L'aube venait à peine de blanchir le ciel encore bleuté de la nuit à peine achevée ; l'air était frais, le silence régnait encore en maître dans les rues endormies aux couleurs pâles et indistinctes immergées dans la pénombre, et une brume légère, qui semblait estomper les formes et les contours du monde, flottait dans l'humide fraîcheur du petit matin sur la capitale.

Déjà habillée et parée de sa plus belle robe de satin de soie rose et blanche et de ses plus beaux bijoux d'or, la princesse Zelda se tenait debout sur l'allée centrale qui traversait les jardins du palais royal, juste derrière la grille d'entrée grande ouverte, debout, mais comme une reine, bien droite, on pourrait dire campée, altière ; son visage pourtant n'était pas celui d'une reine, mais reflétait plutôt les peurs, les doutes, la passion que l'on tente désespérément de taire, de cacher aux yeux du monde, la passion d'une jeune fille en fleur et qui sied si mal à une reine…

Ses magnifiques grands yeux de chat, de la forme en amande la plus parfaite et du bleu cristallin, presque diaphane, d'un ruisseau d'eau claire sous le soleil, embués d'impatience et d'appréhension tout à la fois scrutaient obstinément l'aquarelle des allées plantées d'arbres du quartier résidentiel comme effacé par la brume à perte de vue devant elle, espérant à tout moment voir en surgir quelque chose ; ou plutôt quelqu'un…

Derrière elle, silencieuse comme un chat, comme une ancienne espionne, sa nourrice Impa apparut, olympienne, ses grands yeux rubis au regard comme absent et son visage dur et carré mais pas dénué de féminité impassibles et ne reflétant rien, comme si l'inquiétude qui rongeait sa protégée ne l'avait pas effleurée, comme si elle était aussi certaine de la suite des événements que la princesse en doutait ; comme toujours, son corps trapu et musculeux à la peau d'albâtre était gainé de son justaucorps marine et azur de guerrier sheikah.

La jeune fille tourna brièvement la tête pour constater l'arrivée de sa nourrice, puis reprit aussitôt son observation obsessionnelle, en soupirant si fort, d'un souffle si court et si oppressé, qu'elle en trembla de la tête aux pieds.

« Tu crois qu'il va venir ? demanda-t-elle à la Sheikah d'une voix chevrotante.
– Oui, répondit Impa sur un ton calme et résolu. Il nous avait demandé sept jours, nous lui avons laissé sept jours. Aujourd'hui est le matin du huitième, c'est ce matin qu'il va revenir.
– Mais il était tellement furieux, Impa, gémit presque la princesse d'une voix dans laquelle on devinait approcher de lointains sanglots. S'il était fâché ? S'il avait décidé de ne plus me voir, de ne plus m'écouter… ?
– Il est le Héros du Temps, et il est un homme bien, assura la nourrice. Son devoir passera avant ses états d'âme. Fais lui donc confiance !
– Je l'espère… », bredouilla la jeune princesse…

C'est alors que son cœur bondit dans sa poitrine avant même que son esprit se soit vraiment figuré ce que ses yeux lui renvoyaient : devant elle, encore lointaine, une forme verte haute et étroite se dessinait peu à peu comme une estampe à travers le brouillard…

Bientôt, comme s'ouvre le rideau d'un théâtre sur le comédien vedette adulé des spectateurs, la brume laissa apparaître et se préciser un peu plus à chaque pas en avant un jeune homme vêtu de vert, pas très grand mais élancé, mince mais robuste, marchant droit et fier d'un pas décidé, énergique mais sans hâte, le bonnet vert sur ses cheveux d'or oscillant de droite à gauche au gré de son déhanché puissant, son visage hâlé aux yeux bleus perçants d'une beauté à faire perdre l'esprit à n'importe quelle femme normalement constituée reflétant une assurance et une sérénité qui irradiaient de toute sa personne et le rendaient encore plus douloureusement beau : Link.

Zelda laissa échapper sans parvenir à le retenir un petit cri vibrant de soulagement et de plaisir et se précipita à sa rencontre ; mais aussitôt elle arrêta son mouvement, son visage s'assombrissant aussi brusquement que la joie l'avait illuminé, comme s'écroule le toit d'une ruine dont les ans et l'abandon ont pourri les poutres, et s'enfonça les ongles dans les paumes des mains à travers ses gants pour les empêcher de s'envoler vers le tour du cou du visiteur pour l'enlacer…

Il s'immobilisa, elle aussi ; ils se regardèrent un instant, aussi gêné l'un que l'autre, elle résistant de toutes ses forces à l'envie de se jeter dans ses bras, lui pensant à Dieu sait quoi que rien dans son expression ne reflétait…

Et soudain, comme dans un rêve, elle le vit lui sourire, un sourire discret et pudique, plein de respect et dénué de la morgue, de la suffisance ou de la séduction provocante auxquelles elle s'était attendue, s'incliner et mettre un genou à terre devant elle en baissant la tête et en courbant l'échine, et lui tendre humblement sa main droite paume ouverte vers le ciel, en un signe de soumission qui lui laissait, à elle, sa dame, sa maîtresse, le choix de lui donner la sienne ou de lui infliger l'humiliation de la refuser et de le laisser la tendre en vain dans le vide…

Naturellement elle posa aussitôt et sans une hésitation sa main dans la sienne, oh Déesses, sa petite main blanche et douce gantée de soie dans sa main d'homme, si large, chaude et puissante gantée de cuir souple et odorant… Et à son plus grand ravissement, sitôt qu'elle eut mis sa main dans celle de Link, il la porta à son visage et y déposa, du bout des lèvres, la frôlant seulement sans vraiment la toucher comme l'exige le protocole, avec la politesse et le respect les plus exquis, un baisemain qui lui fit l'effet d'un furieux baiser sur la bouche avec la langue…

Son cœur cognait dans sa poitrine, elle palpitait de joie et de plaisir ; elle avait craint qu'il lui en veuille, ne lui pardonne jamais, et voilà qu'il revenait spontanément à elle en lui témoignant les plus touchantes marques d'estime et de soutien.

« Relève-toi, je t'en prie, gloussa-t-elle les joues rosies et un sourire incontrôlable lui chatouillant les commissures des lèvres, tu me gènes…
– C'est bien le moins que je te doive, répondit-il en lâchant sa main et en se remettant debout, d'une voix si grave, mâle et suave à la fois qu'elle en ressentit une chaleur dans le creux de la poitrine. Tu sais, pendant ces quelques jours, je me suis reposé, je me suis amusé, j'ai fait quelques bêtises aussi. Ça m'a fait réfléchir. Je me suis rendu compte que je ne me conduis pas encore comme un vrai héros. Notre dernière rencontre en est le meilleur exemple : je t'ai crié dessus en oubliant totalement le respect que je te devais, j'ai été d'une grossièreté et d'une brutalité inadmissibles et je t'en présente humblement mes plus plates excuses…
– Tu avais de bonnes raisons pour cela, objecta Zelda. C'est moi qui t'ai manqué de respect en te manipulant comme je l'ai fait.
– Oui. Mais tu es ma souveraine et moi ton serviteur, asséna Link. Que tu m'aies blessé ne me donnait pas le droit de m'emporter contre toi ; un serviteur n'a pas le droit de s'emporter contre sa souveraine, c'est aussi simple que ça. »

La jeune fille eut à ces mots la vision furtive mais parfaitement claire du jeune homme l'empoignant par les épaules pour la coucher à terre, lui arracher ses vêtements à pleines mains et lui enfoncer sauvagement son sexe dans le sien, vision qui la remplit de plaisir et répandit une humidité brûlante entre ses cuisses, mais elle ne laissa rien paraître et se contenta, rouge comme une pivoine et dans un effort surhumain, de déclarer d'un ton solennel tout ce qu'il y a de plus neutre :

« Dans ce cas j'accepte tes excuses et toute cette histoire est oubliée. Concentrons-nous plutôt sur ta quête de Héros du Temps si tu le veux bien. »

Elle lui tourna le dos moins pour se diriger vers le palais que pour lui cacher son visage empourpré et le trouble qui l'agitait, et il la suivit en approuvant :

« Tout à fait d'accord, je suis là pour ça après tout. »

Quand il passa à la hauteur d'Impa, il la salua chaleureusement, et celle-ci, le toisant un instant de la tête aux pieds, sourit et s'exclama :

« Tu n'es plus le même, Link ! Ces vacances t'ont fait du bien, tu sembles bien plus serein et bien plus déterminé que l'autre jour. Même l'énergie que tu dégages vibre sur une autre fréquence, ton aura a changé de couleur ! Mais, attends… »

Elle se mit à le renifler, cavalièrement, sans aucun souci des bienséances, comme un animal renifle sa proie, avant qu'un large sourire ourle ses lèvres charnues, et elle gloussa :

« …mais oui ! Oh le petit coquin, j'en connais un qui a eu un rapport sexuel !
– Non ! s'écria Link avec une précipitation suspecte tandis que Zelda s'appliquait à cacher aux deux autres qu'elle s'effondrait en morceaux. Je t'interdis de dire ça !
– Ha, ha, ha ! Regardez-le rougir ! C'est la meilleure preuve ! Inutile de nier, c'est évident ! Tu as baisé, tiré ta crampe, trempé le biscuit…
– Non ! soutint le jeune homme avec animation. J'ai fait l'amour, c'est très différent.
– Oh, comme c'est mignon, se moqua la rustre guerrière. C'était donc quelqu'un qui compte pour toi…
– C'était… une terrible erreur, plutôt, confessa enfin le jeune héros en baissant piteusement un visage soudain grave et sombre. Je ne peux pas lui donner ce qu'elle attend de moi. Du moins pas tant que je vivrai par l'épée, en risquant chaque jour de ne pas voir le suivant se lever… »

Les deux femmes le regardèrent, les yeux soudain embués de compassion et d'admiration… Si jeune, à un âge où tous les autres ne pensaient encore qu'à expédier au plus vite leur travail de ferme pour partir ensuite au plus tôt en ville retrouver leurs camarades pour s'amuser, boire et prendre leur plaisir de filles faciles sans nom et presque sans visage, il accordait déjà une telle importance à la vie, à la mort, à l'honneur et à l'amour…

Un silence empreint d'une digne gravité s'installant entre eux tandis que le soleil qui se levait achevait de dissiper la brume matinale en versant dans les sillons des rues de la ville une tendre lueur d'un rose doré, ils se dirigèrent d'un commun accord tacite vers l'intérieur du palais ; c'est en gravissant les degrés de marbre blanc comme neige veiné de vert d'émeraude du grand escalier semi-circulaire qui montait à la monumentale porte d'entrée en bois vitré que Link réalisa qu'il y était invité pour la première fois ; sept ans plus tôt, quand ils étaient enfants, il était venu jouer avec Zelda tous les jours sans jamais aller plus loin que le jardin, sans jamais pouvoir s'aventurer à l'intérieur…

C'était évidemment bien plus luxueux que tout ce qu'il avait jamais vu auparavant, tout de marbres, de dorures, de lambris et de riches tentures, et tandis que tous trois s'avançaient dans les couloirs vénérables et feutrés, le jeune homme dont le regard voletait un peu partout se déplaçant d'un objet à l'autre avec émerveillement comme celui d'un touriste dans un haut-lieu mythique ne put retenir un sifflement admiratif …

« C'est beau, s'exclama-t-il.
– C'est une ruine, corrigea Zelda… Mes parents en pleureraient s'ils voyaient cela. Impa et moi-même avons dû nous adonner au nettoyage avec nos domestiques pour rendre à peu près habitable la porcherie que ce maudit Seigneur Ganondorf avait faite de ce palais…
Il faut dire par ailleurs qu'il ne restait plus beaucoup de domestiques, entre ceux qu'il a chassés, ceux qui se sont enfuis et ceux qu'il a exécutés… Il n'a gardé que deux cuisiniers et un échanson, l'intendant et quatre pauvres femmes de chambre ; inutile de te dire qu'elles ont également servi de putains aux miliciens…
– Les miliciens vivaient au palais ? s'étrangla Link.
– Les miliciens, confirma Zelda en hochant la tête, et même l'armée de Moblins, dans les draps de soie de mes parents, de mes oncles et tantes, de mes ancêtres. J'ai trouvé des traces de sperme un peu partout sur mes draps, mes oreillers, mes peluches et mon papier peint… »

Tout en se demandant où diable une princesse avait bien pu apprendre le mot "sperme", oh, attendez, ne me dites rien, Sheik bien sûr, ah mon salaud !, Link étouffa un juron de rage et d'indignation à cette nouvelle révoltante.

« Naturellement, nous avons tout jeté au feu », commenta la princesse.

C'est alors qu'ils arrivèrent à une insolite porte de bois surmontée d'un linteau semi-circulaire, sur le mur du fond ; Link aurait juré avoir traversé le bâtiment central du palais d'un bout à l'autre, alors sur quoi cette nouvelle porte pouvait-elle bien donner ? Sur l'extérieur, il ne voyait que ça… la cour de derrière, probablement un jardin, entre l'arrière du bâtiment et le mur d'enceinte…

« C'est ici, dit Zelda. Cette issue mène au jardin privé de la famille royale… »

Comme il l'avait deviné.

Sans une hésitation, il s'avança d'un pas conquérant et, ouvrant la porte de bois à toute volée, il se précipita droit vers ce qu'il croyait être sa dernière épreuve en s'écriant :

« Alors ne perdons pas un seul instant de plus ! Où est-ce qu'il est, le dernier temple, que je le rase et qu'on en finisse ?
– Mais attends ! », s'écria la princesse.

Il aurait dû l'écouter, ça lui aurait évité de se sentir ridicule une fois de plus…

Car il n'y avait rien dans ce jardin, vraiment rien… rien de plus qu'un jardin en tout cas ; un carré de gazon –tondu il y a peu, certainement sur les ordres de Zelda à son retour une semaine plus tôt– de vingt mètres de côté encaissé entre les façades des ailes du palais et le rempart d'enceinte au fond, des plates-bandes de fleurs le long des murs latéraux, traversé depuis la porte jusqu'au mur du fond par une allée pavée large de deux mètres menant à deux bancs rivés dans l'herbe faits de lattes de bois sur une armature en fer forgé –eux aussi repeints tout récemment– qui faisaient face à la porte ; assis dessus, on pouvait observer le palais, les pigeons sur le toit d'ardoises, les deux larges et hautes baies vitrées l'une au-dessus de l'autre éclairant les paliers des deux étages juste à hauteur de la cage d'escalier, les quatre vasistas semi-circulaires de part et d'autre de l'entrée du jardin, ajourant les pièces du palais qui le jouxtaient sans exposer aux regards de leurs occupants les visiteurs du jardin ; le soleil encore bas dans le ciel en ce début de matinée n'était pas encore apparu au-dessus du bâtiment, et le petit square était encore entièrement plongé dans une pénombre bleutée fraiche et silencieuse.

Link, avancé de quelques pas sur l'allée pavée, portait son regard un peu partout, tournant le visage en tous sens, sur la défensive, mais ne voyait décidément rien qui motive sa présence en ces lieux : pas un ennemi, pas un monstre, pas un objet sacré ni un coffre susceptible de le contenir, pas une manifestation divine ni quoi que ce soit pouvant être interprété comme tel…

« C'est normal, lui répondit Zelda alors qu'il n'avait rien dit, lisant ostensiblement dans ses pensées, tu ne m'as pas laissé le temps de te dire que ce jardin tel que tu le vois n'est pas le vrai, mais une mise en scène qui ne se révèlera que quand le septième Sage sera éveillé.
– Dis-donc, fillette, lâcha le jeune homme blond en se retournant dans sa direction avec un air mi-vexé mi-amusé et une moue de la lèvre supérieure à faire souiller sa culotte à n'importe quelle femme, si tu veux me violer, je préfèrerais que ce soit physique plutôt que mental. »

La voyant rougir et tressaillir, il eut un sourire en coin satisfait, de ceux qui veulent dire "bien fait pour toi", et qui fit beaucoup rire Impa qui observait leurs chamailleries d'adolescents de loin, avant de reprendre :

« À part ça, je veux bien qu'il faille éveiller le septième Sage, mais dans ce cas dis-moi donc, toi qui es le septième Sage et qui sais tout, quelle est l'épreuve à accomplir pour ça…
– Oh, Link… »

Les joues toujours plus rouges et le regard toujours plus embué lorsqu'elle le plongea dans celui de l'impétueux héros, elle lui sourit doucement, d'un air presque maternel qui l'émut pour la première fois, et murmura :

« Il n'y a pas d'épreuve. Tu as bien mérité de ne pas mettre ta vie en danger, pour une fois. Ressors donc de ce jardin… »

Bien qu'un peu interloqué, il obéit, et s'avança vers elle restée quelques pas en retrait de l'autre côté de la porte ; ils se faisaient face, et aussitôt que Link eut retraversé le seuil du jardin et fut à nouveau à l'intérieur du palais, à un mètre d'elle tout au plus, il la vit se mettre à rayonner de cette lumière dorée aveuglante reconnaissable entre mille, celle des Sages, incarnations sur terre du pouvoir d'Or des trois Déesses ; c'était donc vrai, elle était bien le dernier des Sages qu'il devait trouver et éveiller à leur nature divine…

Auréolée d'or étincelant, comme les autres l'avaient tous fait de la même façon immuable et sacrée avant elle, Zelda tendit les mains vers lui, mais le discours que la voix inhumaine des Déesses prononça par sa bouche n'était pas celui qu'il avait entendu dans la bouche des autres avant elle, et fit résonner en lui un sentiment qui lui était encore inconnu et qui le bouleversa jusqu'au plus profond de la moindre fibre de son être.

Comme s'il naissait une seconde fois…

« Sept lieux saints, sept Sages, sept années écoulées, énonça-t-elle. Toi qui as perdu sept années de ta vie sacrifiées pour Nous, par la sainte magie conférée par les Déesses à la Terre d'Or Sacrée, moi Zelda Sage du Temps te reconnais comme le seul vrai Héros du Temps… »

Héros du Temps

C'était déjà le nom qu'on lui donnait, la mission qu'il s'imposait, la nature profonde qu'il savait être la sienne, ressentait être la sienne, mais à cet instant, pour la première fois, c'était enfin ce qu'il était vraiment, officiellement, à la face du monde et pour l'éternité, pour tous et pour toujours, par la volonté divine…

Pourtant, rien n'était apparu entre les mains tendues de la princesse, et déjà les derniers rayons de la lumière d'Or s'échappaient de sa frêle silhouette pour s'évanouir dans la pénombre de la pièce ; vidée de la puissance divine qui l'habitait l'instant d'avant, la Sage redevenue une jeune fille voulut esquisser un sourire rassurant, mais elle perdit connaissance aussitôt ; le héros blond vêtu de vert se précipita en avant pour la rattraper dans sa chute avant qu'elle heurte le sol de marbre de toute sa hauteur, et la prit entre ses bras par la taille et la coucha délicatement par terre, s'accroupissant auprès d'elle ; sa nourrice sheikah accourut elle aussi dans un pur réflexe protecteur maternel.

« Trouve une servante, lâcha Link en direction d'Impa avec ce ton que prenait sa belle voix grave dans les moments de tension, et fais-lui apporter des sels !
– Calme-toi, répondit l'ancienne espionne en tapotant les joues de la jeune fille avec un sourire attendri par cette manie qu'il avait de tout dramatiser, ça ne sera pas utile… »

En effet, Zelda reprenait déjà conscience ; ne prenant qu'un instant pour rassembler ses esprits, elle se remit debout, suivie des yeux par un Link pas totalement convaincu au regard désarmant de tendresse et de sollicitude.

« Je m'étais préparée à cette sensation de vide après la possession divine, commenta-t-elle, mais pas suffisamment semble-t-il ; c'est plus difficile à supporter que je le croyais. » Et, forçant un sourire pour dissiper les dernières inquiétudes que ses deux amis auraient pu avoir encore, elle coupa : « Il suffit. Revenons à toi, Link. Voilà ce que j'essayais de t'expliquer : c'est le temps que tu as consacré à ta mission qui fait de toi le Héros du Temps. L'épreuve à accomplir, c'était ta vie elle-même.
– Je… bredouilla Link. J'en suis honoré. C'est une belle récompense à mes efforts…
– Hé, l'interrompit-elle en s'appliquant de son mieux à singer la morgue d'une princesse royale alors qu'elle ressentait plutôt l'émoi d'une jeune fille en fleur, ne parle pas de récompense alors que tu ne l'as pas encore reçue ! » Et, devant son air perplexe un sourcil haussé et la bouche tordue, elle ajouta : « regarde derrière toi… »

C'est ce qu'il fit, et il sursauta.

À la place de la porte en bois qui menait encore au jardin privé un instant plus tôt, le mur était percé d'une arcade ouverte cerclée de claveaux de blocage et dont les dimensions dépassaient et couvraient largement celles de la porte qui aurait dû se trouver à sa place, qui semblait irradier d'une lueur aveuglante mais de l'autre côté de laquelle on ne distinguait qu'une obscurité insondable ; au-dessus, une tache lumineuse de la forme du symbole de la Triforce miroitait, passant par toutes les couleurs du spectre, comme projetée sur le mur à travers le plus pur des cristaux…

« C'est ici », glissa Zelda à Link, mais il l'avait déjà compris…

Il lui tourna le dos, s'avança, et à l'instant même où il franchissait le seuil de cette nouvelle porte que les Déesses venaient d'ouvrir devant lui, il eut la furtive mais très nette impression que… en fait, il aurait été bien incapable de mettre des mots sur ce qu'il ressentit, quelque chose entre se réveiller en sursaut alors qu'on ne s'était pas rendu compte qu'on s'était endormi, et être brusquement assailli par le souvenir d'une image qu'on ne parvient pas à identifier et qui se dissipe aussitôt…

Mais à l'évidence, il lui était bien arrivé quelque chose pendant le court laps de temps qu'il avait mis à faire un pas en avant, car de l'autre côté de la porte ce n'était pas sur le jardin privé de la famille royale d'Hyrule qu'il venait de déboucher…

Il se trouvait dans une cour, des mêmes dimensions que le jardin qui se trouvait à sa place auparavant, mais encaissée entre des murs infiniment plus hauts, peut-être plus d'une cinquantaine de mètres, faits de moellons de pierre bien plus grossiers que les majestueux murs du palais ; le lierre, en de véritables rideaux larges et hauts, courait dessus presque jusqu'à mi-hauteur, et des arbres, manifestement jamais taillés, à présent touffus, inextricables, et étouffés de rejetons, avaient trouvé moyen de pousser entre les carreaux de pierre qui recouvraient toute la surface du sol, les soulevant, les déformant, les brisant par endroits ; c'était vraiment un autre endroit ; et un autre moment aussi, à en juger per ce que Link put découvrir en levant les yeux vers le sommet des murs loin au-dessus de lui : un plafond de pierre couvrait ce puits, percé d'un vitrail en forme de rosace, et au-dessus de ce vitrail, à l'exacte verticale, le soleil de midi venait inonder la fosse de sa lumière, qui devenait en traversant les ramures des arbres fous une pluie de rais ambrés dans lesquels jouait la poussière…

C'est en suivant du regard l'un de ces rais de lumière que Link réalisa la raison d'être de ce puits de pierre, de verdure et de lumière et la raison de sa présence en son sein : le soleil pointait droit sur un bloc de marbre bleu sous les feuillages, dans lequel était fichée une épée…

Le Héros du Temps sentit son cœur battre plus fort, une énergie sans limite affluer en lui ; cette épée… cette lame à double tranchant, qui s'élargissait au quart de sa longueur en un net décrochage de part et d'autre d'une gravure de la Triforce, ces quillons évasés en une paire d'ailes stylisées, ce métal bleuté poli et brillant comme un miroir… pas de doute ! C'était l'épée qu'il avait vu Gustav tenir à la main dans sa vision ! C'était l'épée de Gustav ! C'était l'épée du Héros du Temps !

Son épée…

Il ne pouvait plus en détacher son regard ; dévoré d'envie comme un enfant capricieux devant la vitrine d'un magasin de jouets, il était si fasciné que c'est à peine s'il remarqua Zelda et Impa pénétrer à sa suite dans l'arrière-cour.

« Je te présente Excalibur, ou Épée des Maîtres, lui lança la princesse sur un ton pompeux et manifestement très fier, l'épée sacrée du vrai Héros du Temps. Personne d'autre ne peut la retirer du roc, elle se réserve pour son véritable propriétaire légitime… »

Link se retourna vers elle, l'air plus grave tout à coup.

« Et si ce n'est pas moi, demanda-t-il, que se passera-t-il ?
– Eh bien la main que tu oseras poser sur elle sera carbonisée et tombera en cendres », répondit Zelda sur un ton dégagé glaçant d'indifférence…

Link déglutit péniblement, le visage blêmissant, une goutte de sueur perlant sur sa tempe, plus tout à fait aussi sûr d'avoir envie de prendre cette épée…

« Je plaisante, naturellement, ajouta-t-elle alors sur le même ton et avec le même visage…
– Heu ! grogna le jeune héros en expirant bruyamment. Non mais ça ne va pas ?
– Si tu avais vu ta tête… »

Quelques pas en arrière, Impa se tenait les côtes de rire…

Rêvant avec délectation qu'il étalait son poing dans la figure de la princesse, le héros préféra tourner les talons avant de passer à l'acte avec des conséquences beaucoup moins délectables, et reporter son attention sur l'objet de son désir.

Excalibur…

Comme il la voulait !

Avec le même râle de fond de gorge qu'en pleine érection face à une femme nue s'offrant à lui, il sentit ses pieds se mettre à bouger tous seuls et le porter tout naturellement vers le socle de pierre où reposait l'épée qu'il considérait déjà sienne…

La lame bleutée semblait briller de plus en plus fort à mesure qu'il en approchait, et il crut sans pouvoir le jurer entendre un sifflement presque inaudible en émaner…

L'instant de vérité.

Il empoigna le manche de l'épée à pleine main. Pas le pouce vers le bas, vers la garde, tirer bras tendu aurait demandé un effort supplémentaire inutile, mais le pouce vers le haut, vers le pommeau, pour tirer bras fléchi. Alors, il s'arc-bouta sur le bloc de pierre, tirant sur son bras tout en poussant sur ses jambes, avec la force de tout son corps, toute sa force de vrai Héros du Temps, et, sans surprise, dans un bruit de frottement strident, il sortit Excalibur toute entière de la roche sans plus d'effort…

Une larme d'émotion, de fierté et de joie roula sur la joue de Zelda…

Campé bien droit sur ses jambes dans une pose altière, l'épée à la main et le regard farouche voilé d'excitation guerrière, il avait tout du vrai Héros du Temps, du vrai guerrier, du vrai mâle irrésistible de beauté, de puissance et de virilité, et semblait étinceler comme le soleil lui-même… Il souriait de toutes ses dents, un sourire angélique et carnassier, un sourire à rendre folle…

Il sentait la puissance de l'arme dans sa main, à la fois magie dont elle avait été chargée au cours de sa fabrication et empreinte indélébile de sa propre force dont Gustav, son glorieux et vénéré prédécesseur, l'avait chargée de sa main au cours de son utilisation, oui, lui qui était insensible à la magie sentait affluer en lui celle dont l'arme qui l'avait reconnu comme son véritable propriétaire légitime était chargée…

Il la lâcha avec une légère poussée vers le haut, elle fit un demi-tour aussi légèrement que s'il l'avait lancée avec force, il la rattrapa, cette fois pouce vers la garde, la lame brandie, droit devant lui, et donna un coup de taille.

Légère, équilibrée, maniable…

Link frappa à nouveau, et encore une fois, et encore, et encore, de plus en plus, de plus en plus vite, frénétique, extatique, comme hypnotisé par ses propres moulinets.

Sa lame en fendant l'air émettait un son très particulier, qui aurait pu être celui d'un soupir humain, chacun de ses mouvements était suivi d'une traînée de lumière bleutée qui semblait rester imprimée dans l'œil le temps qu'une autre se dessine et avait disparu sitôt fait sans que l'esprit humain ait pu saisir exactement à quel moment, et l'air qu'elle déplaçait semblait presque courber l'atmosphère autour d'elle et comme déformer jusqu'à la réalité même…

Cependant, c'étaient plutôt la puissance et la vélocité de Link qui captivaient Zelda et Impa…

Il poussa un éclat de rire dément, s'immobilisa bras en croix, et finit par faire passer Excalibur de sa main gauche à sa main droite, portant alors la gauche à son dos, d'où il tira l'épée que Nabooru lui avait offerte et dont il s'était toujours servi jusqu'alors, l'arme avec laquelle il avait abattu tous les temples, levé toutes les malédictions, éveillé tous les Sages, un par un, l'arme avec laquelle il était devenu le Héros du Temps et qui ne lui était plus d'aucune utilité à présent…

Elle n'était pas mauvaise, mais faisait clairement pâle figure à côté de celle qui la remplaçait ; la lanière de cuir autour de son manche avait perdu sa couleur, s'effilochait et se décollait par endroits, sa garde massive couleur cuivre aux quillons droits était grossière, et sa lame droite et toute simple, à double tranchant sans gouttière, était tellement rayée et émoussée à présent qu'elle ne reflétait plus rien…

Link lui sourit pourtant, comme à une femme qu'on quitte après l'avoir aimée…

Tristement…

En fait c'était assez ironique : il la quittait parce qu'elle avait fait de lui le Héros du Temps ; curieuse récompense…

« Au revoir, Malika-al-Badiya, Reine du Désert, lui murmura-t-il si près qu'on aurait dit qu'il allait l'embrasser, et ce n'est qu'un au-revoir… » Puis, levant les yeux vers Impa, il la lui tendit en ajoutant avec un sourire enfin apaisé : « Impa, veux-tu bien la confier à un serviteur pour qu'il la range soigneusement dans votre trésor ? Je la reprendrai quand j'aurai vaincu Ganondorf et replacé Excalibur dans le roc pour le prochain Héros du Temps. »

La nourrice sheikah accepta de se charger de l'arme inutile et se la passa à la ceinture ; la princesse, elle, trouva ce geste plein de sagesse et d'humilité de la part de Link. Tous trois se dirigèrent vers la sortie de la petite cour pavée ombragée d'arbres ; et quand le jeune héros blond eut à nouveau ressenti cette étrange sensation qu'il n'était pas sûr d'avoir vraiment ressentie en franchissant le seuil, c'est sans surprise qu'en regardant une derrière fois derrière lui il vit la porte de bois revenue à sa place, restée grande ouverte comme il l'avait laissée, révélant le jardin privé des rois d'Hyrule au gazon soigneusement tondu et sur lequel le soleil à peine levé ne luisait toujours pas…

Impa s'absenta le temps d'aller confier l'épée Malika à l'intendant du palais tandis que Link souriait béatement en faisant les cent pas dans le hall.

« Je suis content ! s'exclama-t-il spontanément au bout d'un moment.
– Eh bien, lui glissa Zelda adossée au mur sans façon comme il ne sied pas normalement à une princesse, si tu es content maintenant, que diras-tu lorsque nous reviendrons du marché ?
– Du marché ? s'étonna le jeune homme en s'immobilisant pour lui faire face.
– Oui, s'exclama la princesse en se décollant du mur avec les yeux dans le vague pétillant d'envie, nous allons faire du shopping comme on dit de nos jours : des robes, des parfums, des bijoux, des sacs, des chaussures !
– Heu ! grogna-t-il en expirant bruyamment à nouveau, ce qui semblait être sa façon d'évacuer son dépit. Pas pour moi quand même ?
– Hein ? s'étonna-t-elle avec la même mine perdue que si elle se réveillait à peine. Ah, euh, non bien sûr, pardon. Pour Impa et pour moi, bien entendu. Pour toi nous allons tenter de trouver des onguents, une cuirasse peut-être ; de quoi te protéger et te restaurer en combat… »

La nourrice revint justement peu après, et tous trois quittèrent le palais pour le marché, qui devait venir de finir de s'installer sur la Grand-Place de Cocorico. Sans cesse reconnus et sollicités par de braves gens débordants d'admiration et de reconnaissance, ils mirent une bonne partie de la matinée à arpenter les étals sans rien trouver de bien intéressant, du moins pour Link ; les nectars à base de fleurs de tyloriane étaient absolument hors de prix pour des effets plus proches du gri-gri que d'un vrai médicament, et les essences bénites des prêtres des trois Déesses, aux jolis noms typiques de la superstition populaire comme "règles de Din" ou "lactation de Nayru", n'avaient un effet fortifiant que très temporaire et à peine perceptible. Voyant leur fringant héros sombre et déçu alors qu'elles-mêmes riaient et caquetaient comme deux parfaites midinettes écervelées les bras chargés de paquets, ses deux amies le prirent en pitié et lui révélèrent qu'elles connaissaient "peut-être" un endroit où la marchandise serait meilleure et où il trouverait son bonheur…

Aussi, quittant la ville et longeant l'ancienne chapelle abandonnée hantée par l'esprit de Rauru où Link avait remporté son premier talisman quelques mois plus tôt, elles le conduisirent, en direction de l'Est, à l'orée de la forêt ; le jeune homme était en train de se demander quel genre de boutique pouvait se trouver dans la forêt quand ils arrivèrent devant une hutte au bord du sentier à un endroit clairsemé où les arbres hauts mais espacés laissaient passer une belle clarté ; il faut dire qu'il n'était pas loin de la mi-journée ; la bicoque semblait creusée à même la souche d'un arbre mort très vieux aux dimensions imposantes, mais un toit de chaume y avait été ajouté, une porte en bon état en fermait l'entrée, surmontée d'un crâne de cerf accroché au chambranle, et de la fumée s'échappait d'une cheminée ; l'édifice était donc bel et bien habité…

Impa entra la première, sans frapper, et Link qui fermait la marche entendit un carillon retentir, comme dans n'importe quelle boutique, ce qui acheva de le convaincre ; l'étrangeté du lieu lui était désormais tout à fait égale. Zelda et lui entrèrent à leur tour, et ce que le jeune héros découvrit à l'intérieur sentait la magie à n'en pas douter : les dimensions de la boutique dépassaient de beaucoup celles du tronc d'arbre dans lequel on l'avait installée ! Il y avait en effet l'échoppe en elle-même, mais aussi d'autres pièces au fond, que l'on devinait être un entrepôt et une habitation. Link avait entendu parler de ce sort, de la magie basique et à la portée de tous d'après ce qu'on en disait, permettant d'agrandir un intérieur à volonté sans avoir à bâtir ou à pousser les murs du bâtiment qui le contient… Le sol et les murs étaient faits de lattes de bois et une bonne odeur d'alcool et d'herbes flottait.

En entrant il avait également trouvé l'ancienne espionne sheikah en train de bavarder comme avec une amie de longue date avec une petite vieille toute rabougrie, visage pâle et ridé au gros nez crochu, mais que ses yeux brillants et expressifs rendaient avenante, des cheveux touffus d'un blond cendré verdâtre évoquant de la mousse, une longue robe et un chapeau pointu d'un bleu violacé : une représentation typique de sorcière.

Elle touillait lentement, soigneusement, religieusement une mixture qui mijotait avec de grosses bulles et des "ploc" sonores dans une marmite en étain ronde sur un feu doux, la vapeur s'échappant par une hotte au plafond, la cheminée fumante qu'il avait remarquée de l'extérieur.

« Je vous présente Syrup, annonça Impa un coude sur le comptoir, la meilleure sorcière-guérisseuse du royaume.
– La plus chère, aussi, précisa la vieille femme d'une voix aigüe, parce que je le vaux bien. »

Les deux adolescents saluèrent poliment, et la nourrice reprit :

« Syrup, le beau gars que tu vois là est Link, l'élu des Déesses, le Héros du Temps.
– Je l'avais compris, coupa la sorcière. L'énergie qui en émane ne trompe pas. Ni sa belle gueule et le paquet qu'il a entre les jambes… »

Link devint rouge cramoisi ; Zelda également, quoique pas pour la même raison…

« Allez, mon garçon, commanda Impa, explique donc à Syrup ce que tu recherches exactement…
– Je voudrais, commença le jeune homme en s'efforçant de retrouver son calme mais en bégayant curieusement comme s'il cherchait ses mots, une drogue, ou un médicament, qui me rende immédiatement toutes mes forces, même en cas d'épuisement, ou de blessure, si ça existe…
– De la potion rouge, pardi, s'exclama la sorcière comme si c'était une évidence, mon produit-phare ! Poudre de fée et champignon de l'éveil, la recette mythique que tout le monde m'envie, capable de rétablir en quelques instants même un moribond ! Maple ! Maple ! Ho, où qu'elle est encore, cette bécasse ? »

Un grand fracas se fit entendre à l'extérieur, juste derrière la porte, comme quelqu'un chutant lourdement d'une certaine hauteur, qui les fit tous se retourner.

« Bah, ronchonna Syrup sur un ton lourd de reproche, elle a encore raté son atterrissage… »

La porte s'ouvrit, et on vit entrer dans la boutique l'archétype même de l'adolescente en pleine puberté… longue et maigre comme un jour sans pain, celle que la sorcière avait désignée sous le nom de Maple pouvait avoir dans les quinze ans ; comme beaucoup de filles de cet âge, elle semblait gauche et mal dans sa peau, et ça se ressentait jusque dans sa toilette : ses cheveux bruns, effilés en une coupe asymétrique et déstructurée dont les queue-de-rat ne descendaient pas plus bas qu'au-dessus de ses épaules, étaient zébrés de mèches vertes, ses yeux noirs étaient tartinés d'eyeliner façon raton-laveur et son chapeau pointu et la robe ample et informe dans laquelle elle dissimulait son corps grandi trop vite étaient noirs…

S'avançant vers eux voûtée et d'un pas si traînant qu'on aurait dit qu'elle voulait inventer une nouvelle façon de marcher sans bouger les pieds, elle posa négligemment le balai qu'elle tenait à la main debout contre le mur et lâcha d'une voix basse et éraillée :

« 'est bon, pas' peine d' crier, j' pas sourde…
– Mon apprentie Maple, commenta Syrup à l'attention de ses clients, qui doit me succéder… Pff… Tu parles ! Non mais regardez cet accoutrement ! Ah là là, ces adolescents !
– Moi je la trouve plutôt attendrissante, objecta Link avec un sourire qui aurait fait fondre n'importe quelle autre fille.
– Euh suis pas 'tendrissante ! rugit l'apprentie-sorcière avec le même sursaut rageur qu'un roquet qui se jette sur un passant pour le mordre et que seule la chaîne à son cou stoppe net dans son mouvement.
– Dis donc, s'emporta sa patronne, sois un peu polie avec les clients ! Tu vas aller me chercher une potion rouge pour ce gentil chevalier… »

La jeune fille obéit en ronchonnant et disparut dans l'arrière boutique en traînant des pieds avec un insupportable bruit de frottement.

« Eh bien, glissa Zelda avec l'ébauche d'un sourire à la signification mystérieuse, une fille que tu laisses insensible ? Ce jour est à marquer d'une pierre blanche… »

De plus en plus blessé par ces remarques sur son physique, Link jugea vain d'y répondre.

Déjà Maple ressortait de l'entrepôt avec à la main une fiole contenant un liquide rouge rubis et sirupeux qu'elle tendit au jeune homme en coassant :

« 'f cent 'tre-vingt dzz nff rubis.
– Pardon ? sursauta Link qui espérait vraiment que c'était son élocution exécrable qui l'avait induit en erreur et qu'elle n'avait pas vraiment dit ce qu'il avait cru l'entendre dire.
– Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf rubis, articula Maple avec agacement.
– C'est… cher, bredouilla Link en retroussant la lèvre dans un rictus dépité tandis que ses épaules s'affaissaient.
– Je t'avais prévenu, rappela la vieille sorcière. Je suis la meilleure guérisseuse d'Hyrule et la potion rouge est mon meilleur produit. C'est normal qu'elle soit chère…
– Mais je n'ai pas neuf cent quatre-vingt-dix-neuf rubis, geignit le jeune homme. Enfin… je les avais avant-hier, mais j'ai tout perdu au poker en essayant d'arrondir à mille…
– Tu es venu sans argent ? s'étonna la sorcière.
– Non, j'ai deux cent rubis…
– À la bonne heure, répondit-elle visiblement soulagée. Pour ce prix là il y a plein de bonnes choses que je peux te vendre ! J'ai des nectars de fleurs de tyloriane, des essences bénites…
– Non, pesta Link avec mauvaise humeur, c'est d'un vrai remède que j'ai besoin, pas d'un gri-gri. C'est la potion rouge qu'il me faut ! Les filles, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse et sa nourrice, vous avez bien quelques rubis à me dépanner ? »

Et là, comme s'il n'était pas déjà dans une situation assez inconfortable, il eut la mauvaise surprise de voir Zelda et Impa baisser les yeux vers leurs pieds en même temps…

« Les filles… ?
– Désolée, murmura piteusement la princesse, il y avait cette magnifique paire de chaussures et… j'ai dépensé jusqu'à mon dernier rubis…
– Moi aussi, ajouta Impa. J'ai tout dépensé au marché… »

Link s'effondra presque sur lui-même en expirant bruyamment, bouche bée et les yeux exorbités, sonné… il ne parvenait pas à croire que la stupide passion des femmes pour la mode allait peut-être compromettre sa victoire, voire lui coûter la vie…

« Mais… j'ai besoin d'une boisson énergétique pour mon combat, moi… pleurnicha-t-il.
– Désolée, asséna une Syrup catégorique, mais pour deux cents rubis tu n'en trouveras pas, ni chez moi ni nulle part.
– Si, objecta Link en baissant les yeux avec amertume, pour ce prix-là je pourrais me payer deux litres de lait Lon-lon… Mais… disons que… je ne suis plus vraiment le bienvenu au ranch… »

À ces mots, Zelda tiqua, son visage s'éclaira soudain et elle réagit au quart de tour :

« Tiens-tiens, s'écria-t-elle avec un sourire de délectation perverse, tu aurais offensé quelqu'un là-bas ? C'était cela la "bêtise" dont tu parlais ? Hum, c'est donc la petite Malon que tu as baisée…
– Non ! s'écria Link exactement sur le même ton vif et offensé que le matin même face à Impa. Je t'interdis de dire ça !
– Oh, oui, pardon, continua la princesse sur un ton moqueur, pas "baisée", non, tu lui as "fait l'amour"… »

Et, bombant soudain le torse pour mettre ses seins en évidence et se cambrant avec une main sur la hanche dans une position quasi obscène, elle lui lança sur un ton de défi et avec un regard qui se voulait celui d'une séductrice irrésistible :

« Et dis-moi, est-elle toujours aussi grosse et moche que quand nous étions petits ? »

Elle avait cru faire éclater au grand jour sa supériorité incontestable à tous les points de vue sur les autres femmes ; au lieu de ça, aussi insensible à son maladroit numéro de charme de vierge inexpérimentée qu'offensé par ses insinuations d'une méchanceté gratuite, Link lui fit claquer au visage comme une gifle retentissante :

« Elle est devenue quelque chose comme dix fois plus belle que toi… »

Zelda se referma comme une huître, sombre et muette, sur le point de pleurer.

« Allons, calmez-vous, intervint Syrup. Je vois bien que cette histoire de gros sous vous a mis de mauvaise humeur, mais ça n'en vaut pas la peine ! Pour deux cents rubis, il doit bien y avoir quelque chose qui t'intéresse dans mon stock. Tu sais je t'ai mentionné les produits auxquels j'ai pensé, mais il doit sûrement y en avoir auxquels je ne pense pas… Maple, ma fille, tu veux bien emmener notre jeune héros dans la réserve, l'aider à chercher ? »

Sans trop y croire, amer et passablement déçu de la tournure que prenaient les événements, le jeune homme blond suivit la petite apprentie dans l'arrière boutique ; quand elle eut allumé les torches magiques d'un geste de la main, une pièce dont les quatre murs et tout l'espace étaient occupés par des étagères se révéla ; il y avait de tout ce qu'on peut se figurer dans les flacons rangés sur leurs plateaux de bois, des herbes, des morceaux de racines, des liquides aux couleurs plus dissuasives les unes que les autres, des petites fées vivantes allant et venant dans leurs bocaux avec des zigzags de lumière, des animaux dans du formol, des yeux, et d'autres choses bizarres et déplaisantes que l'on ne pouvait identifier au premier regard et que l'on n'avait d'ailleurs pas très envie d'identifier, chacune étant soigneusement référencée par une étiquette collée en-dessous à même l'étagère.

Sitôt qu'elle eut refermé la porte derrière eux, Maple lança à Link qui inspectait la pièce quelques pas devant elle sans lui prêter attention :

« Bon, tu la veux cette potion rouge ? »

Sa voix s'était faite étrangement nette et audible, comme si elle avait jusqu'alors seulement joué le rôle d'une adolescente renfermée et révélait sa vraie nature à présent que le regard de sa maîtresse n'était plus posé sur elle pour la juger ; le jeune homme se retourna, un peu étonné de sa question, et répondit sans arrière-pensée :

« Bien sûr que je la veux, je suis venu pour ça, mais tu sais bien que je n'ai pas assez d'argent pour me la payer…
– On peut s'arranger… »

Alors, devant ses yeux ébahis, la robe noire de l'apprentie-sorcière glissa au sol en révélant la taille mince, les hanches étroites, les ébauches de seins pointus et appétissants et la fine toison pubienne de son corps entièrement nu…

Après une attente qui leur parut interminable, Syrup, Impa et Zelda, lasses, dégrisées, et assez interloquées du temps que les deux autres avaient passé dans l'arrière boutique et des curieux sons étouffés qu'il leur avait semblé entendre en provenir, virent enfin la porte s'ouvrir sur Link, seul ; avançant vers elles avec les yeux vides et le masque de cire inerte et livide de l'hébétude sur son visage absent, il essuyait nerveusement, convulsivement ses mains dégantées avec un torchon…

« Qu'on ne me demande jamais comment j'ai payé la potion rouge… »