Arrogant et magnifique seul face à tout un bataillon, le menton levé en signe de défi, baigné de lumière par le soleil radieux au milieu du ciel sans nuage au-dessus de l'herbe verte de la vallée, lui aussi de ciel, de soleil et de nature, comme en communion avec la terre qu'il avait juré de défendre au prix de sa vie, ses cheveux blonds et son bonnet vert oscillant doucement dans la brise légère, il toisait de ses beaux yeux bleus au regard fier la horde de dizaines de grosses brutes olivâtres au faciès porcin qui piaffaient hache à la main et bave aux babines en attendant de devenir ceux qui ramèneraient la tête du héros à leur maître vénéré…

Entre ses longues cuisses musclées, sa pouliche alezane Epona piétinait nerveusement le sol du bout d'un sabot en soufflant bruyamment…

Toute une centurie, quatre-vingt Moblins harnachés, surarmés et puants piétinant honteusement l'herbe sous leurs pieds contre lui seul…

Il sourit.

Facile !

Portant sa main gauche au manche de son épée dans son dos, il dégaina et la fit mouliner sans regarder, avec désinvolture, avant de leur lancer :

« Belle journée pour mourir, hein ? »

Il se trouva un suppôt de Ganondorf plus courageux ou plus bête que les autres pour lui répondre que c'était lui qui allait mourir ; c'était le genre de prétexte que le héros attendait pour leur foncer dessus et tailler dans la masse…

Mais tout aussi brusquement qu'il l'avait lancée au galop, il tira sur les rênes de la petite jument pour l'obliger à l'arrêt ; elle se cabra si fort qu'il tomba le cul par terre…

Devant lui, les Moblins de tête s'étaient tous retournés vers leurs lignes arrière, qui tombaient comme des mouches par dizaines avec de grandes gerbes de sang…

Ouvrant grand les yeux pour essayer de distinguer ce qui pouvait bien leur arriver, il ne vit qu'une forme bleue tournoyant parmi leurs rangs… la forme s'approchant, à vive allure, comme dans du beurre, sans rencontrer de résistance, le jeune héros aux cheveux blonds finit par comprendre qu'il s'agissait d'un homme, un homme seul en train d'exterminer quatre-vingt Moblins ; et de quelle façon ! Tournoyant, roulant, des mains, des pieds, jamais plus d'un seul membre touchant terre, et la quittant sitôt qu'un autre l'y rejoignait, il les déchiquetait sur son passage comme une meule…

Quand le dernier, le plus proche de Link, s'effondra mort découpé de trois taillades en travers du visage et trois autres en travers du torse, partant en poussière avant de toucher le sol comme toutes les créatures maléfiques invoquées par Ganondorf, l'homme vêtu de bleu se posa gracieusement sur ses deux pieds joints, bras croisés en "x" devant la poitrine prolongés au bout par ses armes maculées de sang, six longues aiguilles souples réparties dans ses deux mains, coincées dans les espaces entre ses doigts.

Le héros, se redressant honteusement, le toisa de la tête aux pieds d'un regard suspicieux ; c'était un homme visiblement très jeune, peut-être pas plus âgé que lui, dix-sept ou dix-huit ans, encore un adolescent en somme, mais d'une musculature imposante sur une ossature pourtant fine ; il était vêtu d'une combinaison moulante, bleu azur rehaussée de pièces bleu marine sur les cuisses et les bras, qui dévoilait son anatomie, longues jambes musclées aux cuisses noueuses, bras aux biceps saillants, larges épaules, puissants pectoraux bombés et tablettes de chocolat dures comme fer, un buste en "v", large et puissant au niveau du thorax et s'affinant à la taille, sans un bourrelet, et une bosse au niveau de l'entrejambe qui ne laissait planer aucun doute ; seul son visage en fait était dissimulé, par un turban sur sa tête dont il avait enroulé les pans devant son nez et sa bouche et d'où ne dépassaient que de longues mèches lisses et souples de cheveux blond platine et une paire de magnifiques yeux en amande à l'iris rouge rubis purement hypnotique au regard grave et comme légèrement triste ; sa tenue était complétée par des bandelettes enroulées autour de ses poignets et de l'une de ses cuisses, et un chasuble à col roulé, blanc et très effiloché, sur lequel était brodé en fil doré un symbole représentant un œil grand ouvert duquel partaient quatre rayons pointus figurant les quatre points cardinaux : le symbole des Sheikahs…

D'ailleurs, sa peau diaphane et ses yeux rouges étaient des attributs typiquement sheikahs ; il restait donc encore des survivants de cette tribu de tueurs à gages discrets, secrets, silencieux et mortels que l'on croyait éteinte et dont certains commençaient même à dire qu'elle n'avait jamais existé…

Les deux jeunes gens se toisaient, sans savoir comment régir ni comment l'autre allait réagir, Epona non loin piaffant nerveusement, quand le jeune Sheikah prit soudain la parole, d'une voix grave et basse, comme sortie de nulle part :

« Le soleil qui se lève finira par se coucher
Une vie qui s'éveille un jour s'éteindra
Le soleil chasse la lune et la lune le soleil
Les vivants bientôt morts le temps apaisera…
Voilà qui devrait te parler, Héros du Temps… Oui, je sais qui tu es. Difficile cependant de ne pas te connaître, tout le monde ne parle que de toi… Mais la personne qui m'envoie n'est pas "tout le monde". »

Link fronça les yeux avec méfiance et, le poing se serrant sur le manche de son épée, lâcha :

« Ganondorf ?
– Jamais, gronda le jeune Sheikah. C'est Impa qui m'envoie… »

À l'évocation de ce nom qu'il n'avait plus entendu depuis de longues années, au point de l'oublier presque, le jeune Hylien se sentit subitement envahi par une foule de souvenirs et de sentiments qui le troublèrent profondément… Il ouvrit la bouche sans pouvoir émettre un son…

Impa ? Impa était vivante ? Alors peut-être la petite princesse Zelda…

La question lui échappa toute seule.

« Oui, assura le jeune Sheikah en baissant les bras le long du corps et en hochant la tête, la princesse est en pleine forme ; ma maîtresse lui a trouvé la plus sûre des cachettes. »

Mais un renseignement si vague était loin de suffire à Link quand il s'agissait de son amour de jeunesse et de la personne qui veillait sur elle, il voulut tout savoir sur elles et assaillit Sheik de questions, où sont-elles, sont-elles bien cachées, vraiment en sécurité, et que font-elles de leur temps, est-ce que tout va vraiment si bien que ça pour elles, comment se porte la princesse, est-ce qu'elle est toujours la plus belle des petites filles, ah mais non c'est vrai elle est grande maintenant, est-ce qu'elle parle toujours comme un dictionnaire, Déesses, j'espère qu'aucun garçon n'a attenté à sa vertu ; le Sheikah les balaya toutes d'un revers de la main et se contenta d'asséner que là où Zelda était cachée, personne au monde ne serait capable de la trouver.

« J'en suis ravi, répondit Link. Mais qu'attends-tu de moi, alors ? Je lève les malédictions de Ganondorf l'une après l'autre, et Impa semble n'avoir besoin de personne pour protéger la princesse, alors que puis-je faire de plus ?
– Eh bien, commença le jeune homme vêtu de bleu en rangeant négligemment ses aiguilles dans un étui à sa ceinture, tu peux me dire s'il y a de la place pour un deuxième beau mec bien gaulé et rêvant d'arracher les tripes à Ganondorf dans ta petite vendetta… »

Link sourit franchement ; ce gars était un peu cérémonieux, un peu poseur, mais indubitablement ils étaient de la même trempe ! Il lui tendit sa main gantée de cuir ; le jeune Sheikah la prit dans la sienne, aux doigts entourés d'anneaux de bandelettes, et la serra chaleureusement et vigoureusement.

« Bienvenue dans le club des beaux mecs bien gaulés qui rêvent d'arracher les tripes à Ganondorf, lança Link sur un ton faussement solennel. Link, Héros du Temps.
– Sheik, Assassin de l'Ombre. »

Link et Sheik ; Sheik et Link.

Une équipe venait de se former et devait ne jamais se défaire ; et bientôt elle devint aussi célèbre que l'avait été Link tout seul. On ne parlait plus de lui sans parler de son compagnon ; le jeune Sheikah se mit à inspirer autant de terreur aux hommes et autant de désir aux femmes que le Héros du Temps.

Il faut dire qu'il aurait été difficile de ne pas les remarquer ; il aurait fallu vivre au fond d'une caverne pour ne pas entendre parler des revers retentissants qu'ils infligeaient à eux deux aux armées de Ganondorf.

Ainsi, il ne s'était pas écoulé trois jours depuis leur rencontre quand ils croisèrent sur une voie de circulation un paysan à bord d'une carriole chargée de marchandises qu'il allait livrer à la ville arrêté par une brigade de Moblins sous prétexte d'une inspection ; en les voyant de loin piller et saccager les fruits du labeur de ce pauvre homme en prétendant chercher des marchandises illégales, Link eut un ricanement de fond de gorge et glissa à l'oreille de son compagnon :

« Mon pote, ta légende commence aujourd'hui. »

Alors, trop heureux de cette occasion de se mettre en évidence tout en faisant une bonne action, Sheik s'avança d'un pas décidé, somma poliment mais fermement les demi-hommes au faciès porcin de cesser de gâcher le travail de cet innocent, et punit leur refus en les tuant jusqu'au dernier sans oublier de déclamer quelques beaux vers bien rimés, et quand le paysan confondu de gratitude lui demanda s'il avait bien l'insigne honneur de se trouver face à Link le Héros du Temps, il fut tout fier de le détromper et de se présenter comme le nouvel équipier du Héros du Temps, Sheik l'Assassin de l'Ombre, oui monsieur !

De même, le surlendemain, descendus incognito dans une ville de province pour s'y ravitailler, quand ils virent deux miliciens entrés juste après eux sans les reconnaître brutaliser la vendeuse de la boulangerie où ils étaient venus acheter une miche de pain en lui laissant le choix de leur faire cadeau de toutes les viennoiseries qu'ils voudraient manger ou de les faire payer mais de les laisser la baiser tous les deux en échange, ils prirent soin de se présenter comme l'équipe des héros Link le Héros du Temps et Sheik l'Assassin de l'Ombre à la jeune femme bouleversée après avoir passé par la fenêtre l'un de ses agresseurs et fendu le comptoir de la boutique avec la tête de l'autre…

Dès lors, tout alla très vite : chaque nouvelle personne qu'ils sauvaient, pétrie de reconnaissance et d'admiration, se dépêchait d'aller répéter à toutes ses connaissances que le beau et fort Héros du Temps avait un nouveau compagnon d'armes aussi beau et aussi fort que lui et l'existence de Sheik aux côtés de Link fut bientôt connue partout, quant aux soldats de Ganondorf, désormais confrontés à deux héros, ils étaient du coup deux fois plus nombreux à se faire tuer…

En quelques semaines à peine, le tyran manqua tant de Moblins en âge de tenir les armes qu'il dut faire appel à des contingents de tas d'autres espèces surnaturelles bizarres et peu recommandables avec lesquelles il n'aurait même jamais envisagé de faire affaires en temps normal, et les rangs de sa milice hylienne se mirent à fondre comme neige au soleil sans se renouveler, les petits voyous et adolescents en mal de sensations fortes trouvant subitement que le droit de se servir sans payer dans les boutiques et de mettre des femmes dans leur lit ne valait plus la peine de se faire tailler en pièces…

Ces quelques semaines furent probablement les meilleures que Link eût jamais vécues. Tant qu'il avait voyagé et combattu seul, jamais il n'avait réalisé à quel point il avait besoin d'avoir un ami à ses côtés, combien c'était bon…

Au début, bien sûr, il avait eu un peu de mal à s'habituer à tout partager, espace, nourriture, eau ; mais très vite, les deux jeunes gens avaient appris à se connaître, à se comprendre, à s'accepter ; chacun repérait instantanément les petites habitudes de l'autre et savait désormais quand être présent pour lui, et quand le laisser tranquille…

Ainsi, ne serait-ce que dès le premier soir, tandis que Link lui tendait un beau morceau de lapin rôti au feu de bois, qu'il avait chassé lui-même, il avait vu que Sheik ne retirait pas son foulard de devant son visage, regardant la viande d'un air contrarié.

« Tu ne manges pas de viande ? lui avait-il demandé.
– Si, avait répondu le Sheikah
– Eh bien alors quoi, tu n'as pas faim ?
– Si, j'ai très faim…
– Alors tombe la cagoule et goûte-moi ça ! »

Il avait vu son compagnon se tortiller d'un air contrit, avant de l'entendre répondre :

« Je ne suis pas censé montrer mon visage…
– T'es si moche que ça ? Non parce que je te préviens, quand je bouffe, je bouffe, et même le géant vert (c'était l'un des surnoms qu'il donnait à Ganondorf) ne me ferait pas gerber.
– Les Sheikahs ne révèlent pas leur visage, c'est tout…
– Oh, eh ! Arrête un peu tes conneries ! Je suis ton pote, tu n'as rien à me cacher ! On ne va quand même pas aller bouffer à tous les repas chacun dans son coin comme si on se faisait la gueule ? »

Sheik alors avait reconnu que son compagnon avait raison et, après un long moment d'hésitation, il avait fini par faire glisser son foulard sous son menton pour mettre le morceau de viande à sa bouche ; à cet instant, Link avait failli s'étrangler de stupeur en découvrant qu'il existait à Hyrule un autre garçon aussi beau que lui…

Sheik en effet, sous son cache-nez, avait un visage d'une délicatesse exceptionnelle, menton affirmé sans être pointu, nez fin, bouche étroite aux lèvres très dessinées, teint diaphane, quelque chose de juvénile et en même temps d'incroyablement digne et profond…

Il n'y avait pas que par la beauté de son visage ou l'efficacité meurtrière de sa technique de combat que le Sheikah rivalisait avec l'Hylien.

Un matin qu'ils étaient par hasard sortis de leurs tentes pour aller au ruisseau uriner et faire leur toilette en même temps, ils n'avaient pas pu résister au plaisir, arrogant, vain et typiquement masculin, de comparer les dimensions de leurs pénis… et là, Link était devenu blanc comme un linge…

C'était la première fois qu'il rencontrait un autre garçon capable de soutenir la comparaison avec lui en la matière…

Ils s'étaient regardés dans les yeux, manifestement gênés, et c'est là qu'avait fusé ce qui devait devenir leur plaisanterie préférée de jeunes coqs :

« Rassure-moi… t'es pas pédé ?
– Ah non, pas du tout. Et toi ?
– Non plus. »

Avant de se lancer un regard faussement langoureux et de conclure, en chœur et de la même voix efféminée :

« Dommage ! »

Cette petite mise au point avait considérablement détendu l'atmosphère entre eux, et c'est à compter de ce matin-là qu'ils étaient vraiment devenus amis à la vie à la mort ; ils se mirent alors à en plaisanter, et leur quotidien devint rapidement une joyeuse succession de conversations de garçons, de massacres des patrouilles de l'armée de Ganondorf croisant leur chemin, d'incursions dans les villages alentours pour y molester la milice, y recevoir des provisions en cadeau des villageois reconnaissants, y écrire sur les murs des messages orduriers pour se moquer du tyran, ou y passer la nuit, quand le plus froid de l'hiver fut venu, quelque fois d'ailleurs sans dormir et en très charmante compagnie…

Sheik avait un succès fou auprès des femmes de tous les âges ; Link plaisait aussi énormément, mais ne ramenait jamais de fille dans sa chambre, préférant leur expliquer patiemment que le sexe pour le sexe ne l'intéressait pas et qu'il avait besoin de se sentir vraiment et sincèrement attiré par une femme, et de plus que d'une attirance seulement physique, pour passer à l'acte ; bien que rejetées, elles l'approuvaient toutes avec un sourire béat et l'entrejambe humide…

Mais son ami, lui, en profitait autant qu'il pouvait ; et quand il ne dormait pas, Link ne pouvait pas fermer l'œil de la nuit non plus, souriant en coin des gémissements interminables et cris stridents qu'il entendait dans la chambre voisine ; parfois il croisait sur le pas de la porte la fille (ou les deux !) qui sortait de la chambre de Sheik, échevelée, en sueur, les vêtements froissés ou remis n'importe comment, papillons dans les yeux et sourire aux lèvres, et lorsqu'il s'enquérait poliment de son état, il entendait à chaque fois en substance quasiment le même discours :

« Oh là là, ton ami est meeeeerveilleux ! Il l'a si grosse que j'ai d'abord eu peur que ça ne rentre pas, mais il est tellement délicat et adorable que je n'ai même pas eu mal, et c'était teeeeellement bon ! Il sait exactement ce qui plaît aux femmes… »

Ça aussi devint un motif de grasses plaisanteries entre eux…

Link n'en éprouvait aucune jalousie, donnant à ces filles de rien qu'ils ne reverraient plus jamais de chastes baisers sur la joue ou le front et les renvoyant chez elles en leur souhaitant tout le bonheur du monde.

Parfois même, les deux compères poussaient jusqu'au ranch Lon-lon quand la faim les tenaillait trop. L'idée ne s'en était pourtant pas imposée d'elle-même : la première fois, c'était un jour où ils étaient sur la plaine, trop loin de toute forêt pour chasser, trop loin de toute ville pour faire le marché, mais tout près de la capitale où ils ne mettaient pas les pieds puisque Ganondorf y résidait et l'avait placée en état d'alerte permanent ; ce ne fut donc pas un choix, mais leur seule solution, et encore Sheik émit-il de sérieuses réserves, arguant que des hors-la-loi ne devraient s'attacher à aucun endroit en particulier et aucune personne en particulier ; Link lui objecta patiemment que Malon était la personne la plus gentille, la plus désintéressée et la plus honnête qui soit, qu'ils pouvaient lui faire une entière confiance et qu'elle, son père et leur employé étaient comme sa famille, et Sheik finit par accepter.

À dire vrai, il avait encore en tête ces histoires, que son ami lui avait déjà racontées plus d'une fois, où les autres enfants appelaient cette "vilaine petite Malon" la petite fille la plus laide de tout Cocorico, l'insultaient et la frappaient pour sa laideur et clamaient qu'elle était trop laide pour avoir des amis, et il était extrêmement curieux de voir par ses propres yeux si elle était si laide que ça.

Quand ils furent arrivés devant l'imposant corps de ferme sur deux étages entouré de champs immenses ceints d'une clôture de bouleau, le jeune Hylien blond grimpa sur la barrière et appela :

« Ma Lon-Lon, hé ho, ma Lon-lon ! T'as des clients ma fille, viens là ! Malon ! Hé ho ! Devine qui c'est ! »

Il sauta à terre ; au fond du champ, son compagnon et lui purent aussitôt distinguer une silhouette rousse vêtue de blanc se mettre en marche pour s'approcher d'eux.

« Alors je vais enfin voir ton amie la "vilaine petite Malon", s'amusa Sheik, la fameuse petite grosse hirsute aux yeux globuleux…
– Oh, attends, plaida Link, elle s'est arrangée en grandissant…
– C'est ça… »

D'après les récits de son ami, le Sheikah vêtu de bleu s'était figuré l'image très précise d'un laideron obèse et repoussant aux cheveux carotte hérissés et emmêlés, gros yeux vitreux et bouche édentée grimaçante dans un gros visage rond et bouffi…

…aussi, dès que la jeune fermière se fut assez approchée pour qu'il puisse la distinguer clairement, inutile de dire quelles furent sa surprise et sa confusion quand il s'aperçut que ce qui s'avançait vers lui était une belle jeune fille aux formes appétissantes, une taille de guêpe enserrée dans la ceinture de son tablier, des hanches étroites mais rondes et très féminines sous son jupon mauve, et une énorme et magnifique poitrine, imposante, presque insolente, qui tendait à craquer son corsage blanc…

Pour tout dire, il avait rarement vu une fille aussi belle…

« Mon salaud ! souffla Sheik à l'oreille de Link qui semblait très satisfait de l'effet produit par sa mise en scène. Tu t'es bien foutu de moi ! Elle est à se damner ! »

Elle s'arrêta devant eux, paraissant hésiter à sauter au cou de son ami d'enfance, surtout devant témoin, mais visiblement ravie de le revoir sain et sauf et en personne, sa jolie bouche aux lèvres très dessinées affichait un sourire radieux et ses grands yeux bleus brillaient.

Link les présenta, Malon en parut toute excitée, et Sheik ne put s'empêcher de la complimenter pour sa beauté ; dans sa candeur, elle en fut touchée mais un peu embarrassée, détournant le regard avec une pudeur délicieuse à voir ; là croisant celui de Link, elle parut encore plus troublée…

Quand il la vit ainsi, petite fille vulnérable dans un corps de femme, les joues rougies, les yeux embués, ses lèvres roses entrouvertes en un sourire incontrôlable, un doigt timidement glissé entre elles, ceux de l'autre main jouant maladroitement avec l'acajou flamboyant de ses cheveux devant sa poitrine que son souffle court soulevait amplement, Sheik sentit que sa combinaison moulante allait le trahir à l'entrejambe…

Mais quand elle sacrifia sans regret sa récolte de pommes pour leur en faire une tarte en fredonnant avec la voix la plus douce et mélodieuse qu'il ait jamais entendue pendant que Link et lui se régalaient d'une omelette, de pain et de fromage, il fut submergé par le désir irrépressible et obsédant de coucher avec elle…

…mais curieusement, quand il en fit part à Link, celui-ci manqua de s'étrangler et s'empressa de lui interdire de la toucher en poussant les hauts-cris avec un air outré.

Tiens donc… Sheik se tut avec un sourire entendu bien caché par son foulard, et accepta l'idée qu'il ne coucherait pas avec Malon, ni cette fois ni aucune autre… ce qui ne l'empêcha pas de la draguer un peu à chaque fois !

Cette fois-là, ils repartirent avant que quiconque ait pu s'apercevoir qu'ils étaient venus, et leurs visites suivantes furent toujours aussi brèves et inopinées ; chaque fois, bien sûr, Ingo se faisait un plaisir de leur offrir tout le pain et le lait dont ils avaient envie ; le pouvoir magique de Ganondorf s'affaiblissant à chaque Talisman que Link lui reprenait, les malédictions qu'il avait jetées perdaient peu à peu de l'effet, de sorte que Talon dormait de moins en moins et qu'il finit par croiser son ancien petit protégé ; que d'embrassades et de rires ! Quant à Malon… eh bien à l'exception des quelques flatteries sans effet que Sheik lui déclamait, elle ne l'écoutait pas, ne le voyait pas, et c'est à peine si elle avait pris conscience de son existence tant elle n'avait d'yeux que pour Link…

Dans l'ancien palais royal à Cocorico, le tyran fulminait. Comme si un héros, marqué du sceau de la Triforce comme lui, n'était pas déjà un problème assez sérieux, il fallait qu'il ait à présent deux rebelles sur le dos ? Deux guerriers surpuissants décimant ses armées, levant une à une les malédictions d'où il tirait son pouvoir, dressant ses sujets contre lui… Furieux et se sentant réellement impuissant pour la première fois depuis qu'il avait pris le pouvoir sept ans plus tôt, Ganondorf prit alors une décision radicale. Ses ennemis dressaient le peuple contre lui ? Il allait dresser le peuple contre ses ennemis.

Faisant imprimer sur des parchemins par un sortilège de photographie mentale jeté aux survivants de ses armées et aux derniers fidèles de sa milice des portraits en pied absolument parfaits des deux héros, il en fit des avis de recherche proposant la récompense exorbitante, presque indécente, de dix mille rubis à toute personne participant de quelque façon que ce soit à leur arrestation ou leur meurtre…

Une récompense aussi mirobolante serait forcément une motivation suffisante pour de pauvres gens, et l'appât du gain l'emporterait forcément sur leur amour envers les héros, pensait-il, et de fait, comme il fallait s'y attendre il se trouva bien quelques pauvres gens particulièrement dans le besoin que le montant fit sérieusement hésiter, quelques seigneurs de province, obscurs magistrats anoblis à la va-vite et bombardés préfets des régions d'Hyrule en lieu et place de l'ancienne noblesse sept ans plus tôt par Ganondorf exprès parce que leur gratitude servile et leur méconnaissance du pouvoir lui garantissaient d'être seul à l'exercer à travers eux, qui approuvèrent chaudement cette mesure en tant que nécessaire au rétablissement de l'ordre et montèrent des groupes armés spécialement assignés à la traque des deux renégats, et de jeunes crétins arrogants jaloux de ces derniers qui s'enrôlèrent dans ces brigades…

Peine perdue.

les membres des bandes chargés de les arrêter se comptaient sur les doigts d'une main dans chaque ville, tous ceux qui n'en faisaient pas partie les envoyaient exprès sur de fausses pistes, et à l'exception d'une bande d'une demi-douzaine de vauriens qui amenèrent à Ganondorf deux pauvres bougres battus, ficelés et habillés l'un en vert et l'autre en bleu, et que le roi-voleur gerudo fit tous exécuter à titre d'exemple pour tous ceux qui auraient eu l'idée d'essayer à nouveau de le tromper pour toucher la récompense, personne ne leva le petit doigt pour livrer à un tyran laid, terrifiant et cruel qui avait fait de leur vie un enfer de misère, de famine et d'injustice deux héros du peuple beaux, braves et bons qui leur avaient rendu l'espoir d'une vie meilleure ; au contraire, les avis de recherche, placardés par dizaines de milliers sur les façades de toutes les villes du royaume, étaient impitoyablement gribouillés ou arrachés.

Chaque matin, les miliciens, de plus en plus las et découragés, trouvant de moins en moins de sens à leur tâche, en collaient de nouveaux partout où ils avaient été arrachés ou vandalisés, sur des murs où fleurissaient des déclarations d'amour aux deux héros, et chaque soir les nouveaux du matin même avaient déjà été arrachés ou vandalisés à leur tour…

Et pour dire la vérité, Link étant représenté dessus épée dégainée à la main avec un sourire toutes dents dehors sublime et un regard perçant, et Sheik dans une pose gracieuse et déterminée de marbre grec, la plupart des affichettes qui n'avaient pas été gribouillées ou déchirées en morceaux avaient atterri intactes sur les murs de chambres de jeunes filles, comme des posters de rock stars, et ces demoiselles les fixaient jusque tard dans la nuit d'un regard embué avec le souffle court et la main entre les cuisses un doigt ou deux enfoncés dans leur intimité humide et brûlante…

Les deux héros, eux, avaient la belle vie ; sans être sûrs d'avoir un toit au-dessus de leurs têtes le soir ou de manger tous les jours à leur faim, ils étaient tout simplement heureux de tout partager ; ils combattaient ensemble, lavaient et pansaient leurs blessures ensemble, campaient, chassaient, pêchaient, mangeaient, buvaient ensemble, bouchonnaient Epona ensemble, s'entraînaient ensemble, discutaient et plaisantaient ensemble, séduisaient les filles des villages alentour ensemble ; ils faisaient tout ensemble.

Comme des frères.

Et c'est un autre point commun qu'ils s'étaient découvert qui les avait définitivement liés comme des frères…

C'était en automne, alors qu'ils ne faisaient encore route ensemble que depuis peu, par un beau soir de pleine lune au ciel parfaitement dégagé ; la lueur d'un blanc immaculé de l'astre rond et laiteux éclairait comme en plein jour, un jour aux couleurs plus pâles et au ciel d'un bleu plus sombre ; les yeux grands ouverts sur sa couverture sous sa tente, tenu éveillé par la luminosité, Link n'arrivait pas à dormir ; le ciel était saphir, scintillant d'étoiles, l'air était frais et habité des crissements des grillons et du chant morne et grinçant de grenouilles au loin…

Et d'un autre son…

Le jeune homme aux yeux bleus se redressa soudain ; non, il ne rêvait pas : une douce musique de cordes pincées lui parvenait bien, et sa source était toute proche…

Assis sur une grosse pierre au bord d'un dénivelé une jambe tendue et l'autre repliée pied à terre, les yeux clos dans une concentration qui tenait du recueillement quasi-religieux, Sheik jouait de la lyre…

Tirant des cordes à chaque mouvement gracieux de ses doigts un son rond et vibrant, il jouait une étrange mélopée triste et belle qui lui couvrait les crissements des grillons et le chant morne et grinçant de grenouilles au loin…

Mais pas un autre son…

Le jeune homme au visage diaphane masqué d'un foulard ouvrit les yeux ; oui, il avait bien entendu : une douce musique de souffle dans un instrument à vent lui parvenait bien, et sa source était toute proche…

Debout quelques pas derrière lui sur sa droite torse nu et seulement vêtu de son pantalon blanc, les yeux clos dans une concentration qui tenait du recueillement quasi-religieux, Link jouait de l'ocarina…

Tirant du bois creux à chacun des souffles s'échappant d'entre ses lèvres un sifflement tremblant, il accompagnait d'une partition improvisée mais comme écrite exprès pour la compléter l'étrange mélopée triste et belle de son frère.

« J'ignorais que tu savais jouer d'un instrument, fit remarquer le Sheikah sans cesser de jouer ni même se retourner.
– Tu ne me l'avais pas dit non plus, répliqua l'Hylien dans un sourire en écartant l'instrument de ses lèvres.
– Je joue pour briser les maléfices, expliqua Sheik.
– Je joue pour ne pas oublier ceux qui m'aiment, répondit Link.
– Alors joue, conclut simplement son frère. Jouons ensemble »

Alors ils jouèrent assis l'un contre l'autre sur la grosse pierre, la tête de l'un sur l'épaule de l'autre, oubliant les heures, oubliant la fatigue, oubliant la fraîcheur de la nuit, oubliant leurs corps, ailleurs, heureux, jusqu'au petit matin, et c'est à compter de cette nuit-là qu'ils devinrent vraiment plus que des amis, des frères…

Un seul détail, tout à fait incongru d'ailleurs, les séparait : quoi qu'il arrive, sous quelque prétexte que ce soit, Sheik avait formellement interdit à Link de venir sous sa tente la nuit pendant son sommeil, fût-ce pour le réveiller le matin.

« Mais quoi, euh ? T'as peur que je vienne te violer comme une bête pendant ton sommeil ?
– Non. Je t'interdis de me regarder quand je dors, c'est tout. Si tu me considères comme un ami, fais ça pour moi sans poser de question. »

Link ne posa pas de question, et ne vint jamais sous la tente de Sheik la nuit le regarder quand il dormait.

Peu importait après tout entre deux frères…