Une semaine s'écoula, juste le temps pour les deux hors-la-loi d'acheter quelques provisions, d'exterminer quelques patrouilles de monstres de Ganondorf, de rendre quelques visites à Malon au ranch qui la laissèrent chaque fois toute humide et chamboulée et d'honorer quelques jeunes filles dans les auberges du coin, et ils furent prêts à partir en quête du cinquième talisman.
Or il se trouva que cette fois, Rauru leur indiqua le désert des Gerudo…
Sheik se réjouit d'échapper aux rigueurs de l'hiver par un séjour dans la région la plus méridionale du pays, mais la réaction de Link fut curieusement plus réservée…
Bien qu'il fît de son mieux pour le cacher à son ami, Link était bouleversé à l'idée de retourner là où il avait tant de souvenirs, bons et mauvais, de revoir ces femmes qui lui avaient tant apporté ; cette femme…
Nabooru…
L'évidence s'imposa à lui : il éprouvait toujours quelque chose pour elle…
Certes, il n'était plus vraiment amoureux d'elle : trop de temps avait passé, la déformant et l'estompant dans son esprit, ne lui laissant que des souvenirs de plus en plus vagues et subjectifs ; mais justement le temps qui avait passé avait sublimé ces souvenirs et l'avait idéalisée : il n'était plus vraiment amoureux d'elle, mais au final elle n'en était devenue que plus importante à ses yeux, la femme la plus importante dans la constitution de l'homme qu'il était…
C'est pourquoi, aussi intimidé et anxieux qu'ému et heureux à l'idée de la revoir, de ce qui se passerait quand il la reverrait, comment elle réagirait, comment lui réagirait, ce qu'elle lui dirait, ce que lui dirait, ferait, absorbé dans ses pensées, il ne prononça pas un mot de tout le trajet.
Il était sur le dos d'Epona, couvert de la pelisse rouge en tissu ignifugé que lui avaient offerte les Gorons et qui convenait mieux que bien à la chaleur du désert, Sheik avait loué au ranch Lon-lon un cheval noir et s'était abrité du soleil sous un drap blanc ; voyant son ami tête basse et regard fixe, immobile et muet sur le dos de sa jument, le jeune Sheikah se douta qu'il y avait quelque chose qu'il ne lui avait pas dit à propos des Gerudo…
« Je ne t'ai jamais vu aussi silencieux, finit-il par lui lancer. On dirait presque que tu as peur d'aller là-bas… »
C'était une petite provocation, pour l'obliger à réagir : il était évident que ce n'était pas la peur qui mettait Link dans cet état.
« J'y ai vécu, répondit le jeune Hylien d'une voix dont le son était presque incongru après un aussi long silence. Deux ans. C'est là que j'ai passé mon adolescence. C'est là que j'ai perdu ma virginité »
Voilà donc ce qui l'obsédait depuis le début de leur voyage ! Ce grand couillon sentimental comme une pucelle avait une demoiselle qui l'attendait là-bas dont il avait peur d'affronter le regard !
« D'accord, s'écria Sheik sur un ton triomphal, maintenant que Monsieur est devenu un héros, digne, sérieux et tout, Monsieur est un peu mal à l'aise de revoir la fille à qui il a troué la rondelle quand il n'était qu'un jeune galopin insouciant ! »
Link pinça les lèvres sans oser regarder son ami.
« Oh, oh, oh, attends… Tu ne lui as pas troué la rondelle ! Elle était déjà rôdée ! C'est ça, elle était plus expérimentée que toi, c'est toi qui étais puceau et pas elle, c'est ça ? »
Silence embarrassé de Link, qui détournait le regard…
« Une femme adulte, s'étrangla presque de rire le jeune Sheikah. Tu t'es fait bouffer tout cru par une femme adulte ! Mon salaud !
– J'avais douze ans, Sheik, explosa soudain Link. J'avais douze ans et elle en avait vingt-six. Oui, j'étais un gamin et elle une femme, une femme magnifique ! Comment veux-tu qu'un gamin résiste à une femme magnifique ? C'est vrai, elle m'a bouffé tout cru, si ça peut te faire plaisir, mais moi ce n'est pas ce que j'ai ressenti. Elle a été et elle reste ma première femme, ma première fois, mon premier amour. Mais tu ne peux pas comprendre ça, toi, ça se voit que tu n'as jamais été amoureux ! »
Cette fois, ce fut au tour de Sheik de se rengorger et de détourner le regard, tout à coup sombre et muet comme s'il avait pris un coup de poing en pleine tête.
Ce n'est qu'après un moment de silence pesant qui parut interminable que le jeune Sheikah reprit, d'une voix basse au ton amer :
« Si, Link. Oh si, je suis amoureux. Pourquoi crois-tu que je couche avec tant de filles ? Je noie mon désespoir et ma frustration dans leurs bras ! Je suis amoureux, mon frère, amoureux de la seule que je ne peux pas avoir… »
Link ouvrit grand les yeux, qui ne pouvaient plus se détacher de la silhouette de son ami soudain courbée comme sous le poids de tous les malheurs du monde ; son cœur se serra à sa vue ; soudain, il avait compris…
« La princesse Zelda, c'est ça ? »
Sheik eut un petit éclat de rire nerveux, convulsif.
« Tu y es. La princesse Zelda. »
La princesse immaculée et le guerrier couvert de sang ?
Mais pourquoi pas ?
Le jeune Hylien allait se lancer dans un plaidoyer vibrant pour convaincre son ami que quand un homme et une femme s'aiment, se désirent et sont prêts à s'unir dans un consentement mutuel il n'y a pas de différence qu'ils ne puissent surmonter, mais il se rappela quel genre d'homme était son ami, le genre d'homme qu'une simple question de qu'en-dira-t-on n'aurait jamais retenu, homme d'honneur mais pas homme à renoncer, et il eut la sensation que ce qui le retenait vraiment se situait ailleurs, et préféra ne pas remuer le couteau de ses paroles inutiles dans cette plaie-là…
Ah, les femmes…
Quel coup elles portaient à leurs cœurs d'hommes…
D'ailleurs, c'est à cet instant qu'ils arrivèrent en vue du campement des Gerudo, cité de toile et de bois.
À leur approche, les deux sentinelles, une rousse en bustier et saroual violets et une brune vêtue de même en bleu, pointèrent leurs hallebardes vers eux avec un air menaçant dans une position clairement offensive. Les deux jeunes gens stoppèrent leurs chevaux.
« Aucun chien d'homme n'est le bienvenu ici ! cracha la rousse en violet d'une voix si aigre et râpeuse qu'on aurait dit le grondement d'un roquet. Retournez d'où vous venez tout de suite ou j'abreuve le sol du désert de votre sang pourri, porcs infâmes ! »
Link et Sheik échangèrent un regard.
« Quel accueil », chuchota le Sheikah.
Mais Link sourit, descendit du dos d'Epona, ôta sa pelisse rouge pour révéler son bonnet et son pourpoint verts et lança à la rousse sur un ton charmeur :
« Tu fais erreur, Jeune Maîtresse. Moi je suis le bienvenu ici, votre reine l'a décrété, souviens-toi : c'est moi, votre Raj-el Srir ! »
Mais en le reconnaissant, la sentinelle sembla entrer dans une rage folle et, poussant un cri hystérique, elle tendit les bras d'un geste vif et brusque et lui appliqua la lame de sa hallebarde sur la gorge.
« Ah, cochon, salaud, chien bâtard, fils de pute ! Je devrais te tuer tout de suite ! »
C'est alors que son équipière, la brune vêtue de bleu, se débarrassa de sa propre arme à terre pour se jeter sur elle et l'emprisonner fermement entre ses deux bras.
« Vas-tu te taire, lui cria-t-elle, mais est-ce que tu vas te taire ? C'est notre Raj-el Srir, notre chéri, tu sais qu'il n'y est pour rien… »
L'autre se débattait, les yeux plissés, le visage déformé, criant, râlant et bavant.
« …et tu n'étais pas la dernière à solliciter ses faveurs ! », conclut la brune.
Finalement elles perdirent l'équilibre, toujours enlacées, et s'effondrèrent à terre dans le sable, se séparant enfin, pleurant et hoquetant.
Link était pétrifié, muet de gêne et d'effroi devant l'indécence et la tristesse de ce spectacle.
Mais qu'est-ce qui s'était passé ici en son absence ?
Détournant finalement son regard des deux jeunes femmes le temps de les laisser se calmer et retrouver un semblant de contenance et de dignité, il invita Sheik, tout aussi surpris et mal à l'aise que lui, à descendre de cheval. Quand elles se furent remises debout, bien droites, arme à la main et visage impassible comme si rien n'était arrivé, le jeune héros vêtu de vert leur demanda sur un ton très solennel de les conduire à leur reine. Après moult hésitations et parlementaires, elles finirent par y consentir.
La traversée du village, à pieds chevaux tenus par la bride, prit l'allure d'une sordide patrouille de reconnaissance sur le territoire en ruines d'un ennemi vaincu qui leur causa un profond malaise ; d'abord, le laisser-aller dans l'entretien de la cité était criant et la toile des tentes, qui semblait n'avoir plus jamais été remplacée, était tellement rongée par le soleil qu'elle n'en était même plus bleue ; et plus largement, c'était toute l'atmosphère du lieu qui avait changé ; aucune de ses anciennes admiratrices n'accourut vers Link en gloussant de plaisir pour le toucher et le flatter comme autrefois, comme il s'y attendait, et bien au contraire, quand ce n'était pas la tristesse et les brusques montées de larmes qu'il lisait dans les yeux de ces femmes qui avaient été ses amies, c'était une franche hostilité, parfois même accompagnée de crachats par terre ou d'insultes en patois gerudo grommelées entre les dents ; même celles qu'il connaissait le mieux, qu'il avait le plus fréquentées, ne lui souriaient pas et pouvaient à peine soutenir son regard, toutes étaient sombres, voûtées, assises avachies sous leurs tentes d'un bleu pisseux occupées à des activités qui n'avaient rien de celles des fières guerrières qu'elles étaient, et partout des petites filles dont les plus âgées devaient avoir trois ans, en un nombre surprenant, qui couraient dans tous les sens, se figeaient net en croisant les deux jeunes hommes avant de retourner en courant et en hurlant de terreur vers leurs mères qui les enlaçaient d'un geste convulsif avant de détourner les yeux pour se mettre à pleurer…
Des petites filles…
Des enfants…
La présence d'enfants aurait dû être un signe de prospérité et de bonheur, donner une atmosphère joyeuse au village, mais il n'en était rien, et le malaise de Link en les voyant ne fit que s'accentuer : en un an et demi de présence ici parmi ces femmes, pas une seule fois il ne les avait vues ramener des hommes pour se reproduire, pas un seul enfant n'était né, et voilà qu'à présent il y avait plusieurs dizaines d'enfants, et tous manifestement conçus et mis au monde après son départ ? Il comprit ce que ça signifiait, et en ressentit un chagrin et une colère qui lui broyèrent le cœur à en hurler : ces enfants n'avaient pas été désirés, ils étaient des accidents, fruits de viols répétés perpétrés sur ces femmes humiliées, par les miliciens de Ganondorf, ça ne faisait pas de doute…
Ganondorf avait dû apprendre qu'elles l'avaient hébergé, et voilà comment il les avait punies. En leur infligeant ce qu'elles craignaient et haïssaient le plus. En les frappant dans leur féminité, en les déshonorant, en les brisant physiquement et moralement.
Quatre ans plus tôt il avait quitté une nation puissante, composée de femmes fières d'être des femmes, aussi fortes que belles, capables de dire "non" aux hommes, ou de leur dire "oui" si elles le désiraient, et aujourd'hui il revenait dans un ghetto, un camp de concentration pour pauvres femelles faibles et soumises au plus infâme sexisme primaire.
La haine que Link ressentit pour Ganondorf à cet instant était telle qu'on aurait presque pu la sentir émaner de lui comme des flammes brûlantes de ténèbres engloutissant tout sur leur passage…
Enfin, on les amena sur la place située devant l'entrée de la tente la plus haute et la plus vaste, celle où le jeune Hylien savait que résidait Nabooru. À l'idée de la revoir enfin, il sentit son cœur se calmer et s'alléger.
Se glissant un instant dans la tente royale le temps de prévenir sa souveraine, la sentinelle rousse vêtue de violet en ressortit en annonçant d'une voix forte :
« La plus belle femme du monde, Sa Grâce la Reine des Gerudo !
– Prétentieux, glissa Sheik à l'oreille de Link. Avec ça, elle a intérêt à être bonne !
– Oh, souffla Link en rougissant, tu vas voir…
– Ah d'accord ! s'amusa le jeune Sheikah, c'est elle ton ex ! La reine ! Mon salaud ! »
Tandis qu'ils échangeaient ces paroles, la reine sortait de sa tente s'avançait vers eux, flanquée de deux gardes du corps de part et d'autre deux pas en retrait. Il y avait à sa droite une énorme matrone aux cheveux auburn dont les seins démesurés menaçaient de faire sauter le bouton qui tenait fermé le gilet noir qu'elle portait par-dessus sa tenue violette, et à sa gauche une toute jeune fille aux cheveux noir corbeau et aux yeux verts, un peu maigre mais très jolie et vêtue de jaune moutarde, en qui il reconnut avec joie Jameela. En revanche, au milieu d'elles deux, c'est la reine que Link ne reconnut pas…
Hormis la couleur rousse de ses cheveux, en effet, il était impossible de la prendre pour Nabooru : plus petite et plus trapue, elle avait un long nez droit et pointu et deux mèches de cheveux autour du front qui lui mangeaient le visage, et elle était vêtue de rouge avec des bijoux argentés aux poignets, aux chevilles et autour du cou ; on aurait dit une mauvaise imitation de Nabooru, une fille quelconque déguisée en Nabooru sans parvenir à égaler sa grâce féline et sa beauté sauvage, une caricature : c'était Aveilu, son ancienne commandant en second…
« Comme mes gardes te l'ont déjà dit, annonça-t-elle en se campant devant Link, tu n'es plus le bienvenu ici.
– Mais ce n'est pas à toi d'en décider, lui répliqua le jeune Hylien sur un ton cinglant qu'il ne s'était jusqu'alors jamais permis d'employer avec ces femmes. Je veux parler à la reine. Où est-elle ?
– Tu l'as devant toi, cracha Aveilu.
– Ça suffit, cria presque Link tellement excédé qu'il n'avait plus envie de témoigner la moindre déférence à ces femmes qu'il avait pourtant toujours profondément respectées. Tu sais très bien que je parle de Nabooru !
– Nabooru est morte ! », lui hurla alors la nouvelle reine.
Link accusa durement le coup, ses yeux s'ouvrant tout ronds et ses genoux fléchissant.
« C'est ta faute, continua la femme rousse en criant de plus en plus fort, parce que tu as vécu chez nous ! Un œil-espion posté à l'orée du désert t'a vu en sortir habillé en homme gerudo sur le dos d'un cheval gerudo il y a quatre ans, et quand Ganondorf l'a appris, il n'a pas attendu une seule minute de plus pour venir nous punir de t'avoir hébergé ! Ses hommes s'en sont donné à cœur joie sur nous, et notre reine bien-aimée… elle était déjà plus morte que vive quand il l'a jetée en pâture aux monstres du temple de l'esprit, et elle n'en est jamais ressortie, alors tires-en ta propre conclusion ! »
Nabooru…
Non…
Non !
Nabooru, morte ? La femme qui avait fait de lui un homme, la femme qui avait pris sa virginité et son cœur, sa première fois et son premier amour, son plus beau souvenir, la période la plus importante de sa vie et le pan le plus vivant de sa mémoire, effacés ? Mais c'était comme si on l'avait amputé d'un membre !
Et c'était sa faute.
C'était sa faute !
C'était parce qu'il s'était opposé à Ganondorf, qu'elle l'avait soutenu, et que Ganondorf l'avait punie pour ça.
Punie à cause de lui.
Désormais, il pourrait arracher les tripes à ce porc et les lui faire bouffer, ça n'effacerait plus jamais le mal qu'il avait fait, à elle, à ses guerrières, à tous les innocents de par le monde, à cause de lui ; et il devrait vivre, qu'il lui arrache les tripes et les lui fasse bouffer ou non, avec le poids de cette culpabilité jusqu'à son dernier souffle…
Tremblant de la tête aux pieds, les larmes coulant toutes seules de ses beaux yeux bleus, Link suffoquait, incapable de reprendre son souffle ; réalisant à le voir dans cet état la pureté de ses sentiments, Aveilu regrettait ses paroles blessantes, tandis que Jameela qui le connaissait mieux que les autres ne pouvait retenir ses larmes ; un bras passé par-dessus ses épaules, Sheik le soutenait comme il pouvait, tête basse et l'air sombre…
« Allons, mon frère, finit-il par lui souffler à l'oreille. Ne désespère pas… Si elle était encore vivante en entrant dans le temple, tu sais ce que ça peut vouloir dire… Le Héros du Temps et les Sages… Peut-être qu'elle est entrée dans ce temple parce qu'elle en est le Sage… Peut-être qu'elle est encore vivante… Il y a encore un petit espoir… reprends-toi… »
Link serra les poings et les dents, plissa les yeux, et, plié en deux en avant les genoux fléchis par un interminable gémissement dans lequel il évacuait toute sa peine et sa colère, lorsqu'enfin vidé de ses forces en même temps que de tout l'air qu'il avait dans les poumons il fut sur le point de suffoquer, dans une profonde inspiration il se remit d'aplomb, retrouva son calme, et annonça sobrement :
« Très bien. De toute façon je suis ici pour purifier ce temple. »
Laissant au village Sheik qui ne pouvait pas entrer dans les lieux frappés par la magie noire de Ganondorf, Link s'avança jusqu'à l'étroite anfractuosité au pied de la colline qui entourait le terrain d'entraînement derrière le camp, qu'il avait déjà remarquée quand il vivait là sans savoir qu'il s'agissait du passage vers l'ancienne cité taillée dans la montagne par les ancêtres des Gerudo et aujourd'hui abandonnée que l'on avait pris l'habitude d'appeler "temple de l'esprit", fit rouler le bloc de granit noir qui la bouchait, et entra.
Creusé dans un canyon encaissé, autour d'un monolithe sculpté par les lointaines ancêtres des Gerudo aux formes d'une madone païenne incarnation de la féminité, sans visage et aux hanches et aux seins généreux, l'édifice de roche ocre soigneusement polie et décorée de bas-reliefs et d'armes suspendues aux murs s'était étendu là où il en avait trouvé la place : en hauteur. Link mit donc un temps fou à traverser cette ancienne cité, forcé qu'il fut de monter, descendre, remonter et redescendre encore pas moins de quatre étages, de résoudre des énigmes horripilantes et de réfléchir sans cesse pour trouver quel chemin était celui qui menait là où il cherchait à se rendre, d'envoyer des projectiles dans les gravures en forme d'œil ou orienter correctement des statures rotatives munies de miroirs pour réfléchir les rayons du soleil sur des prismes pour actionner le mécanisme ouvrant une porte, mais en fermant une autre plus loin pour ouvrir laquelle il devrait trouver le mécanisme correspondant, de descendre chercher à un étage ce qui ouvrait la porte d'un autre, tout en esquivant les boulets de pierre que des pièges dissimulés sous ses pieds faisaient dévaler les innombrables pentes de cette construction toute en hauteur et en pourfendant de gros serpents courts et trapus connus sous le nom d'Anubis et des squelettes Stalfos. Et encore, le soleil n'était plus à son zénith et l'ombre que ses rayons obliques projetaient plongeait l'endroit dans une relative fraîcheur.
Enfin, le dernier escalier mena le jeune héros blond à une salle couverte, une caverne aménagée qui s'enfonçait dans la montagne ; des jarres étaient soigneusement rangées en lignes par terre, et comme dans tous les autres temples qu'il avait visités, des torches magiques posées aux murs éclairaient la pièce.
Il était là à se demander si c'était le sanctuaire de ce temple, la salle renfermant son pouvoir, où était son gardien, et où était Nabooru ou du moins le Sage de l'esprit, quand deux petites vieilles toutes fripées vinrent à sa rencontre, comme si elles étaient sorties de derrière les jarres ; et à la réflexion, elles étaient bien assez petites pour que ce soit le cas. C'étaient visiblement des sœurs jumelles, identiques, et il semblait qu'elles étaient de race Gerudo, mais elles étaient d'une laideur repoussante : toutes deux avaient le même teint verdâtre, le même énorme nez crochu disproportionné affublé de la même verrue, la même bouche édentée et les mêmes gros yeux globuleux et vitreux. Toutes deux portaient en outre la même robe longue noire serrée à la taille et ample aux chevilles et aux poignets et tenaient à la main le même balai ; la seule différence entre elles résidait dans la couleur du diadème sur leurs fronts et de la coiffe d'où s'échappaient leurs tresses de cheveux gris : l'une portait un diadème à pierre rouge et un serre-tête orné de plumes rouges, l'autre un diadème à pierre bleue et un serre-tête orné de plumes bleues.
« Qu'avons-nous là, Koume ? demanda à sa sœur la petite vieille en bleu d'une voix stridente.
– Un beau petit mâle reproducteur, Kotake, répondit celle en rouge de la même voix.
– Mais il n'est pas là pour la bagatelle…
– Non, je dirais même qu'il est plutôt hostile. »
Elles tournaient autour de lui sans fin dans un sens et dans l'autre tout en discutant comme s'il n'était pas là ; leur manège lui provoquait une répulsion viscérale irraisonnée, il ne pouvait s'empêcher une grimace à leur vue ni un mouvement de recul à leur approche, et ça n'avait rien à voir avec leur laideur repoussante ; il sentait le mal en elles.
D'ailleurs, il ne pouvait pas y avoir deux Sages de l'esprit ; elles étaient donc les protectrices du maléfice jeté sur ce temple, des lieutenants de Ganondorf !
Envoyant la main gauche dans son dos, Link dégaina vivement son épée, qui était d'ailleurs toujours celle dont Nabooru lui avait fait cadeau quatre ans plus tôt, et lança :
« Assez, vieilles biques ! Libérez le Sage de l'esprit et je vous épargnerai peut-être ! »
Les petites vieilles aux yeux vitreux et aux bouches édentées se figèrent en même temps, et esquissèrent le même sourire hideux…
« Avons-nous envie de lui obéir, Koume ? demanda tout haut celle en bleu.
– Nous n'avons pas à le faire, Kotake, répondit sa sœur.
– Il ose nous proposer de nous épargner, reprit Kotake.
– Mais est-il seulement capable de nous tuer ? objecta Koume.
– C'est nous qui allons le tuer », conclut l'autre.
Alors, enfourchant du même geste les balais qu'elles avaient à la main, elles s'envolèrent à travers la caverne et se mirent à lui virevolter autour comme deux horripilantes guêpes prêtes à piquer ; il avait beau être excellent à l'épée et frapper aussitôt qu'elles approchaient, elles maîtrisaient si bien la lévitation qu'il ne parvenait pas à les toucher. Que c'était irritant !
Soudain, Kotake, la bleue, forma d'une main et lui lança une espèce de balle bleue scintillante, qu'il crut d'abord être une boule d'énergie magique, comme celle que Ganondorf lui avait envoyée dessus pour l'assommer sept ans plus tôt ; mais quand elle éclata au sol en répandant sur une large surface une couche de paillettes bleues scintillantes après qu'il l'eut habilement évitée, Link vit que c'était du givre, glacial ; et de même, c'est une gerbe de flammes brûlantes qui jaillit quand la balle rouge lancée par Koume s'écrasa au sol en ne le ratant que de peu…
Des sorcières élémentaristes du feu et de la glace ; une forme de magie plus primaire, certes, mais peut-être plus destructrice que la magie noire même… Ennuyeux…
Partagé entre l'exaspération qu'elles lui suscitaient en lui voletant autour dans tous les sens sans interruption en riant de leur voix stridente, et toutes les peines du monde qu'il rencontrait à éviter leurs boules de feu et de givre, le jeune homme blond aux yeux bleus, son beau visage défiguré par l'effort et l'anxiété, se retrouva bientôt acculé, plus occupé à sauver sa vie qu'à les vaincre, incapable de les approcher ; son bouclier avait entièrement gelé sur son bras droit, et il souffrait le martyre…
Pourtant, c'est dans cette situation apparemment désespérée que le jeune héros trouva la solution. Ainsi couvert de givre, son bouclier était aussi lisse et brillant qu'un miroir… Pourquoi dès lors ne pas s'en servir en tant que tel ?
Il croisa les bras devant sa poitrine, son bouclier gelé à son bras droit devant son épaule gauche et son épée dans son poing gauche tendue au-dessus de son épaule droite, les yeux clos, dans une attitude qui pouvait ressembler à celle de la capitulation.
« Achevons-le ! », exultèrent d'une seule voix les deux sorcières.
Feu à gauche et glace à droite ou glace à gauche et feu à droite ? Aucune importance : à la seconde où les deux balles d'énergie magique élémentariste allaient le frapper pour dévorer sa chair, Link décroisa brusquement les bras ; d'un seul mouvement, la claque du plat du bouclier détourna la boule de givre droit sur la sorcière de feu et le revers du plat de la lame de l'épée renvoya la boule de feu droit sur la sorcière de glace…
Chacune frappée de plein fouet par l'élément qui annulait le sien, les deux sorcières semblèrent se dissoudre dans deux nuages de vapeur avec un hurlement de douleur et, glissant sans connaissance de leurs balais que leur pouvoir magique évanoui ne maintenait plus en l'air, elles s'effondrèrent lourdement au sol…
Esquissant de sa jolie bouche aux lèvres ourlées un sourire ravageur, Link allait crier victoire et se précipiter pour ouvrir la porte qu'il avait remarquée sur le mur du fond et derrière laquelle il espérait que Nabooru était retenue prisonnière mais bien vivante, quand il se figea net : le corps de Koume s'était mis à briller d'une lueur rouge et celui de Kotake d'une lumière bleue ; toujours inconscientes, les deux horribles vieillardes furent soulevées de terre comme par la seule force des deux halos de lumière, et se rapprochèrent l'une de l'autre ; les deux halos en se joignant se fondirent en une seule et intense lumière blanche et aveuglante, et quand celle-ci se fut dissipée, le jeune homme en rouvrant les yeux mit un moment à accepter ce qu'ils envoyaient à son cerveau…
Au lieu de deux cadavres de vieilles femmes rabougries, il était face à une seule mais vigoureuse et athlétique jeune femme, une Gerudo, d'une étrange beauté avec sa peau olivâtre et son nez en bec d'aigle, altière et élancée, respirant la force. Son bustier était noir, comme les manchons larges aux poignets qui ornaient ses bras, et son saroual était blanc, décoré d'un pagne brodé d'arabesques bleues et rouges compliquées ; elle portait une ballerine bleue et une rouge, était couronnée d'un diadème arborant deux énormes pierres, une rouge et une bleue, ses cheveux, gris malgré sa jeunesse et tressés de part et d'autre de son visage, étaient coiffés d'un serre-tête planté de deux longues traînées de plumes, rouges d'un côté et bleues de l'autre, qui descendaient dans son dos, et elle tenait dans chaque main l'un des balais, les brins de l'un devenus des flammes et ceux de l'autre une lame de glace, comme deux hastes.
Prenant alors la parole, elle lança d'une effrayante voix d'un autre monde, qui était deux voix parlant en chœur :
« Nous sommes Twinrova. »
Et sans autre préliminaire, elle se jeta brutalement à l'assaut de Link…
Elle était d'une rapidité de mouvement, d'une souplesse, d'une agilité et d'une puissance physique peu communes, peut-être la meilleure escrimeuse qu'il ait jamais affrontée.
Même, il avait mal au cœur de devoir l'admettre, un cran au-dessus de celle qui lui avait tout appris…
Ses hastes pouvaient bien entendu projeter des flammes ou du givre, comme si son habilité au combat ne suffisait pas ; et comme elle était désormais le feu et la glace en un seul corps, elle ne craignait plus ni l'un ni l'autre, et le jeune homme blond comprit très vite qu'il ne lui servait plus à rien de les lui renvoyer…
Excédé, il jeta à terre son bouclier qui ne faisait que gêner ses mouvements et peser douloureusement sur les engelures de son bras ; il était en difficulté ; le spectre de sa défaite sans appel face à Dark Link revint le hanter, bref mais cuisant…
Et justement…
Oui, il avait été vaincu. Mais une seule fois. Par lui-même.
Si le seul être capable de le vaincre était lui-même, c'est qu'il était capable de vaincre tous les autres…
Se remettant en garde, Link sourit. Un duel contre une Gerudo, dont il maîtrisait totalement la technique de combat jusque dans ses moindres arcanes, un adversaire déjà vu et déjà vaincu, et il avait eu peur ?
Croyant revoir ses escarmouches passionnées, presque érotiques, avec Nabooru, il se mit à croiser le fer avec force et doigté, vitesse et attentisme, hargne et maîtrise, puissant, beau et mortel, complètement maître de ses mouvements et de ceux de son adversaire, une esquive de danseuse étoile, une contre-attaque de brute ; très vite, il prit inexorablement le dessus ; en moins d'une minute, il l'avait taillée en pièces…
Dans une lumière blanche, Twinrova tomba morte et disparut, laissant place aux corps sans vie des deux petites vieilles. Il sentit clairement leurs deux auras maléfiques s'envoler, comme si on lui avait retiré un poids des épaules ou si la lumière du jour avait enfin pénétré dans l'anfractuosité ; ce qui n'avait pas grand sens dans la mesure où il y faisait grand jour…
Sans leur accorder son attention un seul instant de plus, Link ramassa son bouclier et le raccrocha dans son dos, et se précipita à la porte de fer aménagée sur la paroi de la grotte.
