« Cent-cinquante pour le tout, annonça Ingo.
– Ce n'est pas très cher, nota Link.
– La réorganisation des exploitations agricoles et les nouvelles lois sur le commerce de Sa Très Verte Sainteté nous obligent à casser les prix pour rester concurrentiels, expliqua le grand bonhomme à la moustache noire avec amertume.
– Et les chevaux, reprit le jeune homme blond en rangeant ses achats dans son sac, vous les faites aux mêmes tarifs ?
– Ah non, corrigea le marchand, pour eux, faut ce qu'il faut, on a des frais dessus, on ne peut pas les vendre en-dessous d'un certain prix. Ça démarre à cinq mille.
– Ah… lâcha Link sans pouvoir dissimuler un air déçu. Ouais, je savais que ne m'en achèterais certainement pas un tout de suite, mais même en économisant encore, c'est vraiment au-dessus de mes moyens… »
Ingo dévisagea en silence un instant son ancien apprenti en haussant un sourcil.
« Tu voudrais un cheval ? finit-il par demander sur un ton à la fois surpris et intéressé.
– Non, non, débita le jeune homme blond en haussant les épaules, comme je te dis je n'ai pas les moyens, alors n'en parlons plus…
– Je pourrais t'en offrir un, glissa soudain le bonhomme à la moustache noire, après tout tu l'as bien mérité…
– Non, voyons, s'exclama Link, tu plaisantes ou quoi ? Il n'est pas question que je te prive des revenus d'une vente de cheval, vraiment, ça me gênerait !
– Pas de manières, asséna Ingo. Tu as sauvé la petite, c'est bien le moins que je puisse t'offrir en récompense ! »
Alors, se retournant et levant la tête en direction de l'escalier qui montait à l'étage, il cria sans laisser au jeune héros le temps de glisser une protestation :
« Malon ! Malon ! Viens là, ma fille ! Ton ami veut un cheval !
– T'es chiant, marmonna Link tout bas la tête dans les épaules et les poings sur les hanches, vraiment ça me gêne, j'ai l'impression de te voler… »
Un instant après, la jolie jeune fille aux longs cheveux acajou et aux grand yeux de biche bleus comme un ruisseau d'eau claire au soleil dévala le grand escalier bancal et bruyant de bois patiné sur la pointe des pieds en tenant gracieusement sa jupe du bout des doigts ; quand son regard rencontra son ami d'enfance devenu si beau, peau hâlée, cheveux d'or, bouche sensuelle et yeux de velours, elle sentit son cœur se mettre à palpiter…
Elle s'était changée, pressée d'arracher d'elle les vêtements profanés par les mains sales et avides des trois mauvais garçons, sinistres souvenirs de l'instant d'horreur qu'elle avait vécu peu avant et avait hâte d'oublier, et avait passé un corsage blanc aux ourlés surpiqués de bleu et une jupe violette dans laquelle elle avait rentré son corsage, surmontés d'un tablier de cuir noué à sa taille et de son inséparable châle jaune désormais attaché par la broche en dragon de sa maman que Link lui avait rendue.
Le chemisier rentré dans la jupe et resserré par la ceinture du tablier modifiait complètement sa silhouette par rapport à la robe droite qu'elle portait auparavant : le volume imposant de ses seins magnifiques qui tendait à craquer le tissu coincé dans la ceinture, la finesse quasi-angélique de sa taille et la féminité de ses hanches étroites mais parfaitement rondes ressortaient soudain, apparaissant comme elles n'étaient pas apparues auparavant cachées sous le voile informe d'un habit trop large de petite fille qui dénie son corps…
Elle sourit à Link, émue, aussi béatement qu'une jeune fille la tête pleine de beaux rêves de grand amour sourit sur le passage d'un beau garçon…
En les voyant tous les deux, Ingo ne put s'empêcher de penser inconsciemment dans un petit recoin de sa tête qu'il avait devant lui les deux plus beaux jeunes gens du monde et qu'il ne serait pas étonné de les voir tomber amoureux, se marier et faire beaucoup d'enfants tout aussi beaux qu'eux…
Quant à Link, il ne se rendit compte de rien…
« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Malon.
– Sois une bonne fille, commanda Ingo, et va aider ton ami à choisir un cheval convenable et pas trop cher…
– Oh, s'exclama-t-elle d'une voix que l'émoi faisait monter et descendre comme le chant nuptial des pigeons inséparables au printemps, Liiink, tu veux un cheval ? C'est merveilleux ! Il sera si bien avec toi ! Et toi tu auras l'air d'un… d'un chevalier en armure étincelante ! Oooh, comme j'aimerais qu'un chevalier en armure étincelante vienne m'enlever, me faire la cour et me demander ma main ! »
Elle était toute rose, avec les mains sur les joues et des espèces de bouffées de volupté qui lui serraient la gorge et faisaient monter sa voix très haut dans les aigus ; sans même comprendre le sous-entendu audacieux mais bien innocent de ces dernières paroles, Link répondit avec une moue qui provoqua à son amie un petit rire nerveux irrépressible :
« C'est son idée, ma Lon-lon. Moi, en fait, j'ai pas un rond, et j'voulais pas qu'il m'en fasse cadeau… »
La jeune fille releva vers lui un visage qu'un sourire éclairait littéralement de beauté chaste et douce, et répondit fermement :
« Eh bien il a raison. Tu m'as sauvée, ça vaut bien un cheval. Ça me fait plaisir, accepte !
– Bon, se résigna Link avec un sourire qui élargit plus encore celui de Malon, si même toi tu insistes, je te suis… »
Elle le conduisit au pré d'un pas léger et sautillant tout en babillant de tout et de rien, disparut d'abord un instant sous le hangar qui servait de haras pour y prendre un tapis et une belle selle de cuir bourrelé que Link insista pour payer et prit sous son bras, et bientôt ils furent devant la clôture de bouleau qui délimitait l'enclos des chevaux.
« Voilà mes chéris, gloussa-t-elle presque sur un ton où s'entendait l'émotion. Je suis un peu triste de me séparer de l'un d'eux, mais comme je tiens encore plus à toi, ça me console…
– Ah, oui, nota Link, c'est vrai que c'est toi qui t'en es toujours occupée !
– Oui, je les aime tant… soupira-t-elle d'un air rêveur ; et tout le monde dit qu'ils me le rendent bien. Alors, y en a-t-il un qui te plaît ?
– Difficile à dire, répondit-il en posant la selle et le tapis sur la clôture, ils sont tous magnifiques ! Bien soignés, en pleine forme… »
C'est alors que le beau garçon vêtu de vert avisa, seul dans un coin, un alezan aux airs un peu sauvages dont la silhouette et la robe attiraient l'œil instantanément ; pas très grand, mais musculeux et parfaitement proportionné, d'apparence élancée mais puissante, il était d'une livrée qu'on appelle alezan crin lavé, c'est-à-dire le corps d'un roux vif avec les longs crins de la tête et de la queue plus clairs, d'un blond presque blanc, tout comme ses chevilles et le bout de son museau, et ses grands yeux clairs respiraient l'intelligence autant qu'un caractère bien affirmé.
« Ouah, souffla Link comme le ferait un homme devant une belle femme s'offrant à lui toute nue, qu'il est beau l'alezan là-bas !
– L'alezane, précisa Malon avec un brin de fierté dans la voix, c'est une jument. Elle s'appelle Epona. Oh, mais j'y pense ! Tu la connais, elle est née justement l'hiver où tu as travaillé au ranch !
– Oui, c'est vrai ! » s'exclama le jeune homme, son visage s'éclairant à mesure que le souvenir lui en revenait. Et, après un instant de réflexion, se rembrunissant avec une moue qui donna des frissons à la jeune fille rousse, il s'étonna : « Et personne n'a acheté une aussi belle bête en sept ans ?
– C'est qu'elle n'est pas très commode, expliqua Malon sur le même ton et avec la même attitude tête basse et bras dans le dos que si c'était elle qui avait commis une faute et s'en justifiait, elle ne se laisse pas monter… Dès qu'un autre que moi l'approche, elle rue, s'enfuit ou désarçonne son cavalier… Du coup plus personne n'en veut… »
Link resta un instant immobile, regard fixe, et Malon le trouva tellement beau qu'elle en eut des palpitations ; puis il sourit, manquant de lui faire perdre connaissance de plaisir, et lui glissa d'une belle voix grave et sur un ton taquin qui lui firent tourner la tête :
« Attends, je crois que je sais comment l'amadouer… »
Alors, il sortit de son sac son petit ocarina de bois que lui avait offert Saria, et se mit à jouer un air au hasard qu'il improvisait à mesure ; au loin, Malon vit sa jument lever brusquement la tête, se tourner dans leur direction, et s'approcher au petit trot, les yeux vifs et l'air intéressé et content ; elle ne s'arrêta que tout contre la barrière, fixant Link en secouant la tête avec excitation.
Le jeune héros écarta l'instrument de ses lèvres, et tendit une main pour caresser le naseau de la petite jument ; elle se laissa faire…
« Oh, tu as réussi ! s'exclama Malon. Personne n'avait pu la toucher jusqu'ici !
– Je me suis rappelé qu'elle a toujours aimé la musique… »
Malon éclata d'un petit rire cristallin, le rire d'une enfant innocente qui savoure innocemment les bonheurs simples de la vie ; Link lui sourit en retour ; alors Epona hennit, comme pour revenir au centre de l'attention ; l'air qui s'éleva de l'ocarina la cloua sur place, captivée…
Ses beaux yeux bleus clos, absorbé dans la musique, le jeune homme blond avait recommencé à jouer, la bête indomptable enfin domptée l'écoutait sans bouger, et la scène était si belle, si féerique, que la jeune fille rousse s'y sentit comme plonger, emportée dedans par la musique, et ne put se retenir, presque inconsciemment, de se mettre à chanter…
Link n'avait fait qu'improviser à mesure une mélodie maladroite, mais Malon, elle, en faisait une vraie chanson, habillait ce squelette de la chair la plus délicate et la plus sensuelle ; le jeune homme s'arrêta net, tout à coup, comme si la musique avait contenu quelque magie le pétrifiant sur place, et se tourna vers elle qui chantait, chantait et chantait encore, les yeux clos de plaisir, toute entière dans son chant, coupée du reste du monde, pour mieux l'écouter et l'observer, et soudain c'était comme s'il la voyait et l'entendait pour la première fois…
Enfant, elle chantait déjà très juste, mais elle n'était plus une enfant : sa voix de mezzo-soprano était si belle, si douce, si chaude, si suave, et elle chantait si bien, si juste, avec tant de d'énergie et de chaleur, qu'il ne pouvait plus détacher son regard d'elle, aurait voulu que cet instant dure éternellement, et sentit même ses lèvres trembler et une larme d'émotion perler et rouler sur sa joue…
Elle s'aperçut soudain qu'elle n'entendait plus le son de l'ocarina derrière sa voix, ouvrit les yeux, croisa ceux de Link vissés sur elle, sursauta à leur vue, rougit et se tut, interdite.
« Oh pardon, se précipita-t-elle de bafouiller. J'oublie toujours qu'il est vulgaire de la part d'une fille de faire du bruit… »
À ces mots, Link sortit de sa torpeur comme si c'était une claque en plein visage qui l'avait réveillé ; avait-il bien entendu ?
« Quoi ?! s'exclama-t-il. Mais qu'est-ce que c'est que ce principe sexiste et grotesque ?
– Euh… Eh bien… bredouilla-t-elle timidement en se faisant toute petite comme si elle s'attendait à ce qu'il lève la main sur elle si elle le saoulait à trop parler, c'est ce que j'entends dire depuis que je suis gamine…
– Encore une de ces lois de barbares que ces merdeux lubriques pendus aux basques du Grand Vert ont proclamées pour s'assurer le contrôle sur les pauvres filles qu'ils veulent baiser ! » lâcha-t-il avec plus de mépris que de colère. Et, souriant comme s'il n'y avait pas même à prêter attention à une telle absurdité, il s'empressa de corriger : « Ce n'était pas vulgaire, voyons. Au contraire, c'était magnifique. »
Elle qui aimait tant chanter sentit le compliment lui aller droit au cœur et la remplir toute entière de joie et d'une délicieuse chaleur…
« D'ailleurs, tu es magnifique. »
Là, elle se referma visiblement, visage empourpré et regard fuyant, l'air embarrassé. C'est d'une voix assourdie d'amertume qu'elle lui répliqua :
« Ça va, arrête. Je sais très bien que non. Je suis la fille la plus vilaine de Cocorico, tout le monde le dit depuis que je suis petite. On m'a toujours appelée "la vilaine petite Malon", et maintenant en plus j'ai ces monstrueux pis de vache… »
Il sourit, le sourire plein de tendresse et de bienveillance d'un grand frère –légèrement incestueux ; la pauvre… que de mal les moqueries gratuites et paroles en l'air de l'enfance avaient fait à son cœur pur d'enfant… Forcée de s'isoler de ce mal, elle avait si bien gardé son innocence d'enfant qu'elle ne s'était pas vue devenir femme…
« Tu te trompes, ma… » Il n'hésita qu'un instant avant que les mots ne s'échappent d'eux-mêmes du fond de son cœur : « …ma toute-jolie. Oui, ma toute-jolie, c'est le seul surnom qui te va désormais : tu es si jolie… tu es exactement tout ce qu'un homme aime chez une femme… »
Cette fois, elle ne put lutter ; un tel compliment, et en plus fait par lui, son ami pour la vie, gentil, droit, le cœur plein de bonté et de courage, qui savait la faire rire, la faire rêver, et devenu si beau, si beau…
Rougissant, elle ne put s'empêcher de lui sourire…
Il éclata de rire, un rire de pur plaisir qui illumina son beau visage, et s'exclama avec excitation :
« Allez, c'est décidé, je prends Epona ! Ce sera comme si tu étais un peu avec moi : une jolie rousse qui ne se laisse pas monter mais qui m'aime bien, c'est sûr, c'est à toi que je penserai en la chevauchant ! »
Et joignant le geste à la parole, il jeta avec une précision diabolique le tapis puis la selle sur le dos de la jument alezane qui en fut toute offusquée, prit appui sur la rambarde de bouleau pour s'élever dans les airs d'un saut qui semblait défier les lois de la physique et atterrit parfaitement assis sur la selle avant même qu'Epona ait pu protester ; sitôt sur son dos, comme s'il exerçait sur elle une fascination quasi-magique, elle se calma et devint docile, et, hurlant de joie et d'exubérance comme un fou, il lui imprima un coup de talon, elle s'élança, sauta sans effort la barrière de l'enclos des chevaux, puis l'enceinte de la propriété, et en quelques foulées puissantes, ils avaient disparu au loin…
Malon ne pouvait plus détacher ses yeux du point à l'horizon où Link venait de s'évanouir sur sa monture, beau, rapide et puissant…
…et s'aperçut tout à coup que sa culotte était mouillée !
Oh non ! Quelle honte ! À son âge, elle s'était oubliée, elle avait fait pipi dans sa culotte ?!
…
Mais non, c'était différent, plus moite et plus collant, une sensation qu'elle ne connaissait pas, et son sexe étrangement contracté lui faisait mal…
…délicieusement mal…
Riant à gorge déployée et exultant à grands cris comme un possédé, grisé presque jusqu'au délire par cette sensation de vitesse et de liberté dont l'envie furieuse l'avait pris dès la première fois qu'on l'avait mis sur le dos d'un cheval quatre ans plus tôt et ne l'avait jamais plus quitté depuis, Link chevaucha une bonne heure à travers la plaine d'Hyrule autour du ranch, poussant son impétueuse jument rouge dans les derniers retranchements de sa puissance extraordinaire, avant de lentement revenir à la raison et se remémorer peu à peu qu'il avait une mission…
Il piqua des deux en direction de la capitale, et y fut en une dizaine de minutes ; pensez : une lieue et demie à peine…
À l'intérieur des remparts, le long des ruelles de terre battue, rien n'avait changé.
Et rien n'était plus pareil ; c'était lui qui avait changé…
La première fois qu'il s'était avancé dans cet univers gris et dur, il n'était qu'un petit garçon d'un mètre trente qui n'avait jamais vu d'êtres dépassant un mètre trente, tout lui semblait gigantesque et effrayant ; mais à présent que du haut de son mètre soixante-neuf il comptait parmi les hommes les plus grands de son époque, à présent qu'il était surélevé d'un mètre cinquante sur le dos de son cheval, à présent qu'il était grand, fort, équipé et armé, plus rien ne l'effrayait, et tout lui semblait avoir rétréci d'autant qu'il avait grandi, tout lui semblait petit et sans danger.
Tête nue sans son bonnet, et son habit vert couvert de sa cape en lin blanc gerudo que les années avait défraîchie et qui lui donnait très exactement l'allure banale et humble qu'il recherchait pour ne pas attirer les regards, le jeune homme blond observait sans en avoir l'air, du coin de l'œil, les visages des braves gens d'Hyrule, ces mêmes gens dont il avait eu si peur sept ans plus tôt… La marchande de fruits et légumes qui lui avait hurlé dessus parce qu'il n'avait pas de quoi payer une pomme, et qu'il aurait pu convaincre à présent de lui offrir toute la cagette d'un seul regard humide de ses beaux yeux bleus ; l'ivrogne qui l'avait envoyé se faire battre par les gardes, fidèle à son poste à la terrasse de l'auberge, et dont il aurait pu à présent briser l'échine d'un seul geste de sa main la plus faible ; une grappe de catins aux cuisses grasses et aux seins pléthoriques débordant de leurs guêpières, aux cheveux frisés au fer et aux visages tartinés de maquillage, prenant l'air entre deux passes sur le balcon d'une maison close, qui lui coulèrent sur son passage des regards qui en disaient long sur leur envie de l'avoir pour client…
Et ce qui le frappa, c'est que tous ces visages avaient la même expression : ils n'en avaient aucune. Leurs lèvres bougeaient et leurs yeux roulaient, mais la vie semblait les avoir quittés, comme tout éclat avait quitté leurs regards, des regards vides, absents, reflets ne reflétant rien d'esprits échappés très loin de là où se tenaient leurs corps de chair, dans un monde meilleur qu'ils semblaient regretter sans vouloir le montrer…
Non, rien n'avait changé, mais on voyait que quelque chose n'était plus pareil.
Ganondorf bien sûr…
Le tyran n'avait pas de raison a priori de faire du mal aux gens du peuple, beaucoup d'entre eux n'avaient jamais eu affaire à lui, certains même ne l'avaient jamais vu ; mais le savoir tout proche et tout-puissant, virtuellement capable de faire basculer leurs vies, voire d'y mettre fin purement et simplement, sur une simple fantaisie, d'un simple mot, était une hantise, une peur, enfouie mais bien réelle, qui ne les quittait jamais…
D'ailleurs Link n'était pas tout à fait rassuré et ressentit même un pincement au cœur à l'idée que son ennemi se trouvait aussi près ; il aurait suffi que le géant gerudo regarde par la fenêtre de sa chambre du palais, dont on voyait non loin dépasser les tours derrière les toits de la ville, pour l'apercevoir…
Il se demanda si sa petite incursion dans la gueule du loup était bien prudente, finalement, et espéra vraiment ne pas avoir bêtement compromis sa sécurité et la réussite de sa mission ; que se passerait-il s'il croisait Ganondorf sorti parader en ville, comme cela pouvait tout à fait arriver ? Il ne cherchait pas à se soustraire à son destin, mais là, il ne se sentait pas prêt, pas décidé à affronter le tyran le jour même.
Il était là, absorbé dans ces pensées, quand les pas de sa monture le menèrent à une placette déserte d'un quartier moins commercial au sud-est de la ville ; il n'y avait là que des habitations, modestes bâtisses de bois à colombages, de part et d'autre du square pavé d'environ cinq ou six mètres de côté, et au centre trônait un puits, faits de petites pierres irrégulières qui ne semblaient pas taillées mais posées telles qu'on les avait ramassées, en toute logique celui où toutes les familles habitant ce recoin modeste de la capitale où l'eau courante n'arrivait pas venaient recueillir leur eau ; c'est tandis qu'il le longeait qu'il entendit s'élever une voix d'homme :
« Au secours ! criait l'inconnu. Hé, toi, oui, ne t'en va pas comme ça, j'entends les sabots de ton cheval ! »
Link attrapa l'encolure d'Epona pour l'arrêter, en se disant qu'il aurait bien besoin d'un licol avec des rênes, ça tombe bien, ça fera une occasion de retourner voir ma toute-jolie, et sauta lestement à terre ; ne voyant personne autour de lui, il s'approcha du puits sans trop y croire et, se penchant vers l'ouverture, il y lança :
« Hé l'ami, où es-tu ? Tu es tombé au fond du puits ?
– Ah, soupira la voix de l'homme sur un ton clairement soulagé, les Déesses soient louées, enfin quelqu'un s'arrête ! Oui mon garçon, je suis prêtre de Nayru, je puisais de l'eau pour le bénitier, et des vauriens m'ont poussé dans le trou en disant qu'on n'avait plus besoin de l'ancienne religion !
– Oh putain, mais dans quel monde on vit ?! s'étrangla Link tout en scrutant l'obscurité au fond de la fosse sans pourtant y apercevoir son interlocuteur. La nouvelle Hyrule qu'a bâtie Ganondorf est donc tellement corrompue que même un homme d'église n'a plus droit au respect ?
– Ces gamins ont dû croire lui être agréables en éliminant le représentant d'une autorité concurrente de la sienne…
– Ce qui n'a pas de sens, objecta le jeune homme blond, parce que le gros verdâtre lui-même se revendique élu des Déesses… Je ne te vois pas, coupa-t-il enfin, c'est profond ?
– Au moins trois ou quatre mètres, estima le prêtre, tu crois pouvoir descendre ? Je n'en peux plus, j'aimerais vraiment que quelqu'un me sorte de là !
– Oui, oui, ne t'en fais pas, j'arrive. »
Link était légèrement contrarié que le prêtre ne se soit pas montré, comme s'il avait eu quelque chose à cacher ; il n'aimait pas tellement l'idée de se jeter dans un puits étroit et profond à l'appel d'un homme dont il n'avait même pas vu le visage, mais que serait un héros qui ne viendrait pas en aide aux autres ?
Alors sans hésiter plus longtemps, il prit appui des mains sur le rebord de la margelle et, d'une seule impulsion des deux pieds, il bascula par-dessus dans le trou en un mouvement circulaire léger et gracieux.
Il n'eut que le temps de sa chute, quelques secondes qui lui parurent une éternité, pour le regretter…
En effet, à l'instant même où ses pieds touchèrent le sol, deux évidences lui étaient déjà apparues : d'abord, que la terre sous lui était parfaitement sèche, il n'y avait pas une goutte d'eau dans ce puits, ce dont il n'y avait pas besoin d'être bien malin pour comprendre que ça signifiait qu'il ne s'agissait pas d'un puits –mais qu'il puisse s'agir d'un piège, en l'état actuel de ce qu'il en savait, il ne pouvait pas encore se permettre de l'affirmer ; et ensuite, qu'il n'y avait toujours pas de trace du prêtre où que ce soit !
Aussitôt, le jeune héros eut la désagréable impression que les choses n'étaient pas ce qu'elles devaient être et ne se passaient pas comme elles auraient dû se passer ; il était insensible à la magie, mais pas au danger ! Il avait découvert en échappant d'un cheveu à une tentative d'assassinat en Calatia qu'il avait un instinct infaillible en la matière. Un truc de vrai guerrier, quoi, tellement plus utile et plus viril que la magie !
C'est alors qu'il remarqua une porte grande ouverte droit devant lui.
Une porte ? Au fond d'un puits ? Non, à l'évidence ce puits n'en était pas un…
« Hé, le prêtre ! lança-t-il d'une voix forte à travers l'ouverture. Tu es là-dedans ? »
S'accrochant encore à l'idée qu'il avait cet innocent à sauver, il laissa la raison contredire son instinct, le devoir de protéger plus faible que lui l'emporter sur le besoin de préserver sa propre vie, et il s'avança dans la pièce qu'il devinait de l'autre côté de la porte…
…elle se referma derrière lui sitôt qu'il fut passé…
C'était bien un piège…
Inutile de retranscrire la bordée de jurons abominables qu'il beugla à pleins poumons…
Il était fou de rage et de dépit, il se serait donné des claques ; c'était bien un piège, et il était tombé dedans à pieds joints…
S'efforçant de retrouver son sang-froid, Link se calma peu à peu et entreprit de réfléchir à sa situation ; derrière lui, une stèle de pierre qu'un mécanisme probablement activé par magie faisait monter ou descendre couvrait entièrement la sortie ; devant lui, des torches brûlant sans se consumer qui s'étaient allumées dès son entrée, par magie également à n'en pas douter, révélaient une vaste salle plus longue que large carrelée de pierres grises au plafond à poutres apparentes ; il était enfermé dans ce qui avait tout l'air d'un donjon…
Ôtant sa cape et la fourrant dans son sac de voyage avec humeur, il remit celui-ci à son épaule, et tira son épée, qu'il avait enlevée de son dos pour l'accrocher à sa ceinture avant d'arriver en ville pour qu'elle se remarque moins le long de sa cuisse qu'une bosse sous sa cape ; bien lui en prit ! Une araignée gigantesque, de la taille d'un gros chien, descendit du plafond juste à cet instant, le long d'un fil de sa toile, à la verticale ; elle lui présentait son dos, couvert de motifs blancs qui formaient sur le fond noir de sa carapace de chitine une menaçante tête de mort : cet animal répugnant était ce qu'on appelait une skulltula.
Link se jeta sur elle arme brandie, mais il semblait que tant que les yeux qu'elle avait sur le crâne étaient face à lui, elle arrivait à prévoir et esquiver tous ses coups, se balançant au bout de sa toile à lui donner le tournis…
Le jeune homme s'arrêta un instant et recula, préférant éviter qu'elle le touche dans sa danse erratique ; il se dit avec amertume qu'il n'était décidément pas au point : pas assez malin pour éviter de tomber dans un piège grossier, pas assez bon à l'épée pour se débarrasser d'un simple animal…
Il allait commencer à ressentir la douloureuse pointe du découragement, quand devant lui la skulltula à force de secouer et d'enrouler son filin de toile finit par s'y emmêler ; il se mit à s'entortiller, et elle au bout à tourner sur elle-même avec lui, et à un moment, elle présenta à Link son ventre mou ; il n'hésita pas un instant ; lui qui commençait à désespérer se réjouit d'autant de ce coup de chance inespéré, et en tira profit aussitôt, sautant sur la bête pour lui ouvrir le thorax d'un coup d'épée ; la violence du coup la décrocha de son fil, qui se rétracta vers le plafond, et elle s'effondra au sol, s'y ratatinant comme si tous ses fluides corporels s'étaient évaporés…
Mais son élimination ne changeait rien au problème de Link.
L'araignée disparue de son champ de vision, il put soudain constater avec horreur que face à lui, il n'y avait qu'un mur nu, aucune autre porte de sortie que celle derrière lui scellée d'un bloc de pierre…
Il était coincé !
Soudain saisi par une brusque montée d'angoisse, il se passa une main sur le visage, déglutit, péniblement, sa gorge était sèche comme du papier, et expira bruyamment et douloureusement un soupir tremblant, se tournant et regardant nerveusement de tous côtés en des gestes désordonnés.
Il allait céder à la panique…
…quand un courant d'air glacial le fit frissonner comme une feuille morte.
Un courant d'air ?
Dans une pièce scellée ?!
Link ouvrit tout rond ses beaux yeux bleus ; mais qu'il pouvait être bête ! C'était tellement évident, pourtant ! La magie, cette maudite magie à laquelle il avait le malheur d'être totalement réfractaire dans un monde entièrement régi par elle, pouvait entre autres choses générer des illusions ; elle pouvait donc fort bien avoir généré l'illusion d'un mur de pierre devant lui là où il y avait une ouverture vers une autre pièce !
Décidant de jouer son va-tout, le jeune homme blond vêtu de vert s'avança jusqu'à la paroi, et entreprit de la tâter…
…son bras disparut à moitié à travers la surface sans rencontrer de résistance physique, pas même une sensation de picotement ou de froid au point de contact avec l'illusion.
Ses yeux la voyaient, voyaient quelque chose, mais il n'y avait rien !
Esquissant un sourire entendu, il passa.
De l'autre côté, il se trouva dans une deuxième salle identique à la première qu'il venait de quitter, à l'exception d'une citerne carrée remplie d'eau au ras du sol à sa gauche et d'une autre à sa droite. Pas même de bestiole répugnante cette fois. Et une belle porte parfaitement visible à l'autre bout, cette fois…
Reprenant confiance, le jeune homme s'avança d'un pas décidé.
Et lorsqu'il arriva à l'endroit au-dessus duquel deux poutres arc-boutées de travers se croisaient au plafond, il sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Poussant subitement un cri de surprise et de vive frayeur, il se sentit tomber à pic de tout son poids, seule l'épaisseur d'une étendue d'eau saumâtre qu'il creva en soulevant de hautes gerbes amortissant quelque peu sa chute.
Se relevant trempé mais sans dommage, Link se dit qu'il était décidément le dernier des crétins ; en un jour il était tombé dans plus de pièges, s'était plus fait berner, s'était montré plus incompétent et incapable d'accomplir sa mission qu'en sept ans d'aventures ; dire qu'il avait paradé comme le plus vain des jeunes paons écervelés devant sa douce et jolie Malon, gros yeux et grondements de roquet à ses agresseurs, sourires ravageurs, regards fiévreux, récit de ses exploits, sous-entendus salaces, et qu'elle en avait eu l'air toute impressionnée, ah, que penserait-elle de lui à présent ? Qu'il était facile de jouer les Héros du Temps face à des minables plus faibles que lui et une jeune fille naïve dans une situation sous contrôle et sans danger ! Mais apparemment, dès que la situation se compliquait un peu, il s'en montrait tout à fait incapable, indigne de son titre et de la charge qu'il impliquait !
Héros de pacotille ! Imposteur ! Bouffon !
Il était fou de rage et de honte contre lui-même.
Très bien.
S'il n'était pas capable d'être le Héros du Temps, du moins allait-il essayer de rester en vie et de se sortir de là…
L'ensemble de l'étage était inondé de cette eau croupie et verdâtre, qui lui arrivait un peu au-dessous du genou, et la plupart de ses issues étaient condamnées par des éboulements ; en prenant d'abord à gauche puis en essayant de prendre autant que possible toujours à droite afin de revenir sur ses pas à la galerie principale, Link passa un temps interminable à tourner en rond dans ce qui avait tout l'air d'être d'anciennes catacombes, croisant sur sa route des monstres à cinq pattes ressemblant à des mains et de petits animaux volants appelés keeses ressemblant à des chauves-souris qu'il dut pourfendre à tour de bras.
Enfin, il finit à force de tours et de détours par trouver une échelle en fer qui remontait à l'étage au-dessus, et se dit pour la première fois ce jour-là que la chance lui souriait ; il la gravit et se retrouva dans une très petite salle ; dans le mur face à lui était creusée une niche voûtée dans laquelle on voyait un bas-relief en forme de Triforce, et derrière lui, il put voir en se retournant une porte de bois aux armatures de fer, qu'il devina être celle qu'il avait aperçue à l'autre bout de la grande salle aux citernes avant de marcher sur cette trappe et de tomber à l'étage en dessous ; il n'était donc pas plus avancé…
Cependant, il remarqua que le bas-relief en forme de Triforce semblait non pas ciselé dans la pierre du mur, mais un élément rapporté grossièrement fiché dessus ; on distinguait en effet un espace entre le contour de la pièce triangulaire et la paroi autour. Link se demanda si ce n'était pas, par hasard, le bouton déclenchant le mécanisme qui actionnait la porte d'entrée du donjon…
Estimant qu'il ne perdait rien à essayer, il le pressa ; comme il s'y attendait, le bloc triangulaire s'enfonça sans effort dans le mur, et aussitôt un bruit de frottement assourdissant retentit à travers tout le souterrain, se terminant par un déclic retentissant, et là, c'est le vacarme d'une chute d'eau s'écoulant en grande quantité d'une hauteur certaine qui se fit entendre ; en baissant les yeux vers l'étage inférieur d'où il arrivait et que l'on pouvait encore voir à travers l'orifice carré par lequel il était monté, il vit le niveau de l'eau dans laquelle il pataugeait encore quelques minutes plus tôt s'élever, engloutissant l'échelle qu'il avait empruntée et s'arrêtant juste sous le plancher de l'étage où il se trouvait à présent…
Ce bouton ne semblait pas avoir ouvert la porte, mais l'eau qu'il avait déversée devait avoir dégagé un autre passage ; le jeune homme se rappela les deux citernes qu'il avait remarquées dans la pièce située derrière lui : c'était sûrement ça.
Il passa donc la porte pour retourner sur ses pas, évitant la trappe sous les poutres croisées, et alla inspecter le fond des cuves désormais vidées ; si celle à sa gauche n'était qu'une simple cuve avec un siphon au fond, il y avait bien sur l'une des parois de celle à sa droite un passage inondé et impraticable auparavant, parfaitement dégagé à présent ; y voyant un nouvel espoir de se sortir de là, Link sauta dans la citerne et s'engouffra dans la galerie.
C'était un long tunnel, de section trapézoïdale, les murs carrelés de pavés gris, inclinés vers l'intérieur de bas en haut, se rapprochant au niveau du plafond, qui semblait passer sous la petite salle où se trouvait le mécanisme de l'écluse pour s'avancer beaucoup plus loin ; relancé dans sa recherche, le jeune homme blond était parfaitement revenu de son égarement à présent, et avançait d'un bon pas avec confiance ; la sortie ne devait plus être loin, il pouvait même sentir à nouveau le courant d'air frais qui l'avait déjà guidé plus tôt…
Le courant d'air frais ?!
Mais comment un courant d'air avait-il pu lui parvenir d'un conduit qui était alors condamné par des tonnes d'eau ?!
Non, il n'avait pas pu venir de là ! Ce n'était encore pas la bonne direction !
Il était encore tombé dans un piège…
Ou plutôt, il avait failli.
Car cette fois, il était bien décidé à le déjouer ; à nouveau sur ses gardes, Link tira de son dos où il l'accrochait sans mal son bouclier, une petite merveille légère et solide argent et azur frappé en cœur de l'emblème d'Hyrule en argent, l'aigle tenant la Triforce en son bec, et le passa à son bras droit, dégaina son épée, et reprit son avancée plus attentivement.
Grand bien lui en prit.
À l'instant où il déboucha dans une vaste pièce dont les murs, taillés à même la roche, et le sol boueux étaient encore humides et noircis du volume d'eau qui l'occupait encore peu avant, une chose infâme se précipita sur lui.
On aurait dit une grosse flaque visqueuse et informe de viande hachée rougeâtre et sanguinolente qui glissait au sol comme le mercure sur le verre, tremblotant sans se diviser ni s'éparpiller, et quand elle fut face à Link, une partie de sa substance se souleva très haut pour s'incliner droit vers son visage ; il n'eut que le temps de remarquer au milieu de l'excroissance un creux orné de dents pointues plantées de travers et dégoulinantes de bave avant de lui balancer à la volée un coup d'épée en travers de la tête sans sommation, sans chercher à comprendre…
La chose, qu'on appelait un poignant, reflua vers l'arrière avec un grincement d'irritation strident, avant de contre-attaquer par la giclée de deux gerbes de chair de part et d'autre, qui vinrent s'enrouler autour des bras du jeune homme ; sa proie immobilisée, l'être répugnant avança à nouveau la parcelle de chair ornée d'une bouche qui lui faisait office de tête, avec une lenteur sadique, son odeur pestilentielle de viande putréfiée mêlée à l'aigreur de la salive balayant le visage de Link de bouffées écoeurantes qui le mettaient hors de lui de dégoût et d'exaspération…
…ce fut la seule erreur du poignant, et ce fut la dernière.
Parvenant à tourner son poignet gauche, le jeune Héros du Temps réussit à entailler le bras qui retenait le sien ; sa main gauche libre de ses mouvements, il trancha l'autre tentacule de chair, et enfin tranquille, il s'acharna sur la tête du monstre, taillant et tranchant et taillant encore jusqu'à ce que le grincement devienne un gargouillis puis s'éteigne et que la masse dressée cesse de trembloter en tous sens, s'effondre sur elle-même, se répande à terre et s'y éparpille, sans cohésion, sans vie…
Encore tremblant, le regard encore fou, Link s'efforça de calmer peu à peu sa rage meurtrière, puis fit quelques moulinets pour égoutter le sang sur sa lame et la rangea dans son fourreau.
Il avait le souffle court et les jambes qui flageolaient.
Comme à chaque fois qu'il tuait…
Tuer n'était pas nouveau pour lui, il y avait été amené très vite pendant ces sept années d'entraînement, d'abord le dodongo à Rouleroche, puis d'autres créatures, ne serait-ce qu'en chassant ou en pêchant pour se nourrir au cours de ses voyages, et finalement des humanoïdes, des êtres doués de conscience, voire des hommes, des bandits, des soldats de Ganondorf, qu'il avait dû abattre pour défendre de pauvres gens ou sa propre vie, mais il avait toujours vis-à-vis de l'acte de tuer cette même réaction inattendue et qui l'effrayait presque…
Il savait que ce n'était pas anodin, pas sans importance, que c'était mal, il faisait tout pour l'éviter avant de s'y résoudre et le regrettait toujours après l'avoir fait, mais s'y absorbait tout entier et avec ce qu'il convient d'appeler un plaisir sadique pendant l'acte en lui-même…
En devenant un guerrier, il était devenu un tueur…
Soupirant profondément, il occulta peu à peu cette pensée et finit par retrouver son état normal.
C'est alors qu'il remarqua un petit tertre au fond de la pièce, simple colonne de pierre haute d'un mètre à peu près aplatie au sommet, sur lequel était posé quelque chose ; lorsqu'il approcha, il vit que c'était une paire de lunettes…
Il était déjà allé de surprise en surprise et d'émotion forte en émotion forte ce jour-là, alors trouver une paire de lunettes au fond d'un donjon imprégné de magie noire et infesté de créatures surnaturelles ne pouvait plus l'étonner, ce n'était que le prolongement presque normal de cette journée irrationnelle.
Il les prit des deux mains, par les branches ; la monture était d'une matière lisse et dure indéfinissable d'un rouge vif brillant, et les verres étaient quasiment ronds, tout juste légèrement étirés au niveau des branches et du montant central reposant sur le nez ; par simple curiosité, Link les retourna dans ses mains et se les mit, histoire de savoir comment on y voit à travers des lunettes quand on y voit parfaitement sans…
Elles lui allaient très bien ; elles semblaient faites exactement à la taille de son visage, tenant parfaitement en haut de l'arête de son long nez droit et fin et sans lui serrer les tempes ni l'arrière des oreilles, et bien qu'il n'eût pas de miroir pour le constater en s'y regardant, il y gagnait en dignité et en allure, ses grands yeux bleus ainsi soulignés paraissant tout à coup plus vifs et plus expressifs.
Mais c'est ce qu'il vit au travers qui le fit sursauter.
Face à lui, juste derrière le tertre, sur le mur du fond, il y avait une porte, une large ouverture révélant une nouvelle galerie…
…mais il aurait pu jurer qu'il n'y avait qu'un mur de pierre à cet endroit l'instant d'avant !
N'en croyant pas ses yeux, il souleva les lunettes de son nez pour regarder mieux…
…et vit la porte s'effacer du mur de bas en haut à mesure que les verres passaient devant son regard !
Interloqué, le jeune homme blond rabaissa les lunettes…
…et vit la porte réapparaître de haut en bas selon le trajet des verres devant ses yeux !
Il venait de comprendre.
Des lunettes magiques, aux verres imprégnés d'un sort qui neutralise les illusions ; un regard à travers ces verres n'était pas atteint par les illusions magiques et ne voyait que ce qui était réel !
Link décida donc de finir l'exploration de ce donjon avec les lunettes devant les yeux : il avait eu son lot de pièges pour la journée.
Du reste, ce nouveau couloir qui s'ouvrait devant lui était vide, les verres magiques ne révélèrent rien sur son chemin et le jeune homme acheva son avancée tranquille et sans encombres ; au bout, il se trouva face à un escalier, en haut duquel il déboucha dans une nouvelle vaste salle taillée à même la roche, mais qui n'avait rien de la caverne sinistre où il avait affronté le poignant ; ici, ce n'étaient pas des torches perpétuelles magiques qui brûlaient, mais bien des bougies dans des chandeliers, et la salle n'était pas vide et froide comme la précédente mais remplie d'objets faits par la main de l'homme, des statuettes, calices, candélabres et ce qui avait tout l'air de la panoplie complète des objets de culte utilisés dans les temples et lors des cérémonies aux Déesses, et le sol était jonché de blocs de pierre blanche ciselés que le jeune héros blond devina être les tombes des précédents prêtres, des symboles mortuaires mais d'où n'émanait pourtant que la paix et rien de morbide : c'était la crypte d'une église ; une douce lumière naturelle et un air plus pur parvenaient d'ailleurs du haut d'un nouvel escalier à l'autre bout de la pièce, l'air et la lumière du jour à l'extérieur.
Link s'en était enfin tiré…
Il pénétra dans l'église par une trappe située derrière l'autel, et examina les lieux un instant ; l'édifice était grand, et avait dû être magnifique ; encore à présent, bien que laissé à l'abandon depuis manifestement plusieurs années, couvert de poussière et tendu de toiles d'araignées, le bois de ses bancs vermoulu, ses tentures mitées, la pierre rose de ses murs et de ses statues effritée, le lieu saint dégageait une paix et une majesté prégnantes, qui s'imposaient au visiteur, et tout en haut de chaque pan de mur, entre les arcs de soutènement trilobés, bien que couverts de crasse et brisés par endroits, de larges et hauts vitraux aux couleurs que l'on devinait éclatantes noyaient littéralement les lieux dans une lumière chaude et chatoyante.
Un pigeon qui s'introduisit cavalièrement dans l'enceinte par un trou dans un vitrail, agitant un nuage de poussière à travers un rai de lumière dorée du soleil de la fin d'après-midi avec un roucoulement que les voûtes répercutèrent en un écho qui semblait la voix des Déesses, attira le regard du jeune homme vêtu de vert ; c'est en tournant sur lui-même pour suivre la trajectoire de l'oiseau, parti se percher sur une corniche en haut d'un mur, qu'il se trouva nez à nez avec le maître des lieux, un vieux prêtre ventru.
« Oh ! s'exclama Link en sursautant. Je ne t'avais pas vu.
– Rien d'étonnant à cela, répondit le vieil homme sur un ton énigmatique.
– Mais… attends un instant… articula soudain le jeune héros. C'est toi qui m'as attiré dans ce guêpier ! Le soi-disant prêtre soi-disant coincé au fond du puits ! Il va falloir que tu t'expliques ! »
Et joignant le geste à la parole, Link tendit vivement les deux mains pour attraper l'homme par les épaules…
…et ne rencontra que du vide !
Interloqué, il regarda ses mains, qui s'étaient fondues dans la soutane rouge du prêtre, mais ne sentait strictement rien sur sa peau, aucun contact, aucun toucher…
Se rappelant alors qu'il avait gardé les lunettes, il les retira un instant, et aussitôt le vieil homme ne fut plus visible.
Une illusion ?
Non, justement : ces lunettes les dissipaient, et montraient ce qui existait réellement…
Alors…
« Oui mon garçon, dit à ses oreilles la voix du prêtre qu'il ne voyait plus, je suis un fantôme. Ma dépouille est dans l'un des sarcophages que tu as pu voir en-dessous. Remets ces lunettes s'il te plaît, communiquer avec toi quand tu ne les portes pas me coûte beaucoup d'énergie, et j'en ai besoin pour t'apprendre ce que tu dois savoir… »
Pour le moins dérouté, Link remit les lunettes sur son nez, et aussitôt le vieux prêtre réapparut devant lui ; fantôme, il avait gardé l'aspect qui était le sien au moment de sa mort, celui d'un septuagénaire au crâne chauve ceint d'une couronne de cheveux blancs comme ses épais sourcils et sa barbe fournie qui lui cachait les lèvres ; il avait de petits yeux bruns, un nez aquilin et des oreilles très pointues, il était grand, gros et charpenté et portait une soutane rouge dont les manches couvraient ses mains et que tendait son ventre rebondi sur lequel reposait une étole vermeille décorée de motifs en aigle royale hylienne brodés de fil doré.
« Je suis Rauru, déclara-t-il, le dernier prêtre en charge de cette paroisse avant qu'elle ne ferme ; trop loin du centre-ville, trop incommode, plus personne n'a voulu y aller… Mais je ne jette pas la pierre aux pauvres gens ignorants qui on laissé faire, ceci est l'œuvre de Ganondorf. J'étais dangereux et cet endroit était dangereux. Tu te trouves dans ce qu'on appelait autrefois le Temple de la Lumière, et je suis et reste encore malgré ma mort le Sage de la Lumière.
– Je suis ravi de l'apprendre, ironisa Link. Rien de ce que tu m'as raconté, y compris depuis tout à l'heure devant le puits en ville, ne me paraît logique. Et tu m'as attiré dans un piège. Je ne vois pas de raison pour t'écouter et te croire… »
Rauru esquissa un sourire, et reprit :
« Je te comprends. Mais laisse-moi t'expliquer. Je ne t'ai pas attiré dans un piège, je t'ai attiré vers moi. Tout le problème est que mon esprit est prisonnier de cette église. Aller jusqu'au puits, te faire entendre le son de ma voix pour te demander de me rejoindre puis déclencher un courant d'air pour t'indiquer la direction de la sortie m'ont coûté tant d'énergie que j'ai failli retourner au néant avant d'avoir pu accomplir mon devoir envers toi…
– Quel devoir ?
– Réponds d'abord à ma question. Durant cette aventure aujourd'hui, dans ce donjon, tu as eu peur, n'est-ce pas ? Tu t'es senti perdu, dépassé, impuissant, peut-être même indigne d'être le Héros du Temps, pas à la hauteur, n'ai-je pas raison ? »
Si.
Rauru venait d'exprimer ce que Link ressentait encore plus clairement et justement qu'il l'aurait fait lui-même…
« C'est exactement ça, admit le jeune héros d'une voix plaintive en baissant les yeux. Je me suis senti nul ! Comment l'as-tu deviné ?
– Comment ? Mais parce que c'est exactement ce que le roi Daphnis Nohansen m'a avoué peu après son sacre il y a vingt ans. Et pourtant, quel grand roi ! C'est normal. C'est ce que ressentent tous les grands hommes à l'aube d'un grand destin. Et comme les grands hommes, comme Daphnis autrefois, tu es à la hauteur, tu es digne de ta fonction. Tout ce qui te manque encore, c'est de savoir comment la remplir. Tu sais que tu es le Héros du Temps, mais tu ne sais pas en quoi ça consiste, comment on fait pour l'être. C'est la seule raison pour laquelle tu ne te sens pas encore prêt. Eh bien je suis là pour te le révéler.
– Je sais juste que je dois abattre Ganondorf, mais apparemment ça pourrait être plus difficile que je le croyais…
– Ce sera même impossible si tu n'affaiblis pas son pouvoir avant. Et en tant que seul Sage déjà éveillé à sa nature de Sage, c'est à moi de te révéler comment.
Sept lieux saints imprégnés du pouvoir des Déesses, sept Sages gardiens de ces lieux saints et dépositaires de ce pouvoir, sept malédictions jetées par Ganondorf. Ces lieux saints sont les sept verrous de la porte vers la Terre d'Or sacrée, le point de rencontre entre notre monde et le Ciel, où le pouvoir divin des trois Déesses nous est resté à leur départ vers le Ciel sous la forme de la Triforce.
Incapable de s'en emparer, l'Ennemi a préféré les ensevelir sous des malédictions, des bulles de magie noire, d'énergie maléfique destinée à cacher leur énergie divine. Chaque lieu saint dont l'énergie est neutralisée par une malédiction, c'est un Sage qui ne peut s'éveiller à sa vraie nature. Chaque Sage qui ne peut s'éveiller à sa vraie nature, c'est un peu moins d'énergie positive pour s'opposer à l'énergie négative de Ganondorf et un peu plus d'influence de l'énergie négative de Ganondorf sur tout et tout le monde en Hyrule. Quand tu auras levé les sept malédictions et éveillé les sept Sages, le pouvoir des Déesses se répandra à nouveau sur le monde et affaiblira d'autant notre Ennemi.
Ta fonction de Héros du Temps consiste donc à lever les sept malédictions pour éveiller les sept Sages et recevoir d'eux les sept clés du passage vers la Terre d'Or. C'est ça ta vraie mission, c'est ça ton destin. »
Ça faisait une somme d'informations nouvelles et aussi difficiles à croire qu'à comprendre ; pourtant, comme si sa nature même de Héros du Temps y avait trouvé son sens et sa justification, Link se les figurait aussi clairement à présent qu'il était dans le brouillard jusqu'alors…
« Je comprends ! s'exclama-t-il. Je me sens tellement moins perdu maintenant que je sais très précisément ce que j'ai à faire ! Vas-y, dis-moi où se situent ces lieux saints que je dois libérer.
– Eh bien, répondit le vieux prêtre avec une mine visiblement satisfaite de sa réaction, tu te tiens en cet instant dans le premier d'entre eux, et en tuant cet horrible poignant tout à l'heure tu as levé la première malédiction. Aussi, moi qui suis l'un des sept Sages comme je te le disais, laisse-moi t'offrir en récompense la première des clés qui ouvrent la porte vers ta victoire… »
À ces mots, le vieil homme qui n'était plus qu'un esprit, un reste d'énergie psychique en suspension dans ce lieu où il avait vécu, sembla se dilater si vite qu'il s'évapora et disparut, dans une lumière dorée aveuglante qui jaillit et s'étendit en un halo circulaire du point où se tenait l'instant d'avant son cœur au milieu de sa poitrine, et une voix désincarnée, comme plusieurs voix parlant parfaitement en chœur mais qui n'étaient plus la sienne, retentit à travers l'espace de l'antique cathédrale pour dire :
« Héros du Temps, porteur de la Triforce, par la sainte magie conférée par les Déesses à la Terre d'Or Sacrée, moi Rauru Sage de la Lumière te remets le Talisman fragment de la Terre d'Or et porteur de son pouvoir… »
Et au centre du halo de lumière, Link distingua tout à coup une forme circulaire qui flottait ; c'était un disque fait d'une matière indéfinissable, lisse et brillante comme du verre, pas plus large que la paume de sa main, du même jaune pâle que la topaze et gravé du symbole qui représentait la lumière dans la culture hylienne, un halo, figuré par un cercle, entre les trois fragments de la Triforce.
Il tendit une main hésitante, ignorant s'il avait bien le droit de s'emparer de ce Talisman, et aussitôt que ses doigts se refermèrent dessus, la lumière aveuglante qui nimbait la pièce s'évanouit ; sans que son esprit se soit clairement figuré quand et comment, Rauru était à nouveau devant lui…
« Voilà, déclara-t-il, un premier Talisman est en ta possession, il t'en reste encore six.
– Où sont-ils ? demanda le jeune héros avec animation, plus déterminé que jamais.
– Hum, grommela soudain le vieux Sage. C'est ça qui ne va pas te plaire… Les temples se trouvaient tous à ton insu dans les endroits successifs où tu as vécu dans ta jeunesse, et les Sages qui en ont la garde sont des gens que tu as peut-être croisés sans savoir qui ils étaient vraiment…
– Ça paraît un peu gros, s'étonna Link.
– Au contraire, c'est logique… De par ta nature de Héros du Temps détenteur du pouvoir des Déesses, même avant d'avoir conscience de ce que tu es ou connaissance de ta mission, tu ne pouvais que te sentir attiré comme un aimant par les êtres et les lieux liés à toi par le même pouvoir divin. C'est un destin qui te dépasse, écrit par la volonté même des Déesses, qui t'y a conduit. Tiens, par exemple, la malédiction la plus ancienne, celle que je ressens le plus clairement en cet instant, a été jetée sur la forêt Kokiri où tu as grandi… »
Le garçon blond accusa le coup.
Ses beaux yeux bleus s'ouvrant tout ronds, il souffla en penchant la tête d'un air étonné :
« Quelle surprise ! Ça va me faire tout drôle d'y retourner… et sûrement encore plus drôle aux Kokiri de me revoir tellement changé !
– Il faudra bien, pourtant, car tel est ton destin. Le Sage de la Forêt est forcément l'un d'entre eux. Ensuite, tu n'auras qu'à revenir me voir après chaque temple libéré pour que je t'indique où se trouve le suivant.
– Mais comment faire ? L'entrée de cette église a été condamnée, n'est-ce pas ? Il va falloir que j'escalade les murs pour entrer par les trous dans les vitraux, ou que je repasse par ce donjon dégueulasse qui part du puits en ville ?
– Non, rassure-toi : à présent que tu as levé la malédiction sur ce temple, il n'est plus scellé ; sans sceau maléfique, ce ne sont plus que de vieilles planches qui sont clouées sur la porte, quand tu reviendras tu n'auras qu'à les arracher pour entrer. Mais pour l'heure, j'ai même un moyen encore plus pratique à te proposer pour sortir d'ici : tiens le Talisman dans ta main et pense très fort à ton cheval, tu seras téléporté auprès de lui. Tu pourras d'ailleurs sortir des autres temples de cette façon, sans avoir à les retraverser. »
Link eut un petit éclat de rire avant de conclure :
« La magie offre décidément des possibilités dont j'étais loin de me douter… »
Les malédictions qu'il avait jetées faisant partie intégrante de son énergie magique, Ganondorf avait ressenti que Link en avait levé une aussi clairement que s'il l'avait vu le faire de ses propres yeux et à la seconde précise où c'était arrivé.
Il se trouvait dans la chambre qui avait été celle du roi Daphnis, et celle de tous les souverains régnants avant lui, la plus vaste et la plus luxueuse, toute dans les tons de bois sombre et de tissus framboise, au dernier étage face au soleil levant, allongé nu sur le lit défait, muscles noueux, peau brune et toison rousse sur le torse, ses mains gigantesques et puissantes comme les pattes d'un ours agrippées aux hanches frêles d'une petite soubrette d'une vingtaine d'années châtain aux yeux bleus qu'il secouait vigoureusement de haut en bas contre lui comme un bilboquet et qui haletait et gémissait sans fin en priant pour qu'il croie que c'était de plaisir et ne se rende pas compte qu'elle se retenait de hurler et de pleurer de douleur empalée sur son sexe de bête et frappant en cadence sur son bassin, à la fourrer comme une brute sans avoir même pris la peine de la déshabiller entièrement, ses cheveux en désordre qui s'échappaient par mèches folles de son fichu blanc, son soutien-gorge relevé au-dessus de ses seins charnus dévoilés par sa blouse bleue grande ouverte tous boutons arrachés d'un seul coup sec, sa jupe bleue ridiculement relevée au-dessus de ses fesses et qui dévoilait un pubis entièrement rasé comme le règlement l'exigeait désormais, son tablier blanc qu'elle voyait roulé en boule par terre et sa culotte déchirée net incongrument enroulée autour de sa cuisse très loin de là où elle aurait dû se trouver aiguisant encore sa honte par l'inutilité de leur présence, quand tout à coup il avait ressenti la même douleur que s'il s'était coupé en manipulant maladroitement un couteau bien affûté.
Il s'était relevé comme un diable sort de sa boîte, la projetant violemment à terre, et la jeune fille, croyant lui avoir déplu et redoutant un châtiment, s'était mise à pleurer en se confondant en excuses.
Sans même lui jeter un regard de ses yeux absinthe soudain étrangement fixes, c'est tout juste s'il avait eu la plus élémentaire des politesses de dissiper ses craintes en lui répliquant :
« T'inquiète, fillette, t'as rien fait de mal. Maintenant dégage, j'ai un souci. »
En quelques instants, il avait passé sa chemise et ses chausses marron et ses bottes de cuir noir et était descendu, sans courir mais d'un bon pas, tenaillé d'une sourde colère mais s'efforçant de ne pas céder à une précipitation source d'erreurs, pour rameuter sa garde :
« Soldats ! Miliciens ! Cette petite vermine de Héros du Temps qui a abattu quatre-vingt de vos frères la semaine dernière vient à l'instant de violer une de mes places-fortes. C'est tout près d'ici, à l'ancienne église à la sortie de la ville. Je veux la moitié d'entre vous là-bas, et l'autre moitié en ville, et tout de suite ! Il est encore dans les parages, il ne doit pas vous échapper ! »
Les miliciens hyliens et les Moblins formant l'armée du tyran étaient déployés en ville, les pauvres gens n'osant plus bouger et à peine respirer encore, passant au peigne fin rues, ruelles, boutiques, tavernes, empoignant sans ménagement quiconque correspondait même vaguement au signalement de Link, les blonds, les gens habillés en vert, les garçons de quinze à vingt ans, pour les dévisager dans l'espoir de reconnaître en l'un d'entre eux une cible qu'ils n'avaient jamais vue, quand deux miliciens, humains affublés de sommaires cuirasses teintes en bleu, aperçurent au milieu d'une place dans un quartier tranquille un cheval alezan seul, sans cavalier, errant sans attache comme échappé à son propriétaire ; en s'approchant, ils remarquèrent que c'était une jument.
« C'est quoi qu'c'te bête-là toute seule ? lança l'un d'eux, un garçon de ferme mal dégrossi au visage rond constellé de taches de rousseur engagé dans la milice pour échapper aux pénibles travaux des champs.
– J'en sais rien, répondit l'autre, un grand brun à l'air bête, plus âgé mais à peine plus élevé en prestance ou en éducation, mais ça m'paraît suspect. On confisque ! »
Et joignant le geste à la parole, il s'approcha de la jument alezane pour s'en emparer et la ramener au château ; celle-ci se cabra si rudement que le gaillard jugea préférable de battre en retraite, reculant dans un mouvement désordonné en chevrotant :
« Bé dis donc, c'est qu'il est pas commode le canasson ! À qui qu'c'est c'te saloperie ? »
Il n'avait pas plus tôt posé la question qu'avec une brève mais intense lumière qui aurait pu être un éclair dans le ciel, la foudre tombant juste avant que l'orage éclate, un jeune homme blond aux yeux bleus, vêtu de vert et dont la silhouette robuste et élancée parfaitement proportionnée, le visage d'une insolente beauté juvénile et virile et le sourire canaille ravageur leur causa un pincement au cœur d'envie et de jalousie atterrit gracieusement pile sur la selle qui couvrait le dos de la jument, et celle-ci ne rechigna même pas cette fois, comme si elle avait reconnu en lui son maître.
Sitôt revenus de leur surprise, les deux miliciens se mirent à l'interroger en même temps dans une cacophonie à deux voix inaudible :
« T'es qui ? Tu sors d'où ? Qu'est-ç'tu fais à ce cheval ? De quel droit ? Papiers ! »
Le garçon blond se contenta de leur sourire, avant de leur répondre très calmement :
« Allons, messieurs, pas de panique, c'est mon cheval, et je m'entraîne à sauter sur son dos depuis la fenêtre de ma chambre… »
Et, les sentant perplexes et pas tout à fait convaincus mais trop fiers et trop bêtes pour l'admettre et lui demander des précisions, il ajouta :
« …voyez, au cas où j'aurais besoin de me barrer très vite de chez une demoiselle parce que son père ou son petit ami débarque à l'improviste…
– Ah, oui, bien sûr ! s'exclama le jeune milicien aux taches de rousseur, l'idée lui plaisant particulièrement.
– D'accord, ça ira pour cette fois, conclut le grand brun qui ne demandait pas plus qu'une explication quelle qu'elle soit, dégage et qu'on ne t'y reprenne pas.
– C'est promis, merci messieurs. »
Alors le jeune homme blond vêtu de vert mit sa monture en marche pour s'éloigner du centre de la place ; mais alors qu'il s'engageait dans la ruelle par laquelle on en sortait, il se retourna une dernière fois en direction des miliciens avec un regard bleu brillant comme la lame d'un poignard et un sourire à pleines dents charmeur et carnassier et, juste avant de lancer sa jument au galop pour disparaître trop vite pour qu'ils aient seulement le temps de réagir, il leur cria :
« Au fait, bande d'abrutis, dites de ma part au seigneur Ganondorf que Link le Héros du Temps va lever ses malédictions une par une et l'emmerde du fond du cœur ! »
