« Attends, mon pote ! C'est une blague ? T'es en train de me dire que tu ne vas pas entrer dans ce temple avec moi pour m'aider à le purifier ? »

Planté debout comme un piquet le visage avancé à quelques centimètres de celui de son ami et les yeux ronds comme des soucoupes, le jeune Hylien vêtu de vert n'arrivait pas à croire ce qu'il venait d'entendre le jeune Sheikah vêtu de bleu lui annoncer.

S'il n'avait pas connu la force et l'intrépidité de son ami, Link aurait presque juré que Sheik avait peur…

« Oui, c'est ainsi, mon frère, répondit calmement le jeune Sheikah. Je ne peux pas y entrer. Je le voudrais, mais je ne le peux pas.
– Attends, rouspéta Link, t'as la trouille? Tu me déçois! »

Campé bien droit face à Link, Sheik battit lentement des paupières avec son calme et sa distinction habituels avant de répondre.

« C'est hors de propos. Non, mon ami, laisse-moi t'expliquer. La magie noire dont Ganondorf a imprégné ces temples est tout simplement au-dessus de mes forces.
– Et alors ? objecta le jeune homme en vert avec mauvaise humeur. Ça ne t'a jamais fait peur !
– Mais si j'entre dans l'un de ces temples maudits, poursuivit patiemment le jeune homme en bleu, la magie noire qui n'a pas d'effet sur toi en aura sur moi. Je pourrais changer. Devenir maléfique, ou être métamorphosé ; mourir, peut-être… »

Link accusa le coup.

Evidemment il n'avait aucune envie que son ami risque son intégrité physique et mentale voire sa vie simplement en pénétrant dans le temple ; sa raison pour rester à l'extérieur lui parut suffisante.

« Bien, approuva-t-il à contrecœur, je comprends mieux. Tant pis, tu m'attendras dehors. Mais pourquoi est-ce que sur moi ça n'a pas d'effet ?
– Parce que tu es le Héros du Temps, répliqua le jeune Sheikah sans une hésitation. Cette magie noire a été lancée avec les rituels et les formules spécialement choisis pour contrer le pouvoir divin qui imprègne habituellement ces sanctuaires, aussi seuls les porteurs de ce pouvoir divin peuvent y résister ; c'est-à-dire le Héros du Temps, et le Sage de chacun des temples.
– Et qu'est-ce qui te dit que ce n'est pas toi le Sage de ce temple ? s'écria Link à ces mots, persuadé que l'idée qui venait de lui traverser l'esprit était bonne.
– Mais voyons, répondit Sheik avec un sourire que son foulard cachait mais que ses yeux et le mouvement de son visage reflétaient, il y a déjà une autre personne qui est entrée dans ce temple sans dommages… »

En effet, quand les deux jeunes guerriers étaient arrivés à Rouleroche après une ascension dans le froid mordant de l'hiver en montagne, sitôt franchi l'étroit défilé sinueux encaissé entre les parois de roche rouge escarpée menant au domaine goron, ils avaient été percutés par un petit Goron très excité qui courait, ou plutôt roulait, en tous sens en piaillant.

Le petit une fois remis sur pieds, après force onomatopées tenant lieu de salut chez ces créatures rustres mais amicales, leur avait demandé dans une logorrhée étourdissante :

« Vous êtes qui ? Qu'est-ce que vous voulez ? Comment vous vous appelez ? C'est pour quoi ? Qu'est-ce que vous faites là ?
– Euh… euh… le temple…
– D'accord, bonjour, enchanté ! Moi je suis Ptigoron et je vais aller sauver mon papa !
– Qu'est-ce qui lui arrive ? avait demandé Link en profitant d'une courte pause dans son flot de paroles.
– Ben il est parti seul dans le temple du feu essayer de chasser le dragon qui nous barre l'accès au puits de lave dans lequel on cuisine notre soupe préférée, tu sais, là où on trouve les minerais les plus demandés par les autres gens, tu sais, là où on forge nos célèbres outils. »

C'était donc la misère et la famine à Rouleroche…

Étonné de ces nouvelles, Link, qui était considéré comme un membre à part entière de leur tribu par ces créatures rondes et trapues, avait demandé au gamin, qui avait décidément l'apparence d'un oignon planté de deux clous de girofle en guise d'yeux posé sur une citrouille avec quatre brindilles en guise de membres :

« Ton papa a l'air très courageux pour être parti sauver la tribu. Qui est-ce donc ? »

Le petit avait alors répondu très naturellement quoiqu'avec un orgueil visible :

« Mon papa est le chef de la tribu, le grand Darunia ! »

Le petit Goron qui se faisait appeler Ptigoron était donc Link, le fils de ce cher Darunia et le filleul de Link le héros !

« Mon garçon, avait répondu le jeune homme avec un sourire, ton vrai nom est Link, n'est-ce pas ?
– Voui, c'est le nom du frère de sang de mon papa, mais c'est pas un nom de Goron, goro, alors je préfère Ptigoron.
– Je m'appelle Link moi aussi…
– Goro ? lâcha le petit avec perplexité. Oh ? Mais alors t'es le Héros, le frère de sang de mon papa ! T'es mon parrain Link ! Oh j'suis content de te rencontrer ! Sauve mon papa ! »

En effet, ce que le gamin venait d'expliquer voulait dire que le meilleur ami que le jeune Hylien avait dans cette tribu était en danger, seul dans un temple frappé de malédiction et face à un dragon cracheur de feu !

Et c'était là que son ami sheikah lui avait annoncé qu'il ne l'aiderait pas…

Laissant Sheik redescendre l'abrupt chemin de cailloux rouille en bord de précipice qui menait au cratère où avait été aménagé l'antique temple du feu pour retourner auprès des Gorons, Link passa la pelisse rouge à capuche en tissu ignifugé que son filleul avait demandé à sa maman de lui prêter et entra seul, en espérant avec angoisse que son vieil fût sain et sauf.

L'entrée du temple consistait en un portique fait de quatre cadres trapézoïdaux en bois précieux assemblés par des clous d'or, coiffés d'un cinquième, octogonal, posé et cloué sur eux à l'horizontale de façon à les relier tous, et disposés faisant face aux points cardinaux autour de l'orifice qui s'enfonçait dans la montagne ; l'escalier qui descendait était raide ; mais une fois à l'intérieur, Link découvrit un véritable temple, aménagé en des temps très anciens, et non une simple caverne : la roche d'un rouge orangé, rappelant celui des briques, avait été creusé soigneusement en des murs parfaitement droits, par un instrument que les longues traces rectilignes, formant un quadrillage dans la pierre, permettaient d'identifier comme un rabot à trois griffes d'acier, et des flambeaux magiques, brûlant éternellement sans combustible, étaient posés partout le long des murs pour éclairer les lieux ; à intervalles irréguliers, vraisemblablement aux endroits où la fragilité de la structure l'avait exigé, des colonnes de pierre grossièrement décorées s'élevaient du sol au plafond.

La construction s'enfonçait de plus en plus profondément dans les entrailles de l'ancien volcan inactif, et à mesure qu'il descendait, Link sentait le magma approcher et la température s'élever ; c'était une fournaise épouvantable, et sans la pelisse rouge, il était évident qu'il n'y aurait pas survécu ; c'est là qu'il eut le soulagement et le plaisir de tomber nez à nez avec Darunia, un peu noirci par les jets de flammes du dragon, mais en pleine forme.

Le vieux Goron au gros ventre rebondi, aux bras noueux et démesurés et à la courte barbe blanche ébouriffée, que le dragon lui avait un peu roussie, commença par sourire et émettre de nombreuses onomatopées de sa voix haute et gutturale avant de prendre la parole :

« Bwoooooh… grinça-t-il avec une face de Bouddha. Je soyons bien joyeux et heureux de te revoir, mon "frère de sang", goro ! Que les Déesses te bénissent un bon million de fois, mon vieil ami parrain de mon fils ! »

Puis, son bons sens simple, pragmatique et efficace de créature naïve et sans malice reprit le dessus et, désireux de remettre au plus vite la main sur le puits de lave pour y faire sa soupe, il guida le jeune Hylien blond jusqu'à l'antre du monstre.

« J'avions faim, tu comprends, goro ? »

Pour autant, leur avancée à travers le Temple du feu n'eut rien d'une partie de plaisir : les inoffensives limaces et chauve-souris qui hantaient les autres cavernes d'Hyrule s'étaient ici adaptées à la chaleur et, puisant odieusement leur survie dans le pouvoir magique du sanctuaire perverti par Ganondorf, étaient devenues des animaux de feu ! Link devait les éteindre avant que son épée arrive à les entamer !

Mais ces petites créatures étaient loin d'être les plus redoutables de cet endroit infernal : plus loin, Link se trouva face à ce qu'il convient de qualifier d'espèces de gros vol-au-vent ambulants, ou de tubes boursoufflés posés à la verticale et se déplaçant lentement en tremblotant comme de la gélatine.

« Méfie-toi, goro, avertit Darunia en grognant d'un air menaçant. C'étions des like-like, mon frère, c'étions pas bien dangereux mais ça mangions les affaires des gens, goro ! »

Poussant une exclamation de dégoût en frissonnant à l'idée de perdre aussi bêtement l'arsenal de combat qu'il s'était patiemment constitué, Link serra son bouclier contre lui, plus pour ne pas le perdre que pour s'y abriter, et tua les like-like de loin avec son grappin…

Le tout se fit, de plus, non sans difficulté puisqu'il fallut aux deux aventuriers emprunter fréquemment des blocs de pierre mouvants, vieux artefacts magiques placés là on se demande bien pourquoi, éviter des coulées de lave, de plus en plus fréquentes à l'approche du puits de lave principal, en sautant de rocher en rocher et de corniche en corniche, ou dissiper d'une façon ou d'une autre des émanation de gaz toxiques et brûlants avant de pouvoir avancer ; heureusement, le vieux Goron était fort comme un bœuf, et ses plaquages et roulades sur les ennemis et les obstacles faisaient gagner beaucoup de temps au jeune Hylien blond.

Enfin, à la disparition soudaine des pièges et des monstres devant eux, ils comprirent qu'ils avaient fini par arriver à proximité du cœur du Temple, son sanctuaire. C'était la salle la plus vaste du souterrain, et la seule laissée à l'état naturel, un dôme de pierre rouge aux parois irrégulières et acérées, creusée par le magma avant qu'il s'en retire quand le volcan s'était endormi ; au fond, une large ouverture d'où provenait une intense lumière rouge et crue et une chaleur qui faisait onduler l'air et déformait la vue menait au puits de lave ; mais juste devant, trônant comme s'il en gardait sciemment l'entrée, se tenait le dragon, noir et gigantesque, une crinière de flammes autour du cou.

Pour autant, il s'agissait probablement de la créature magique la plus primaire, la plus prévisible et la plus banale que Link ait eu à affronter ; une simple bête sauvage ; il n'eut guère plus à faire qu'une simple démonstration de son habileté à l'épée pour lui trancher le cou en quelques instants.

Là, comme il s'y attendait, il vit son ami le vieux Goron se mettre à briller d'une lumière dorée, tendre les mains vers lui en récitant les paroles rituelles d'une voix désincarnée, et un disque rouge, lisse et brillant, marqué d'un symbole représentant un feu de bois stylisé d'un quadrilatère surmonté de trois minces triangles aux pointes s'élevant vers le haut comme des flammes vers le ciel, y apparaître dans une intense lueur.

Darunia était bien le Sage du feu…

Et sitôt revenu à son état normal, la lumière divine de la Terre d'Or dissipée, le brave gros Sage du feu regarda son ami bien droit dans les yeux, se cogna la poitrine du poing, poussa de nombreuses onomatopées et s'exclama :

« Bwoooooh ? Je soyons le Sage du feu ? Oooooh… Je soyons très honoré! Le méchant homme vert n'avions plus intérêt à nous chercher des noises! Et si la chtite princesse avions besoin de moi, je soyons prêt maintenant! »

Puis il retrouva un ton moins solennel et sourit d'une oreille à l'autre pour ajouter :

« Bon, c'étions pas tout ça, mais j'avions faim ! »

Alors, sur ces paroles pleines de sagesse –du moins du point de vue d'un Goron–, il s'en alla en trottinant gaiment vers le puits de lave y tremper quelques bons gros cailloux riches en silice pour son quatre-heures…

Même Sage du feu, un Goron ça ne se refait pas…

Link sourit en coin de la simplicité désintéressée de son vieil ami ; puis il fit le vœu de sortir du temple en serrant le Talisman du feu dans le creux de sa main, et se retrouva dehors ; dévalant le chemin de graviers pour rejoindre le campement des Gorons, il leur annonça la bonne nouvelle, accueillie de vivats assourdissants, alla trouver Sheik qui jouait de la lyre sur un aplomb rocheux avec une petite Goronne coiffée d'une couette qui l'écoutait attentivement les joues un peu roses, et les deux compagnons s'en retournèrent se reposer en ville.


Je reconnais, ce chapitre est probablement le plus court et le moins bon de toute l'histoire. Je n'ai vraiment pas trouvé que raconter à propos des Gorons ni du temple du Feu.

Aussi, comme j'ai l'impression de vous escroquer, je le publie plus tôt afin d'en publier un autre avant la fin de la semaine : oui, vous avez bien lu, deux chapitres cette semaine pour me faire pardonner de la médiocrité de celui-ci!