Elle frissonna.

Il faut dire que le soleil s'était couché sur ce triste jour d'automne et qu'elle n'était vêtue que de soie et de bijoux.

Il s'en aperçut et étendit sans un mot le bras droit, la prenant par les épaules pour l'attirer contre lui.

Quand elle sentit la large main puissante à moitié gantée de cuir souple sur son bras, les muscles durs déliés mais athlétiques sous le tissu râpeux autour de son corps frêle et frissonnant, la chaleur que ressentit la jeune princesse aux longs cheveux d'ambre ne fut pas seulement physique…

« Rentrons », lâcha-t-il d'une voix grave au ton vide au-dessus de sa tête sans détourner son visage du prénom gravé sur la tombe.

Desserrant son étreinte, il se leva, et lui tendit la main pour l'aider à se redresser à son tour, avant de fléchir une dernière fois les genoux pour ramasser la mitaine de cuir et le gant de soie qu'ils avaient ôtés pour mêler leur sang.

« Link… » murmura Zelda.

Il ne répondit pas.

Elle le dévorait des yeux, des yeux bleus brillants et humides grands ouverts qui ne pouvaient plus se détacher de lui…

Lorsqu'il croisa tête basse Impa qui se tenait debout impassible quelques mètres en contrebas, c'est comme dans un rêve, ou la tête sous l'eau, qu'il l'entendit lui glisser :

« Tiens-toi prêt, mon garçon. Le sixième Talisman se trouve ici. »

Il se figea.

Fermant les yeux, il secoua la tête avec un sourire sans joie qui semblait vouloir dire qu'il s'y attendait avant de répondre :

« Ha ! Vous n'avez décidément rien laissé au hasard… » Et, se tournant enfin vers la jeune fille, il ajouta : « Zelda, rentre te mettre à l'abri. Et soigne ta main.
– Tu n'as pas à t'inquiéter pour moi, assura-t-elle.
– Je m'inquiète pour toi à chaque instant depuis sept ans », répliqua-t-il avec dans la voix ce qui pouvait sonner comme une pointe d'amertume.

Touchée, elle perdit visiblement contenance et, ne sachant que répondre, elle inclina gracieusement le menton, attrapa son gant de soie qu'il lui tendait et se sauva dans la caverne aménagée.

Une fois qu'elle fut partie, le visage de Link se durcit visiblement ; il faisait face à Impa, campé sur ses pieds, prêt au combat, et lui lâcha :

« Alors, ce temple ? »

Mais la nourrice athlétique en justaucorps bleu éluda la question d'un sourire et lui répliqua par un commentaire auquel il ne s'attendait pas :

« Tu la retrouves à peine et déjà, comme toujours, ta seule pensée est de la protéger…
– Le temple, coupa-t-il brusquement à la fois excédé de ces atermoiements inutiles et vaguement gêné que sa courtoisie surannée soit aussi transparente. Qu'on en finisse. »

La Sheikah hocha la tête avec un sourire entendu avant de lui répondre :

« Quelle impatience ! Tu me rappelles quelqu'un… Très bien, je t'y conduis. »

Le jeune héros blond aux yeux bleus vêtu de vert suivit donc l'ancienne garde du corps râblée vêtue de bleu le long des allées du cimetière ; la nuit était en train de tomber, le ciel au dessus d'eux était désormais d'un bleu presque noir sans lumière sur lequel le décor indistinct complètement noyé dans la plus totale obscurité ne se détachait plus, masse noire informe partout autour d'eux jusque très loin au-dessus de leurs têtes.

C'est pourtant sans une hésitation sur la route à suivre, les angles auxquels tourner, qu'Impa ramena Link à l'angle Sud-est du cimetière, tout à fait à droite juste après l'entrée quand on regarde de l'extérieur vers l'intérieur de la nécropole.

Là se trouvait une cabane ; ses murs blancs écaillés étaient de travers, le dormant peint en rose de sa porte d'entrée était de travers, et sur son toit d'ardoises bleues mangé de mousse des bougies allumées inégalement fondues étaient plantées n'importe comment à intervalles irréguliers ; il semblait évident qu'il ne s'agissait pas du Temple : tout dans cette masure semblait bancal, et quand Impa tapa à la porte et que celle-ci s'ouvrit sur l'occupant des lieux, Link comprit pourquoi ; le bonhomme hirsute qui se tenait devant eux était lui-même bancal.

C'était un bossu, comme plié en deux vers l'avant, ses bras aux épaules tombantes rentrées en avant pendant comme ceux d'un primate ; il était râblé, court sur pattes, portait une peau de bête en guise de robe de chambre, et même sa grosse figure sous son crâne chauve semblait de travers, bouche tordue qui semblait faire la moue ; seuls ses grands yeux noirs au regard faussement dur et un peu triste reflétaient quelque chose et l'humanisaient.

Il grogna.

« Bonsoir, Igor », répondit poliment Impa. Puis, désignant du menton Link qui restait méfiant un pas en arrière : « Tu vois ce garçon ? C'est lui le Héros du Temps dont tout le monde parle. Le moment est venu, ouvre-lui la porte du Temple. »

Grognant à nouveau, le susnommé Igor leur tourna le dos et rentra fouiller dans sa cabane à la recherche de quelque chose qui devait être bien caché.

« Igor peut faire peur, glissa la Sheikah au jeune Hylien, mais il n'est rien de plus que le concierge du cimetière. Il se borne à faire ici son métier. »

Avec un nouveau grognement, le gardien contrefait reparut sur le pas de la porte en leur tendant triomphalement une de ces vieilles clés en fer ouvragé.

Juste le temps de fermer avec sa propre clé la porte de sa modeste demeure, et il les conduisit à travers le cimetière par de nouvelles allées, marchant devant avec une lanterne ; tous trois à la queue-leu-leu dans les allées d'un cimetière la nuit, ils formaient un cortège qui avait quelque chose de lugubre.

Enfin, ils arrivèrent tout au fond de la nécropole, devant un porche monumental encadrant une grille fermée, deux rangées de flambeaux allumés de part et d'autre. Igor s'avança en grommelant, enfonça la clé dans la serrure, la fit tourner avec un bruit de cliquetis grave et sonore, et poussa la porte grillagée ; ses deux battants s'écartèrent avec un grincement digne des meilleures histoires d'épouvante ; totalement indifférent, le concierge bossu lui tourna le dos, et tendit sa lanterne à Impa.

« Suis-moi, lança-t-elle à Link. L'entrée du Temple de l'ombre est sous l'un des mausolées royaux, je vais t'indiquer lequel. »

Le jeune homme blond allait la rejoindre quand, au moment où il croisait le concierge du cimetière, celui-ci lui glissa à l'oreille avec un profond soupir et un regard humide attendrissant dans ses grands yeux noirs qui transfigurait tout à coup cette créature de cauchemar en un cœur innocent :

« Madame Impa est si belle… Je voudrais lui offrir des fleurs, mais je suis trop vilain… »

Link tiqua ; puis un sourire éclaira son visage pour la première fois depuis un long moment et, touché, il répliqua avec douceur :

« Peu importe que tu sois vilain ou pas ; je crois que des fleurs lui feront plaisir quand même… »

Puis il laissa là Igor monter la garde et rejoignit en quelques foulées l'ancienne garde du corps qui n'avait rien remarqué et ne se doutait pas un instant de ce dont les deux hommes venaient de parler dans son dos…

La Vallée des Rois était tout aussi sombre et désolée que le cimetière des gens du peuple derrière eux, mais il s'en dégageait une majesté certaine : chaque roi avait droit à son propre lopin, tous étant disposés selon un quadrillage en damier, strictement géométrique, sans clôtures, vastes et dégagés, les mausolées trônant au centre de chacun ; tout près de l'entrée, Link en remarqua un d'aspect récent et bien entretenu quoique fort simple, en granit rose ; il put y lire "Sa Majesté Royale Daphnis Nohansen O'Hyrule, vingt-et-unième roi d'Hyrule" soigneusement gravé en belles lettres rehaussées d'or dans l'espace réservé à cet effet au-dessus du nom de son épouse ; le père et la mère de Zelda…

Au moins Ganondorf avait-il eu la décence d'inhumer dignement dans le tombeau qui lui était destiné et avec le respect qui lui était dû le grand homme qu'il avait ignominieusement détrôné et poussé à la mort…

Dépassant le caveau du roi Daphnis sans s'y arrêter à la suite d'Impa, il se promit de prendre un jour le temps de venir s'y recueillir ; puis ses pas le menèrent de plus en plus loin dans le temps à travers les sept-cents ans d'histoire du royaume d'Hyrule, et bientôt jusqu'à son origine même : devant eux se dressait à présent le plus ancien mausolée de la Vallée des Rois, celui du fondateur légendaire et glorieux du royaume et de sa lignée royale.

Gustav.

C'était une construction monumentale, une dalle de marbre bleu haute d'un mètre, large de cinq et longue de dix ; un escalier de cinq marches taillé à l'avant, laissant à gauche et à droite deux murets de cinquante centimètres de large, menait à l'esplanade même, sur laquelle deux couples de statuettes hautes d'un mètre, schématisant dans le style non figuratif de l'antiquité hylienne des guerriers genou à terre et épée brandie, se faisaient face ; elles semblaient former une haie d'honneur conduisant droit à l'imposante stèle, bloc de marbre en forme d'arcade épais d'un mètre et haut de cinq.

« C'est ici, déclara sobrement Impa. À l'intérieur du caveau.
– Quoi ? s'étrangla Link. Dans le tombeau du Fondateur ? Le rouquin vert a osé infecter la dernière demeure de notre Fondateur ? C'est une insulte à notre civilisation ! »

Visiblement furieux, le jeune homme blond traversa vivement l'esplanade et alla s'arc-bouter d'un geste sec contre la pierre tombale pour la pousser et dégager l'entrée du temple qu'il brûlait de purifier au plus vite.

Mais à la seconde où ses paumes se posèrent sur la stèle, une vision s'empara de lui ; le caveau, le cimetière et Impa autour de lui s'étaient effacés, et ce qu'il voyait devant lui était une scène qui semblait sortie d'un rêve, et étrangement réelle à la fois ; il la voyait comme s'il y était, comme s'il était physiquement présent les pieds dans la poussière jaune que les pas des combattants soulevaient en nuages et sous le ciel couvert de nuages noirs seulement troués d'un seul rai de soleil ; sa lueur dorée pointait droit sur un jeune homme, un adolescent, probablement pas plus vieux que lui, ni très grand ni très athlétique, seulement vêtu d'un pourpoint, tête nue, ses longs cheveux couleur miel sur ses épaules flottant doucement dans le courant d'air, seul face à une horde innombrable de Moblins, mais de Moblins d'un aspect inhabituel, plus grands et plus élancés avec la peau plus mate, seul et seulement armé d'une épée, une magnifique épée de métal bleuté à la garde évasée comme une paire d'ailes ouverte, brandie très haut dans son poing gauche dont le dos était gravé comme au fer rouge d'un symbole de la Triforce…

Quand Link voulut se porter à son secours, le bloc de marbre arrêta son mouvement ; il était devant le tombeau de Gustav, dans le cimetière de Yoll, et il n'y avait aucune bataille entre une armée de Moblins et un jeune héros marqué de la Triforce…

« Qu'est-ce que c'était ? haleta-t-il dérouté en se tournant vers la nourrice derrière lui. À l'instant… j'ai vu un gosse pas plus vieux que moi seul face à une armée de Moblins, et il avait la marque de la Triforce sur sa main…
– Tu as eu une vision mystique, expliqua la sculpturale Sheikah avec un sourire.
– En quel honneur ? s'étonna le jeune homme de plus en plus décontenancé. D'habitude je suis complètement réfractaire à la magie…
– C'est à cause du lien qui t'unit à Gustav ; il était le précédent Héros du Temps… »

À cette révélation, Link ouvrit grand les yeux et la bouche sans pouvoir émettre un son, souffle coupé ; Héros du Temps… il se trouvait face à un autre Héros du Temps, un autre comme lui, de son sang… il se sentit soudain envahi d'un immense et profond respect pour son illustre prédécesseur, en même temps que d'une rancœur dévorante contre l'usurpateur qui avait osé profaner sa dernière demeure et troubler son repos éternel…

S'arc-boutant sur ses cuisses, pesant de tout son poids sur la stèle, il exerça une poussée formidable dessus, et celle-ci glissa lentement avec un bruit de mécanisme avant de s'immobiliser un mètre en arrière dans un déclic retentissant, révélant une trappe carrée d'un mètre de côté de laquelle un escalier s'enfonçait dans les profondeurs du caveau.

« C'est le Temple de l'ombre, commenta Impa. Allons-y.
– Comment ça "allons-y" ? objecta Link aussitôt. J'y vais seul ! Personne ne peut pénétrer dans l'un des temples maudits par Ganondorf.
– Personne hormis les Sages… glissa la Sheikah avec un air taquin. Et c'est moi le Sage de l'Ombre.
– Quoi ? s'exclama le jeune Hylien blond que chaque nouvel événement de cette journée surréaliste rendait un peu plus confus et nerveux. Mais comment peux-tu le savoir ?
– J'ai passé ces sept dernières années à faire de longues études très poussées sur ces malédictions et les formes de magies qui sont en action dans cette lutte séculaire entre les élus des Trois déesses, répondit l'ancienne espionne sur un ton docte et avec un sourire d'autosatisfaction évidente, et je peux désormais affirmer sans me tromper qui sont les deux Sages que tu n'as pas encore éveillés. Et je suis l'une des deux. Moi, la dernière Sheikah. C'était évident. C'était écrit. »

À ces mots, Link explosa littéralement, toute l'exaspération qu'il avait accumulée depuis le matin s'échappant d'un coup :

« Et tu ne t'es pas dit que les résultats de tes recherches auraient pu m'être utiles ? s'écria-t-il. Que savoir qui chercher m'aurait épargné bien du temps et de l'inquiétude ?
– Eh bien, quoi ? répondit la nourrice sans paraître impressionnée de sa réaction, comme indifférente. Rauru te procurait déjà tous les renseignements dont tu avais besoin. Plus aidé que ça, tu ne serais même plus un héros…
– Mais je m'en fous d'être un héros ! Secourir les braves gens et pourrir la vie des méchants me suffit bien ! »

Impa souriait de plus en plus à mesure qu'elle le regardait et l'écoutait s'emporter ; ce gosse lui plaisait. Elle aimait son caractère, fier mais pas orgueilleux, vif mais pas hargneux, prêt à se battre mais pas violent, à la fois de la vieille école et jeune chien fou…

Il s'aperçut qu'elle souriait, crut qu'elle souriait de lui, et se sentit tout à fait ridicule, ce qui l'incita à se calmer.

« Bon, bon, reprit gentiment l'ancienne espionne, inutile de te mettre en colère. Cette fois tu sais qui chercher.
– Cette fois je n'ai même pas besoin de chercher, corrigea-t-il. Enfin… si tu es vraiment sûre et certaine que c'est bien toi…
– Je t'assure qu'il n'y a aucun doute.
– J'espère que tu ne te trompes pas », bougonna Link que toute cette aventure agaçait décidément…

Alors le jeune Hylien blond aux yeux bleus vêtu de vert et la Sheikah aux cheveux d'argent et aux yeux de rubis descendirent l'un derrière l'autre l'escalier vers les ténèbres du tombeau infesté de monstres et de malédictions…

L'intérieur était inhabituellement sombre pour un Lieu Saint ; aucune torche magique perpétuelle ne brillait aux murs comme c'était le cas dans tous les autres temples, et seule la lanterne d'Igor qu'Impa tenait à la main sans s'éloigner de Link d'une semelle leur révéla que sol, murs et plafond étaient pavés de moellons carrés de calcaire gris ; sur le mur du fond face à eux, une porte de bois sombre était visible, mais un trou qui semblait sans fond et occupait toute la largeur de la pièce et la moitié de sa longueur en barrait l'accès…

« Quoi ? s'exclama Link. À peine arrivés on ne peut pas aller plus loin ? »

Impa fronça les sourcils.

« Attends, fit-elle lentement, absorbée dans ses pensées. Attends… Les énergies que je ressens dans cette pièce ne se superposent pas aux éléments qu'on peut y voir… Il y a quelque chose ici que nous voyons mais qui n'y est pas ! Quelque chose ici est une illusion ! »

Elle ferma les yeux et se concentra ; elle était une magicienne d'un bon niveau, et sa pratique était justement fondée sur l'esprit, sa manipulation et le décalage entre ses perceptions et la réalité ; ressentir une présence au-delà du visible ne lui prendrait pas beaucoup de temps ni d'énergie…

Au moment où elle ouvrait la bouche pour livrer au jeune homme blond la conclusion de sa réflexion, c'est lui qui asséna le premier :

« Évidemment, il n'y a pas de gouffre ! »

Estomaquée de surprise, elle se tourna vers lui, les yeux tout ronds, pour lui demander comment il avait pu trouver avant elle alors qu'il était totalement réfractaire à la magie, et c'est là qu'elle remarqua un détail insolite : il portait une paire de lunettes !

C'était les fameux verres de vérité que Rauru lui avait fait chercher dans le puits de Cocorico avant de l'envoyer purifier le Temple de la lumière…

Le souffle de la femme sheikah se bloqua de lui-même dans sa poitrine ; Link était tellement séduisant que ça en devenait intolérable… ces lunettes qui assagissaient ce qu'il avait d'espiègle et de juvénile et adoucissaient ce qu'il avait de viril et de martial épousaient parfaitement son beau visage aux grands yeux bleus et à la bouche ourlée et sensuelle et y ajoutaient le charme supplémentaire d'une espèce de fausse timidité délicieusement dévergondée ; alliant cheveux ébouriffés et visage déterminé, candeur enfantine et présence physique d'homme adulte à la dignité et l'allure de sérieux et d'intelligence des lunettes, il avait tout à fait l'air d'un de ces étudiants posés et studieux, presque effacés, que l'on croit naïfs et encore puceaux mais qui couchent avec leurs enseignantes de vingt ans leurs aînées ; et d'ailleurs ce n'était pas pour plaisanter cette fois qu'Impa se fit la réflexion qu'elle lui aurait volontiers mis la main dessus…

« B… Bien, bredouilla-t-elle pour se donner une contenance, tu as donc des verres de vérité… ce sera bien plus pratique… »

En effet, les deux verres devant ses yeux leur servant de remparts contre les illusions lui révélaient l'aspect réel de ce sur quoi se portait son regard ; il pouvait ainsi voir que là où un sortilège lui avait montré un gouffre trop large et trop profond pour qu'il puisse le sauter, il n'y avait qu'un sol parfaitement lisse, où les pavés avaient été assemblés en cercle comme une espèce de vaste rond-point au-milieu de la pièce.

La traversant et franchissant la porte pour s'avancer plus loin dans le tombeau changé en labyrinthe par magie noire, le jeune Hylien et la Sheikah purent d'ailleurs constater que ce motif en cercles concentriques revenait constamment, dans toutes les salles, en dépit de leur forme parfaitement carrée ; de même, les lunettes leur révélèrent au moins un piège ou une illusion par salle : tantôt la porte qu'ils voyaient et s'apprêtaient à emprunter n'en était pas une tandis que la vraie était camouflée, tantôt un trou infranchissable était dissimulé sous l'apparence d'un sol de solides pavés.

Les trous d'ailleurs devinrent de plus en plus fréquents, leur barrant le passage et les obligeant à d'interminables détours par les seuls passages à pied ferme à leur disposition, dans lesquels ils tournèrent ce qui leur sembla des heures, assaillis de chauves-souris keeses, de squelettes Stalfos et de Ghinis, des fantômes, âmes damnées retenues dans le monde des vivants mais peu à peu vidées de toute l'humanité qui était la leur dans leur vie, leur visage défiguré et déshumanisé, langue avide et unique œil vitreux, en étant la traduction.

Enfin, ils arrivèrent à un cul-de-sac, et crurent bien que tout était fini pour eux cette fois… C'est alors que les lunettes de Link lui révélèrent une réalité cachée à ses yeux mais que son esprit ne comprenait pas même une fois révélée…

Quatre Stalfos venaient de se précipiter dans la pièce à leur suite, mais contrairement à tous les autres monstres présents dans ce Temple, les verres ne les montraient pas tels quels, mais translucides ; ils n'étaient pas des illusions, ils étaient bien là, réels… mais ils n'étaient pas les Stalfos qu'ils avaient l'air d'être…

Le jeune homme blond comprit une fois qu'il les eut tués : aussitôt qu'ils se furent évaporés, un coffre apparut dans un flash au centre exact de la pièce.

« Eh bien, le poussa Impa, tu ne l'ouvres pas ?
– Qui te dit que ce n'est pas un autre piège ? objecta-t-il.
– Un coffre, révélé à la levée d'une malédiction… ça a plutôt l'air d'un cadeau, tu ne crois pas ?

– Bien, admit Link. Tu ressens les énergies positives ou négatives mieux que moi, je vais te faire confiance… »
Grand bien lui en prit !

Le coffre contenait une paire de bottes d'un blanc légèrement bleuté, comme par hasard exactement à sa pointure, aux chevilles ornées de petites ailes faites d'assemblages de plumes qu'il devina être des plumes de roc : les bottes de Pégase, les bottes ailées capables d'affranchir leur porteur de la pesanteur et lui permettant de démultiplier son élan et sa distance de saut.

Mais curieusement, loin de s'en réjouir, Link partit d'un petit ricanement nerveux avant d'ironiser entre ses dents :

« Comme par hasard… Dans le temple jonché de gouffres infranchissables, c'est précisément un objet fait pour franchir les gouffres qui apparaît par magie juste à l'endroit et au moment opportuns… Ma parole, depuis la seconde où je t'ai retrouvée, j'ai l'impression d'être un pantin manipulé de toutes parts devant lequel on sème des panneaux fléchés pour être sûr qu'il ira bien là où on veut qu'il aille ! »

Attendrie de ses états d'âme, Impa sourit en lui répondant :

« Allons, mon garçon… Tu vois tout en noir ! Ce n'est pas de la manipulation, mais bien de l'aide : le Pouvoir d'Or des trois Déesses habite ces Temples, et tu es leur Élu qu'elles chérissent et qu'elles veillent, il est donc normal que leur Pouvoir se manifeste pour t'aider dans ces Temples. Par exemple, pourquoi crois-tu que, comme par hasard, les Zora qui sont amphibies venaient d'inventer un matériel de plongée juste quand tu as eu besoin de visiter un temple immergé ? Ou que, comme par hasard, les Gorons qui ne craignent pas la chaleur venaient d'inventer un vêtement ignifugé juste quand tu as eu besoin de visiter un volcan ? Pour chaque malédiction jetée sur un Temple, le Temple lui-même manifeste le Pouvoir d'Or qui l'habite sous la forme de l'objet idéal pour lever la malédiction. »

À ces mots, tout ce qu'il avait vécu depuis que Rauru lui avait révélé l'existence de ces malédictions à lever dès son retour en Hyrule après sept ans d'entraînement lui revint en mémoire, et les yeux de Link s'ouvrirent : soudain, tout devenait enfin parfaitement logique et cohérent, tout lui apparaissait dans son ensemble, et pour la première fois il sentit avec la clarté du cristal qu'il était bel et bien l'Élu, la pièce maîtresse d'un ensemble qui n'avait plus de sens sans lui, choisi et non manipulé pour accomplir un destin dont il était bien l'acteur et non le pantin.

Quoi qu'il lui en coûte…

Et embrassant sans peur, sans hésitation ce destin qu'il sentait pour la première fois être le sien, il chaussa les bottes de Pégase et, tenant fermement Impa par le bras, il fit demi-tour et sauta léger comme l'air par-dessus tous les gouffres qu'il n'avait pu franchir pour explorer toutes les salles qu'il n'avait pu atteindre.

Quand la Sheikah et l'Hylien arrivèrent enfin à ce qui leur sembla être le fond du caveau, le trou dans le sol qui les séparait de la porte derrière laquelle ils savaient que se trouvait leur but était béant.

« Cramponne-toi bien à moi », lâcha sans se retourner Link à Impa qui n'allait certainement pas se faire prier pour.

Prenant alors dans ses bras, un sous les épaules et l'autre sous les genoux, l'ancienne espionne aux cheveux d'argent qui avait déjà éprouvé des sensations plus désagréables, le jeune héros vêtu de vert recula prudemment jusqu'au mur derrière lui, puis s'élança de toute la vitesse que lui permettaient les bottes magiques avec le poids de deux personnes, et sauta ; un bond surnaturel, interminable, au-dessus des dix mètres de gouffre sans fond…

Quand ses pieds touchèrent le rebord de l'autre côté, Link crut que leur dernière heure était venue à tous les deux ; il repoussa Impa en avant de toutes ses forces, l'entendant pousser un cri bref et aigu en heurtant la terre ferme tandis que la lumière de sa lanterne s'évanouissait, et bascula en arrière…

Ce n'est que par réflexe qu'il se raccrocha d'une main au rebord ; de l'autre, il avait réussi de justesse à rattraper la bretelle du sac qui contenait tout son précieux arsenal de combat…

« Viens m'aider ! » grogna-t-il d'une voix assourdie par l'effort.

Tâtant à l'aveuglette dans l'obscurité, la femme aux cheveux argentés trouva la main gantée de cuir du jeune homme blond, lui attrapa fermement le poignet des deux mains, et tira vers elle de toutes ses forces, en même temps qu'il frappait la paroi du précipice de la semelle de sa botte droite ; il fusa comme un bouchon de champagne…

Enfin à terre, il reprit son souffle un instant, et commenta sobrement :

« Merde, mes lunettes aussi sont tombées au fond… »

Hyrule perdait un artéfact magique d'une valeur inestimable, mais la gent féminine y gagnait peut-être un répit et une infime chance de résister au charme ravageur du Héros du Temps…

« Nous étions trop lourds, reprit-il. J'aurais dû y aller seul, tu ne craignais rien de l'autre côté, et je n'aurais eu qu'à revenir pour recevoir ton Talisman…
– Mais tu ne l'as pas fait, et il y a une raison à ça ; il y a une raison à tout… Tu n'as plus les verres de vérité, mais je suis avec toi pour détecter les illusions à leur place. »

Reconnaissant qu'elle avait raison, il poussa la lourde porte qui les séparait de la chambre funéraire de Gustav…

Un revêtement parfaitement lisse de forme circulaire et de couleur parchemin occupait toute la surface de l'immense pièce à peu près quatre fois plus vaste que les autres et curieusement parfaitement éclairée d'un halo qui provenait du plafond ; un cercle ne pouvant coïncider avec un carré, les quatre angles qu'il ne couvrait pas révélaient qu'il n'y avait rien dessous, un autre gouffre sans fond…

Quand Link s'avança, chacun de ses pas s'imprima dans la surface jaunâtre tendue mais souple avec un petit bruit sourd de percussion ; un tambour ! Il était sur la surface circulaire d'un tambour, avec le vide autour !

« Reste en arrière, lâcha-t-il en fronçant les sourcils, j'ai un mauvais pressentiment. »

Et son pressentiment se confirma aussitôt : devant ses yeux horrifiés, une créature immonde comme sortie du plus invraisemblable cauchemar descendit du plafond, forme vaguement humaine mais méconnaissable ; haut de plus de dix mètres, l'être pendu par les pieds tête en bas n'avait ni pieds ni tête, son tronc s'évasant au niveau de la taille en de répugnantes ramifications accrochées au plafond comme du lierre et seule une incongrue fleur rouge trônant entre ses deux larges épaules noueuses, mais une peau d'un noir bleuté sous laquelle roulaient des muscles noueux, de longs bras musculeux et des gigantesques mains disproportionnées : Bongo, le Batteur…

Link eut un haussement de sourcil à sa vue ; qui se changea en une franche grimace quand Bongo se mit à battre frénétiquement de ses énormes mains sur la surface du tambour qui servait de sol : s'il parvenait encore, quoiqu'à grand peine, à éviter les deux énormes masses qui s'abattaient à toute vitesse sans lui laisser de répit, rien en revanche ne pouvait le soustraire aux vibrations que chacun de leurs coups transmettaient à la peau tendue sur laquelle il avait les pieds et qui le projetaient en l'air comme un fétu de paille…

Luttant avec une attention et un effort constants qu'il ne pouvait se permettre de relâcher un seul instant pour ne pas se faire écraser sans même pouvoir toucher le sol assez longtemps pour se mettre debout, le jeune homme se sentait dans une situation désespérée comme il en avait rarement connues ; et après tout ce qu'il avait déjà vécu ce jour-là, il en ressentait une exaspération, une rage qui enflait et le rongeait un peu plus à chaque seconde…

N'y tenant plus, il explosa, et avec un hurlement de bête il tira son épée de son dos et trancha d'un geste brutal la première chose que sa lame se trouva rencontrer ; la main droite ; le battement sur le sol cessant aussitôt, Link retomba à terre et de volée, il en profita pour rebondir jusqu'à la main gauche et la frappa elle aussi.

Se repliant vers le plafond de plusieurs mètres avec un long grincement strident, Bongo s'y immobilisa.

« Il a un œil ! cria Impa en sortant de sa longue concentration. Frappe son œil, vite !
– Mais où ? grogna Link qui, contrairement à elle, ne ressentait pas les énergies et ne pouvait se fier qu'à ce qu'il voyait, et en l'occurrence à ce qu'il ne voyait pas…
– Au centre de la fleur ! »

Il le repéra instantanément ; mais c'était trop loin pour qu'il puisse l'atteindre à la main… attrapant son arc de la main droite et une flèche de la gauche, il les joignit et arma à une vitesse dont lui seul était capable ; dans un sifflement le trait fusa et alla se ficher au centre de la fleur rouge entre les épaules du Bongo ; au grincement strident qu'émit la créature, le jeune homme sut qu'il avait atteint son but…

Dans une longue plainte, le batteur monstrueux jaunit et se racornit comme une plante qui se dessèche, et enfin son râle s'éteignit tandis qu'il s'effritait en poussière et disparaissait…

Autour de lui, il n'y avait plus de tambour au sol ni de gouffre sans fond autour, plus de salle au fond d'un labyrinthe de gouffres et d'illusions ; il n'y avait plus que la chambre funéraire, en pierre, simple mais de bon goût, du roi Gustav, et son sarcophage au centre, sur un tertre ; assis dessus, les mains sous les cuisses et les pieds remuant dans le vide, l'esprit de l'ancien roi le regardait en lui souriant, sous l'apparence de l'adolescent qu'il était quand il était Héros du temps ; l'ancien adressant un clin d'œil à son héritier, il s'évapora, retrouvant enfin le repos que la malédiction jetée sur sa dernière demeure avait odieusement troublé…

Soupirant de soulagement, Link rangea son arc dans son sac de voyage et se retourna vers Impa avec un sourire ; comme elle le lui avait annoncé, déjà elle était auréolée de lumière dorée…

« Héros du Temps, émit-elle d'une voix désincarnée qui n'était pas la sienne, porteur de la Triforce, par la sainte magie conférée par les Déesses à la Terre d'Or Sacrée, moi Impa Sage de l'Ombre te remets le Talisman fragment de la Terre d'Or et porteur de son pouvoir… »

Et dans le creux de ses deux paumes jointes devant elle ouvertes vers le ciel, les rayons de lumière convergèrent pour former une médaille lisse et brillante du mauve sombre et brillant de l'améthyste marquée de l'exact opposé du symbole de la lumière, une Triforce renversée pointe en bas entre trois halos ronds.

Le jeune héros blond vêtu de vert la prit, la lueur qui entourait la Sage de l'Ombre s'évanouit et ne laissa que l'ancienne garde du corps vêtue de bleu ; elle ne défaillit même pas, comme si elle s'y était préparée.

« Ne te l'avais-je pas dit ? » le taquina-t-elle simplement…

La prenant par le bras, Link serra la pierre dans le creux de sa main en souhaitant sortir du Temple, et aussitôt le ciel étoilé fut au-dessus d'eux, et Igor le concierge devant, qui sursauta en les voyant sortir de nulle part.

« Désolé, s'excusa le garçon blond, nous avons perdu ta lanterne.
– Pas grave », bredouilla le bossu en rougissant un peu à la vue d'Impa…

Connaissant les allées du cimetière comme sa poche, il les reconduisit d'un pas sûr, quoique clopinant, vers leur grotte où la princesse Zelda les attendait, et prit congé.

Quand ils y pénétrèrent, la jeune fille aux longs cheveux cuivrés se précipita vers eux et sauta au cou de sa nourrice en riant ; cependant elle n'osa en faire autant au jeune et beau héros blond…

S'apercevant de son trouble, il lui lança :

« Tu as quelque chose à me dire ? »

Paraissant hésiter, choisir soigneusement ses mots, regardant à gauche et à droite, ébauchant des gestes désordonnés qu'elle ne finissait pas, la jeune princesse finit par répondre sur un ton grave :

« Bien, Link… Les six Talismans sont à présent réunis.
– Six ? grogna le jeune homme. Mais il y a sept Lieux saints, sept malédictions à lever, sept Sages…
– En effet, acquiesça la jeune fille, et ne t'en fais pas, je sais très bien ce que je dis : je suis le septième Sage… »

Link se figea avec la même expression que si un immeuble s'était écroulé sur lui…

« Et oui, mon ami, poursuivit Zelda, tu comprends mieux à présent pourquoi Sheik a disparu aussitôt que lui et toi avez approché Impa : avec les cinq Talismans dans ton sac, celui d'Impa, et moi dissimulée en Sheik, c'était comme si les sept étaient réunis, ce qui était la limite à laquelle notre ami avait eu droit quand nous l'avions ramené à la vie… »

Les lèvres du jeune homme blond se mirent à trembler, puis peu à peu leurs commissures se retroussèrent, esquissant un sourire forcé, accompagné d'un ricanement saccadé, et enfin il éclata d'un rire sonore et incongru.

« Ma parole, finit-il par cracher sur un ton de défi, vous vous êtes décidément foutues de moi depuis le début toutes les deux ! Tu es toute contente de m'annoncer que tu es le septième Sage et que tu le savais depuis le début, hein ? Et tu crois que je vais t'obéir et prendre ton Temple d'assaut ?
– Mais non, bredouilla sur un ton implorant la princesse navrée de l'avoir vexé et un peu effrayée de sa colère, bien sûr, tu n'es pas obligé d'y aller tout de suite, repose-toi et tu iras dem…
– Ah mais non ma jolie ! la coupa-t-il cavalièrement sur un ton cassant. Ni tout de suite, ni demain ! Tu ne comprends pas ? J'en ai marre de tout ça ! Ce matin quand je me suis levé c'était une belle journée que je m'apprêtais tout content à passer à gambader dans la campagne avec mon meilleur ami, et ce soir au moment de me coucher j'ai éventé tellement de mensonges et de cachotteries que j'en ai la nausée et mon meilleur ami est mort, alors excuse-moi si j'en ai marre. »

Zelda et Impa baissèrent piteusement les yeux ; il n'avait pas tort… Il était bien celui qui avait le plus pâti de leur mensonge…

« Je m'en vais, reprit-il froidement. Mais faites-vous plaisir vous aussi, mesdames : la capitale est libérée, Ganondorf l'a désertée, vous n'avez qu'à retourner au palais… »

Devant leur mine médusée, bouche bée et yeux ronds, il émit un ricanement mi-sarcastique mi-résigné, et ajouta :

« Et oui, c'était pour le dire à Sheik que je me suis précipité dans sa tente ce matin, avouez que c'est ironique… »

Il se dirigea vers la porte blême et tremblant, tournant le dos à Zelda et frôlant Impa.

« Je vous demande une semaine, lâcha-t-il sans se retourner. Juste une semaine de repos, je trouve que ce n'est pas cher payé pour les risques que je prends et les souffrances que j'endure. Si vous me cherchez, je serai à la taverne à me bourrer la gueule. »

Et sans un mot de plus, tête basse rentrée dans les épaules, visage fermé et mâchoire serrée, il sortit, claquant la porte derrière lui sans leur accorder un regard…

Elles restèrent muettes et pétrifiées un long moment ; la princesse ne parvenait plus à détacher ses grands yeux bleus embués de la porte fermée derrière laquelle il avait disparu.

Ce n'est qu'au bout d'un temps interminable qu'elle parvint enfin à soupirer dans un frisson des épaules :

« Il est sublime… »