Enfin il était dehors !
Il avait craint de mourir de froid avant d'arriver enfin à la sortie… La fichue caverne de glace qu'il lui avait fallu traverser pour arriver au tout nouveau territoire des Zora, où Ganondorf les avait parqués à l'époque de sa "Nouvelle Politique de Sécurité" –la période, dans les trois premières années de son règne, où il avait jeté ses malédictions sur tous les endroits où était passé son ennemi–, était un véritable guêpier, succession de passerelles verglacées au-dessus du vide et de galeries si étroites qu'un plus costaud que lui y serait resté coincé, aux parois de pierres acérées et à la température glaciale ; un vrai froid de mort…
Mais ça en valait la peine.
Après à peine quelques pas, il sentit clairement l'air se réchauffer, et son sang parvenir à nouveau dans ses doigts et ses orteils ; quelques mètres de plus, et il marchait sur une plage de sable fin plantée de cocotiers, le cuir de ses bottes crissant en s'enfonçant dans les grains.
Déesses, comme il aimait le parfum et la lumière particulière de la mer…
Entièrement ceinte d'une montagne escarpée qu'il avait traversée par la caverne de glace, la baie avait la forme d'un anneau gigantesque presque parfaitement circulaire, l'étendue d'eau de mer en son sein plantée d'îlots sablonneux dont certains arboraient même un rejeton de cocotier, et l'estuaire d'un fleuve s'y déversait ; c'était l'emplacement idéal, la présence d'eau douce permettant de s'abreuver et sa rencontre avec l'eau salée attirant de nombreuses espèces de poissons.
Voilà pourquoi traverser la montagne était la voie la plus courte pour un homme entraîné et armé ; contourner par la mer aurait nécessité la location d'un bateau et comporté le risque de s'écraser sur les récifs, et descendre le fleuve, celui d'être emporté et broyé par les rapides et les cataractes déchainés à cet endroit…
Link se demanda soudain où pouvait bien être Jabu-Jabu… bouchait-il l'entrée du port ? Le jeune homme blond laissa cette pensée dans un coin de son esprit, ne perdant pas de vue qu'il était d'abord ici pour le Talisman ; le temple sur lequel Ganondorf avait jeté sa malédiction était à moitié immergé, il aurait besoin des conseils et du matériel de plongée des Zora, l'espèce la plus indiquée du royaume en la matière.
Il fouilla dans son sac de voyage et en tira sa vieille combinaison de sirène que son ami le seconde classe Mikau lui avait donnée six ans plus tôt et eut un ricanement : il mesurait à l'époque un mètre trente-cinq pour vingt-neuf kilos, l'habit qu'on lui avait alors donné était aux proportions ! Comment pourrait-il entrer dans ce minuscule sac de viscose taille enfant à présent avec son mètre soixante-neuf pour cinquante-huit kilos ? Un peu honteux, il se le mit sur la tête en lieu et place de son bonnet vert, en espérant que l'effet serait le même que passé aux jambes…
S'enfonçant dans l'eau, il constata avec soulagement que c'était le cas ; la mince pellicule d'air respirable se forma à nouveau autour de lui, comme si l'habit de sirène était neuf ; c'était seulement à lui de nager de ses propres mains et jambes puisque rien n'actionnait la nageoire cousue au bout de son chapeau improvisé…
Sitôt sous la surface, il croisa des familles entières de Zora avec de tout jeunes enfants, encore têtards, qu'il n'avait jamais vus lors de son séjour chez eux six ans plus tôt : leur population semblait s'être accrue à présent qu'ils n'étaient plus limités en espace habitable par le tour de taille de Jabu-Jabu ; beaucoup le reconnurent et le saluèrent avec joie.
Leurs nouvelles habitations étaient des cavernes creusées sur le flanc des bancs de sable, des récifs coralliens ou des bâtiments de coquillages disposés en rues tortueuses mais larges, plantées de lampadaires consistant en des poteaux de bois coiffés de bulles d'air increvable magiques renfermant des lucioles, au repos à cette heure de la journée ; ils avaient apparemment adapté sans mal leur mode et leur style architectural à leur nouveau milieu.
Enfin, le jeune homme blond vêtu de vert arriva à l'entrée d'un grand bâtiment fait de fossiles de coquilles de mollusques préhistoriques, devant lequel deux des êtres à la peau bleue et aux coudes, chevilles et arrière du crâne ornés de nageoires montaient la garde : manifestement le palais du vieux roi Zora ; s'approchant en barbotant, Link reconnut la peau pâle tachetée de bleu, les courtes nageoires triangulaires, la forme des oreilles et du menton du garde à sa gauche ; il était devenu plus grand et plus athlétique, et s'était fait tatouer des dessins tribaux sur le front et le bras droit, mais le jeune Hylien remit rapidement son ami :
« Mikau ! s'exclama-t-il en se laissant distraire par la gerbe de bulles qui s'échappa de sa bouche. Toujours là vieux frère ?
– Bienvenue, jeune sirène », répondit sobrement le soldat. Puis après un temps de réflexion, il ajouta : « Oh, mais Link, c'est toi ? Je ne t'avais pas reconnu, pour moi vous êtes tous pareils, blancs avec des poils… »
Remuant les bras et les jambes pour se maintenir face à son ami contre le courant, Link éclata de rire et manqua de s'étrangler avec les bulles qui en jaillirent, se retenant de lui répondre que pour un Hylien les Zora étaient tous pareils, bleus avec des nageoires, et préféra se reprendre et parler directement à son vieil ami de la raison de sa visite.
« Tu arrives un peu tard, lui répondit Mikau avec amertume. Notre bien-aimée princesse Ruto est déjà partie explorer le temple de l'eau, en m'interdisant de l'accompagner ou même d'aller la rechercher si elle tardait ; elle m'a donné l'ordre de rester garder son père notre bien-aimé roi Zora XVI…
– Ah, je vois que rien n'a changé ! ricana Link sur le ton d'un macho qui parade devant ses compagnons.
– Non, confirma Mikau, mademoiselle ordonne et les autres obéissent.
– Quel boudin !
– La salope… »
Mais aussitôt il ajouta :
« Mais je l'aime bien, tu vois… »
Et, plus bas, pour ne pas que son équipier, cependant très occupé à surveiller attentivement les bulles qui s'échappaient d'un filament d'algue qui pendait de la surface, l'entende, le jeune soldat zora confessa avec un grand soupir :
« Je l'ai dans la peau, cette fille ! S'il lui arrivait quelque chose… Ramène-la-moi ! Toi elle t'écoutera ; elle te fera même les yeux doux, mais ça m'est égal du moment qu'elle est indemne !
– Mais comment faire avec ce temple immergé ? objecta Link. Je ne me vois pas taillader du monstre en suspension dans la flotte à essayer de nager lentement vers ma cible !
– Nous avons fait des progrès en matériel de plongée, le rassura le soldat avec un clin d'œil. Attends-moi… »
Mikau s'enfonça dans le palais en confiant la garde de l'entrée à son équipier, que cette nouvelle charge réveilla quelque peu, et en ressortit un moment plus tard avec une chemise en viscose bleue et une paire de guêtres en métal ; fabriqués dans des matériaux propres aux Zora et couverts de charmes magiques, ces outils permettaient de marcher et de se mouvoir sous l'eau comme sur terre, la chemise générant au contact de l'eau une bulle d'air laissant le plongeur libre de ses mouvements dans un rayon d'un mètre autour de lui, et les guêtres, ajustés aux chaussures, permettant de toucher rapidement le fond et d'y marcher au lieu d'être emporté par les courants ou de flotter sans parvenir à scruter le fond.
Ainsi équipé, le jeune héros blond promit de lever la malédiction du temple et de trouver où était passée la princesse Ruto, et se dirigea vers son objectif ; le temple était situé au pied de la cataracte d'où le fleuve qui se déversait dans la baie des Zora tombait à pic en une cascade ; son fronton triangulaire et surchargé de bas-reliefs reposant sur les chapiteaux à motifs floraux de hautes colonnes de marbre bleu fendait le torrent en deux en son milieu, à pic, au ras de la chute d'eau, et son escalier d'entrée disparaissait sous les gerbes que soulevait le fleuve en s'abattant de l'à-pic cent mètres au dessus ; d'inspiration vaguement corinthienne ou hellénistique, il était haut et étroit, comme épousant l'entrée d'une gorge sous la montagne… Il enfila la chemise bleue par-dessus ses vêtements et entra.
Des statues, colonnes et passerelles écroulées dépassaient ça et là de la surface de l'eau qui arrivait à mi-hauteur de l'édifice en une espèce de vision surréaliste de monde englouti, la lumière uniforme répandue par les torches magiques sur la surface ondulante projetait sur les murs de marbre bleu chamarré des dessins mouvants de cercles dorés imbriqués, le marbre du sol et du pied des murs sous l'eau s'était peu à peu recouvert d'un duvet sombre d'alluvions et parfois un autel tout en haut d'escaliers monumentaux dont seules les quelques dernières marches émergeaient encore semblait comme un mirage posé par une main divine descendue du ciel sur l'étendue liquide ; mais cette apparence onirique et majestueuse était trompeuse. Link mit un temps fou et eut toutes les peines du monde à traverser ce temple, forcé de se laisser porter par des courants contraires sans se faire happer par ceux qui se précipitaient droit dans des tourbillons, de trancher les méduses avant qu'elles ne lui envoient leur décharge électrique mortelle, de plonger toujours plus profond et de remonter, d'enlever, de remettre, d'enlever à nouveau et de remettre encore ses guêtres d'acier qui pesaient horriblement lourd et l'épuisaient ; qui plus est, se frayer un chemin à travers un bâtiment en partie inondé s'avéra bientôt avoir ceci de particulièrement irritant que chaque porte qu'il ouvrait libérait les tonnes d'eau massées derrière, en vidant la salle où il arrivait pour en remplir celle d'où il venait, changeant sans cesse le niveau d'eau sur son passage, ce qui finissait toujours par rendre inaccessible telle ou telle issue que Link avait en vue et croyait l'instant d'avant pouvoir atteindre sans mal… Et tout ça, tous ces efforts, ces détours, au risque de se noyer, pour enfin défaire à grand-peine un morpha, espèce de méduse protégée par un tourbillon d'eau dévastateur dans lequel elle se cachait, qu'il dut attraper, extraire de son armure d'eau et attirer à lui avec un grappin pour pouvoir la trancher.
Le morpha gardait une ancienne porte dérobée en hauteur, sur une estrade au sommet d'un escalier à présent immergé ; le jeune homme l'emprunta, traversant un couloir étroit au plafond bas et dont les murs n'étaient pas droits. Arrivé au bout, il déboucha dans une salle qu'il devina être l'ancien sanctuaire du temple, et dont la vue étalée devant ses yeux lui coupa le souffle…
Il comprit que le temple avait été bâti dans le prolongement d'une caverne sous la montagne ; c'était une cavité immense, d'environ cent mètres de diamètre et près de vingt de hauteur au plafond, creusée par le cours d'eau dans le calcaire d'un blanc bleuté ; une étroite esplanade devant l'entrée du couloir avait été bâtie en carreaux de marbre bleu, de laquelle un escalier descendait dans la vaste étendue d'eau ; quelques pas de civilisation s'enfonçant dans la nature vierge… à sa gauche, une crevasse naturelle dans le plafond laissait passer les rayons du soleil au dehors en un rai doré oblique qui faisait scintiller les rides à la surface du lac, projetant sur les murs de calcaire les mêmes reflets circulaires et mouvants que les torches dans le temple derrière, un filet d'eau, étroit mais impétueux, provenant d'un bras du fleuve au-dessus de sa tête, s'en écoulait également, fouettant la surface de l'eau avec de hautes gerbes dans un bruissement discret mais continu, et du plafond descendaient d'interminables stalactites de calcaire en volutes galbées, comme les coulées de la cire de dizaines de bougies, de la pointe desquels des gouttes d'eau s'écoulaient lentement mais sans fin avec des "plic" et des "ploc" qui jouaient une étrange musique en une pluie fine dans laquelle le rai de lumière dorée qui descendait de l'ouverture au plafond faisait naître et mourir des arcs-en-ciel…
Link repéra un siphon à dix mètres à sa gauche, une quinzaine de mètres en avant de l'escalier où il se tenait ; voilà pourquoi la salle n'avait pas été immergée et pourquoi le niveau de l'eau se maintenait à hauteur de ses genoux à peu près, et voilà aussi d'où provenait le courant contraire qui l'avait tant gêné dans le temple derrière lui…
Cette cathédrale de pierre, d'eau et de lumière dont la douce musique d'eau semblait la voix des Déesses était une vision si majestueuse et magnifique que le garçon blond ressentit aussitôt dans sa chair que c'était là que résidait enfoui le fragment du pouvoir de la Terre d'Or Sacrée qu'il recherchait ; aussi s'étonna-t-il de n'y voir personne… Où était le Talisman ? Qui était le Sage, et où était-il ?
Le jeune héros déchaussa ses lourdes guêtres et ôta sa chemise de viscose bleue, et se remit à examiner la salle ; il était là, perdu dans ses pensées, quand quelque chose venant du fond creva en s'élevant la surface du lac ; mais qu'est-ce qui pouvait s'élever de cinquante centimètres d'eau ? Link ouvrit tout grand deux yeux ronds, muet de stupeur…
Face à lui se tenait un jeune homme, un garçon à dire vrai, dans les dix-sept ans, vêtu d'un pourpoint et d'un long bonnet pointu, armé d'un bouclier au bras droit et d'une épée à la main gauche, au visage d'une beauté grave à la fois virile et douce…
Lui.
Link se tenait face à lui-même.
Un double parfait, son reflet dans un miroir, non, mieux encore, car contrairement à un reflet dans un miroir il n'était pas inversé mais bien identique, gaucher, la raie des cheveux au-dessus de l'œil droit et l'anneau à l'oreille gauche…
Un Doppelgänger absolument parfait créé par magie noire à son image…
Le faux Link toisa le vrai du regard ; le même regard ; seule sa pigmentation le différenciait de son modèle… Sa peau était claire, d'un teint de porcelaine, ses cheveux étaient d'argent et l'iris de ses yeux d'améthyste ; Le cuir de ses bottes et de ses mitaines était noir, le lin de son caleçon et de son tricot était gris pâle et la serge de son pourpoint et de son bonnet était anthracite ; Link, un Link parfait, mais un Link de ténèbres.
Link Sombre ; Dark Link…
Le vrai Héros du Temps ne put réagir en se voyant ainsi de ses propres yeux ; l'idée, vaguement érotique et qui le remplit aussitôt de honte, lui traversa brièvement l'esprit qu'il était décidément un véritable apollon et qu'il tomberait sûrement amoureux de lui-même s'il était une femme…
Il frissonna de dégoût à cette pensée, et, poussant un cri de colère, colère contre lui-même mais après tout qui était son adversaire sinon lui-même, il leva son arme et chargea l'imposteur brutalement, d'un saut de l'esplanade au lac qui sembla défier les lois de la physique… Sans bondir mais exactement dans la même position et avec le même cri, le faux Link bloqua de son épée l'épée du vrai, comme sans effort.
Les jumeaux étaient face à face, fer croisé crachant des étincelles… Les yeux saphir de Link se plongeaient les yeux améthyste de Dark Link, les yeux améthyste de Dark Link se plongeaient dans les yeux saphir de Link ; même bouche ; même lèvre supérieure légèrement ourlée incroyablement sensuelle ; ils l'entrouvrirent en même temps pour souffler le même grognement d'effort, et la même goutte de sueur roula en même temps sur les deux tempes gauches… Profondément troublé, Link relâcha sa pression sur son adversaire et ramena son arme à lui ; une décharge électrique brève mais intense l'étourdit alors, suivie d'une chaleur mordante et fourmillante à l'épaule… sous le tissu vert tranché net qui se gorgeait de rouge sombre, la coupure était peu profonde mais atrocement douloureuse…
Avec des "plouf" qui soulevèrent des bouquets de gouttes retombant en formant des ronds qui se croisaient en se dispersant, le jeune héros blond recula de trois pas, avec un gémissement, moins de douleur que de colère contre lui-même ; mais à quoi songeait-il ? Il allait devoir se battre vraiment s'il voulait gagner ! L'autre avait beau avoir son visage, il n'était pas lui, et contrairement à lui serait sans pitié.
Link à nouveau poussa un cri, son double poussa le même, et à la même seconde ils bondirent l'un sur l'autre et leurs lames se frappèrent avec violence et un tintement métallique retentissant comme un coup de tonnerre ; elles se séparèrent, et se rencontrèrent encore, dans le même rugissement de métal, se séparèrent, se croisèrent, encore et encore, ballet de coups et concert de tintements, de taille, d'estoc, droit, en revers, d'une violence de plus en plus effrayante, à une vitesse de plus en plus démente ; en même temps ils jetèrent leurs boucliers au loin pour être plus libres de leurs mouvements et plus concentrés sur leurs attaques, en même temps ils frappaient, en même temps ils paraient, en même temps ils esquivaient, en même temps ils grognaient de douleur, de fatigue ou d'exaspération, identiques jusque dans leur façon de se battre…
Excédé, Link s'arc-bouta de toutes ses forces sur les muscles de ses cuisses, propagea leur poussée à ses mollets et s'éleva d'un bond surnaturel à plus de deux mètres de la surface de l'eau, attrapant le manche de son épée des deux mains pointe vers le sol, et dans un rugissement bestial, il l'abattit sur son double en retombant de tout son poids, cette botte que son amante la sublime reine des Gerudo lui avait enseignée sous le nom d'Estocade Plongeante ; le reflet sombre l'évita comme sans effort en glissant en avant ventre à terre, ou plutôt au ras de l'eau, bras tendu pointe en avant, en une reproduction parfaite de celle que la même reine avait enseignée au héros sous le nom de Coup Droit Roulé…
Crevant l'eau en soulevant des gerbes, Link se retourna à l'instant même où son pied toucha le fond, pour voir Dark Link se retourner en même temps, et avec un cri de rage il lui porta à son tour un Coup Droit Roulé ; le sosie aux cheveux d'argent l'évita tout aussi facilement… en sautant par-dessus dans une Estocade Plongeante !
Il savait qu'elle ne porterait pas ; s'il possédait toutes les connaissances de son modèle comme il le semblait, il le savait. C'était donc gratuit. Un simple défi. Pour montrer de quoi il était capable.
Link en ressentit une vexation qui le rendit presque fou de colère…
« Arrête de te la raconter, gamin ! lui cracha-t-il de sa belle voix grave étranglée de rage et d'exaltation. C'est moi le Héros du Temps ! Tu ne peux pas savoir faire ça ! »
Alors, creusant de ses pieds à la surface du lac un profond sillon encadré de deux hautes haies d'écume rugissante, il fondit sur lui en tourbillonnant, dans sa plus belle, sa plus parfaite et sa plus mortelle triple Attaque Tornade…
…pour sentir la lame de son épée stoppée net par l'ample et puissant mouvement circulaire de celle tout aussi belle, tout aussi parfaite et tout aussi mortelle que le reflet sombre lui avait portée en même temps avec le même profond sillon encadré des deux mêmes hautes haies d'écume rugissante…
Il était infaillible.
Il était imbattable…
Il était lui !
Link était le meilleur combattant de tout Hyrule, alors quel adversaire pouvait-il avoir plus de mal à vaincre que le meilleur combattant de tout Hyrule, lui-même ?!
Mais comment se vainc-t-on soi-même ?…
Le visage du garçon blond se décomposa, sa bouche béant sans pouvoir émettre un son et ses yeux s'exorbitant en un regard éperdu ; essoufflés, ils baissèrent leurs armes ; jouissant de sa détresse, Dark Link sourit de joie et de fierté, un sourire sublime, commissures des lèvres plissées, lèvre supérieure retroussée, rangée de dents blanches apparaissant discrètement, un sourire sublime ; le sourire qui avait fait changer Nabooru d'avis sur les hommes ; le sourire qui avait fait prendre conscience à Malon qu'elle était une femme ; le sourire qui ferait regretter Saria à jamais de ne pouvoir en devenir une…
…moment d'inattention dont Link profita pour enchaîner un dernier coup, droit, sec, bref, assez pour le surprendre ; il le transperça de part en part en plein milieu de la poitrine…
Du moins, c'est ce qu'il crut…
Avec le même "plouf" sonore qu'une pierre lancée dans une mare, il vit le corps de son ennemi se crever en cercles concentriques à l'entrée de sa lame et redevenir peu à peu parfaitement lisse autour d'elle…
Un coup d'épée dans l'eau !
Jamais cette expression n'avait à ce point pris tout son sens !
Link en fut tellement sonné, tellement consterné, qu'il en resta pétrifié, le bras gauche ridiculement tendu devant lui avec au bout son épée plantée dans le corps d'un adversaire qu'elle n'avait même pas blessé…
Sans paraître même ressentir la douleur, Dark Link détourna les yeux dans un regard songeur, une expression de gravité sur le visage, et prit enfin la parole :
« Tu ne peux pas me vaincre, dit-il. Pas seulement parce que je suis invulnérable. Tu ne peux tout simplement pas me vaincre… »
Sa voix, même sa voix était bien celle de Link, grave mais claire et chaude, à la fois juvénile et virile, suave ; c'était sa voix ; sa voix au réveil, le matin, un peu plus basse et légèrement enrouée, un son qui le troubla…
Et pour illustrer ses paroles, le reflet porta le même coup, reproduisit à l'identique parfait le mouvement du bras qui venait de l'embrocher ; le vrai Link se détourna in extremis d'un quart de tour vers la droite et ne dut qu'à l'acuité de ses réflexes de ne pas recevoir la pointe de l'épée en plein cœur ; mais le tranchant l'entailla du sternum à l'épaule, où la pointe se ficha profondément avant qu'il ait eu le temps de la balancer en arrière…
Le jeune héros blond poussa un hurlement de pure douleur vers la voûte de pierre ; il y avait des années qu'il n'avait plus été touché en combat, et encore sa farouche mais juste maîtresse ne le blessait-elle jamais aussi gravement, hormis peut-être la fois où elle l'avait puni de sa lâcheté d'un coup de poignard dans la paume de la main ; il vit sans vraiment la voir une épaisse projection de sang jaillir de son épaule sectionnée, sentit son bras froid s'effondrer inerte le long de son corps, et rien d'autre ; rien n'existait plus que la douleur, qui martelait tout son corps et mettait son esprit en miettes…
Lâchant son épée qui disparut au fond de l'eau près de lui pour s'attraper l'épaule droite de la main gauche, arrêter le flot de sang, presser sur les bords de la plaie pour que le sang ne les irrigue plus et que le reste du corps l'oublie, faire passer cette douleur, il s'effondra à genoux dans l'eau glacée, le visage défiguré par un masque de souffrance, ses beaux yeux bleus plissés pour retenir ses larmes…
Il était incapable de vaincre cet adversaire.
Tu ne peux tout simplement pas me battre…
À terre, désarmé, blessé, misérable, il ne comprenait plus ; son monde s'écroulait… tout ce qu'il trouva à faire fut de crier :
« Pourquoi ? »
Dark Link baissa son arme, bras le long du corps ; détournant un instant le regard vers le rai de lumière que projetait le creux dans le plafond, il prit une inspiration comme si c'était la première bouffée d'air de sa vie, puis reposa calmement ses beaux yeux d'améthyste sur son modèle et répondit, sur un ton où ne perçait ni haine, ni même amertume, mais juste une espèce de résignation un peu triste :
« Parce que je suis toi. Tout ce que tu sais, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as vécu, je l'ai en mémoire. Mais ce sont tes souvenirs, pas les miens. Je les ai en mémoire comme si tu me les avais racontés, pas comme si je les avais vécus. »
Il ferma les yeux dans une expression de recueillement quasi angélique, levant un instant le visage vers le rayon de lumière au-dessus de lui, puis reprit :
« Et je veux les vivre. Je veux goûter aux meilleurs plats, je veux m'enivrer des meilleurs vins, je veux contempler les plus beaux couchers de soleil, je veux sentir la peau des plus belles femmes contre la mienne. »
Link considéra tout à coup son double d'un autre œil.
Il le comprenait.
S'il n'avait pas eu à être le Héros du Temps, à lutter au péril de sa vie contre le mal et pour les innocents, c'était exactement ce à quoi il aurait aimé consacrer sa vie lui aussi…
Et aussitôt il rougit de honte d'avoir pu un seul instant y songer !
Mais qu'est-ce qui lui arrivait ?!
Il se sentait désarmé, impuissant…
Impuissant contre… lui-même ; le reflet de ses désirs, de ses faiblesses…
Et ce reflet le regarda droit dans les yeux, comme s'il le scrutait, lisait dans sa mémoire, sa vie, ce qu'il était, comme dans un livre ouvert, et sourit ; inspirant comme s'il humait un parfum délicieux, les yeux clos et un sourire aux lèvres, il sembla un instant s'absorber dans ses pensées, avant de gémir avec volupté :
« À commencer par la plus belle de toutes… oh oui… Malon… »
Quand le prénom que son double avait prononcé, celui d'une jeune fille innocente, sans défense, de son amie, parvint à son esprit, Link entendit s'élever comme de lui-même du creux de son ventre un hurlement de rage démente ; s'appuyant sur le genou gauche, il faucha le ras de l'eau d'un puissant coup de pied circulaire rageur ; son cou-de-pied droit fouetta sèchement les genoux de Dark Link ; là encore, le coup projeta une éclaboussure avec un bruit de clapotis sonore et retentissant, mais le reflet parut fléchir ; était-il plus sensible aux coups contondants, qui dispersent et déforment largement la surface de l'eau, qu'aux coups tranchants ou traversants, portés par des objets si fins qu'ils pénètrent l'eau pratiquement sans remous ?
Dark Link grogna de dépit, se reprit, et en un éclair leva son arme et frappa ; le métal tinta à grand bruit contre le métal ; en un éclair Link avait plongé dans l'eau sa main gantée de cuir et ramassé la sienne… Ils se firent face, se souriant l'un à l'autre, peut-être juste pour le plaisir de contempler leur propre beauté sur le visage l'un de l'autre, firent tourner leurs épées en même temps, et reprirent le combat ; ils se bombardèrent l'un l'autre d'une pluie de coups de métal d'une force bestiale qui aurait fait s'écrouler des montagnes, soulevant des vagues d'écume, dansant, volant, mortellement beaux sous la langue de lumière ambrée à travers les gouttes sourdant de la pierre bleutée.
Mais le jeune héros aux cheveux d'or souffrait et perdait du sang ; peu à peu, insensiblement, son reflet sombre aux cheveux d'argent prit le dessus, inexorablement, jusqu'au moment où une giclée de rubis traversa l'espace…
Le cri ne put même pas sortir, étouffé par la souffrance.
Le tranchant de la lame de métal sombre du reflet s'était enfoncé de toute sa largeur dans le flanc droit du héros, sous les côtes ; l'intestin était touché…
La bouche grande ouverte dans son cri muet, il sentit un filet chaud et humide s'en écouler jusqu'à son menton ; Dark Link retira son arme du corps brisé de son modèle et adversaire d'un geste sec, et Link à nouveau s'effondra à genoux ; bizarrement, son double ne semblait pas heureux d'avoir gagné ; il ne souriait pas, ses beaux yeux mauves affichant un regard grave, sans pitié mais plein de respect.
« Un seul d'entre nous peut goûter aux meilleurs plats, s'enivrer des meilleurs vins, contempler les plus beaux couchers de soleil, sentir la peau de Malon contre la sienne, dit-il calmement de sa belle voix grave. Un seul d'entre nous peut sortir vivant d'ici. »
Baissant les yeux d'un air amer, il ajouta après un instant :
« Pardonne-moi. Pardonne-moi mais il ne peut y avoir qu'un seul Link. »
Il leva son arme, et se mit à frapper, frapper, encore, encore et encore, lui tailladant le bras gauche, le torse, l'avant-bras droit, l'abdomen, la hanche gauche, la cuisse droite, faisant gicler le sang en tous sens par bouquets comme explose et se dissout une fusée de feu d'artifice rouge, et avec la même violence.
Le dernier coup leur arracha à tous les deux le même cri. Dark Link resta un instant immobile, Link ne pouvait plus bouger ; le reflet ramena doucement son arme à lui, et se campa devant son modèle ; il n'y avait aucun triomphalisme dans le regard qu'il posa sur lui, aucune joie, et pas non plus de moquerie ni de mépris, encore moins de haine.
« Pardonne-moi », dit-il encore.
Alors il retourna son épée dans sa main, lame en arrière le long de son bras, dans la position permettant de trancher avec le plus de force, et, lentement, comme tristement, il tendit son bras loin derrière lui, se mettant en position de porter le coup de grâce.
Link sut que c'était fini.
Il était vaincu.
Vaincu par lui-même.
Par ses désirs, ses faiblesses, qu'il croyait avoir chassés au loin, et qui lui revenaient à présent en plein visage avec son propre visage…
Le reflet de ce qu'il était…
Sans verser une larme, il laissa sa tête retomber lourdement sur sa poitrine et là, tête basse, les yeux grands ouverts au regard vide rivé sur l'eau qui léchait son corps et qu'il teintait de son sang, il attendit la mort.
C'est à ce moment qu'il vit devant lui son reflet dans l'eau…
Le reflet de ce qu'il était…
Le reflet…
Alors la dernière étincelle de vie qui restait au fond de son corps meurtri s'embrasa et, aussi vite, aussi fort qu'il en était encore capable, à la seconde même où son double pivotait de tout le poids de son corps bras en avant l'arme au poing dans le coup qui devait lui faire sauter la tête, lui attrapa la sienne à deux mains, la leva au-dessus de sa tête et l'abattit à la verticale, pointe en bas, sur sa propre image qui se reflétait dans l'eau sous lui…
Sa tête ne sauta pas.
Le coup ne l'atteignit jamais.
Dark Link, le Link Sombre, n'avait pu achever son geste et, laissant son épée lui échapper de la main, un masque de stupeur et d'incompréhension sur son beau visage, il fixait sans y croire un regard éperdu sur son estomac, dont la chair, la peau et jusqu'au tissu de son habit par-dessus avaient éclaté, se teintant d'une tache noire qui s'élargissait de seconde en seconde, laissant échapper une épaisse rigole ininterrompue d'un liquide sombre…
C'était si évident…
Pour tuer son reflet, il fallait… tuer son reflet !
Le Link Sombre s'effondra à son tour à genoux, face à son modèle devenu sa victime et finalement son bourreau ; leurs visages se touchaient presque, et tandis que celui du reflet pâlissait, blêmissait à vue d'œil à mesure que la vie le quittait, le vrai héros restait fasciné de le contempler, contempler son visage, ce visage qui était le sien…
Grelottant du froid de la mort qui approchait, claquant des dents, hoquetant, le Link Sombre laissa couler une larme noire de son œil d'améthyste ; dans un sanglot, il gémit :
« Je voulais juste… exister… »
Et le ton de sa voix était si égaré, dépité, implorant, celui d'un enfant, un enfant puni par son père, à qui le rejet de ce modèle suffit pour que son monde s'écroule, qu'à son tour enfin son modèle ne put retenir ses larmes ; caressant de sa main valide le visage du Link Sombre, le vrai Link pleura en le voyant se liquéfier et retourner à l'eau d'où il avait émergé comme s'il se voyait mourir lui-même…
Et c'était vrai…
C'était son visage qu'il contemplait, son visage qu'il caressait de sa main ; son visage était le visage de Dark Link, comme le visage de Dark Link était le sien ; il était son reflet comme son reflet était lui…
Longtemps après qu'il ne resta plus rien du reflet sombre, la main tendue dans le vide gouttant lentement de gouttelettes d'une eau que toute vie avait quittée, ses épaules blessées et tout son corps meurtri secoués de spasmes, râlant, hoquetant, Link pleurait encore, sans pouvoir dire pourquoi…
Il venait de se voir mourir.
C'était l'expérience la plus effrayante, la plus bouleversante, la plus morbide et la plus perversement fascinante qu'il ait jamais vécue…
…mourir…
C'est à cet instant qu'il réalisa qu'il allait vraiment mourir de toute façon.
Il se vidait de son sang…
Son intestin sectionné en déversait à lui seul des flots, et il n'avait pas un membre intact…
Se sentant tout à coup trop faible pour même pleurer, faible, lourd comme du plomb mais vide à l'intérieur, trempé, glacé, entouré de ténèbres, il s'y laissa sombrer.
Il bascula en arrière, désarticulé comme une poupée de chiffon gorgée d'eau, soulevant des gerbes d'écume en frappant de son dos, bras en croix, la surface du lac, où son sang s'échappant peu à peu formait une tache rose chamarrée de caillots plus foncés s'étalant peu à peu de plus en plus loin autour de lui.
Mais avant que l'eau ne recouvre son visage et ne le noie, tandis qu'il perdait connaissance, il crut entendre une voix vaguement familière sans qu'il fût encore en état de dire d'où il pouvait la connaître s'élever quelque part près de lui pour prononcer ces paroles vides de tout sens :
« Toi… Tu en as mis du temps ! Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps loin de moi ? Tu es nul ! »
