Le jour se levait à peine et le soleil n'était pas encore apparu au-dessus de l'horizon quand Link s'éveilla ce matin-là ; enfilant ses bottes de cuir, il sortit de sa tente torse nu seulement vêtu de son pantalon blanc, s'étira en bâillant, ses articulations craquant à grand bruit, et s'éloigna en direction d'un fourré pour aller y uriner.

Se rappelant que son ami et lui n'avaient plus rien à manger, il retourna fouiller un instant dans ses affaires et en tira son lance-pierre, dans l'idée de tirer un lapin ou un oiseau pour le déjeuner.

C'était un beau matin du mois de mars, à quelques jours du printemps, à la fin d'un hiver qui n'en était déjà plus vraiment un et au cours duquel Link avait eu dix-huit ans.

L'arme à la main, il s'engagea sur un large sentier bordé d'arbres en haut d'un léger vallon qui descendait en pente douce ; il sentait l'air frais et piquant du petit matin sur sa peau nue ; le vert des arbres autour de lui était encore sombre, légèrement bleuté, dans la pénombre du jour à peine naissant, et à sa droite, au-dessus du versant opposé, s'étalait un spectacle d'une beauté qui lui coupa le souffle : le soleil qui s'apprêtait à poindre à l'horizon l'illuminait d'une fine bande d'un rose intense et éclatant, qui se dégradait en ce que l'œil ne percevait que comme quelques centimètres vers le bleu pâle et mat du reste du ciel de l'aube au-dessus et autour de lui…

Une bande de lumière rose aveuglante et un voile de douces ténèbres bleues et feutrées qui ne faisaient qu'un…

Le jeune homme blond aux yeux bleus marchait à travers l'immensité silencieuse et comme hors du temps, absorbé dans le froid sur sa peau, le spectacle d'ombre et de lumière, le bruit du silence et le parfum du monde endormi, tout entier sensations sans plus penser à rien, quand tout à coup sa conscience du danger s'éveilla brusquement comme une évidence.

Qu'on appelle ça intuition, sixième sens ou comme on voudra, à chaque nouvelle malédiction qu'il levait Link devenait un peu plus sensible aux énergies maléfiques, parvenant désormais à les détecter sans se tromper ni se laisser surprendre.

Et là, il détectait clairement une présence ennemie dans une petite clairière à sa gauche…

La langue frétillant passée entre les dents, il sourit, tout excité ; une bagarre de bon matin, quoi de mieux pour se réveiller et bien commencer la journée ?

Il s'approcha sur la pointe des pieds, caché par une rangée de cyprès, et put bientôt distinguer des bribes de conversation ; au son des voix, graves, gutturales et nasillardes, et aux onomatopées caractéristiques, il reconnut des Moblins…

« Bwee… soupira l'un d'eux sur un ton qui sonnait clairement triste. On peut plus retourner voir le patron après ça…
– Bah non, dit un autre tout aussi tristement, après une raclée pareille, y va nous buter s'y nous revoit…
– Bwee, geignit un troisième, voilà-t-y qu'on est des déserteurs… »

Et tous trois poussèrent en chœur le même "bwee" de tristesse retentissant.

Leurs propos et le ton de leurs voix traduisaient un abattement perceptible ; toujours sur ses gardes mais de plus en plus intrigué, Link se pencha en avant pour hasarder un coup d'œil entre deux troncs de cyprès ; malgré la pénombre que répandaient sur eux les arbres entourant la clairière où ils étaient installés, il vit que les êtres au visage porcin n'étaient que trois, un avec une défense cassée, un avec une vieille cicatrice à l'arcade sourcilière et un avec un gros groin, et que leur aspect était aussi misérable que la teneur de leur conversation : ils étaient couverts de plaies et de bleus, leurs armures étaient abîmées et mal ajustées sur eux et leurs traits étaient tirés ; ils étaient assis à même le sol, et semblaient y avoir campé, sans même un feu de bois, juste abrités du froid sous de simples couvertures…

Enhardi par leur apparence de faiblesse, Link sentit poindre en lui une envie irrésistible de les molester, et surgit devant eux de derrière les cyprès avec un sourire provocateur en leur lançant :

« Oh, pauvres Moblins, comme vous avez l'air triste ! Mais je vais faire un beau geste, je vais abréger vos souffrances ! »

Il eut alors du mal à réprimer son hilarité en les voyant sursauter et trébucher dans une panique et une confusion totales…

« Bwee ! s'exclama celui à la cicatrice, assis sur son séant juste face à lui une main à terre pour se soutenir et l'autre tendue vers lui paume ouverte dans ce geste réflexe de le tenir au loin. Pitié héros ! On n'est pas là pour se battre !
– C'est vrai, s'empressa d'ajouter un autre, on a déserté l'armée du patron et on veut juste rentrer chez nous ! »

Mais ça, Link les avait déjà entendus le mentionner ; ce qu'il aurait aimé savoir à présent, c'était pourquoi ; pourquoi l'armée de Ganondorf se trouvait en déroute par petits groupes sur les chemins de campagne…

« Qu'est-ce que vous foutez loin de votre armée, et qui vous a mis dans cet état ? demanda-t-il sur un ton autoritaire de vrai héros infiniment supérieur à ses adversaires.
– Ben c'est les gens de Cocorico », répondit un des Moblins.

L'intérêt du garçon blond fut piqué au vif par cette réponse à la fois surprenante et lourde de sous-entendus ; une révolution… ?

« Attendez, reprit Link d'une voix où s'entendait son impatience, vous êtes en train de me dire que les braves gens de Cocorico se sont soulevés contre vous et vous ont chassés ?
– Bwee, soupira celui au gros groin, c'est ça ! Le patron a fait une gaffe, une grosse gaffe…
– Bwee, tais-toi ! commanda celui à la défense cassée sur un ton affolé.
– Mais c'est vrai, protesta le gros groin, l'avait tell'ment la pétoche que ses malédictions sont levées et ses mères adoptives sont mortes qu'il est parti avec les trois quarts de l'armée et la moitié de la milice hylienne…
– Bwee, comment tu sais bien compter, interrompit celui à la cicatrice avec admiration.
– …voui, continua celui au gros groin, il est parti essayer de jeter de nouvelles malédictions sur d'autres endroits moins magiques, peu importe où, juste histoire d'en avoir un peu partout en Hyrule pour maintenir son pouvoir…
– Mais sitôt qu'il est parti, ajouta celui à la dent cassée, les gens de la ville sont venus nous chasser avec des fourches et des bâtons, et là, mêm' les miliciens hyliens qu'étaient avec nous se sont alliés à eux pour nous taper d'sus !
– Et l'patron l'a pas pu rev'nir ! précisa celui à la cicatrice. L'est resté à l'extérieur de la ville, avec les port'fermées et les armur' de nos potes morts empilées devant !
– Note qu'il aurait pu rentrer en force et massacrer tout l'monde, objecta le gros groin, mais bon, j'crois bien qu'il a compris qu'ça sert pus à rien… L'a dû aller se réfugier dans la vieille tour d'Héra dans les montagnes de la mort… »

Alors, les trois soupirèrent en chœur un profond "bwee"…

Tremblant d'excitation, le jeune et beau garçon blond avait du mal à croire à ce qu'il venait d'entendre… La capitale libérée et le tyran chassé et terré comme un voleur dans le coin le plus reculé du pays ? Mais c'était la meilleure nouvelle qu'il ait entendue en sept ans de lutte !

Ne parvenant qu'à grand-peine à cacher sa jubilation, il s'exclama avec un sourire en coin :

« En voilà une bonne nouvelle ! Eh bien pour la peine, je vais vous épargner ! »

Les trois Moblins se jetèrent à ses pieds pour s'y répandre en remerciements, et Link, levant machinalement la main en signe de salutation, s'éloigna, d'abord calmement, puis incapable de se retenir plus longtemps il se mit à courir, un sourire d'une oreille à l'autre et les yeux pétillants, courir à perdre haleine, riant et exultant, sous le ciel qu'un soleil de vermeil étincelant enfin jailli à l'horizon avait teinté d'un blanc aveuglant.

Il se précipita à son campement, impatient d'annoncer la grande nouvelle à Sheik ; mais dans son impatience, il oublia leur accord, la seule demande que son ami lui ait jamais formulée, rompant la promesse sacrée qu'il lui avait faite, et il pénétra sous sa tente alors qu'il y dormait encore…

Ou aurait dû y dormir…

Croyant presque sentir son cœur s'arrêter de surprise, Link stoppa net, pétrifié, à la vue de ce qui était étendu sur la couche.

Car à la place du jeune et puissant Sheikah aux muscles saillants, c'était une toute jeune fille qui était étendue là, sur le ventre, nue, bras et jambes écartés, belle et impudique, le corps pâle et frêle et de longs cheveux cuivrés ruisselant sur son dos et son visage…

Elle soupira, bougea, ouvrit les yeux.

De magnifiques grands yeux de chat en amande d'un bleu cristallin…

Le jeune homme blond avait fait un tel vacarme en accourant qu'il l'avait réveillée…

Incrédule, interdit, souffle coupé, les yeux tout ronds et la bouche bée sans pouvoir émettre un son, il la vit se lever en se frottant les yeux du dos de la main, encore embuée de sommeil ; elle était devant lui entièrement nue avec la plus totale impudeur, ses seins petits mais ronds et appétissants et son sexe étroit couvert d'une fine toison d'un blond cuivré exposés à son regard, sa peau diaphane à l'aspect velouté comme une pêche sur laquelle ondulaient en cascade, sur ses épaules, sa poitrine et jusqu'au bas de son dos, les lourdes volutes suaves de ses cheveux soyeux et brillants du beau châtain très clair fauve et chaud du miel frais…

…mais Link était tellement stupéfait et soufflé qu'il ne pensa même pas un seul instant à profiter de la situation, et n'eut même pas l'amorce d'une érection…

Les bras le long du corps, la jeune fille le regarda d'un air triste et murmura d'une jolie voix haute et douce :

« Mon frère, je t'avais bien dit de ne jamais venir sous ma tente pendant mon sommeil… »

Et à la réflexion, les yeux avec lesquels elle le fixait étaient devenus rouge rubis, et le temps que Link saisisse le sens de ses paroles et réalise qu'elle n'aurait jamais dû les prononcer, ses longs cheveux cuivrés avaient commencé à blanchir et raccourcir comme s'ils refluaient sous la peau de son crâne, ses seins à s'étendre et s'aplatir en puissants pectoraux et ses épaules à s'élargir, des muscles athlétiques et noueux à saillir sous sa peau de plus en plus pâle, et entre ses cuisses pendait à présent une imposante verge…

Link était face à Sheik…

La jeune fille était Sheik ! Sheik était une fille !

Et pourtant il était bien un homme…

Link était tellement sidéré, tellement estomaqué, qu'il ne put que tendre en direction de cette aberration dont il n'arrivait plus à détacher des yeux exorbités un doigt tremblant en laissant échapper un râle désarticulé ; et quand celui en qui il ne reconnaissait plus son ami tenta de l'approcher, il eut spontanément un mouvement de recul convulsif, trébucha et s'effondra à terre sur son séant.

Sheik soupira tristement en secouant la tête, se retourna, ramassa son foulard et sa combinaison bleue, et les passa, en commençant comme toujours par le foulard devant son visage.

Une fois vêtu, il se tourna à nouveau en direction de son ami, qui n'avait pas bougé, assis par terre les yeux dans le vide, et lui annonça d'une voix morne :

« Bon, je vois que je ne peux plus garder le secret. Prépare-toi, nous partons ; je t'emmène voir la personne qui pourra tout t'expliquer. »

Le jeune Hylien aux yeux bleus obtempéra sans desserrer la mâchoire, s'habilla, démonta sa tente, glissa l'ensemble de ses affaires dans son sac de voyage et l'arrima à la selle de sa jument alezane sans un mot, sans un regard, dans un silence de mort.

L'Hylien vêtu de vert et le Sheikah vêtu de bleu montèrent à cheval et prirent la route, Link tenant Epona plusieurs pas derrière l'étalon noir de Sheik. Le soleil radieux dans le ciel parfaitement bleu au-dessus d'eux ne dispensait qu'une gaieté trompeuse à la scène mais ne parvenait pas à dissimuler le profond malaise et le froid glacial qui s'était installé entre eux.

Au bout d'un interminable moment de silence pesant, le jeune homme vêtu de bleu finit par lâcher sans oser se retourner :

« Mais parle-moi, Link ! C'est moi, Sheik, je suis toujours le même, alors pour l'amour du ciel parle-moi ! »

Mais son ami, tête basse et regard dur, n'émit pas un son, et le jeune Sheikah soupira profondément en secouant la tête…

Au bout de près d'une journée de ce manège, les deux impétueux jeunes gens arrivèrent enfin à destination, le cimetière de Yoll, une nécropole gigantesque située une lieue à l'ouest de Cocorico, au fond de laquelle se trouvait même ce qu'on appelait la "Vallée des Rois", la parcelle où étaient bâtis les mausolées de tous les anciens rois d'Hyrule depuis Gustav, le héros des temps anciens fondateur de la lignée.

Sheik descendit de cheval, attacha celui-ci à un arbre et prit son sac de voyage à l'épaule ; Link l'imita sans rien dire.

Plusieurs rangées d'arbres avaient autrefois été plantées en quinconce pour former une clôture naturelle, mais le temps qui avait passé les avait rendus si hauts, larges, noueux et touffus qu'ils évoquaient plutôt une espèce de labyrinthe végétal noyé dans la pénombre par le lacis de branches qui voilait la lumière déjà faible du soleil de la fin d'après-midi, placé là pour décourager les visiteurs ; passée cette forêt on débouchait sur les allées du cimetière, pavées et bordées des barrières en fer forgé qui délimitaient les parcelles, dessinant peu à peu devant les visiteurs un chemin sinueux mais clairement balisé entre les tombes.

Sans une hésitation sur la direction à prendre, Sheik mena Link droit à une grotte sur le flanc d'un aplomb rocheux peu élevé que le cimetière avait fini par englober à force d'agrandissements ; une espèce de porte cochère, choisie seulement parce que ses dimensions se trouvaient s'adapter à-peu-près bien à celles de l'ouverture, en occultait l'entrée ; le jeune Sheikah sortit de son sac de voyage une clé qu'il fit tourner dans la serrure, ouvrit le panneau aménagé dans la porte cochère, et entra le premier.

« Capitaine, lança-t-il tout haut en direction du fond de la cavité, Sheik au rapport ; mais j'amène de la visite… »

Resté sur le pas de la porte, Link jeta un regard sur l'intérieur de la grotte ; elle avait été aménagée comme une vraie maison, avec un parquet au sol, une table et des chaises contre le mur à sa droite, et un rideau de séparation pour d'autres pièces que l'on apercevait au fond ; or quand celui-ci s'écarta, le jeune Hylien aux yeux bleus vit apparaître une personne qu'il n'avait plus vue depuis ces sept ans passés à lutter contre Ganondorf, la nourrice de la princesse Zelda, Impa.

Approchant doucement de la quarantaine, elle semblait n'avoir pas pris une ride, et était toujours aussi athlétique et étrangement belle…

Celle-ci toisa d'abord son jeune subordonné, puis distingua Link derrière lui, et revint sur Sheik avec un regard plus sombre.

« Pardon, dit le jeune Sheikah en baissant piteusement la tête. J'ai été obligé de l'amener, il a découvert mon secret. Je n'ai pas su le garder, je t'en présente mes excuses. »

La grande femme athlétique aux cheveux argentés soupira, parut se perdre un instant dans ses pensées, et finit par répondre :

« C'était inévitable. Ne t'en veux pas, mon chéri, de toute façon nous aurions été obligés de lui révéler la vérité pour la réussite de sa quête. » Et, levant les yeux vers celui dont ils débattaient, elle ajouta : « Entre donc, Link ! »

Il obéit, tout en se demandant ce que pouvait bien signifier qu'Impa appelle Sheik "mon chéri"…

…mais sitôt qu'il s'approcha, Sheik sembla flancher, avec un gémissement, et se pencha en avant, tremblant, genoux fléchis et une main sur la poitrine.

« Ah… articula-t-il d'une voix étouffée. Je crois que c'est la fin… je ne vais pas tenir plus longtemps…
– Oui, confirma Impa sur un ton neutre. Maintenant que nous sommes réunis, comme prévu le secret doit être révélé. »

Link regardait son ami se tordre de douleur comme s'il faisait un effort intense et écoutait cette conversation dénuée de sens à ses yeux sans desserrer la mâchoire, ne parvenant plus à ressentir la moindre compassion pour celui qui l'avait trahi.

« Adieu, Maman… », souffla alors le jeune Sheikah en direction de la femme aux cheveux argentés.

Maman ?

C'était donc ça ! Voilà pourquoi elle l'avait appelé "mon chéri". Sheik était donc le fils d'Impa ? Mais non, pas son fils, puisqu'il était une fille, pas même une Sheikah… Alors, qu'est-ce que cela signifiait ? Pourquoi inventer un lien de parenté avec une personne qui n'était pas ce qu'elle prétendait être ?

« Adieu mon bébé, répondit Impa avec un visage impassible, mais d'une voix tremblante. Ces sept ans de sursis avec toi que la vie m'a accordés ont été un immense bonheur… »

Toujours penché en avant une main sur le cœur avec l'air de souffrir terriblement, Sheik se tourna ensuite péniblement vers Link, qui gardait un air dur et la mâchoire serrée, et lui dit d'une voix encore plus faible :

« Adieu, mon frère. Je suis profondément désolé… d'avoir dû te mentir… et qu'on se quitte… fâchés… à cause de ce mensonge… »

À ces mots, réalisant qu'il était là à bouder pour rien comme un gamin pendant que son ami, le meilleur ami qu'il ait jamais eu, presque son frère, était en train de disparaître, de mourir, Link se sentit submergé par un torrent d'émotions si violent qu'il ne put résister plus longtemps et, oubliant son orgueil, sa rancœur, balayés par l'amour pour son ami qui l'emportait comme un fleuve en crue déborde de son lit, il se précipita sans réfléchir un seul instant de plus vers le jeune Sheikah en s'écriant :

« Non, Sheik, attends ! »

Mais le temps qu'il arrive à lui, c'est sur les frêles épaules de la jeune fille aux longs cheveux cuivrés que ses mains larges et puissantes se refermèrent.

Sheik n'était plus…

Link se vit, comme de l'extérieur, poser ses mains trop tard, au ralenti, en noir et blanc, et sentit son cœur se serrer aussi fort que s'il s'était arraché de sa poitrine vide et froide, ne lui laissant qu'un goût de ferraille dans la bouche…

Sheik n'était plus

Il ne restait de lui que la combinaison bleue qui moulait ses muscles et dans laquelle la jeune fille fine et menue flottait littéralement…

Agenouillé devant elle les mains sur ses épaules, regard éperdu et bouche bée aux lèvres tremblantes, il la fixait, interdit, sans voir derrière elle Impa fermer tristement les yeux…

« Je suis navrée, finit par déclarer la jeune fille d'une voix haute et douce en plongeant dans les siens ses yeux d'un bleu de cristal, mais ton ami n'est plus des nôtres, et ne reviendra plus. Il était prévu dès l'origine que la magie qui l'a amené parmi nous prendrait fin avec ta quête.
– Tu me l'as pris ! lui hurla Link, le visage dévasté.
– Ne hausse pas la voix, répondit calmement la jeune fille avec quelque chose de vaguement hautain dans le ton, et lâche-moi s'il te plaît ; tu me fais mal. »

Semblant émerger d'un mauvais rêve, il retrouva un semblant de contrôle sur lui-même, en soufflant bruyamment, et desserra l'étreinte de ses doigts.

« Je vais aller me baigner et m'apprêter, reprit la jeune fille. Tu comprendras mieux si tu me vois sous mon apparence normale. » Et, se tournant vers Impa, elle lui commanda sur un ton ferme mais chaleureux : « Donne-lui à manger, je te prie, Impa. Par ma faute ils sont partis en hâte ce matin et Link doit avoir grand-faim. »

Elle prit alors congé et se retira dans la pièce du fond pour y faire sa toilette ; pendant ce temps, l'ancienne garde du corps installa le jeune héros à la table de bois et lui servit la moitié d'une miche de pain, du bouillon de légumes et un godet de vin rouge, qu'il ingurgita sans appétit, sombre et amer, uniquement parce que son estomac les lui réclamait à grands cris ; le bain de la jeune fille s'éternisant, Impa débarrassa le couvert et vint s'asseoir en face de Link à table ; la guerrière sheikah n'avait jamais été causante, et le jeune Hylien blond vêtu de vert n'était pas d'humeur à causer ; pourtant, au bout d'un moment de silence mutuellement consenti, les mots finirent par sortir tous seuls :

« Je ne t'ai jamais remercié, lâcha Impa. Mine de rien, il y a sept ans tu nous as sauvées, et au péril de ta vie…
– C'était normal, répondit Link modestement et sans joie. La survie de la princesse héritière était plus importante pour Hyrule que la mienne.
– Ne crois pas ça, objecta-t-elle avec passion. Tu es extrêmement important ! Tu es l'un des trois élus complétant la Sainte Trinité, le Héros qui doit ramener la paix !
– Peuh ! cracha Link avec un brin de cynisme agacé. Eh bien le Héros, il en a assez de tout ça ! »

Impa sourit.

Elle le considéra avec plus d'attention ; un regard désintéressé, bien sûr : il avait l'âge d'être son fils ; à dire vrai il avait le même age que son fils ; mais un regard attendri, de maman ; quand il était petit, elle ne l'avait que croisé, mais déjà à cette époque il était clair qu'il serait bel homme ; à présent, l'homme tenait toutes les promesses du petit garçon…

« Tu as bien grandi, lui dit-elle avec un sourire. Tu es devenu beau mec !
– Merci, répondit le jeune homme ; tu n'es pas mal non plus…
– Si j'avais dix ans de moins, tu serais même exactement mon genre d'homme, le taquina l'athlétique Sheikah aux cheveux argentés. D'ailleurs, tu me rappelles mon premier amour, le père de Sheik… Un drôle de chaud lapin, et méchamment bien gaulé… »

L'image, quoique vague, lui causant un grand éclat de rire, Link s'exclama du tac au tac :

« Ah ben alors j'en connais un qui a tiré ça de son père ! »

Là, réalisant aussitôt de qui il parlait et à qui il en parlait, un brusque frisson glacial lui serra le cœur et tua toute joie en lui…

Tous deux se rembrunirent, et un silence cette fois pesant et embarrassé s'installa comme une chape de plomb, jusqu'à ce que le rideau du fond s'écarte pour laisser apparaître la jeune fille aux cheveux cuivrés…

Elle était méconnaissable, comme transfigurée, et Link en la voyant ainsi se sentit saisi d'un tel respect et d'une telle admiration qu'il se leva spontanément de sa chaise pour l'accueillir…

« En plus de ma toilette, glissa-t-elle à son intention, je me suis parfaitement épilée. Ainsi, la prochaine fois que tu me toiseras de la tête aux pieds comme un pervers tandis que je suis nue, peut-être te ferai-je enfin de l'effet… »

Mais cette remarque pleine de morgue était parfaitement superflue : cette fois, elle lui faisait de l'effet ! Elle irradiait la beauté, la force et la majesté : son visage pointu aux traits fins et délicats était à présent dégagé, encadré de ses longs cheveux châtain cuivré soigneusement coiffés et lissés, attachés en arrière en une demi-queue autour du front et en deux tresses par-dessus ses oreilles pointues, et ses sourcils épilés au dessin parfait donnaient un regard grave et distingué à ses yeux en amande d'un bleu cristallin ; elle portait une tenue d'un luxe et d'une richesse imposants, une longue robe faite d'un jupon de soie blanche brodé et rehaussé de dentelles et d'un corsage rose dont le profond décolleté était couvert d'un collier d'or au pendentif figurant un aigle complexe et savamment ciselé incrusté de pierreries, des gants de soie blanche brodée des mêmes motifs que son jupon, lui montant jusqu'au-dessus des coudes, et des bracelets en or articulés sous ses épaules à hauteur des aisselles qui formaient des épaulettes ; sa taille était ceinte d'une ceinture au fermoir d'or ciselé orné de pierreries et de deux boucles où était passée une longue étole de soie parme et dorée sur laquelle étaient brodées les armoiries d'Hyrule, et un diadème d'or et de pierreries à l'image d'une couronne de lauriers trônait sur son front.

C'étaient la toilette et les bijoux d'une princesse royale.

Une princesse royale ?

Zelda !

Il comprenait tout à présent : c'était si évident ! Sheik était une fausse identité pour dissimuler Zelda à ses ennemis !

Soudain, il fut tellement soulagé que tout soit enfin parfaitement clair et tellement heureux de retrouver enfin celle qui était à la fois sa chère amie d'enfance et le dernier espoir du peuple d'Hyrule qu'il se précipita sur elle en riant pour la prendre dans ses bras sans façons.

« Zelda ! exulta-t-il en la serrant contre lui. C'est toi ! Je suis tellement content de te revoir ! » Puis, se rappelant à qui il s'adressait, il s'empressa de retrouver son calme et de bafouiller sur un ton plus formel, sans pour autant la lâcher ni cesser de lui sourire : « Pardon, je veux dire : votre Altesse, mes respects !
– Oublie les "votre Altesse", mon ami, répondit-elle d'une voix douce. Je suis heureuse aussi de pouvoir enfin me montrer à nouveau devant toi. Cependant, lâche-moi s'il te plaît, car tu es devenu très robuste et… tu me fais mal. »

Confus de sa maladresse, il leva précipitamment les bras et recula de quelques pas. Zelda lui sourit ; il se détendit.

« Bravo mesdames, reprit-il avec un large sourire des plus séduisants et les yeux pétillants. Faire passer la princesse pour un garçon était la meilleure des cachettes ! En plus, franchement, vous avez fait les choses en grand : aller jusqu'à lui inventer de toutes pièces une fausse identité, un passé, un lien de parenté avec l'une et une histoire d'amour avec l'autre, c'était drôlement malin et bien trouvé ! Moi en tout cas, je me suis fait avoir, j'ai vraiment cru que Sheik était réel ! »

À les voir à ces mots baisser aussitôt la tête et s'assombrir, il sentit confusément qu'il avait encore dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû…

« Mais c'est là que tu n'as pas compris, finit par lâcher Impa sur un ton las. Sheik a réellement existé… Link, tu sais ce qu'est une nourrice ?
– Bien sûr, répondit le jeune homme à la fois intrigué et contrarié. C'est une femme qui a eu un enfant et qui allaite l'enfant d'une autre avec le sien…
– Alors comment crois-tu que je sois devenue la nourrice de Zelda ? »

La réponse lui apparaissant soudain évidente, Link se mordit la lèvre en comprenant quelle terrible maladresse il avait commise…

« J'étais espionne et tueuse à gages pour sa Majesté le roi Daphnis, reprit la femme athlétique aux cheveux de neige, mais j'avais vingt ans et j'étais une tête brûlée, imprudente, insouciante… Un soir où je fêtais la réussite d'une mission, comme je te l'ai expliqué tout à l'heure un beau mec m'a roulée dans la farine, et je me suis trouvée enceinte…
À quoi peut bien servir une guerrière si grosse et lourde qu'elle ne peut plus lever la jambe assez haut pour donner un coup de pied ? À quoi peut bien servir une espionne qui ne peut plus s'absenter pour partir en mission parce qu'elle a un enfant à charge ? À quoi peut bien servir une tueuse qui ne peut plus se résoudre à tuer depuis qu'elle a donné la vie ? J'aurais dû être virée, et me retrouver sans rien avec mon bébé sur les bras…
Au lieu de ça, le roi Daphnis m'a souri et m'a répondu "ça tombe bien, Impa, mon épouse vient de découvrir qu'elle attend un enfant elle aussi. Tu seras sa nourrice." Aucun mot ne peut traduire la gratitude que j'éprouverai éternellement pour ce grand homme dont l'indulgence et la bonté m'ont sauvé la vie ce jour-là…
Enfin j'ai mis au monde un petit garçon. Que j'étais heureuse ! Un beau petit mâle reproducteur, qui allait faire renaître de ses cendres la race Sheikah… Que j'étais fière de mon petit gars ! Quelques mois plus tard, c'est Zelda qui est venue au monde à son tour, et j'ai allaité les deux petits comme frère et sœur.
Et puis les années qui passaient les ont séparés. La petite princesse devait recevoir son éducation de future reine, tandis que mon garçon s'entraînait pour devenir un parfait guerrier sheikah… Et il se sentait vraiment l'âme d'un guerrier ; à dix ans il n'avait peur de rien et pensait pouvoir défendre Hyrule de tout à lui tout seul…
Quand Zelda a commencé à soupçonner Ganondorf de préparer un coup d'état, mon fils est parti de son côté enquêter sur lui ; le jour où le roi m'a demandé d'emmener la petite hors de la capitale, nous devions nous retrouver à un point de rendez-vous connu de nous seuls et fuir ensemble. Grâce à toi, Zelda et moi avons pu nous échapper et nous y rendre, mais Sheik n'est jamais venu au rendez-vous…
Je n'ai pas eu à le chercher longtemps pour découvrir qu'il était tombé sur une centurie de Moblins aux ordres de Ganondorf, qu'il avait essayé de les affronter tout seul et que… »

Ses lèvres, ses épaules tremblaient, elle devait plisser les yeux pour y retenir les larmes qui y poignaient…

« Mon fils… mon petit garçon… Ils ne se sont pas contentés de me le tuer… Ils l'ont…
– Plus un mot ! gronda Link en se jetant sur elle comme un diable sort de sa boite. Ne dis rien, Impa, ne dis rien ! »

Il la prit dans ses bras et la serra de toutes ses forces tandis qu'elle ne se retenait plus de fondre en larmes et de sangloter à fendre l'âme…

« Chut, lui murmurait le jeune homme blond en la serrant contre lui, ne dis plus rien… Calme-toi… N'y pense pas… N'y pense surtout pas… »

Sa voix était douce, rassurante, réconfortante, mais il tremblait et serrait la mâchoire à grincer des dents de rage et de chagrin…

Restant maître de lui-même pour ne pas laisser ses propres sentiments submerger son amie et s'ajouter à sa douleur, il la fit asseoir à la table, et sitôt posée elle s'effondra dessus, enfouissant son visage dans ses bras croisés pour y pleurer tout son soûl.

Link s'éloigna, faisant les cent pas dans la pièce, bouleversé ; Zelda s'approcha alors, visage triste et digne, et reprit :

« Tu connais à présent la tragique histoire de Sheik. Je peux te raconter la suite en peu de mots : ses assassins ignorant qui il était et personne d'autre ne sachant qu'il était mort, j'ai pris son identité. Mais pour que l'illusion soit parfaite, nous avons eu recours à la magie, une très puissante magie… Nous avons invoqué son âme et nous l'avons attachée à mon corps. C'est ce que l'on appelle la transsubstantiation : un vivant possédé par l'âme d'un défunt, deux âmes dans le même corps. Lorsqu'il était conscient, je ne l'étais pas, et mon corps devenait le sien, mais c'étaient bien mes cellules, ma chair et mon sang, qui composaient son corps. Il ne me le rendait que lorsqu'à son tour il perdait conscience, dans son sommeil, la nuit. Pourtant, parfois, dans nos rêves ou lorsque nous pensions suffisamment fort l'un à l'autre, nous parvenions à être ensemble, nous parler par la pensée, et peu à peu nous sommes tombés amoureux… Oui, Link, Sheik a bien existé, et nous étions bien deux personnes différentes, mais en un seul corps… Tu peux comprendre à présent pourquoi notre amour était impossible : comment s'aimer quand on ne peut pas être tous les deux physiquement présents en même temps ? »

Link déglutit péniblement, une boule dans la gorge… Il ressentait jusque dans sa chair la souffrance que pouvaient ressentir ces deux êtres privés l'un de l'autre, privés du droit de s'aimer et d'être heureux ensemble…

C'était tellement horrible, tellement horrible qu'il ne trouvait pas de mots pour l'exprimer…

« Où est-il ? », demanda-t-il soudain d'une voix forte.

Zelda entrouvrit ses lèvres délicates, l'air perplexe…

« Je veux-dire : où est-il enterré ?
– Ah, répondit la jeune princesse, suis-moi, je vais t'y conduire… »

Le jeune héros blond vêtu de vert quelques pas derrière la jeune fille aux cheveux cuivrés vêtue de rose, ils sortirent de la caverne aménagée, tournèrent à droite, firent le tour du monticule dans lequel elle était creusée par le Nord, et se trouvèrent face à une tombe isolée ; une simple pierre plate avait été fichée dans le sol à la verticale, gravée du nom de Sheik et de l'œil stylisé symbole du peuple sheikah, dont il était le dernier, éteint sans descendance…

Autour d'eux, un plateau caillouteux cerné d'une ceinture d'arbres immenses qui s'enfonçaient peu à peu dans l'obscurité du jour mourant, au-dessus, le ciel que la lueur vermeille déjà mourante du soleil couchant déjà disparu à l'horizon semblait avoir vidé de toute sa lumière, voûte de bleu sombre grisonnant peu à peu…

Link dépassa Zelda, les yeux rivés sur la tombe ; la princesse, à présent quelques mètres derrière lui, se demandait ce qu'il avait en tête, quand elle le vit s'agenouiller devant la stèle.

Là, le jeune homme blond, son beau visage affichant une gravité qui le rendait plus beau encore, ôta sa mitaine de sa main gauche marquée de la Triforce et, dégainant de la main droite l'épée qu'il avait dans le dos, il s'entailla la paume et tendit la main, laissant son sang s'écouler sur la pierre tombale et suivre les courbes des lettres qui formaient le nom gravé dessus ; alors, sur un ton digne et solennel, il déclara tout haut :

« Sheik, tu es de ma chair, tu es de mon sang, et par mon sang que je verse pour toi je fais de toi mon frère. »

Son frère.

Il l'avait toujours été ; dans son cœur il l'avait toujours été.

L'affirmer officiellement à la face du monde par ces paroles scellées par son sang était tout ce qu'il pouvait encore lui offrir…

C'est alors qu'il vit Zelda s'agenouiller à son tour à ses côtés, tout contre lui, devant la tombe, le visage ravagé d'émotion ; il frémit quand il la vit à son tour ôter son gant blanc et se couper la paume sur le tranchant de l'épée qu'il avait gardée nue à la main, puis retrouva la paix et lui sourit doucement, en communion parfaite avec elle, quand elle fit s'égoutter son sang sur la tombe qui se mêla au sien et au nom de son frère, et déclara d'une voix tremblante mais déterminée :

« Sheik, tu es de ma chair, tu es de mon sang, et par mon sang que je verse pour toi je fais de toi mon frère. »

Derrière eux, Impa était sortie sans bruit et les avait suivis ; immobile et muette à quelques mètres d'eux, elle contemplait en souriant entre ses larmes, le cœur gonflé de fierté et d'amour, le frère et la sœur de son fils, ses trois enfants…