C'était un bel après-midi de mars sur la prairie au sud de la capitale ; le soleil brillait dans un ciel sans nuage, et le printemps semblait s'être invité une semaine en avance. C'était un temps à flâner, se balader dans la campagne ou refaire le monde entre amis les pieds dans l'herbe plutôt qu'à travailler ; c'était sûrement pour ça d'ailleurs que la jeune fermière Anju avait eu la fantaisie de se rendre au ranch Lon-lon, acheter du grain pour ses cocottes et du lait, et vendre deux douzaines d'œufs. Elle aurait pu attendre le jour du marché, mais avec un temps si clément, et la crainte des arrestations arbitraires par la milice et du sort réservé par les miliciens aux jeunes filles arrêtées envolée avec la fuite du tyran, elle y avait vu une occasion de passer un peu de temps avec la propriétaire des lieux, Malon, dont elle était l'une des rares amies d'enfance.

Grande fille mince et longiligne aux cheveux roux coupés au carré et tenus par un serre-tête, volontiers vêtue de petits corsages sans manches et de jupes courtes, Anju était de cette nouvelle génération de filles qui n'avaient pas peur du qu'en-dira-t-on, ces petites femmes matures et sures d'elles-mêmes qui sifflaient, juraient, sortaient tête nue, ne cachaient pas leurs mollets et n'hésitaient pas à faire le premier pas quand un garçon leur plaisait sans se sentir vulgaires du moment que le cœur y était, que leurs mères regardaient d'un œil éploré, ma fille, ce n'est pas comme ça que je t'ai élevée, moi de mon temps…, mais qui vivaient bel et bien avec le leur, une fille qu'on voyait et qu'on entendait, là où Malon, longtemps persécutée par les autres enfants, s'était de plus en plus mise à l'écart et en avait développé une espèce de réserve envers les autres. C'était un mystère pour tous ceux qui les connaissaient, mais l'exubérante Anju était pourtant restée, en dépit de tout, l'amie de la timide Malon, et ça n'avait rien à voir avec le fait qu'elles eussent le même âge et eussent été dans la même classe : sous ses dehors un peu provocants, la petite éleveuse de cocottes était quelqu'un de gentil et fidèle dans ses relations, plus sentimentale qu'il n'y paraissait.

Le grain, le lait et les œufs étaient déjà payés et le travail déjà fini depuis longtemps que les deux jeunes filles papotaient et riaient encore, adossées à la clôture de l'enclos aux chevaux, l'herbe tendre sous leurs pieds. La conversation glissait avec une ironie moqueuse sur les garçons, leur lourdeur, leurs façons les plus irritantes de faire la cour aux filles, quand soudain Malon tressaillit. À sa gauche, sous le grand chêne là bas au loin, elle venait de se rendre compte que Link était venu lui-aussi ; il discutait selle et fers à cheval avec son père. En le voyant, elle sentit son cœur accélérer et son souffle raccourcir…

« Oh Déesses, s'exclama-t-elle sur un ton gémissant, Anju, il est là ! »

Anju se tourna, regarda et sourit.

« Ah, dit-elle, Link, le Héros du Temps et de ces demoiselles… »

Évidemment elle l'avait reconnu au premier coup d'œil elle aussi. Tous les habitants d'Hyrule connaissaient son signalement, beau blond en tunique et bonnet verts, tous les habitants d'Hyrule savaient à quoi il ressemblait ; mais ce qu'Anju était la seule en revanche à savoir sur lui, c'était les sentiments de Malon pour lui.

Des sentiments qui n'étaient plus ceux d'une petite fille pour son meilleur ami…

Oui.

Les mois passant, ses visites au ranch se multipliant et chacune d'elles la laissant un peu plus bouleversée que la précédente, Malon avait bien dû finir par se rendre à l'évidence : elle était amoureuse de Link.

On aurait pu se dire que ce n'était qu'une autre de ces midinettes qui s'étaient entichées du héros national parce qu'il était célèbre, mais ce n'était pas ça, c'était plus que ça, bien au-delà de ça : au fond, elle l'avait toujours aimé. Sans le savoir, ou sans vouloir se l'avouer, ou sans croire en être digne, mais elle l'avait toujours aimé.

Il avait été son ami, vécu chez elle, couché dans sa chambre, ce petit garçon toujours souriant malgré son regard un peu triste, qui travaillait comme deux hommes sans se plaindre et attentait le soir venu pour s'effondrer sous la fatigue et les courbatures, dont elle avait massé les épaules meurtries par ces efforts, cet ami et idole à la fois, dont elle admirait la force, chérissait la bonté, et voilà qu'à présent il n'était plus ce petit garçon, mais un homme, ce même petit garçon fort et bon qu'elle admirait et chérissait devenu un homme, et elle, une femme, un homme beau comme un ange et une femme qui ne se savait pas encore femme, et s'il lui avait fallu ce temps pour oser s'avouer ce que ses sentiments pour lui étaient devenus, dès la seconde où il était réapparu dans sa vie elle avait senti sans qu'aucun doute soit possible qu'ils avaient changé…

« Qu'il est beau, gémit-elle sans arriver à détacher ses yeux de lui. Je l'aime, je n'en peux plus, ça me tue… »

Elle soupira profondément.

Elle avait mal partout, dans la poitrine, dans les sinus, dans le creux de l'entrejambe… cette douleur qui la laissait épuisée et malheureuse quand elle s'envolait après le départ de Link, mais qu'elle aimait tellement ressentir…

« Tu devrais tenter ta chance, déclara Anju.
– Non, je n'ose pas… s'empressa de répondre Malon en rougissant
– Tu sais, reprit son amie, on ne peut pas se faire un mec si on n'essaye même pas…
– Mais… j'ai honte ! Et s'il ne veut pas de moi ? Oh, non, il ne voudra pas de moi, il peut avoir qui il veut, alors pourquoi moi ?…
– Tu dois trouver un moyen pour retenir son attention, qu'il s'intéresse particulièrement à toi.
– Mais comment ? demanda innocemment la jeune fille aux cheveux acajou, soudain pleine d'espoir…
– Il faut coucher. »

Malon sentit tout le sang se retirer de son visage devenu blême et un froid glacial se répandre soudain dans sa cage thoracique.

Anju s'amusait intérieurement comme une petite folle de voir sa réaction ; elle la taquinait ; ce n'était pas méchant, ce n'était que ce besoin bien naturel que nous éprouvons tous de rire des petits travers de nos semblables, et comme bien des gens de Cocorico qui la connaissaient, elle avait envie de rire ici de la conception un peu mièvre de l'amour et du dégoût pour la sexualité que Malon affichait…

« Ouais, reprit-elle, la seule façon pour qu'un garçon te trouve plus intéressante qu'une autre, choisisse de sortir avec toi plutôt qu'avec une autre, c'est de lui faire clairement savoir que toi tu acceptes de coucher. Tiens, par exemple, comment tu crois que j'ai fait pour choper Kafei ? Je le laisse me baiser –plutôt bien, d'ailleurs– chaque fois qu'il en a envie, et en échange j'ai le plus charmant des petits amis… »

Ce qui était un mensonge éhonté, dans la mesure où son petit ami attitré, un grand et beau brun ténébreux, était probablement le garçon le plus délicat et le plus courtois de Cocorico et ne l'aurait jamais forcée à coucher avec lui si ce n'était pas elle qui l'avait voulu.

Coucher…

Malon bredouilla des paroles inintelligibles en regardant ses pieds et en entortillant son châle dans ses doigts, les yeux embués et le souffle court.

« Ben quoi ? se moqua Anju. Tu devrais être contente de coucher avec le beau Link dont tu es si amoureuse ! Ça sera le meilleur moment de ta vie ! »

Elle sourit en coin, décidant de pousser la mauvaise plaisanterie jusqu'au bout ; elle avait eu une inspiration divine, l'idée la plus parfaite qu'elle aurait pu trouver pour conclure en beauté son canular :

« En plus, tu ne le regretteras pas, glissa-t-elle. Link, j'ai testé : c'est vraiment un super coup, il baise vraiment trop bien ! »

À ces mots, Malon crut sentir la foudre la frapper en plein cœur et une montagne lui tomber sur la tête… Elle resta sans réaction, statufiée, comme sourde et aveugle, répondant à peine à son amie qui prenait congé avec sa charrette de grain et de lait ; son cœur semblait avoir cessé de battre, elle tremblait, glacée, nauséeuse, et sentit qu'elle n'arriverait pas à retenir ses larmes.

Coulant à Link au loin sous l'arbre un dernier regard langoureux, chancelant, qui lui fit mal comme un coup de poignard en pleine poitrine, elle retourna dans le ranch, monta dans sa chambre, et se jeta sur son lit avec un cri déchirant, pour pleurer tout son soûl, secouée de sanglots.

C'en était trop.

Si même sa meilleure amie avait couché avec lui, tout en sachant pourtant très bien qu'elle l'aimait, ça devait vouloir dire qu'elle était vraiment la dernière pauvre conne qui n'avait pas encore couché avec lui !

L'évidence s'imposa à elle, froide, terrible, la laissant prostrée et tremblante, la tête bourdonnante : elle était obligée de coucher avec lui ; obligée de le laisser lui rentrer son sexe dans le sien, quelles que soient la douleur et la honte qu'elle en ressentirait…

Elle se leva, redescendit, et retourna travailler ; pendant un moment, comme une ombre, un fantôme parmi les vivants, témoin extérieur d'un monde qui avait perdu toute réalité à ses yeux et à ses oreilles voilés de chagrin, elle entassa du foin et en fit des ballots ; et soudain, elle le vit.

Link.

Tremblant tellement qu'elle en lâcha sa fourche, le cœur battant si vite qu'elle faillit vomir, elle le vit entrer dans la grange pour y atteler sa jument pour la nuit ; l'après-midi touchait à sa fin, il est vrai… Tout sauf rassurée, obligée de se répéter sans cesse "tu es obligée, tu n'as pas d'autre choix" pour ne pas flancher, elle entra après lui, sans bruit, silencieuse, d'autant plus silencieuse qu'elle respirait à peine, et, pendant qu'il lui tournait le dos, elle prit une profonde inspiration ; elle voulait l'appeler, simplement prononcer son nom, mais son souffle était si court et sa gorge si sèche que seul un hoquet s'échappa.

Link se retourna vers elle en l'entendant, et lui sourit avec un plaisir évident, un sourire magnifique, plus brillant que le soleil, de ceux qui la rendaient folle d'amour et de douleur, avant de lui lancer d'une voix douce :

« Eh bien, ma toute-jolie, tu as avalé par le trou du dimanche ? Salut, je me demandais justement où tu te cachais !
– Jour Link », bredouilla-t-elle.

Quelle horreur, Déesses, il fallait impérativement qu'elle se ressaisisse ! Comment pourrait-elle lui parler sérieusement si elle n'arrivait pas à parler du tout ? Elle se sentait si bête !

« Alors, commença-t-elle d'une voix curieusement aigüe dont elle espérait qu'elle ne sonnait pas trop faux, ton ami Sheik n'est pas venu avec toi aujourd'hui ? »

S'enquérir de la santé d'un ami, oui, ça c'était bien, c'était poli, apprécié, c'était une bonne entrée en matière ; elle se rattrapait…

« Ah, soupira Link, baissant les yeux en s'efforçant tristement de sourire. Il n'y a plus de Sheik… »

Oh non, quelle idiote ! Elle avait posé juste la question qu'il ne fallait pas ! Elle avait dû lui rappeler une pensée douloureuse, lui faire de la peine, oh, comment pourrait-elle le remettre en de bonnes dispositions à présent ? C'était fini, elle avait raté sa chance, s'était sabordée elle-même…

« Je suis désolée, bredouilla-t-elle, sincèrement.
– Non, attends, corrigea Link avec un empressement surprenant, ce n'est pas comme s'il était mort…
– Non ? » s'étonna-t-elle.

Alors la conversation pouvait peut-être encore reprendre un tour favorable… ?

« Il n'était pas celui que je croyais, c'est tout, expliqua le jeune homme blond. On m'a menti à son sujet, c'est ça qui me contrarie. Mais je ne suis pas contrarié contre toi. D'ailleurs, assez parlé de ça, je ne vais pas t'imposer mes intrigues de héros au service de la couronne. Viens, asseyons-nous. »

Il lui fit un signe de la main pour l'inviter à s'approcher tandis qu'il s'asseyait adossé à la porte de l'une des stalles ; elle l'y rejoignit avec le cœur qui battait aussi fort que s'il l'avait invitée à coucher dans son lit…

« Comment vas-tu, toi ? reprit-il.
– J… euh… vais bien, bafouilla la jolie jeune fille aux longs cheveux acajou. Anju est venue me rendre une petite visite, c'était agréable…
– Ah, oui, je sais que tu l'aimes bien… »

Oh Déesses, c'était affligeant, cette conversation ne durerait pas une minute de plus si elle ne trouvait rien de plus intéressant, de moins plat, de moins niais à lui dire ! Mais pour quoi devait-elle donc passer à ses yeux ? Sans doute pour la fille la plus stupide, la plus fade et la plus inintéressante qui lui ait jamais fait la cour !

« Et Epona, lâcha-t-elle précipitamment comme une bouée opportunément apparue au milieu de l'océan à laquelle elle se serait raccrochée avant que le courant l'emporte, tu en es content ? Elle est docile ?

– Bien sûr, s'exalta Link. Elle est comme toi, tu me l'as bien dressée : un cheval c'est un compagnon, ça ne serait pas intéressant un compagnon qui n'aurait pas son caractère. Bien sûr elle repart à reculons quand on rencontre le moindre obstacle et elle s'agite dès que je fais un bruit, mais je ne sais pas ce que je ferais sans elle ! Et puis c'est gratifiant de monter une jolie rousse… »

C'était une petite provocation, bien innocente, envers elle, mais elle ne la releva même pas ; elle n'entendait plus ce qu'il lui disait, le sang dans ses tempes battait trop fort, l'assourdissait, elle était au bord du malaise ; c'était le moment, elle le sentait, et elle en était terrifiée, son cœur martelait à tout rompre, la tête lui tournait, une chaleur brûlante se répandait comme un poison dans sa poitrine glacée, tout était blanc devant ses yeux, elle se sentait comme sortie de son propre corps…

« …je t'aime. »

C'était sorti.

Il le fallait.

Pétrifié, Link sembla accuser le coup.

Durement.

D'abord parce qu'il ne s'y attendait pas du tout ; il était probablement le seul à ne s'être rendu compte de rien…

Mais surtout parce que lui ne pouvait pas dire qu'il l'aimait, il était loin d'être aussi sûr de ses sentiments, mais qu'il avait beaucoup de tendresse et d'affection pour elle… Il se sentit soudain écrasé par un poids insoutenable : sa meilleure amie lui avouait son amour ! Une jeune fille tellement belle et à laquelle il tenait tellement lui avouait son amour, un amour qu'il savait sincère et pur ?… Ce n'était tout de même pas rien !

« Malon… »

À voir sa réaction, elle sentit confusément que sa réponse ne serait pas celle qu'elle espérait, et son cœur se serra si fort qu'il lui coupa le souffle.

« Malon, répéta l'homme qu'elle aimait. Non… Tu ne dois pas dire ça… Tu dois chasser cette pensée… C'est impossible… Je ne peux pas te donner ce que tu attends…
– Pourtant… j'accepte de coucher, laissa-t-elle échapper d'une voix tremblante en répétant les paroles exactes d'Anju.
– Ma toute-jolie… répondit-il avec un sourire qui plissa les commissures de ses lèvres et qu'elle trouva absolument chavirant. Qu'est-ce que tu dis ?
– Je dis que si tu veux coucher, je suis prête, s'enhardit-elle, si ça peut te faire plaisir »

La pauvre !

Link sentit son cœur se gonfler d'une tendresse et d'une compassion infinies pour son amie, si pure et naïve qu'elle était la proie de tout le mal de ce monde : sans doute quelque paysanne vulgaire et peu farouche ou quelque garçon de ferme travaillé par la puberté lui avaient raconté quelque sornette sur les soi-disant règles du sexe qu'elle avait pris dans sa candeur pour argent comptant ; jamais, pensa-t-il, l'idée n'aurait pu lui venir toute seule de coincer un garçon pour abuser de lui !

Le beau garçon blond eut un petit rire sans méchanceté, et, tendant le bras dans une attitude dans laquelle elle ne sentit rien de menaçant malgré son anxiété, il la prit par les épaules en un geste de grand frère ; mais le contact de ses mains d'homme, chaudes et puissantes, et à moitié gantées de mitaines de cuir souple et odorant, sur elle, lui provoqua une décharge de plaisir presque érotique tel, qui la fit frissonner tellement, qu'elle en fut troublée et n'entendit qu'à peine sa réponse :

« Non, tu n'es pas prête. Il est hors de question que je couche avec toi parce que tu t'y sens obligée pour me faire plaisir.
– Pourtant je peux t'intéresser, s'écria-t-elle désespérée. Je… j'accepte même de sucer ton sexe si tu veux ! »

Il fut choqué.

Elle avait entendu Anju et d'autres filles de Cocorico parler de cette pratique qui lui semblait étrange et anormale et qui la dégoûtait totalement, mais qui, d'après les filles, plaisait vivement aux garçons. Un instant, elle se félicita d'y avoir pensé, certaine que c'était là l'idée de génie, l'argument décisif qui allait le convaincre…

« Mais ça ne va pas ? la gronda gentiment Link. Je ne vais rien mettre dans ta bouche ! Je ne vais rien te faire de dégoûtant ni de douloureux. Ressaisis-toi, Malon, tu n'es pas ce genre de fille.
– Pas le genre de fille qui t'intéresse ! », gémit-elle tandis que les larmes lui montaient aux yeux, tête basse, les yeux au sol et les épaules secouées de sanglots.

C'était horrible…

Elle était donc tellement laide ? Tellement inintéressante ? Pourquoi même en acceptant de coucher ne parvenait-elle pas à l'intéresser, à le pousser à la choisir ? Elle était tellement malheureuse, elle avait tellement mal qu'elle aurait voulu mourir, oui, aller s'enterrer pour pleurer jusqu'à en mourir…

Tout était perdu.

Elle était désespérée.

Alors elle eut le geste désespéré de quelqu'un à qui il ne reste plus rien à perdre…

…comme un automate, un fantôme, elle se mit debout sans émettre un son, les yeux perdus dans le vide, le visage ne reflétant plus rien, et là, devant les yeux médusés de l'homme qu'elle aimait, tout amour-propre envolé en même temps que ses espoirs, au mépris de la peur, au mépris de la honte, elle prit une profonde inspiration et ôta son châle, laissa choir sa robe à terre le long de son corps et fit glisser sa culotte, avant de se retourner face à lui, entièrement nue et sans défense offerte à sa vue…

Bouche bée et les yeux ronds comme des soucoupes, Link ne put que laisser échapper un profond râle de fond de gorge.

Elle était tout simplement magnifique, avec ses énormes seins ronds lourds et fermes, sa taille de guêpe, ses longues jambes fuselées, sa peau de porcelaine et la fine toison acajou sur son sexe…

Il se sentit bouleversé par sa beauté.

Et gêné de voir son amie ainsi nue devant lui… Il se faisait l'effet de ces garçons communs, vulgaires et brutaux, qui exigent aux filles à qui ils plaisent de coucher tout de suite et de jouer les véritables professionnelles du sexe pour eux…

« Malon, souffla-t-il. Non… qu'est-ce que tu fais… ? »

Tout ce qu'elle put répondre, mains dans le dos comme si elle ne savait plus quoi en faire et regard implorant, fut un murmure qui était le cri de son cœur :

« Ne me rejette pas… »

Et les larmes qui baignaient ses yeux perlèrent à cet instant, glissant le long de son visage…

Et c'est précisément cette vue que Link ne put soutenir.

Une femme nue au visage baigné de larmes ?

Non !

Jamais !

Jamais il ne le permettrait !

Sentant son cœur comme éclater de douleur dans sa poitrine, il se leva d'un bond éperdu et, sans trop savoir ce qu'il faisait, il se précipita sur elle pour la prendre dans ses bras, l'enlacer, la serrer contre lui si fort que plus rien ne pourrait jamais l'atteindre, ému presque aux larmes à son tour…

Elle se sentit étrangement bien…

« Non, lui souffla-t-il à l'oreille. Je vais te décevoir… Je vais te faire souffrir…
– Ça ne fait rien, murmura-t-elle. Du moment qu'on est ensemble…
– C'est vraiment ce que tu veux ? finit-il par demander, plus bas, avec une voix grave qui lui fit des frissons. Tu en es sûre ?
– Je ne serai jamais sûre, admit-elle courageusement, alors autant essayer, et je saurai ! »

Prenant une profonde inspiration, il se sépara d'elle un instant, glissa un bras dans ses reins et l'autre derrière ses genoux, le contact de ses mains gantées de cuir manquant de la faire défaillir d'émotion, la souleva, et la coucha avec une délicatesse exquise sur le tas de foin au fond de l'étable ; dehors, le soleil approchait de l'horizon ; son souffle difficile, oppressé par l'émotion et l'appréhension, soulevait régulièrement ses seins magnifiques ; elle serrait les cuisses, un bras levé recourbé devant le visage, sur les yeux, et l'autre vaquant dans le foin…

Elle était tellement belle, tellement douce, féminine et sensuelle, mais à la fois tellement pudique, frissonnante, vulnérable, presque un ange de pureté, que la voir ainsi allongée entièrement à sa merci alluma brusquement en lui une fierté immense d'être celui qu'elle avait choisi, une gratitude infinie envers son amour qu'elle lui offrait à nu, et un désir comme jamais il n'en avait ressenti avant…

Link se déshabilla, un regard viril et fiévreux dans les yeux ; elle osa un coup d'œil vers lui : il était si beau… des proportions parfaites, des muscles fins mais fermes, une peau imberbe et bronzée… si beau qu'elle sentit en le voyant une espèce de sensation chaude, humide et lancinante partout dans son corps qui lui fit se mordre les lèvres… S'arrangeant pour conserver un minimum de pudeur et ne pas lui montrer son sexe en érection qui aurait pu l'effrayer, il s'allongea près d'elle en lui murmurant des paroles réconfortantes, qu'elle était magnifique, qu'il serait délicat, ne lui ferait rien qu'elle ne voudrait pas…

Et ce n'était pas seulement pour la rassurer, il était sincère.

Oh oui, ce cadeau qu'elle lui offrait, il entendait le respecter comme un cadeau des dieux eux-mêmes !

Elle lui offrait sa virginité…

Elle lui offrait sa fleur virginale, ce qu'il y a de plus important, de plus précieux pour une jeune fille, malgré la peur et la honte, la preuve la plus belle et la plus bouleversante de son amour…

Il savait combien ça pouvait être difficile.

Il savait combien il pouvait la faire souffrir s'il n'y prenait pas garde, et s'appliqua dès cet instant à n'être plus que délicatesse et précaution avec son corps…

Il commença à caresser doucement le corps de Malon, du bout des doigts, puis de toute la main, et des lèvres, et elle frissonnait presque jusqu'à en perdre connaissance ; elle ne sentait pas seulement ses mains, sensation à la fois intimidante et grisante d'une peau étrangère, avec sa propre chaleur, sa propre texture, sur la sienne, mais aussi l'intérieur de ses avant-bras qui la frôlaient à la suite de ses mains, leur longueur et leur dureté réconfortantes, les veines qui saillaient sous sa peau et qu'elle sentait parfaitement, et plus bas, son ventre contre le sien, plat, presque creux, chaud, musclé, la dépression de son nombril, puis ses cuisses contre les siennes, pas seulement ses mains mais lui, lui tout entier sur elle, qui caressait son corps, d'abord ses joues, puis ses lèvres, son menton, des deux pouces, avant de descendre, en un lent massage étourdissant, sur son cou, la naissance de ses épaules, le joli petit creux que formait la rencontre de ses clavicules et qui se creusait un peu à chaque inspiration, puis la courbe de ses seins, ses côtes, chatouille à peine supportable de plaisir, sa taille, l'arrondi parfait de ses hanches, pour remonter à sa taille, puis à ses seins à nouveau, laissant sur sa peau un sillage de vibrations qui lui serraient le cœur…

…et lui contre elle n'arrivait pas à croire qu'elle soit devenue si belle, et son cœur battait tout aussi fort.

Elle sentait bon, elle sentait toutes ces odeurs surgies de leur enfance ensemble, qui réveillaient des souvenirs heureux, ces odeurs qu'il aimait, la sueur douce d'une jeune fille pure, si claire et légère qu'on aurait pu la recueillir du bout des doigts et la boire sans dégoût, le foin et l'herbe coupée, et le parfum capiteux de ses épais cheveux soyeux d'un acajou flamboyant, celui de la terre grasse qui fume au soleil ; oh oui, dans sa chaste pudeur, elle était pourtant toute de sensualité… comme électrisé, il empoigna un de ses seins à pleine main, puis l'autre, les pressa des doigts, les caressa, leur excita les tétons, les frôla des lèvres, en grondant :

« Tu as des seins magnifiques… et si doux… et si fermes… tu as les plus beaux seins que j'aie jamais vus… »

Elle rougit, plus embarrassée que flattée de ce commentaire qui la ramenait à la triste réalité matérielle et physique qu'elle assumait si mal de cet acte…

Aussitôt, il eut honte de s'être permis envers elle ces paroles, plus dignes du premier jeune mâle en rut venu que d'un chevalier courtois, qui réduisaient à un vocabulaire bassement organique ce qui était le plus beau et touchant symbole de la féminité.

Le regard qu'il posa alors sur elle fut la plus belle des excuses…

Soudain pris d'une irrépressible bouffée d'un étrange sentiment quelque part entre un intense désir physique et une profonde tendresse, il approcha lentement son visage de ses seins, les frôla du bout du nez, du bout des lèvres, de la joue, ses cheveux blonds venant les chatouiller ; il caressait cet objet magnifique de son désir de tout son visage, du nez, des lèvres, de la joue, les yeux clos, laissant ses mains aller à leur guise sur le corps de son amante, tendre, fiévreux, éperdu de désir comme un enfant qui cherche le sein de sa mère…

Elle se sentait si bien à présent, ces frissons que les mains et les lèvres de Link sur elle diffusaient dans tout son corps étaient si délicieux… Elle se raidit pourtant quand elle sentit la main de son amant s'insinuer entre ses cuisses ; instinctivement, elle les resserra, et se referma. Il lui passa doucement deux doigts le long de la fente du sexe, sans empressement, sans sembler se fâcher de sa réaction de rejet, et les retira en murmurant :

« Pas encore prête… »

Il déposa alors un baiser sur ses lèvres.

Elle en fut si surprise et si ravie qu'elle en oublia presque de respirer… Il l'embrassait ! Sur la bouche ! Oh Déesses, elle l'avait tant désiré !

La langue de Link s'aventura doucement entre les dents de Malon ; elle soupira ; elle sentait ses lèvres contre les siennes, sa langue contre la sienne, sa salive dans sa bouche, et c'était la sensation la plus délicieuse qu'elle ait jamais ressentie, une sensation si délicieuse qu'elle avait chaud partout, le cœur qui papillonnait, des fourmis de plaisir sous la peau, une sorte de carapace de pur plaisir électrique et brûlant qui la recouvrait toute entière et la pénétrait à la fois et qui l'isolait du monde extérieur, de la peur, de la douleur, de tout, de tout sauf de Link contre son corps…

Link contre son corps…

La texture et la chaleur de sa peau contre la sienne, la sensation physique d'intimité, vibration de pur plaisir…

« Suis ma langue avec la tienne… », lui murmura-t-il.

C'est ce qu'elle s'efforça de faire, d'abord maladroitement, puis de plus en plus hardiment, leurs bouches, leurs lèvres, leurs langues se confondant, s'unissant, se séparant et se retrouvant en un ballet sauvage et passionné dont chaque pas de danse lui envoyait des décharges électriques partout dans le corps, jusque dans le creux de son entrejambe délicieusement gonflé et sensible, et elle se prit à s'étonner que, alors que tout le reste la gênait horriblement, ne lui causant qu'un plaisir entaché de honte, ça au contraire était si bon qu'elle en ressentait de plus en plus de désir et d'excitation au fil des secondes…

…au point que cette fois elle ne se referma pas, ne s'offusqua pas, ne sentit même pas quand à nouveau son ami porta la main à son sexe et y plongea sans effort un doigt happé par l'orifice gonflé de désir… il le retira humide, sourit, et chuchota presque :

« Cette fois tu es prête… »

L'embrassant goulument dans le cou en lui arrachant un petit piaillement de plaisir, il prit position au-dessus d'elle, avec un étrange regard doux et langoureux qu'elle trouva être celui d'un ange… oh Déesses, il était si beau, elle l'aimait tellement, oh oui elle était prête !

Lui se sentait submergé de tendresse pour elle en la voyant ainsi sous lui, belle, délicate, douce, soumise et totalement vulnérable, une tendresse face à laquelle il se sentait désarmé, étrangement troublé… Oh Déesses, elle s'offrait à lui, elle lui offrait sa virginité, il savait combien c'était important pour une jeune fille.

« N'aie pas peur, souffla-t-il. Ça peut faire un peu mal mais je vais faire attention… »

C'est à cet instant qu'elle le sentit.

Le sexe de son ami entrait dans le sien, en elle…

Elle sursauta, manquant de s'étouffer, en se mordant la lèvre ; ça faisait si mal !

Elle prit peur.

C'était pour quelque chose d'aussi horrible, d'aussi douloureux que les autres filles s'extasiaient, au point que toutes voulaient le faire et l'avaient pressée de le faire aussi ?

Oh non !

Sentir cette chair étrangère, si dure et si volumineuse, frotter contre sa chair à elle, en elle, à l'intérieur de son intimité, lui fit si mal et si peur que, toute raidie et tendue, souffle coupé, hagarde, honteuse et désespérée, elle faillit se mettre à pleurer.

Link grinça imperceptiblement des dents ; un coup si violent avait traversé sa poitrine qu'il avait failli lui faire remonter le cœur au bord des lèvres : tellement étroite, il s'était instantanément rendu compte qu'il lui faisait mal…

Il était pourtant si délicat, si patient et précautionneux, il faisait tellement attention, y allait si lentement, qu'il s'en était presque oublié lui-même, uniquement préoccupé par le bien-être de son amie…

Il recula, puis tenta d'avancer à nouveau ; il la sentit se détendre…

Oui.

Sa première surprise, toujours un peu désagréable, une fois passée, Malon, à l'affut de ce qu'il allait faire ensuite, n'écoutant plus que leurs corps l'un dans l'autre, leurs sexes l'un dans l'autre, avait senti quelle douceur il déployait, quel respect il avait pour elle, et aussi brusquement qu'elle était venue, la douleur était partie et le plaisir avait pris sa place ; Link lui faisait l'amour.

Link lui faisait l'amour !

C'était ce qu'elle avait toujours voulu, toujours espéré, ce qu'elle demandait dans ses prières, ce dont elle rêvait la nuit…

…et tout éveillée !

Le garçon qu'elle aimait lui faisait l'amour, et Malon en le sentant aller et venir en elle, battre en rythme contre elle, transpirer et haleter sur elle, la contempler, lui sourire, avec autorité, virilité, mais tendresse, se sentit envahie de désir, de plaisir, un plaisir de plus en plus intense, tomba presque évanouie de bien-être, abandonnée dans les bras de Link, abandonnée à lui, soumise à lui, à lui, cette démangeaison brûlante dans le creux de l'estomac rayonnant jusqu'à son cœur qui s'emballait, la tête en arrière, les yeux dans le vague, mouillés de fièvre, la bouche entrouverte, souffle coupé, sentant presque palpable une sensation totalement nouvelle, comme un poids, une tension brûlante dans son bas-ventre la remplir toute entière à ras-bord de plus en plus vite à la faire exploser…

…et elle explosa soudain, en une profusion aveuglante et assourdissante de millions de petits feux d'artifices dans son corps et dans son âme qu'elle n'arriva ni à identifier ni à comprendre et qui lui arrachèrent un cri bref et strident.

Tous les muscles de son corps se contractant violemment puis se relâchant en même temps, elle s'effondra sur elle-même dans le foin, molle et désarticulée comme une poupée de chiffon, ses larmes coulant toutes seules, bouleversée…

« Mais qu'est-ce que j'ai ? sanglota-t-elle.
– Chut, lui souffla gentiment Link, encore en elle. Ne pleure pas, ce que tu ressens est normal…
– Mais j'ai l'impression que c'est mal… J'ai honte…
– Non ma toute-jolie. Et tu ne dois pas en avoir honte. »

Il se retira lentement, délicatement, tandis qu'elle détournait les yeux des siens, et il s'allongea auprès d'elle dans le foin, souriant, soupirant d'aise.

« Et toi ? murmura-t-elle d'une voix blanche. Est-ce que tu as honte ?
– Que… ?
– De moi… »


Le lendemain, Anju revint au ranch Lon-lon, officiellement à propos d'une erreur sur la facture du grain, officieusement pour savoir où Malon en était dans sa conquête de son bien-aimé…

Elle trouva une Malon pâle, morne, triste, sans entrain et sans énergie, les lèvres serrées et les yeux embués, qui travaillait lentement et mal, sans soin…

« Ben ma Lon-lon, s'étonna la grande fermière, qu'est-ce que tu as ? Ça n'a pas l'air d'aller…
– Je l'ai fait, répondit tristement la jeune fille aux longs cheveux acajou.
– T'as parlé à Link ? Super ! Et…
– Non, je l'ai fait… J'ai couché avec lui, comme tu m'as dit…
– Pas possible ! S'exclama Anju. Alors, c'était comment ?
– Tu le sais mieux que moi… »

Alors Malon fondit en larmes.

« Je voulais faire comme toi, reprit-elle en sanglotant, mais je suis trop nulle pour lui ! »

Anju comprit brusquement, comme frappée par la foudre ; ouvrant grand les yeux, bouche bée, envahie soudain par un frisson glacial, elle gémit :

« Oh non, Malon, Malon ! Tu l'as fait à cause de moi ? Mais enfin, c'était une blague, pour te faire bisquer un peu ! Je n'ai jamais couché avec Link ! Oh pardon ! Pardon ! »

À ces mots, Malon crut sentir le sol s'ouvrir sous ses pieds.

Ce n'était donc pas vrai ?

Une fille n'était pas obligée de coucher avec un garçon pour être avec lui ?

Alors elle l'avait fait pour rien ?

Sans le vouloir, et pour rien ?

Un cri à fendre l'âme s'échappa du fond de sa poitrine tandis qu'elle s'effondrait à genoux dans l'herbe, le visage baigné de larmes entre les mains ; Anju se baissa pour lui entourer les épaules de son bras…

« Je suis une salope, Anju ! hurla la malheureuse entre ses larmes et ses hoquets. Je suis une salope ! Link peut me baiser quand il veut mais il n'a toujours rien à faire de moi ! Il a dit "c'était une erreur", et il est parti ! Je n'ai jamais eu aussi honte de toute ma vie !
– Non, Malon, ne dis pas ça, tu as seulement été trop naïve… »

Un long moment, Malon pleura à chaudes larmes, prostrée dans les bras d'Anju qui se confondait en excuses…

Et puis, peu à peu, la jeune fille aux longs cheveux acajou se tut ; se relevant, elle essuya ses larmes, et finit par dire :

« De toute façon, à quoi pensais-je ? Je me berçais d'illusions ! Ce n'est pas un garçon pour moi : qu'est-ce qu'un héros peut avoir à faire d'une fermière ?
– Mais tu restes sa fermière, objecta Anju, celle avec qui il a travaillé et habité, son amie d'enfance !
– Il faudra bien que je m'en contente, approuva tristement Malon. Voilà… je n'ai plus qu'à être une fille normale… »