentait toutes les graines gasha à peu près mûres qu'il avait en stock à Link qui les soupesait, quand il leur sembla entendre crier une voix féminine qui venait du pré derrière la maison.
« Tu as une employée ? demanda le jeune homme blond sur un ton rauque dans lequel s'entendait la méfiance en levant brusquement la tête.
– Oui », répondit le marchand à la moustache à crocs ; et aussitôt, son visage blêmit tandis qu'il ajoutait : « Et les trois voyous… ! »
L'empoignant tous les trois en même temps, en un instant ils lui avaient arraché le bustier de sa robe pour mettre à nu son énorme et magnifique poitrine, la secouant en tous sens comme une poupée de chiffon malgré ses cris et ses pleurs ; ils l'avaient retournée et penchée de force en avant, maintenue solidement plaquée contre la clôture sur laquelle ses mains se crispaient de terreur, croupe en l'air face à eux, et ils lui avaient remonté sa robe jusque sur les reins, arraché sa culotte et la lui avaient fourrée dans la bouche roulée en boule pour qu'elle ne puisse pas crier ; sa culotte, dans la bouche… mais le pire, le plus difficile à supporter, était leur cacophonie de rires, de moqueries, d'obscénités, et encore de rires, de rires gras, à gorge déployée, déments, qu'elle les entendait entonner sans les voir dans son dos.
Les larmes coulaient toutes seules de grands beaux yeux bleus ; ils étaient trop forts et trop nombreux, elle ne pouvait pas se défendre, même pas appeler à l'aide…
Perdue.
Brisée de douleur, de terreur et de honte, elle sut qu'elle était perdue.
Oui, elle comprenait à présent, ne pouvait que comprendre, que ce n'était pas après ses chevaux qu'ils en avaient mais bien après elle…
Ils allaient la violer.
La prendre contre son gré comme une bête.
Déchirer son corps et son âme…
Elle se sentit sombrer, perdre pied comme on glisse dans un lac sans fond à l'eau si glacée qu'on ne ressent plus rien, certaine que c'était là la sensation que l'on éprouve à l'instant de mourir, et ferma les yeux…
Rien ne se passa.
Même leurs rires et leurs insultes s'étaient tus, laissant la place à un silence surnaturel, plus effrayant encore…
D'ailleurs, elle remarqua que plus aucune main ne la tenait…
La jeune fille rouvrit les yeux, n'osant d'abord pas bouger ; puis, s'armant de tout le courage dont elle était encore capable, lentement, elle se laissa tomber à genoux dans l'herbe dans une position moins inconfortable et se retourna pour voir ce qu'ils attendaient ; cette attente, l'attente de la douleur, lui était encore plus insupportable que la douleur elle-même, alors pourquoi n'en finissaient-ils pas ?
C'est alors qu'elle vit une scène incroyable, surréaliste : le gros et le maigrichon gisaient à terre, assommés, le visage en sang, tandis que le crasseux, pantalon ridiculement baissé sur ses chevilles dans la tenue la plus humiliante, suffoquait et râlait, pendu par la gorge et les pieds s'agitant à une cinquantaine de centimètres du sol au bout du bras puissant d'un jeune homme blond aux yeux bleus beau à damner une sainte !
Un ange !
Un ange était descendu du ciel pour la sauver !
L'étau de ses doigts autour du cou du vaurien semblait impossible à briser, son bras tendu donnait l'impression de le soulever sans effort, les muscles, longs et déliés, à peine contractés, il était élancé, parfaitement proportionné, juvénile mais terriblement viril, avec un nez fin, une bouche à la lèvre supérieure ourlée et sensuelle, de grands yeux en amande du même bleu hypnotique que le ciel, il était beau et fort, attirant et intimidant, sublime…
Sublime et entièrement vêtu de vert…
Elle le reconnut aussitôt et sentit son cœur défaillir presque de joie, une joie d'une intensité proportionnelle à la terreur qui la dévorait l'instant d'avant.
Link !
Retirant sa culotte de sa bouche pour la remettre, baissant sa jupe et ajustant son châle sur sa poitrine comme elle le put, la jeune fille se dressa sur ses pieds et s'exclama, la voix tremblante d'émotion :
« Link ! Tu es revenu ! »
Le jeune homme balança le voyou à terre comme un fétu de paille et se tourna calmement vers elle avec un visage grave, qui se voulait doux mais reflétait encore un reste de la rage meurtrière qui s'était déchaînée en lui devant la lâcheté et la bassesse des trois jeunes gens.
« On se connaît ? demanda-t-il avec hésitation.
– Ah… répondit la jeune fille en baissant vers ses pieds des yeux qu'elle sentait se remplir de larmes de déception. Tu m'as oubliée… »
Elle n'eut pas le temps de lui en dire plus avant qu'Ingo se précipite vers elle affolé, tremblant et en sueur, une fourche à la main, en s'exclamant :
« Malon, Déesses, pardonne-moi ! Cette fois j'ai bien failli arriver trop tard ! Tu n'as rien ? Dis-moi que tu n'as rien ! Ah, ces fils de chien ! »
Et sitôt qu'elle l'eut assuré qu'ils n'avaient rien eu le temps de lui faire, il se précipita en direction des trois voyous et les chassa du ranch à grands coups de pied aux fesses en agitant sa fourche et leur hurlant de ne plus y remettre les pieds tant qu'ils ne se décideraient pas à acheter quelque chose. Et comme pour ponctuer cette joyeuse pagaille, un coq qui traînait dans le pré depuis le début de la scène poussa un cocorico tonitruant…
Link fixait la jeune fille rousse avec un air hébété drôle et touchant qui ajoutait à son charme juvénile ; au bout d'un long moment à la regarder entortiller ses cheveux d'une main et cacher sa poitrine de l'autre, il finit enfin par souffler :
« Malon ? Je n'ai pas rêvé, il t'a bien appelée Malon ?
– Oui, répondit-elle, c'est moi…
– Ma Lon-lon ! s'écria-t-il en la prenant par les épaules avec un sourire qu'elle trouva chavirant. Je ne t'aurais jamais reconnue ! »
Il faut dire qu'elle était méconnaissable. Il avait quitté une petite fille très laide, courte sur pattes, grassouillette, grosse face ronde et botte de cheveux orange carotte, et il se trouvait à présent face à une jeune fille d'une beauté à couper le souffle… elle avait beaucoup grandi, et en grandissant elle avait également beaucoup minci et son corps avait pris des proportions bien plus harmonieuses ; son visage s'était affiné, le roux de ses cheveux avait foncé pour prendre la teinte magnifique de l'acajou laqué, et sa poitrine avait poussé jusqu'à des dimensions dont peu de femmes pouvaient se vanter…
Elle était devenue aussi belle à présent qu'elle était laide autrefois…
Il la serra contre lui, fiévreusement, heureux de la retrouver enfin, heureux comme il ne l'avait plus été depuis longtemps : Malon, sa Malon, sa meilleure amie, pour la vie, cette petite fille gaie, drôle, profondément gentille, cette petite fille qui avait été la première à lui ouvrir sa porte, ses bras et son cœur, sans le rejeter, sans le juger, qui lui avait appris à lire, écrire et compter, mais aussi à jouer et être un vrai petit garçon, qui lui avait laissé un cadeau sans prix et tant de bons souvenirs, qui comptait tellement pour lui, représentait tellement pour lui, comment en effet aurait-il pu avoir un plus agréable surprise et en ressentir plus de plaisir ?
D'autant plus que de la façon dont Ingo en avait parlé, il avait d'abord cru qu'elle et son père avaient dû s'en aller et qu'il ne la reverrait pas… et elle était là ! Elle était là, devant lui, auprès de lui, dans ses bras, la même petite fille gaie, drôle, profondément gentille qui comptait tellement pour lui, et devenue aussi belle à présent qu'elle était laide autrefois, son apparence extérieure enfin digne de sa beauté intérieure, ce n'était que justice ; et quand bien même elle serait restée laide, il l'aurait aimée autant et été aussi heureux.
« Moi je t'avais reconnu tout de suite », murmura-t-elle dans un sourire, les yeux clos de plaisir, la joue contre son torse puissant.
C'est alors qu'elle sentit une forme en relief sous le tissu contre sa joue ; se détachant de lui, elle tendit timidement les mains ; il la laissa faire ; glissant avec émotion les doigts dans le col polo du pourpoint vert de son ami, frôlant son cou, ses clavicules et la naissance de ses larges épaules sous l'étoffe de son tricot beige, elle en retira la broche en tête de dragon, pendue à une cordelette, qu'elle lui avait autrefois prêtée ; elle en fut tellement touchée et heureuse qu'elle en poussa spontanément un petit gloussement de plaisir :
« Oh, tu l'as gardée !
– Bien sûr, répondit Link avec un sourire, elle a été mon porte bonheur, qui m'a gardé en vie pendant ces sept années… Et maintenant, je veux qu'elle te porte chance à toi. »
Elle rit ; il retira le pendentif de son cou et le lui passa délicatement.
Ingo revint alors, l'air sombre…
« Cette histoire va m'attirer de gros ennuis, ronchonna-t-il.
– Quoi ? ricana Link. Tu crois vraiment avoir quelque chose à craindre de minables pareils ?
– Oh mais ça n'a rien à voir avec ces types, rétorqua le grand bonhomme à la moustache noire. Je pense à ceux à qui ils pourraient raconter ce qu'on leur a fait ! Depuis que la lune s'est levée pour la petite, j'ai toujours réussi à la soustraire à la prostitution obligatoire sans en avoir l'air, mais là je risque d'être découvert ! »
Link fronça les sourcils.
« Prostitution obligatoire ?! cracha-t-il avec indignation.
– Oh, tu n'es pas au courant ? s'étonna Ingo. Il est vrai que tu es parti très longtemps… En fait, ce n'est pas vraiment de la prostitution obligatoire, c'est plutôt… disons… que le Seigneur Ganondorf a décrété que les commerçants sont tenus de satisfaire toutes les exigences de ses hommes, donc s'ils l'exigent les partisans de Son Altesse peuvent prendre la marchande aussi bien que ses marchandises…
– J'imagine que beaucoup de puceaux et de frustrés se sont subitement engagés dans sa milice après ça, ironisa le jeune homme blond.
– Tu n'as pas idée ! soupira le marchand. Il faudrait plutôt dire "tout ce que le royaume d'Hyrule compte de puceaux et de frustrés" ! Et les empêcher de toucher à la petite sans jamais avoir l'air de leur manquer de respect a été une vraie gageure, tout seul. »
À ces mots, le jeune guerrier vêtu de vert sauta sur l'occasion de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment :
« Mais où est Talon ? »
C'est Malon qui lui répondit :
« Papa va bien, ne t'en fais pas. Seulement, quand Ganondorf a appris qu'il t'avait hébergé, il a décidé de lui infliger un châtiment particulier… et il a trouvé très amusant de lui jeter un sort de niarcopsie !
– De quoi ?!
– De naroclepsie, précisa Ingo.
– Nan, fit Malon avec une moue charmante, c'est nacro… narco…
– Narcolepsie ?! s'écria Link
– C'est ça, s'exclama la jeune fille, tu es vraiment doué en magie ! (si elle avait su…) Bref, depuis que ce sort l'a frappé, papa s'endort dès que son pouls s'affole un peu ; on ne le voit éveillé que quelques minutes par jour, aux heures des repas ; mais en dehors de ça, sa santé est excellente et sa personnalité n'est pas altérée…
– Je vois, fit Link avec un air sombre. Il s'en est passé, des choses terribles en mon absence…
– Oui, tu ne peux pas savoir à quel point », approuva Ingo avant d'ajouter avec un air malicieux : « C'est sûr que tu as du temps à rattraper, hum, avec ton amie… je vous laisse… »
Il avait prononcé ces dernières paroles sur un ton étrangement mielleux, avec un regard étrangement appuyé et un étrange petit coup de coude ; en fait, de la façon dont il les avait prononcées, elles sonnaient comme une pique chargée de sous-entendus érotiques… à les voir elle si mièvre, lui si viril et tous les deux si beaux, cet esprit étroit en avait tiré les conclusions étroites qui ne s'imposent qu'aux esprits étroits…
Sans y voir aucune malice, eux, les deux jeunes gens approuvèrent et allèrent s'asseoir sous le grand chêne comme autrefois pour discuter.
Malon décrivit à Link l'atmosphère triste et pesante qui régnait sur Hyrule depuis la prise de pouvoir du Gerudo, la difficulté du travail, combien son père lui manquait et combien il était pénible et humiliant d'être une jeune fille de dix-sept ans dans ce monde.
« Ces regards sur moi, disait-elle. Je ne peux pas les soutenir, je suis obligée de baisser les yeux, je ne les supporte pas… Je me sens si laide quand on me regarde, j'ai tellement honte… Ingo s'est accusé à la place de Papa, tu sais ? Il a dit au seigneur Ganondorf droit dans les yeux que c'était lui qui avait pris la décision de t'héberger ; mais le Seigneur a compris qu'il mentait pour qu'on le prenne à la place de mon père et que je ne sois pas seule ; alors il a dit qu'il appréciait le courage et qu'il allait être indulgent ; c'est pour ça qu'il a seulement fait dormir Papa… »
Et Link raconta à Malon ses voyages, ses aventures, son entraînement, ses combats, les lieux qu'il avait visités, les personnes qu'il avait rencontrées, omettant juste de lui parler de Nabooru.
« Une île surplombée par un pic au sommet arrondi comme un œuf ; il y a un village avec des gens, mais aussi une communauté d'animaux doués de raison, qui comprennent notre langue, et des plages de sables, mamma !, tu aurais dû voir ça dans le soleil couchant… De sales bestioles, rampantes et gluantes, avec six pattes, et quand elles digèrent, ça fait des boulettes dures comme des cailloux dans leur ventre, qu'elles recrachent sur les gens… Il m'a cogné, et cogné, et encore cogné, mais j'avais mon bouclier, je l'ai repoussé, et j'ai dégainé ma lame comme un furieux ; il est revenu à la charge c't'abruti, et il s'est empalé droit dessus ! »
Mais la jeune fille rousse ne faisait plus vraiment attention au sens de ses paroles.
Le souffle court et les yeux embués, elle n'entendait plus que le son grave et chaud de sa voix suave, ne voyait plus que ses lèvres pulpeuses qui remuaient, et le bleu chavirant de ses yeux, l'or de ses cheveux, l'arête de son nez, l'anneau à son oreille, la forme douce mais affirmée de sa mâchoire, sa pomme d'Adam, les tendons saillants de part et d'autre de son cou, les clavicules et la naissance des épaules sous le tissu, la largeur puissante et rassurante de ses mains dans ses mitaines de cuir, les proportions parfaites de ses membres, ses muscles déliés roulant sous le tissu, et trouvait tout ce qu'elle voyait tellement beau qu'elle en aurait pleuré de bonheur…
Il était toujours son ami, ce garçon gentil, droit, le cœur plein de bonté et de courage, qui savait la faire rire, la faire rêver, mais il avait aussi changé, changé pour devenir un homme, un homme magnifique.
Elle sentit alors, aux fourmillements qu'il provoquait en elle, à la chaleur qu'elle ressentait partout en elle, qu'elle aussi était en train de changer…
