À chaque nouveau pas en avant sur le vieux pont de bois, Link sentait son cœur battre plus fort et une foule de souvenirs, plutôt des sensations familières, images, sons, qu'il n'arrivait pas à identifier mais savait connaître, ressurgir du fin fond de sa mémoire la plus enfouie, la plus primaire.

Là non plus rien n'avait changé hormis le vieillissement et l'usure naturels que subit toute chose, et pourtant là aussi tout lui semblait différent tout en étant pareil, comme légèrement plus petit parce qu'il avait grandi et légèrement moins beau parce que le temps passé avait sublimé les souvenirs au point qu'ils ne collaient plus tout à fait à la réalité…

Ne serait-ce que le pont lui-même, le bois de ses planches était plus pâle à présent, patiné par les ans, et leurs arêtes, émoussées, plus arrondies…

Elles rendaient pourtant toujours le même son sous ses pas, ce son creux, mat et grave, résonnant à peine et pourtant parfaitement audible, qu'il n'aurait jamais pu oublier.

Il était presque sur l'autre rive à présent, et le grand arbre à gauche du sentier qui avait un gros toupet sur le dessus et un autre sur le côté semblait avoir maigri, comme s'il avait perdu des branches, l'une d'elles était morte d'ailleurs, et celui à droite qui avait l'air d'un visage qui ronchonne vu de profil n'en avait presque plus l'air tant il était devenu touffu ; à mesure qu'il avançait, il pouvait noter plein de petits détails de ce genre qui avaient changé depuis son départ, alors qu'il ne se rappelait même pas leur existence jusqu'à son retour…

C'est lorsqu'il eut pénétré dans la forêt, à l'intérieur, que les souvenirs le submergèrent vraiment ; tout à coup, tout était familier, connu et reconnu, tout avait une histoire, un sens, pas un seul arbre, pas un seul buisson, pas une seule souche, pas un seul caillou, pas un seul coude du sentier qui ne soit pas attaché à un instant précis de son enfance, de son histoire personnelle, pas un seul qui ne lui rappelle pas instantanément le souvenir d'un événement vécu… Ces clairières traversées d'un chemin de terre et ombragées d'arbres centenaires à perte de vue étaient là où il avait grandi : le terrain de chasse, de pêche et de jeu des Kokiri.

Oui, c'était là qu'on l'avait emmené faire ses premiers pas, là qu'on lui avait appris ses premières comptines, là qu'il avait poursuivi ses camarades sans qu'ils le laissent participer à leurs jeux parce qu'il était trop petit ; ce gros caillou plat haut d'une trentaine de centimètres à sa droite était celui d'où Saria le faisait sauter à pieds joints sans lui lâcher les mains quand il était petit, acte qui lui semblait héroïque et particulièrement grisant à l'époque ; cette vieille souche hérissée d'échardes à sa gauche était celle sur laquelle il s'était fracassé l'arcade sourcilière droite en tombant vers trois ans, accident depuis lequel il haussait machinalement le sourcil gauche très haut quand il était absorbé dans ses pensées, mais presque pas le droit ; ce tronc d'arbre était celui sur lequel il avait gravé son prénom avec une faute d'orthographe quand il avait six ans, et il constata avec un sourire attendri que l'inscription s'y voyait encore ; celui-là était celui contre lequel la petite Fado avec ses couettes vert pomme l'avait acculé pour lui demander de sortir avec lui, à quoi il avait naïvement répondu qu'ils étaient déjà dehors…

C'est apercevoir la colline qui surplombait toute la clairière, à sa gauche, qui lui remit en mémoire l'anecdote la plus amusante ; une anecdote dont il n'avait aucun souvenir mais que Saria lui avait racontée plus d'une fois. Il ne devait pas avoir plus de deux ans à l'époque. Un soir, ce gros imbécile de Mido avait traîné Saria en haut de cette colline sous prétexte d'admirer ensemble le magnifique panorama ; il est vrai qu'on pouvait de là apercevoir tout le village kokiri où les lumières des huttes s'allumaient l'une après l'autre à mesure que le jour déclinait, l'Arbre Mojo à droite, et la rivière qui se couvrait de lucioles tout à gauche ; il espérait l'attendrir assez pour enfin la convaincre de sortir avec lui ; il se répandait en allusions lourdes et vaseuses, elle se sentait de plus en plus mal à l'aise et ne voyait plus comment s'en débarrasser sans se montrer impolie ; c'est au moment où, les yeux clos avec un air de parfait imbécile et les lèvres humides de salive droit devant, il allait réussir à l'embrasser qu'avait retenti derrière lui :

« Caca. »

Sursautant comme un garnement pris la main dans la boîte de biscuits par ses parents, il s'était retourné pour voir, fièrement campé sur ses petites jambes, Link en couche-culotte et petit bonnet de nuit qui le regardait droit dans les yeux…

Inutile de dire que ça l'avait totalement dégrisé…

Se dandinant un peu parce que la position debout lui était encore peu familière, souriant d'un air entendu avec les doigts des deux mains dans la bouche et un petit regard espiègle, le bébé avait répété en riant :

« Caca ! »

Le chef des Kokiri, blessé dans son orgueil, dépité d'avoir encore raté une occasion d'embrasser son élue, et vaguement rebuté par l'idée du caca s'associant à celle d'un baiser, lui avait crié avec humeur :

« Encore toi, l'avorton ? Va-t'en ! Ici on fait des trucs de grands ! »

Mais le petit s'était contenté pour toute réponse de chuchoter sur le ton d'une révélation bouleversante :

« …caca. »

Et là, il avait odieusement mis sa menace à exécution, le bruit et l'odeur à l'appui…

Saria avait dû lui répéter cette histoire une centaine de fois, ajoutant à chaque fois qu'elle n'avait jamais été aussi soulagée et contente d'avoir à lui changer sa couche ! Il lui avait donné le meilleur prétexte qui soit pour échapper à son ennuyeux prétendant, non, désolée, ce pauvre petit chou, il faut que je le change ou il va avoir les fesses toutes irritées…

Rien qu'à l'idée qu'il avait contrarié l'arrogant Mido, même s'il ne s'en souvenait pas Link ne put retenir un sourire…

Il s'était avancé très loin dans la forêt à présent. Le sentier qui traversait ces bois menait au cœur même du territoire Kokiri, bifurquant d'abord vers l'Est jusque là où était enraciné le vénérable Arbre Mojo leur créateur, puis plus loin vers l'Ouest pour mener à leur campement.

Il décida d'aller d'abord présenter ses hommages et demander conseil à la vénérable créature sylvestre qui avait été son premier mentor, sa première figure paternelle.

Mais il n'eut pas le temps d'y arriver.

Seulement averti, et déjà trop tard, par le sifflement grave et sonore caractéristique, le jeune héros aux réflexes surhumains n'eut que le temps de balancer en toute hâte un geste de la main gauche pour attraper la pierre avant qu'elle ne vienne s'abattre contre lui.

Un autre sifflement, une autre pierre lancée à pleine vitesse rattrapée au vol d'extrême justesse, et un autre sifflement, et une autre pierre, et une autre, et encore une autre…

On le bombardait !

Il était attaqué !

Mais quel ennemi attaquerait au lance-pierres ? Hormis…

« Ouah, s'écria une petite voix d'enfant, il est trop fort le monsieur ! il a attrapé toutes nos pierres ! »

Alors Link vit de part et d'autre du chemin sauter à terre un par un des arbres où les couleurs qu'ils portaient les avaient camouflés quatre enfants, deux garçons et deux filles, une aux cheveux vert pomme coiffés de deux chignons que suivait une luciole bleutée, une aux cheveux couleur écorce rabattus en arrière par un serre-tête et accompagnée d'une luciole orangée, et deux frères jumeaux aux cheveux châtains un peu trop longs qui leur couvraient le visage, leurs lucioles étant blanches toutes deux, comme jumelles elles aussi ; tous quatre avaient dans les dix ans et ressemblaient à des archétypes d'enfants de dix ans, membres grêles et grosse bouille, et tous quatre étaient entourés de lucioles et vêtus de vert de pied en cap…

…des Kokiri !

Il s'était fait attaquer par les camarades de son enfance, son ancien peuple…

« Eh bien dites donc, gronda-t-il gentiment, en voilà des façons de recevoir un ami qui vient vous rendre une petite visite…
– Bah ouais, d'accord, bougonna l'un des jumeaux, mais depuis que le Grand tout vert et tout moche il est venu dans la forêt nous raconter toutes ces choses…
– …qu'on n'a rien compris, glissa son frère en enchaînant de façon si fluide qu'on aurait dit que ce n'était qu'un seul et même qui avait prononce les deux phrases.
– …y'a tellement de Grands qui viennent se balader sur notre territoire, reprit le premier comme si de rien n'était, qu'on ne peut jamais savoir lesquels sont des amis et lesquels sont des ennemis…
– Et ça fait peur, ajouta la petite fille aux cheveux retenus par un serre-tête, on ne se sent plus protégés comme avant…
– Ouais, approuva l'autre petite fille, à moins d'être désignés pour aller monter la garde comme aujourd'hui, on n'ose plus sortir de nos huttes…
– Seulement, fit remarquer le second jumeau, à force de rester enfermés… »

Et là, se mettant d'accord d'un seul regard, en une seule fraction de seconde, c'est parfaitement en chœur et d'une seule voix comme un seul homme qu'ils se mirent à chanter :

« …qu'eeest-ce qu'on s'emmeeerrrde ici
Qu'eeest-ce qu'on s'emmeeerrrde ici… »

Une comptine !

Une vieille comptine kokiri, qu'il se rappela aussitôt avoir déjà entendue et connaître par chœur ; gagné par l'hilarité à la seconde même où ce bon vieux souvenir lui revint, Link ne put s'empêcher de se joindre à ses anciens camarades pour chanter avec eux, entonnant de sa belle et puissante voix de ténor un formidable :

« Qu'eeest-ce qu'on s'emmeeeeeeerrrrrrrde ici
Merrrde ici, merrrde ici, meeeeeeerrrd'iiiiiiiciiiiiii… »

À quoi il eut même l'espièglerie d'ajouter parfaitement dans le tempo :

« …ploum ploum ! »

Les quatre gamins vêtus de verts s'étaient tus et le fixaient, médusés…

« Ça alors, finit par s'exclamer l'un des jumeaux, un Grand qui connaît l'une de nos chansons ! Comment tu la connais ?
– Mais enfin, lâcha le jeune héros blond comme une évidence, c'est vous qui me l'avez apprise quand j'étais petit… »

Ils se regardèrent un instant en chiens de faïence, comme pétrifiés net…

« Mais attendez, s'étonna tout à coup Link, vous voulez dire que vous ne m'avez donc pas reconnu ?
– Non, t'es qui, on te connaît ? piaillèrent les enfants dans le plus parfait désordre comme si leur curiosité l'avait emporté sur leur sérieux.
– Mais enfin, les titilla-t-il avec un sourire, blond aux yeux bleus et habillé en vert… Ça ne vous dit vraiment rien ? C'est moi, Link ! »

Les gosses restèrent un instant parfaitement muets, la surprise la plus totale se peignant peu à peu sur leurs visages, et quand enfin ils ne furent plus capables d'ouvrir la bouche et les yeux davantage, le concert de questions et d'exclamations admiratives reprit de plus belle.

« C'est incroyable, t'étais comme nous et maintenant t'es grand !
– T'étais pourtant si petit quand on t'a trouvé…
– C'est marrant que les Grands puissent commencer aussi petits pour finir aussi grands !
– Et tu crois que moi aussi je serais comme toi si je grandissais ?
– Mais t'as quel âge ?
– Quand c'est que t'es devenu grand ? Et comment ? »

C'est la petite fille aux chignons vert pomme, elle qui avait été la première à le traiter de "Grand" quand il était petit sept ans plus tôt, qui fut cette fois encore la première à poser une question sensée :

« Mais Link, quand tu es parti c'était parce que tu avais peur de nous faire du mal en devenant trop grand, alors pourquoi tu as changé d'avis ? »

C'était une bonne question.

Les enfants en posent souvent…

Le cheminement mental qu'il fit en lui-même pour lui trouver une réponse le renvoya à un certain nombre de sentiments, de pensées, de peurs et de préjugés dont il ne s'était jamais rendu compte qu'il les avait conçus dans son enfance, et dont il ne s'était jamais rendu compte qu'il s'en était débarrassé en vieillissant…

Pour lui le changement, l'évolution, avaient été naturels, lents et progressifs, à peine perceptibles au jour le jour, mais pour eux, il était une autre personne que la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés alors qu'eux étaient restés les mêmes…

Sept ans plus tôt, il avait eu peur de devenir grand et préféré fuir avant que ça ne le change en monstre et le pousse à leur faire du mal, parce qu'il ne savait pas ce que c'était de devenir grand ; à présent, il se sentait parfaitement maître de lui-même et au clair avec ce qu'il avait à faire et revenait pour le faire, parce qu'il était grand et avait découvert ce que ça impliquait ; mais ça, eux qui ne deviendraient jamais grands ne pourraient jamais non plus le comprendre…

« Je ne vais pas rester, expliqua-t-il en choisissant soigneusement ses mots, nous savons vous et moi que c'est impossible. Je suis là juste pour vous délivrer du grand moche vert et briser la malédiction qu'il a jetée sur la forêt.
– Oh, ça c'est bien ! s'exclamèrent en chœur les jumeaux.
– Oui, reprit la petite fille au serre-tête, sauf pour Mido, lui il ne va pas être content…
– Mido ? s'étonna Link. Oh mais lui, je l'emmerde ! De toute façon il n'est jamais content, alors il n'a qu'à aller se faire voir.
– Ouais, baston ! exultèrent les deux petits garçons.
– Pff, lâcha le jeune homme blond avec un sourire indulgent. N'y pensez même pas. Regagnez vos postes, ou bien rentrez jouer, comme vous préférez, je m'en occupe : je vais voir le grand patron et tout ça va s'arranger très vite. »

Alors, il laissa les quatre enfants partir devant pour rejoindre leur village en courant, sautillant et criant de joie d'être débarrassés de leur corvée du jour, et reprit lui-même sa route vers les profondeurs du bois, d'un pas nonchalant, apaisé par ces retrouvailles qui s'étaient bien passées et auguraient positivement de la suite.

Il suivit son idée première d'aller avant toute chose se présenter au maître légitime des lieux l'Arbre Mojo au bout de la bifurcation vers l'Est.

Mais dès l'instant où il mit le pied dans la clairière où l'Arbre était censé se trouver, le jeune homme bascula dans l'horreur.

Bouche bée, les yeux exorbités, tremblant, glacé jusqu'aux os, pétrifié, le souffle coupé et le cœur serré dans la poitrine à le faire vomir, il ne put bouger un membre ou émettre un son : là où se tenait jadis l'arbre gigantesque au tronc plus large qu'une maison, aux racines profondément ancrées en terre et aux frondaisons immenses et majestueuses qui couvraient le ciel jusqu'à perte de vue, il n'y avait plus qu'un trou de mêmes dimensions dans le sol meuble sous un ciel que plus rien n'occultait.

L'Arbre Mojo était mort…

Complètement abasourdi, bouleversé au-delà de ce qu'il aurait pu exprimer, Link ne chercha même pas à retenir les larmes qu'il sentait couler toutes seules de ses yeux fixes et vides rivés sur le trou dans le sol ; c'était effroyable ; impensable et inqualifiable ; ce n'était pas seulement lui qui perdait un être cher qu'il aimait et respectait, c'était le peuple Kokiri dans son ensemble qui perdait son fondateur et géniteur et se trouvait par là condamné à l'extinction !

Éclatant en sanglots sans même essayer de se retenir, le jeune homme blond se laissa tomber à genoux devant le trou dans le sol en pleurant à grands cris, maudissant Ganondorf et le mal qu'il avait répandu partout à travers le monde.

Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il sentit une petite main se poser sur son épaule… Se retournant sans se soucier de l'image qu'il pouvait leur renvoyer en pleurant ainsi alors qu'il était si grand et si fort –mais après tout, les enfants eux-mêmes ont l'habitude de pleurer beaucoup plus que les adultes et ne s'en étonnent pas–, il se trouva face aux quatre petites sentinelles, revenues sur leurs pas pour le rejoindre ; il se remit debout.

« Quand on a vu que t'étais plus derrière nous en arrivant au village, expliqua l'un des jumeaux, on a compris que c'était l'ancien grand patron que t'étais allé voir…
– Le vénérable Mojo… s'indigna Link d'une voix étranglée. Ganondorf l'a tué ?
– Pas vraiment, précisa la petite fille aux cheveux châtains coiffés en arrière, c'est plutôt qu'après son passage, le vénérable Arbre Mojo s'est senti tout faible…
– Ouais, coupa l'autre jumeau, il parlait de "malédiction"…
– Et il s'est laissé mourir », conclut la petite fille aux chignons verts.

Malédiction… Il avait parlé de malédiction…

Celle-là même qu'il était venu lever… mais sept ans trop tard pour sauver l'Arbre Mojo ! Link sentit une sourde colère poindre en lui et s'insinuer peu à peu dans tout son être ; l'influence du pouvoir maléfique de ce porc de Gerudo était telle qu'elle pourrissait le monde même, la nature, faisant s'éteindre des formes de magie et dépérir des créatures surnaturelles aussi vieilles que le monde et la nature eux-mêmes, et rien ? Tout le monde poursuivait sa vie, sans autre réaction qu'un simple constat du mal qu'il faisait ?

« C'était votre père, rugit-il. Vous ne semblez pas très affectés de l'avoir perdu !

– Si, bien sûr, objecta l'un des jumeaux, mais c'était il y a vachement longtemps, et ne t'inquiète pas, nous avons un nouveau protecteur !
– Ah bon ? sursauta Link. Mais qui ?
– Ben Mido, pardi ! », répondit l'autre jumeau avec une pointe d'admiration dans la voix.

Aussitôt que la personne à qui appartenait le prénom que le garçon venait de prononcer s'imposa à son esprit, Link se figea net, fronçant les sourcils en une mine si ombrageuse que les enfants eurent un mouvement de recul.

Mido, bien sûr !

Décidément, comparé à Ganondorf, il n'était encore qu'un débutant écervelé ; là où lui allait de surprise en surprise, le tyran pensait à tout ! Il n'y avait personne d'autre en effet qui serve mieux ses intérêts à son insu, lui fasse un représentant aussi influent sur le peuple et aussi inoffensif pour lui, un meilleur fantoche et fier de l'être que l'esprit le plus vil, le plus vain, le plus dévoré par ses désirs et ses faiblesses, le plus incapable de maîtrise et de raison de ce peuple incapable de maîtrise et de raison.

Le jeune héros blond pouvait, même sans y avoir assisté, imaginer sans peine comment le Gerudo n'avait eu qu'à jouer de l'orgueil du chef kokiri pour le pousser en quelques flatteries à peine à devenir son fidèle exécutant, à accepter, encourager et précipiter l'asservissement en y voyant une promotion et plus de pouvoir !

Le petit imbécile devait se pavaner à longueur de journée torse bombé et sourire hideux d'une oreille à l'autre en répétant "c'est moâ le chef, c'est moâ que le roi lui-même a choisi " au lieu de se préoccuper du moral et de la sécurité de ses compatriotes ; ça lui ressemblait tellement…

« Mido, rétorqua Link, je l'emmerde ! Il n'a rien d'un chef et je ne le reconnaîtrai jamais comme tel. Vous ne voyez pas que c'est le grand moche vert qui le manipule ? Un peu de sérieux, voyons, qu'est-ce que Saria pense de tout ça ?
– On n'en sait rien, dit la petite fille aux cheveux tenus en arrière, ça fait au moins tout ça qu'on l'a pas vue »

Ce disant, elle illustra la vague indication "tout ça" par ce geste typique des jeunes enfants qui n'ont aucune notion du temps qui consiste à montrer ses dix doigts écartés un grand nombre de fois censé représenter les années écoulées ; ou les mois, ou les secondes peut-être, ça les enfants n'en savent rien…

« Ah bon, s'étonna le jeune homme, mais où est-elle ?
– Ben quand Mido est devenu le nouveau chef, expliqua l'un des jumeaux, il s'est dit qu'elle accepterait enfin de sortir avec lui, mais elle a encore refusé !
– Alors il l'a enfermée dans la grande maison bizarre qui est au fond de la forêt, acheva son frère.
– Hein ? s'étonna Link en fronçant les sourcils. Quelle grande maison dans la forêt ? Vous savez bien qu'il n'y a plus rien dans la forêt après notre village et que si on va plus loin on se perd, on est maudit et on devient un skull kid !
– Oui, admit la petite fille aux chignons, c'est vrai, mais pas si on va seulement jusqu'à la grande maison !
– Mais quelle grande maison ? insista le Héros du Temps avec un brin d'impatience. Je ne me rappelle pas qu'il y ait eu une maison dans la forêt…
– On ne savait pas nous non plus, reconnut le premier jumeau, mais le grand monsieur vert l'a trouvée du premier coup et il a dit qu'elle avait toujours été là. Viens, je te montre ! »

Tout à fait interloqué, Link suivit le petit garçon à travers des fourrés ; et, en effet, ils n'eurent pas beaucoup de chemin à faire, tout juste trois buissons à repousser, pour arriver à l'orée d'une vaste clairière encerclée d'arbres si hauts qu'ils cachaient le ciel, et dont le jeune homme blond aurait mis sa main à couper qu'elle n'existait pas à l'époque où il vivait là, au fond de laquelle, une cinquantaine de mètres à peine devant eux, se dressait un insolite manoir victorien ; fait de briques peintes en blanc et de toitures d'ardoises d'un gris-bleu foncé, il présentait tous les traits caractéristiques de ce style architectural, véranda, encorbellements en saillie de la façade et du plan du toit couverts de leurs propres toitures, et un étage qui s'élevait du centre du bâtiment comme une tour.

Et sous la véranda, assis nonchalamment sur un rocking-chair avec auprès de lui un verre posé sur un guéridon, Link aperçut un garçon potelé vêtu d'un tricot vert sans manches, une luciole brillant d'une lueur jaune immobile auprès de lui, en qui il reconnut instantanément, même de loin, son éternel rival Mido…

Se sentant soudain gagné par une colère et une animosité qu'il eut du mal à contenir, le Héros du Temps s'avança, lentement, avec l'idée de ne pas se présenter au chef kokiri, pour voir si sa conscience le travaillait assez pour qu'il se rende compte par lui-même de la situation, ou s'il était décidément trop aveugle et trop bête pour ça…

Or, les premières paroles que lui lança le gamin roux en le voyant approcher le déçurent. Comme toujours.

« Hep, l'interpela familièrement Mido sans se lever de son fauteuil, qu'est-ce qu'un Grand fait là ? Sa Majesté le Seigneur Ganondorf n'a pas à m'envoyer quelqu'un, je me débrouille très bien tout seul. »

Link accusa le coup.

Et s'efforça de ne pas le montrer.

C'est sur un ton qui se voulait dégagé, mais d'une voix qu'on entendait clairement chargée d'impatience qu'il répliqua :

« Ah parce qu'en plus tu crois que c'est Ganondorf qui m'envoie ? Tu n'as pas changé, Mido, tu es toujours aussi bête…
– Non mais oh ! s'exclama le garçon roux aux gros yeux ronds en bondissant de son rocking-chair avec mauvaise humeur, je ne te permets pas ! C'est moâ le chef ici !
– Oui, mais ça non plus ça n'a pas changé…
– Mé-euh… s'étonna le Kokiri. Pourquoi tu me parles comme si tu me connaissais ?
– De mieux en mieux… ironisa le héros blond. Allons, tu es sûr que tu ne me reconnais pas ?
– T'es rien qu'un Grand. Si tu crois que je fais attention à vous !
– Mais voyons, blond aux yeux bleus, vêtu de vert comme un Kokiri, tu es sûr que je ne te rappelle personne… ?
– Euh… au hasard… un gros pignouf ?
– Ducon. »

Jugeant inutile d'essayer plus longtemps de faire appel à une intelligence dont son piètre rival d'autrefois était manifestement dépourvu, Link changea son fusil d'épaule en décidant d'agir plutôt que de parler ; sortant de la bourse à sa ceinture le petit ocarina de bois blanc soigneusement poncé qu'il avait reçu sept ans plus tôt au moment où il quittait cette forêt où il était revenu en ce jour et dont il ne doutait pas que même Mido le reconnaîtrait, il se mit à en jouer ; pas n'importe quel air.

Un air dont il ne doutait pas que même Mido le reconnaîtrait.

Un des airs que leur amie à tous les deux, son amie, Saria, lui jouait pour le bercer quand il était bébé…

Et aussitôt qu'il l'entendit, le Kokiri changea de tête ; à vue d'œil, son attitude, son expression, son regard changèrent, s'éclairèrent, perdant l'arrogance du chef nommé par un despote pour reprendre celle d'un petit garçon innocent qui n'aurait jamais dû le quitter comme si le voile noir qui le couvrait venait d'enfin se déchirer…

Quand la musique se tut et que Link écarta l'instrument de ses lèvres pour toiser Mido du regard, hébété, les yeux ronds et les lèvres tremblantes, le garçon roux bredouilla :

« Link… »

Tournant lentement, attentivement autour de son ancien rival désormais bien trop grand et trop costaud pour qu'il ose encore le traiter comme tel, palpant ses muscles et tirant un peu sur son pourpoint, sa luciole s'agitant en tous sens, le Kokiri soufflait :

« Ouah, t'étais un tout petit bébé et maintenant t'es plus grand que moi… Oh là là, c'est bien toi mais en Grand… Un grand Kokiri… Un grand frère des Kokiri… Oh, qu'est-ce que t'es costaud… »

Et soudain, il éclata de rire.

Mais pas son habituel rire moqueur…

Un rire nerveux, amer, triste…

« De toute façon, j'ai été aveugle : tu as toujours été plus costaud que moi. Meilleur que moi… ». Et c'est plus bas qu'il ajouta après un silence : « Et c'est toi que Saria aime… »

Soudain, comme si une barrière en lui s'était brisée, Mido sembla s'effondrer en s'écriant :

« Elle me manque trop ! S'il te plaît grand frère, va la chercher, fais la sortir de cette horrible maison hantée !
– Et tu ne pouvais pas aller la chercher toi-même ? cracha Link avec sévérité.
– Je… confessa Mido avec embarras. Je ne peux plus entrer, les monstres me jettent dehors quand j'essaye…
– Couille molle !
– Ouais, je sais. »

Il reconnaissait son impuissance ?

C'était exceptionnel de sa part…

Attendri par son ancien rival pour la première fois de sa vie, le Héros du Temps sourit et ne se fit pas prier plus longtemps ; tirant son épée sous les yeux mi-inquiets mi-admiratifs du gamin, il partit enfin à l'assaut du Temple de la Forêt…

Curieusement, c'était l'intérieur dont les murs étaient couverts de lierre, comme pour justifier, un peu maladroitement, que ce bâtiment qui, à l'extérieur, avait plutôt l'air d'une résidence bourgeoise d'un quartier résidentiel de pleine ville soit un temple sylvestre dédié à la nature…

La faune du lieu, des araignées Skulltulas et des squelettes ramenés à la vie par magie noire appelés des Stalfos, dont la légende disait qu'ils étaient les voyageurs perdus dans la partie interdite de la forêt et morts sans pouvoir trouver le repos, ne le ralentit pas beaucoup et il eut vite fait de parcourir tout le rez-de-chaussée, qui s'articulait en de vastes pièces aux hauts murs de brique rehaussés de lambris soigneusement ciselés autour d'un bâtiment central fermé, auquel on accédait sûrement à l'étage ; montant un escalier dont la rampe était couverte de mousse, il atteignit le premier étage, coursive plus resserrée de laquelle on pouvait voir en se penchant par-dessus une balustrade couverte elle-aussi de mousse le rez-de-chaussée et sa pièce centrale ; il en fit rapidement le tour, arrivant à un nouvel escalier, qui descendait cette fois, et l'emprunta… pour se rendre compte qu'il était retourné dans une pièce du rez-de-chaussée qu'il avait déjà visitée.

Il tournait en rond sans nulle part où aller…

S'arrêtant un instant les bras ballants comme l'idiot qu'il lui arrivait un peu trop souvent à son goût de se sentir en ce moment, Link se gratta la tête sous son bonnet vert et regarda un peu partout autour de lui, histoire de se donner une contenance ; c'est ce faisant qu'il eut la très nette impression que le personnage peint sur le tableau à sa gauche dans le renfoncement à côté de l'escalier avait détourné la tête…

Ne pouvant s'empêcher de penser dans un petit coin de sa tête qu'il devait avoir l'air franchement ridicule, Link s'approcha du portrait, penché en avant, lentement, en le fixant avec insistance ; le personnage, une paire d'yeux blancs dans un visage noir totalement dissimulé dans un cache-col orange et surmonté d'un toupet de cheveux qui évoquait une botte de paille ficelée à mi-hauteur, regardait ailleurs, vers un point situé à l'extérieur du tableau ; ce qui n'était pas cohérent avec les conventions en matière de portrait…

Convaincu de s'être tout simplement trompé, le jeune homme blond fit une moue sceptique des lèvres et des sourcils, haussa les épaules et se retourna ; et dès qu'il eut le portrait dans son dos, il entendit clairement un petit rire moqueur ; faisant brusquement volte-face, il foudroya l'affreux petit personnage du regard en lâchant un "ah !" triomphal…

…l'espèce de poupée vaudou ne se trouvait plus dans le tableau !

Laissant échapper un "gneuh ?" de honte et de désarroi qui aurait idéalement accompagné une colique au pantalon, le Héros du temps marqua un mouvement de recul, haussa un sourcil en tordant la bouche, haussa à nouveau les épaules, et se détourna tout penaud…

…pour entendre à nouveau le petit "hin hin hin hin hin !" flûter dans son dos.

Link inspira profondément et bruyamment avec une expression qui semblait vouloir dire en substance que sa patience atteignait ses limites –encore que s'il l'avait exprimé à voix haute il aurait plutôt été question de détérioration d'une certaine partie de son anatomie située entre ses cuisses–, et se retourna, lentement, précautionneusement, vers le tableau…

…l'espèce d'épouvantail y était de retour, le fixant d'un regard moqueur en riant et en secouant la tête.

« Deud' ! », jura le héros blond.

Il se précipita vers le tableau, le personnage sortit des limites du cadre.

« Tain de ! », rugit le jeune homme.

Il recula, un pas, puis un autre…

…et vit l'espèce de poupée reparaître de derrière le cadre du tableau à mesure qu'il reculait !

« Chié, put' ! » cracha Link avec un spasme d'exaspération.

Il bondit en avant droit sur le tableau, mais le personnage n'y était plus !

« Ah sa mère la… ! » beugla le Héros vêtu de vert en se pliant comme si sa colère était telle qu'il ne pouvait plus tenir debout.

À nouveau, le petit rire nasillard retentit au-dessus de sa tête…

Il leva les yeux vers le tableau déserté, toujours penché en avant, et recula, un pas, puis un autre, toujours penché en avant, seuls ses yeux levés vers le tableau…

…à son tour il ricanait.

Un ricanement de fond de gorge avec un sourire et un regard de fou furieux qui auraient vraiment porté atteinte à sa réputation de sex-symbol s'il y avait eu des témoins…

« Nyeuheu heu heu heu… »

Dans le tableau, l'épouvantail haussa le sourcil en signe de défi ; à une trentaine de pas, Link inclina la tête et haussa à son tour le sourcil avec la même expression de défi…

…et sortit son lance-pierres de sa poche.

« Tadaaam ! »

L'espèce de poupée vaudou au cache-col orange sembla tiquer.

« Ouh… hu hu huuu… » pouffa Link avec les sourcils en accent circonflexe, les yeux plissés de malice et un sourire irrépressible qui lui retroussait les lèvres.

Le personnage grotesque dans le tableau feignit ostensiblement l'effroi à grands gestes et mimiques théâtraux.

« Ha haaa… » répliqua le jeune Hylien blond en agitant devant lui son arme comme pour faire mieux réaliser à son adversaire le danger qu'il courait.

L'épouvantail prit position de face dans le tableau, comme prêt à combattre ; le jeune homme blond, lui, agitait son lance-pierres en rond droit devant lui tout en remuant du derrière dans le sens contraire en une danse qui aurait vraiment fait oublier son sourire et son regard de fou furieux de l'instant d'avant et aussitôt restauré son image de sex-symbol s'il y avait eu des témoins…

« Na na nah, na na nah ! »

Il exultait.

Apparemment, c'était sa proximité qui faisait fuir l'espèce d'épouvantail comme deux aimants se repoussent, et il lui suffisait d'être à quelque distance du tableau pour que l'épouvantail ne bouge pas ; fort bien donc, nyark nyark nyark !, il allait rester aussi loin que nécessaire et l'allumer à distance avec son lance-pierres ! Nyeuheu heu heu heu !

Un sourire sadique qui découvrait ses dents et les yeux injectés de sang, très content de son idée géniale, Link tira une pierre en plein milieu du tableau avec une délectation ineffable…

…la pierre fit un trou dans la toile du tableau, mais l'espèce de poupée vaudou hirsute y resta, comme si de rien n'était, triomphalement indemne…

Inutile de retranscrire ici l'interminable et impressionnante bordée de jurons parmi les plus abominables de toutes les langues qu'il connaissait que Link hurla à pleins poumons à cette vue des plus frustrantes, écarlate, plié en deux et trépignant furieusement, avant de se donner trois paires de claques…

Tellement honteux qu'il éprouva subitement l'envie d'aller se cacher au fond d'un trou sitôt qu'il fut un peu calmé, le Héros du Temps fit un effort pour reprendre un semblant de contenance, et partit dans une autre direction en se retenant avec difficulté de courir le plus vite qu'il pouvait pour échapper au regard du personnage dans le tableau qu'il devinait sur lui.

Mais que faire ? N'avait-il pas déjà visité tout le temple ?

Par acquis de conscience, il refit une fois le tour du rez-de-chaussée… et remarqua tout à coup sur un mur à distance de l'autre escalier un tableau dans lequel habitait un autre épouvantail vivant identique au premier ! Celui-ci portait simplement un cache-col bleu, et là non plus Link ne parvint pas à l'approcher, alors il monta inspecter une nouvelle fois l'étage… et se rendit compte aussitôt qu'il y avait deux autres tableaux hantés par des épouvantails vivants identiques, un à cache-col vert et un à cache-col mauve.

Et tout à coup, il eut une illumination.

Leurs yeux, que les quatre n'avaient pas tournés dans la même direction, pointaient tous vers une porte dérobée qu'il n'avait pas remarquée et menant au bâtiment central auquel il avait d'abord cru ne pas avoir accès !

L'ouvrant, Link déboucha dans un couloir aux murs lambrissés, qui menait à une salle nue ; un bataillon de quatre Stalfos l'y attendait, apparemment désignés comme gardiens de l'arc à double courbure accroché au mur du fond…

Le Héros les molesta proprement, et s'empara de l'arme et du carquois posé contre le mur juste en-dessous, se disant que ça lui servirait toujours, si toutefois il parvenait à l'utiliser correctement ; et ça, il le verrait bien assez tôt…

Il ressortit, retraversa le couloir et fut à nouveau dans la salle principale de l'étage ; obligé de passer devant le tableau à l'épouvantail en cache-col mauve, il le fit fuir en le frôlant, comme il fallait s'y attendre…

…alors il s'éloigna, sans perdre la toile des yeux, et vit la créature y reprendre place.

Il décida de jouer son va-tout.

Attrapant de la main droite l'arc qu'il avait rangé dans son dos –et avec lequel il n'avait pas peu fière allure– et de la gauche une flèche, il arma, et se rendit compte aussitôt que c'était exactement le même principe que son lance-pierres.

En plus grand et plus meurtrier…

La flèche partit dans un claquement sec et retentissant de la corde, fusant à une vitesse qu'il n'avait même pas imaginée ; si vite qu'elle parut s'affranchir du temps et de l'espace, pour atteindre une autre dimension.

Celle des quatre créatures surnaturelles vivant dans les tableaux, dont elle transperça celle au cache-col mauve sans lui laisser une chance…

Poussant un hurlement de douleur, l'espèce de poupée hirsute sembla se désagréger en poussière ; la toile à présent vide se mit à briller d'une lueur mauve, et celle-ci s'en détacha, traversant le manoir sous la forme d'une boule de lumière flottante, qui fusa vers la porte dérobée qui donnait sur le couloir, la traversa et disparut derrière.

Ça ne rapportait rien à Link, mais c'était déjà un progrès par rapport à sa situation jusqu'alors ; il retira donc sa flèche du tableau, inutile d'en gaspiller, et décida d'infliger le même sort aux trois autres épouvantails, le vert, le bleu, et enfin l'orange qui l'avait si odieusement nargué…

À chaque fois, comme si le simple fait de s'éloigner d'eux les forçait à se montrer sans leur permettre de fuir, et comme si la flèche était le seul objet tangible dont ils ne pouvaient repousser l'approche, le jeune Héros aux yeux bleus les transperça sans rencontrer de difficulté, et à chaque fois une boule de lumière s'échappa du tableau vide pour aller voleter jusqu'à la porte qui donnait accès au couloir.

Link en déduisit donc que la solution pour libérer le Sage gardien de ce temple et en sortir enfin se trouvait au bout de ce couloir, dans la pièce où il avait justement trouvé l'arc : assez logique, la boucle était ainsi bouclée…

Sauf que quand il ouvrit à nouveau la porte dérobée, ce n'est pas le couloir qu'il avait emprunté cinq minutes plus tôt qui s'offrit à sa vue…

Il s'était distordu, comme vrillé sur lui-même, le plancher s'incurvant pour aller prendre la place du plafond et le plafond celle du plancher à l'autre extrémité, qui semblait d'ailleurs démesurément loin, et noyée dans un brouillard dont il n'y avait pas besoin d'être bien malin pour deviner qu'il n'était pas naturel ; et quand les pieds de Link restèrent rivés au plancher alors que celui-ci devenait le plafond, le faisant marcher la tête en bas au mépris des lois de la physique, même lui qui ne connaissait rien à la magie comprit que c'en était…

Enfin, se sentant toujours parfaitement normal alors que selon toute vraisemblance il marchait toujours tête en bas pieds au plafond, le jeune homme arriva dans la même salle nue où il avait trouvé l'arc, mais retournée tête en bas elle aussi –ou plutôt : restée normale ! C'était lui qui avait la tête en bas ! Oh Déesses que tout ça était compliqué… Putain de magie !– et vit au centre du plafond devenu le sol s'ouvrir une trappe ronde, de laquelle s'éleva un plateau mouvant ; n'ayant rien à perdre, il y prit place, et –ironie de la magie–, descendit dans ce qu'il devina être la tour qui… s'élevait très haut au-dessus du bâtiment vu de l'extérieur.

Mais quand cet ascenseur avant de remonter le déposa dans une pièce carrée haute et étroite dont les quatre murs étaient ornés de gigantesques tableaux représentant le paysage au-dehors de nuit, situés aux endroits exacts où il avait vu des fenêtres quand il était à l'extérieur du manoir, Link n'eut le temps de constater que deux détails : il se tenait au centre d'une espèce d'arène formée de quatre poteaux entre lesquels étaient tendues des cordes, et perchés sur chacun des poteaux se tenaient, l'encerclant, les quatre épouvantails bien vivants et libérés de leurs tableaux !

« Tu vas regretter de t'être frotté aux sœurs Poe, dit la créature en orange, qui était donc une fille, d'une voix aigüe et nasillarde.
– De la confrérie des esprits, Joëlle, répliqua celle en vert, tu oublies "de la confrérie des esprits !
– Tout à fait, Meg », admit Joëlle.

Et aussitôt finies ces politesses, Joëlle lança sur Link une boule d'énergie magique ; il n'eut que le temps de dégainer son épée pour la lui renvoyer dessus. Elle la réceptionna à la façon d'un ballon de volley-ball, et la passa à sa voisine la bleue, qui la jeta sur le Héros ; il la lui renvoya de son épée, et elle l'amortit pour la passer à la mauve à côté d'elle qui la jeta sur Link, et ainsi de suite : il était devenu la cible d'une balle au prisonnier !

Il arrivait à ne pas se faire toucher, mais ne trouvait pas pour autant de moyen d'atteindre ses adversaires, et à dire vrai, elles ne lui laissaient pas vraiment le temps d'en trouver un.

C'est lorsqu'un tir particulièrement puissant et véloce l'obligea à dégager la balle en catastrophe que la solution apparut : c'était la mauve qui avait tiré, mais c'est sur la verte qu'il dévia : ce mouvement n'étant pas prévu dans les règles de leur jeu, Meg se laissa prendre au dépourvu, et la boule la désintégra en lui explosant dessus de plein fouet…

Un sourire carnassier toutes dents dehors naquit sur la belle bouche de Link : enfin il savait comment les vaincre !

Visiblement affectées mais toujours bien décidées à éliminer l'intrus, les trois sœurs survivantes formèrent en hâte une nouvelle balle d'énergie et reprirent leur jeu, mais le Héros ne mit qu'un instant à en désintégrer deux autres par des tirs aux trajectoires imprévisibles ; quant à la dernière, il n'eut qu'à varier un peu la force et la vitesse de ses frappes lors de leur dernier échange pour la surprendre et la toucher à son tour ; elle explosa en cendres.

Il avait gagné…

Alors, la même trappe circulaire que celle par laquelle il était arrivé dans la tour à bord de l'ascenseur s'ouvrit dans le sol, et un autre plateau élévateur, arrivant du sous-bassement, remonta face à lui une petite fille vêtue de vert et suivie d'une luciole rose pâle qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, trop longtemps…

Saria !

Aucun mot d'aucune langue ne suffirait à décrire la joie et l'émotion de Link en cet instant où il retrouvait enfin cet être si cher, qui avait été sa meilleure amie, sa sœur, sa maman ; si bien des souvenirs lui étaient revenus à l'esprit quand il avait traversé les bois une heure plus tôt, ce n'était rien par rapport à la foule de pensées et de sensations qui ressurgissaient de son passé à la vue de celle qui avait été tout pour lui ; mais elle ne lui avait jamais paru aussi minuscule.

Et il n'avait jamais remarqué non plus qu'elle était aussi jolie…

Avec ses longues jambes gainées dans ses bottines, ses petites mains fines de musicienne, ses cheveux du même vert sombre et bleuté que la mousse fraîche sur les troncs des forêts profondes, ses grands yeux de biche d'un bleu nuit brillant et le sourire doux de ses lèvres délicates, elle aurait rendu fou plus d'un homme si elle avait pu grandir et devenir femme.

Mais elle ne le pouvait pas, elle resterait à jamais une enfant ; c'était le drame de sa vie, et ce qui avait fait de la sienne ce qu'elle était…

« Saria, dit-il avec un sourire lumineux, ma petite Saria ! »

Elle le fixa, mains jointes, et il ne lui fallut qu'une fraction de seconde pour que ses yeux s'ouvrent tout rond de surprise et de joie et qu'elle s'écrie :

« Link ! C'est toi ! Tu es grand mais c'est bien toi !
– Oui, je suis grand, répondit-il en baissant les yeux avec un sourire un peu triste. C'est parce que beaucoup de temps a passé… » Et, son sourire s'effaçant et son visage prenant un air franchement amer, il ajouta : « Pardon Saria, je suis désolé d'être resté aussi longtemps sans revenir te voir, sans te donner de nouvelles, ce n'est pas digne d'un véritable ami qui te doit tant. »

Mais à son étonnement, la petite fille vêtue de vert se contenta de sourire et finit par répondre sur un ton dégagé, hochant la tête et clignant des yeux :

« Mais non, voyons. Je ne peux pas t'en vouloir, nous savions tous les deux que c'était la seule chose à faire.
– Tu es toujours aussi sage », la remercia Link avec le cœur soudain plus léger. Et, tiquant soudain comme si une idée lui avait traversé l'esprit, il reprit : « En parlant de ça, sais-tu qui est le Sage de la Forêt et où il se trouve ?
– Le Sage ? » interrogea Saria avec un air perplexe.

C'est alors que son visage s'éclaira soudain, comme si elle venait de brusquement se rappeler quelque chose à ce sujet qui aurait été enfoui dans un coin de sa tête.

Et pour cause…

…elle s'était mise à irradier de toute sa personne à travers la pièce d'une aveuglante lumière dorée, comme le vieux prêtre Rauru quelques jours plus tôt, et comme Rauru, c'est d'une voix désincarnée qui n'était pas la sienne mais qui semblait celle de millions de personnes parlant en chœur que la fillette énonça :

« Héros du Temps, porteur de la Triforce, par la sainte magie conférée par les Déesses à la Terre d'Or Sacrée, moi Saria Sage de la Forêt te remets le Talisman fragment de la Terre d'Or et porteur de son pouvoir… »

Et entre ses mains jointes qu'elle avait tendues devant elles, une autre pièce ronde et lisse comme celle que le vieux prêtre avait remise au Héros apparut, du vert brillant de l'émeraude et marquée du symbole en forme de quatre spires imbriquées qui était celui de la forêt, dont l'emblème du peuple kokiri, réduit à deux, dérivait comme leur race dérivait de la forêt.

Link hésita un instant avant de la lui prendre des mains, stupéfait qu'il était que ce soit précisément sa meilleure amie d'enfance qui soit le Sage gardien de ce lieu saint. Mais sitôt qu'il s'empara de la pierre, encore en tous points comme avec Rauru la fois d'avant, la lumière dorée des Déesses s'évanouit.

Sauf que cette fois, comme vidée de ses forces par la possession divine, la petite fille ne put rester debout, et s'écroula sur elle-même ; le jeune homme blond se précipita pour la rattraper, la maintenant sur pieds le temps que son étourdissement se dissipe.

« Merci, murmura-t-elle. Tu es mon héros. » Et, après un temps de réflexion durant lequel elle parut curieusement hésitante, elle ajouta : « mais tu as toujours été mon héros. »

Elle avait les mains dans le dos, et agitait le bout de sa bottine sur le sol en le fixant des yeux, comme pour en chasser d'invisibles poussières…

« Et tu es toujours aussi beau », poursuivit-elle plus bas.

C'était le moment qu'il redoutait.

Qu'il avait redouté pendant sept ans…

Celui où elle et lui allaient devoir enfin faire face à leurs sentiments…

Enfin les yeux de Saria se levèrent sur Link, des yeux de nuit étoilée dans des yeux de ciel sans nuage, et ses lèvres tremblaient, tout son corps tremblait, comme si elle retenait à grand peine une force en elle qui menaçait d'éclater…

…et qui éclata soudain.

« Ah ! s'écria-t-elle d'une voix pleine de sanglots en se jetant sur lui pour l'enserrer passionnément, de toutes ses forces, entre ses bras. Je voudrais tellement être grande ! Avoir un corps aux mêmes dimensions que le tien, pour qu'il puisse y entrer, que nos deux corps ne fassent qu'un ! C'est pas juste ! »

Mais voilà, elle n'était pas grande.

Elle était une petite fille, et elle le resterait à jamais.

Et soudain, la voyant si petite contre lui tandis que lui avait tellement grandi, cette évidence s'imposa à lui…

…et il sentit un poids immense s'envoler.

Oui, elle l'aimait, mais non, il n'y aurait rien entre eux.

Parce qu'il ne peut et ne doit rien y avoir entre un homme adulte et une petite fille.

Et ce n'était pas l'insulter que se refuser à elle ; au contraire, c'était pour son bien, pour ne pas blesser son corps et souiller son âme ; c'était la respecter ; lui donner une vraie preuve d'amour…

Souriant d'un soulagement délicieux et d'un bonheur parfait, il la serra contre lui avec tendresse, léger, riant presque d'avoir été si bête, d'avoir pu se sentir aussi mal à l'aise face à ses sentiments.

Libéré…

Oui, en la libérant de la prison où on l'avait jetée, il s'était libéré lui-même ; de son malaise, de ses préjugés, de ses craintes ; de son passé.

Et elle le comprit.

Il lui glissa simplement à l'oreille qu'il l'aimait autant qu'elle l'aimait mais que la chose était tout simplement impossible, et elle le comprit.

« Je me contenterai de t'aider autant que je pourrai en tant que Sage, dans ce cas, répondit-elle. Ce sera déjà mieux que rien ! »

Alors, comme le vieux Rauru le lui avait appris, il fit le vœu de sortir du Temple tout en serrant le Talisman chargé de pouvoir divin, et Saria, sa luciole et lui furent dehors.

Tous les Kokiri, apprenant que Link le petit Grand était revenu et qu'il s'était lancé à l'assaut de la grande maison pour aller rechercher Saria, s'étaient massés dans la clairière devant l'entrée et attendaient avec impatience et angoisse que leurs deux amis ressortent ; et quand ils parurent, ce fut une explosion de joie, de bonds et de hourras.

Saria fondit en larmes. Il y avait si longtemps qu'elle était retenue prisonnière sans voir tous ses amis ! Quant à Link, revoir tous ces visages connus, inchangés qui plus est, qui l'acclamaient à présent après l'avoir chassé sept ans plus tôt fut pour lui comme si une interminable parenthèse prenait fin : il était de retour chez lui parmi les siens, et ça faisait du bien…

Tout à coup, c'est Mido qui s'approcha d'eux ; mais méconnaissable…

Bras ballants, jambes flageolantes, un filet de morve coulant de sa narine et les yeux mouillés de larmes, il essayait de parler mais tremblait et sanglotait tellement qu'il n'arrivait à articuler aucun mot, incapable d'émettre autre chose que des sons qui mouraient aussitôt échappés de sa gorge…

Mais Link avait très bien comprit ce qu'il voulait dire.

"Pardon".

Tendant un bras dans sa direction, il lui fit de la main signe d'approcher, et le petit garçon roux, envoyant au diable sa fierté, son statut de chef, sa réputation, se précipita contre Saria et lui, les serrant tous les deux dans ses bras comme il n'avait jamais serré personne…

Acclamations dans la foule.

C'est à cet instant qu'une voix inconnue imposa le silence et les figea tous sur place en s'élevant :

« Bonzour ! »

Tout en écartant les deux enfants dans la direction opposée par instinct protecteur, le jeune homme blond se tourna dans la direction d'où provenait la voix pour savoir à qui elle appartenait, et là, il n'en crut pas ses yeux : sortie de la forêt en sentant la malédiction qui y pesait enfin levée, une curieuse petite créature se tenait à sa droite, sorte de bulbe, boule de bois avec deux yeux, une bouche et un toupet de feuilles sur le sommet se tenant sur deux petits pieds.

Un rejeton de l'arbre Mojo !

« Ze suis le bourzeon de l'arbre Mozo, confirma la petite créature. Mon papa m'a transmis ses souvenirs, ze sais que tu es le Héros du Temps, et tu viens de me sauver !
– Ça alors, s'exclama le jeune Hylien, c'est une drôle de surprise ! Mais où étais-tu pendant tout ce temps ?
– Ze me cachais, z'avais peur du pouvoir maléfique du Temple… Tu m'as libéré moi aussi. Maintenant il faut me planter ! »

C'était en effet une drôle de surprise, mais surtout une excellente nouvelle : si un nouvel arbre Mojo poussait, le peuple Kokiri ne disparaîtrait pas et recommencerait même à croître !

Alors Link se pencha pour le ramasser et, progressant à grand-peine au milieu d'un flot de Kokiri en liesse qui voulaient tous apercevoir et toucher le nouvel arbre Mojo, leur nouveau chef, il se rendit à la clairière où s'élevait autrefois l'ancien arbre Mojo, déposa le bourgeon au centre du cratère qui marquait l'emplacement exact où se tenait jadis son père, et recouvrit soigneusement ses petits pieds de bonne terre meuble pour qu'ils se changent en racine et le fassent pousser haut et fort…

…après quoi il fut invité à rester ce soir-là à une énorme fête donnée en son honneur, on se gava de pommes et de poissons, on joua, se courut après, chanta, raconta des histoires au coin du feu et rit jusque tard dans la nuit, et Link dormit dans son ancienne cabane, heureux et détendu comme il ne l'avait plus été depuis longtemps.

Et le lendemain, quand il fallut repartir, il pleura comme un bébé et ne chercha même pas à le cacher en passant le pont…