Chers lecteurs, la bataille finale commence. Et sans me vanter, j'en suis très fière. Vous allez voir ce que vous allez voir!

À l'Ouest à main gauche, la lumière ambrée du couchant qui s'échappait en rais miroitants d'or et d'améthyste entre les longues trainées cotonneuses des nuages d'un rose aveuglant ombrés de pourpre sombre par-dessus répandait sur le sol à peine encore éclairé d'une vague lueur cuivrée de longues ombres bleutées ; au-dessus, à mesure que l'œil suivait la voûte du ciel, le coton se faisait feutre, le brillant se faisait mat, le rose se faisait indigo et l'indigo anthracite en une inexorable plongée vers les ténèbres, et à l'Est à main droite, la nuit régnait déjà, sombre et sans éclat, dans son lourd manteau d'amas nuageux boursouflés denses et épais comme de la cendre et noirs comme le charbon, des couches de charbon sur des couches de cendre, des blocs de gris recouverts de blocs de noir recouverts de blocs de plus noir encore…

Au fond, l'antique Tour d'Héra, vestige tristement absurde et inquiétant d'une époque obscure et de la folie de ses hommes, comme jaillie des entrailles de la terre pour monter insulter le ciel, se détachait sur fond de montagnes escarpées du même rouge sombre que le sang séché de milliers de générations d'hommes de ces temps anciens ; devant, en gardant fidèlement l'entrée, le chevalier de métal et d'ombre, Darknut le tristement légendaire, dernier rempart du mal, bourreau de beaucoup des cœurs vaillants qui ont osé le combattre à travers les âges et leur terreur à tous, lourde armure de métal noir décoré de complexes arabesques dorées faite de nombreuses pièces massives et saillantes savamment articulées, se tenait debout campé, silhouette menaçante longue et lourde épée claymore à la main et bouclier rond large et épais comme une meule dans l'autre, surnaturellement calme et dispos ; et encore une trentaine de pas devant lui, beau et terrible, visage dur, mâchoire serrée, regard fixe et vide, penché en avant l'échine courbée comme un animal blessé et ses armes pendant au bout de ses bras ballants, Link le Héros du Temps lui tournait imprudemment le dos, comme offert à son coup de grâce…

Mains jointes en prière devant sa poitrine où il lui semblait que son cœur avait cessé de battre, la princesse Zelda n'osait plus respirer, les larmes lui venant aux yeux et les tremblements dans tout le corps : Link était vaincu ! Elle ne pouvait pas en douter, sinon comment expliquer autrement qu'il tourne le dos à son adversaire, ait baissé les armes et ne bouge plus, comme mort debout ? Link était vaincu, oh Déesses, non, Link était vaincu, tout était fini, tout était perdu, Link, son héros, le héros de tout un peuple et son dernier espoir, et avant tout son ami, avait été vaincu, vaincu par le chien de garde sans même atteindre le maître, leur ennemi, le tyran Ganondorf…

C'est tandis que ces pensées se bousculaient dans la tête de la jeune fille qu'elle vit le Darknut soudain agité d'un frisson ; elle crut qu'il se mettait en branle pour aller achever le jeune homme vêtu de vert, mais non, ses guêtres restaient rivés au sol pendant que son corps se secouait, et des étincelles et des volutes de fumée s'échappaient des interstices entre les pièces de son armure dans un concert de cliquetis et de crépitements ; et soudain son avant-bras gauche emporté par le poids du bouclier se détacha de son coude pour s'effondrer à terre, puis son gantelet droit qui serrait le manche de sa claymore, puis un genou, emportant sa jambe et lui avec, et en un instant et un fracas assourdissant de métal qui s'entrechoque, il s'éparpilla sur le sol rocheux où il ne fut plus qu'un tas inerte de pièces d'armure éparses, vides et sans vie…

Zelda ne savait rien du combat en armes, elle n'y avait vu que du feu : c'était Darknut l'armure noire animée par le mal qui était vaincu, et Link bien que dominé pendant tout le combat avait frappé juste autant qu'il fallait et juste où il fallait et c'était bien lui le vainqueur.

Comme libéré soudain par sa victoire de la tension qui l'habitait pendant la bataille, le jeune héros blond vêtu de vert, son beau visage et ses yeux bleus s'animant soudain d'une flamme qui semblait tout consumer sur son passage, se dirigea au pas de charge, roulant des hanches et des épaules comme un lion, sans un regard pour elle ni pour sa nourrice, vers le rebord du précipice à sa droite où le soleil semblait l'attendre pour disparaître et, forme noire par-dessus l'aveuglante lueur vermeille, il brandit son épée bien haut face aux feux du soleil et lui hurla sa rage guerrière, un pur cri de bête sauvage…

C'est que jamais, en dehors de lui-même, ce Link Sombre qui lui avait révélé en le vainquant qu'il était invincible, il n'avait affronté un adversaire aussi fort l'obligeant à un combat aussi difficile.

La magie noire qui animait Darknut l'avait programmé pour une seule et unique fonction, un seul et unique dessein : faire face à l'intrus ; comme les sœurs Poe du Temple de la Forêt disparaissaient automatiquement dès qu'on les approchait à moins de dix pas, l'armure vivante se couvrait automatiquement de son infranchissable écu dès qu'elle voyait l'homme venu combattre le mal ébaucher un geste d'attaque envers elle, et le voyait toujours, car de même elle se tournait automatiquement face à l'intrus dès qu'il se déplaçait… Il était impossible de la prendre en défaut, impossible de frapper un point laissé à nu par sa couverture défensive, car ce point n'existait pas, elle se replaçait constamment de façon à le couvrir de son bouclier, que même Excalibur avait pu rayer mais pas percer… Aussi prompt à se protéger qu'à contre-attaquer, le garde maléfique avait obligé le Héros à un combat tactique, crispant et interminable, à bouger sans cesse, attaquer en vain et se dépêcher de parer aussitôt, qui l'avait fatigué physiquement et nerveusement, et Link avait piteusement essuyé de nombreux coups qui l'avaient presque sonné et l'auraient sûrement tué s'il n'avait eu lui-même un bouclier avant de se rendre compte qu'il y avait pourtant bien un moment où Darknut tombait complètement sa garde, le moment aussi où il était le plus dangereux : lorsqu'il se fendait de son coup droit ; lui porter un coup fatal tout en évitant le sien lui avait demandé de longues minutes d'effort et d'attention constante.

Il était loin à présent des petites bagarres faciles de ses débuts en tant que héros, où il n'avait pas à forcer pour molester quelques poignées de Moblins balourds et mal équipés ou transpercer de simples bestioles. À quelques mètres à peine du repaire de son ennemi juré, il ressentait comme jamais la nécessité de déployer toute l'étendue de sa force, de sa technique et de son ardeur, frapper comme un sourd, sans hésitation, sans pitié, pour tuer…

Quand il revint auprès de Zelda et d'Impa, elles ressentirent pour la première fois ce changement qu'aucun d'eux n'avait jusqu'alors remarqué s'insinuer peu à peu en lui : voûté, souffle rauque et regard fixe comme un animal aux abois, il était toujours le Héros du Temps, mais il était devenu une machine à tuer…

« Bon, asséna-t-il comme un coup de marteau sur une enclume avant même que la jeune princesse aux longs cheveux de miel ait eu le temps de lui exprimer son soulagement et son admiration, maintenant, comment va-t-on faire pour franchir ces douves ? »

Ganondorf en effet, bien qu'il sût que ça ne servirait probablement à rien et qu'il ne se sentît ni plus en danger sans ni plus en sécurité avec, avait trouvé opportun de compliquer un peu la tâche de ses jeunes ennemis en creusant par magie autour de l'antique château où il s'était réfugié un fossé large d'environ dix mètres et si profond qu'on n'en voyait pas le fond, qui se perdait dans les ténèbres des profondeurs de la montagne.

Link s'en approcha, suivi de loin par ses deux amies, et examina l'obstacle.

« Voyons, marmonna-t-il, à peu près dix mètres, c'est presque deux fois ce que je peux sauter avec les bottes de Pégase, alors si je dois en plus sauter en vous portant toutes les deux, même pas la peine d'y penser. »

Et, un sourire carnassier toutes dents dehors se dessinant sur sa bouche, il lâcha soudain :

« Au fait Zelda, tu pèses combien ? »

Cette plaisanterie, tellement incongrue dans cette atmosphère grave et lourde et après ce déchaînement de violence, laissa la jeune fille tellement interloquée qu'elle n'eut même pas la présence d'esprit d'y répondre.

De toute façon, il n'attendait pas de réponse…

Déjà passé à autre chose, le Héros tira de son sac son grappin, qui avait, lui, une quinzaine de mètres de chaîne, soit plus qu'il ne leur en fallait, visa l'une des colonnes qui encadrait l'entrée de la tour, et pressa la détente du propulseur ; la griffe au bout de la chaîne fut stoppée net à l'aplomb du rebord du fossé, une onde de lumière jaunâtre se propageant en cercle autour de l'invisible point d'impact comme les ronds que fait une pierre à la surface de l'eau…

Une barrière magique…

Et pourtant, Link le savait, Ganondorf n'avait pas peur de lui.

C'était pour s'amuser.

S'amuser à l'emmerder autant qu'il le pouvait…

Laissant échapper le plus naturellement du monde un chapelet d'insultes désignant son ennemi d'une grossièreté tellement épouvantable que les chastes oreilles de la jeune princesse en furent tout écorchées, le jeune homme sentit sa fureur se colorer d'une pointe de lassitude et de découragement…

« Là, ronchonna-t-il, désolé les filles, mais j'ai épuisé toutes mes idées, je ne vois pas comment faire. »

Gardant un air digne et la tête haute, ce fut la princesse Zelda qui débloqua la situation, déclarant calmement en s'approchant de lui droite et altière :

« Pour commencer, cesse de dire des gros mots, car il existe une solution. C'est parce que tu ne réfléchis pas en Héros du Temps élu des Déesses que tu ne la trouves pas. Pourquoi crois-tu que les Sages t'ont remis des Talismans ?
– Sais rien, moi ! grogna Link. Pour que l'autre gros verdâtre remette pas la main dessus et que tout soit pas à refaire, je présume…
– Allons, objecta la princesse, Rauru ne t'a-t-il pas dit qu'il s'agit de clés ? Donne un instant le sien à Impa. »

Sans bien comprendre où la jeune fille aux grands yeux bleus voulait en venir, le jeune homme blond obtempéra néanmoins, jetant à la garde du corps sheikah en justaucorps bleu la médaille ronde d'un violet foncé marquée d'un œil ; elle l'attrapa au vol, et ferma les yeux, semblant entrer en prière ; Zelda l'imita.

Aussitôt, le Talisman de l'Ombre dans les mains d'Impa se mit à briller d'une intense lueur, mais aussi les cinq autres, que Link effaré vit s'échapper de son sac un par un en voletant, les six formant finalement un cercle parfait de halos de lumière colorée.

Au même instant, partout en Hyrule…

« Mido, Mido, s'écria Saria en interrompant sa partie de marelle avec Fado, ça y est, Link est parti affronter le grand moche tout vert, je l'ai senti ! »

Lorsque Ruto détourna son visage du sien, Mikau crut qu'elle le repoussait, qu'elle n'en avait pas envie, mais c'est qu'elle avait besoin de sa langue pour s'écrier :
« Ça y est, Mr. Sexy s'est enfin retiré les doigts du cul ! »

Féline, gracieuse, souple, magnifique, Nabooru s'exerçait au combat à deux lames dans le soleil couchant, quand une chaleur dans sa poitrine la fit soupirer avec un sourire :
« Mon amour… Enfin… »
Alors elle retourna au village de son pas au déhanché racé, en clamant :
« Arrêtez tout, je vous donne permission ! Jouez, détendez-vous, faites la fête, ce soir est un grand soir ! »

Lâchant un pet qui fit beaucoup rire tous les Gorons présents, Darunia laissa échapper la chopine de soupe de lave à l'alcool de chou péteur qu'il tenait à la main, ce qui ne lui arrivait jamais, et s'exclama :
« Link !
– Quoi ? J'avions rien fait ! protesta son fils.
– Ooohw. Mais non, pas toi, goro.
– Mais même, j'avions rien fait quand même ! »

Quant à Rauru, seul dans son église que tous croyaient déserte, il se contenta de sourire…

Entre les deux bords du précipice qui encerclait le lopin où s'élevait la tour d'Héra, un pont s'était formé, qui semblait fait de lumière, mais tangible pourtant, et miroitant sans cesse de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel…

« Ça alors, souffla Link, retrouvant un instant le regard émerveillé et la mine candide d'un enfant qu'on ne lui avait plus vus depuis trop longtemps, alors ces talismans servaient donc… à faire un pont pour atteindre le repaire de l'Ennemi ? »

S'amusant de son émerveillement naïf devant une forme de magie qu'elle avait étudiée depuis son enfance et qui lui semblait aller de soi, la princesse ne put s'empêcher de le détromper :

« Mais non, voyons, lâcha-t-elle sur le ton d'une aristocrate baillant d'ennui, que ta vision de la magie peut être primaire et bornée ! Ces talismans sont des fractions de Leur pouvoir que les Déesses ont laissées sur terre aux hommes avant de Se retirer au Ciel, des matérialisations de Leur divinité. Ils sont les Déesses. Crois-tu vraiment que les Déesses ne soient capables que de bâtir un pont et c'est tout ? Crois-tu vraiment que le Divin ait une puissance aussi limitée ? Bien sûr que non, enfin ! Ces manifestations physiques du Divin ne servent pas à bâtir un pont, ni à autre chose, ils ne servent pas, car ils ne sont pas des outils, mais un pouvoir, un pouvoir illimité de par sa nature divine. Ils ne servent pas à quelque chose, ils peuvent tout. »

Pas moins naïve que Link, Zelda était toute contente d'avoir eu l'occasion de montrer à quel point elle avait percé les mystères du Divin ; si elle n'avait pas récité sa leçon de théologie un doigt levé et les yeux fermés sans faire attention au reste comme ces vieux professeurs de faculté imbus d'eux-mêmes, de leur agrégation et du savoir qu'elle sous-entend, elle aurait vu rien qu'à la façon dont le visage de son ami s'était décomposé un peu plus à chaque mot qui s'était échappé de sa bouche combien ce prétentieux étalage d'un savoir qu'il souffrait de ne pas posséder l'avait blessé…

« Oh ben dis-donc, ironisa-t-il sur un ton qu'il voulait badin mais avec un regard, un visage et une posture d'où on sentait suinter une colère à peine contenue effrayante, je ne sais pas ce que je ferais sans toi ! Je ne savais pas tout ce que tu viens de me raconter, j'en avais aucune idée, dis-donc ! » Puis il n'essaya même plus de simuler le calme et la politesse et laissa franchement éclater son exaspération en ajoutant : « c'est vrai que je suis tellement primaire, tellement borné ! Mais oui, je suis bête, tout le monde le sait, je suis une grosse brute sans cervelle qui ne sait rien, ne comprend rien, hein ? C'est vrai, je suis bête, et je suis nul en magie aussi ! »

Et, se détournant brusquement, sans doute pour éviter de la frapper, il s'éloigna d'elle tremblant de rage pour s'en aller passer le pont de lumière, mais elle put très distinctement l'entendre lâcher :

« Petite dinde ! »

Elle crut tomber en morceaux et s'écrouler par terre avant de parvenir à rejoindre sa nourrice qui ne se trouvait qu'à dix pas à sa droite… Il lui semblait que son cœur s'était retiré de sa poitrine, elle avait le vertige, la nausée, les larmes aux yeux, et c'est d'une voix étranglée de sanglots qu'elle implora :

« Qu'est-ce que j'ai encore fait ? » Un soupir si long et si profond qu'elle parut s'en effondrer sur elle-même, et elle poursuivit : « Il me déteste ! Oh, Impa, il me déteste ! »

Mi-émue mi-amusée, comme une mère, du drame terrible que celle qu'elle avait élevée comme sa fille voyait dans ce simple émoi adolescent, la robuste nourrice sourit avec détachement et répondit comme une mère fait la leçon à sa fille :

« Mais non il ne te déteste pas. Dans cinq minutes il aura déjà oublié. Mais toi, on dirait que tu fais tout pour le perturber ! Tu le prends de haut, tu te joues de lui… Hé ! Réfléchis un peu ! À quelques instants du combat le plus difficile de sa vie, tu crois qu'il avait besoin que tu lui rappelles qu'il ne maîtrise pas la magie ? Si tu voulais lui faire perdre confiance, il ne fallait pas t'y prendre autrement ! »

C'était vrai.

Quand elle s'en redit compte, Zelda eut la nette impression que, des deux, c'était bien elle la plus bête…

Se rengorgeant, tête basse, elle jugea inutile d'ajouter un mot et suivit Link sur le pont, à son tour suivie par Impa, et bientôt les trois résistants se trouvèrent au pied de l'antre du tyran.

Aussi tristement laide à voir pour les injures que le temps lui avait infligées que pour l'orgueil et la folie d'une époque dont elle était le dernier vestige aussi incongru au cœur de ces montagnes désolées qu'une verrue sur un beau visage, la tour d'Héra était un bâtiment comme on n'en érigeait plus, empilement vertigineux de six étages faits de colonnes hautes de cinq mètres sur une dalle haute de deux et large de quarante, dont l'épaisseur était décorée de bas-reliefs grotesques et la circonférence était toute en angles droits, formant les bases carrées des colonnes rondes et disposées en cercle, absurdité suprême, et entre lesquelles les murs laissaient affleurer en bas-relief de grotesques têtes d'oiseau, qu'on devinait être un vautour, encadrées d'ailes disproportionnément petites ; il y avait plus de sept cents ans, une reine de l'ancienne dynastie, pas une mauvaise femme mais une femme faible, plus occupée à faire la fête et à forniquer qu'à administrer le royaume, avait eu la fantaisie de se faire bâtir le palais le plus haut et le plus imposant qui soit dans le lieu le plus lugubre et le plus inhospitalier qui soit, la Montagne de la Mort, le point le plus au Nord d'Hyrule, à l'Est de Rouleroche, officiellement pour montrer que la civilisation hylienne pouvait s'imposer au monde entier, en réalité pour s'y retirer le plus loin possible de tout et de tout le monde ; cette reine, qui ne s'appelait pas Héra mais dont l'histoire avait préféré oublier le vrai nom et qu'on surnommait déjà ainsi en ce temps du nom d'une orgueilleuse divinité secondaire de l'antique religion pré-trinitaire, avait donc fait transporter à prix d'or des tonnes et des tonnes de pierre blanche sur un plateau de ces montagnes d'où il n'y avait que quelques pas à faire pour tirer autant de pierre rouge de tout aussi belle qualité qu'elle n'en avait fait apporter, et, mobilisant tous les architectes, les ouvriers et les ingénieurs du royaume, avait fait élever en un an à peine cette monstruosité qu'elle appelait son "palais d'été" ou "palais de vacances" ; que faut-il alors déduire du fait qu'elle s'y installa aussitôt à demeure et de façon définitive ? Elle et sa cour, un ramassis de sang-bleus dégénérés, ne reparurent plus jamais dans le royaume ; il n'y avait plus personne au pouvoir, le peuple avait faim, peur, et il était en colère ; le bruit s'était répandu qu'Hyrule était sans dirigeant, et les envahisseurs y entrèrent plus vite que la rumeur en était sortie… Alors le premier Héros du Temps s'était levé, les avait tous chassés sans pitié, et quand à sa majorité on l'avait placé sur le trône vacant, la reine légitime, qui ne l'était plus depuis longtemps aux yeux de personne, ne revint pas le lui réclamer ; le temps passant et déformant tout, les pires rumeurs se mirent à circuler à propos de ce qu'elle et sa cour étaient devenus, perchés dans leur tour d'ivoire aux confins du monde connu ; on disait qu'ils avaient sombré dans le satanisme, l'adoration du mal et les sacrifices humains ; ou qu'ils étaient tous morts de boire, manger, forniquer et ne pas dormir ; et souvent aussi, on disait que leurs âmes tourmentées habitaient encore les murs de la tour, spectres hideux aux corps distordus et aux visages putréfiés grimaçants, et continuaient à adorer le mal, boire, manger, forniquer et ne pas dormir après leur mort…

Le nid douillet parfait pour Ganondorf, en somme…

Devant la porte d'entrée, deux lourds battants de bois noir, leurs disputes, leurs différences, toute autre pensée étaient oubliées ; ils étaient trois et n'étaient qu'un, unis contre leur ennemi et l'ennemi de tous, à quelques mètres et quelques instants de le vaincre et de mettre fin à son règne, ou d'être vaincus et de l'asseoir définitivement par leur défaite…

Zelda juste derrière lui qui aurait voulu lui demander pardon avant que ça commence mais n'en trouvait pas la force, Link poussa le double battant, qui s'ouvrit, sans surprise, et devant eux trois se révéla ce qui serait leur champ de bataille.

L'architecture incohérente de la tour, sa base qui suivait la disposition circulaire des colonnes la privant d'angles, n'avait laissé la place que pour un long couloir rectiligne large de dix mètres et long de trente-cinq, séparé de deux nefs latérales par des colonnades intérieures ; le sol en était couvert d'un damier de dalles de marbre blanc et noir ; entre les colonnes extérieures, des murs de pierre avaient été levés, ceignant le bâtiment d'un octogone, et à mi-hauteur de chacun, montant jusqu'au plafond, des vitraux éclairaient cet immense hall informe des dernières lueurs du jour mourant, nimbant le blanc des colonnes et le damier noir et blanc du carrelage d'une espèce de pénombre violacée qui semblait presque plus sombre que la nuit elle-même…

Tout au fond, les trois rebelles apercevaient très bien une forme sombre, qu'ils devinaient sans mal être un trône avec un homme assis dessus jambes croisées et mains posées sur les accoudoirs ; à chaque pas qui les rapprochait de lui, chacun d'eux sentait la tension monter en lui, son cœur battre plus fort, son pas se faire plus pressé, pressé d'en finir avant de ne plus en avoir la force, trente mètres, vingt mètres, dix mètres, et enfin…

« Lumière ! »

Au son de la voix grave et rauque, le hall fut soudain inondé d'une lumière rougeoyante agressive, irritante, qui semblait provenir de partout à la fois, découpant en tremblant des formes criardes sur des ombres d'un noir insondable, et là, les trois élus se faisaient face, sommets d'un même triangle, fragments d'un même pouvoir, organes d'un même corps, Mandrag Ganondorf Dragmire fort et violent en était le poing, Zelda Daphné O'Hyrule prudente et avisée en était la tête et Link fils d'Arn et de Médila brave et généreux en était le cœur, et l'air autour d'eux et comme l'univers entier chantait d'une assourdissante sonnerie qu'ils étaient seuls à entendre.

C'était un mur de flammes qui jaillissait des profondeurs du fossé autour du palais et s'élevait jusqu'à son sommet que Ganondorf avait dressé pour éclairer la scène d'une atmosphère plus dramatique, et c'étaient leurs fragments qui résonnaient ensemble à l'unisson réunis pour la première fois depuis sept ans brillant d'une aveuglante lueur sur leurs mains au mépris des gants qui les couvraient.

Impa quelques pas derrière ses deux protégés, même extérieure à ce qui existait entre les trois élus en ressentait pourtant l'intensité et la solennité.

Ce fut Zelda qui rompit cet instant comme hors du temps, en glissant d'une voix hésitante, presque un murmure :

« C'est… à peine supportable… »

Elle grattait frénétiquement le dos de sa main droite à travers son gant de soie…

« Rassure-toi, lâcha Link entre ses dents, ça me démange moi aussi, et j'ai autant de mal que toi à le supporter…
– Vous avez raison, admit Ganondorf dans un hideux sourire, arrêtons là… »

Il ferma les yeux, inspira profondément et sembla tenter de faire le vide en lui ; la lueur sur sa main qui traversait son gantelet de cuir s'évanouit, et le sifflement strident qui emplissait la pièce se tut ; aussitôt, la lueur sur la main gauche de Link et celle sur la main droite de Zelda s'éteignirent elles aussi, et cette démangeaison qui les irritait cessa.

Ils purent alors se concentrer sur leur ennemi, qu'ils revoyaient en chair et en os face à eux pour la première fois depuis leur enfance ; mâchoire carrée, nez crochu, peau basanée, cheveux de feu et regard vitreux, le gigantesque Gerudo habillé de noir et de brun était toujours aussi laid et menaçant.

Lui aussi considérait avec un réel intérêt ses deux jeunes adversaires, car eux avaient changé : il les avait laissés encore enfants, hauts comme trois pommes et pas même pubères, et les retrouvait grands et forts, au seuil de l'âge adulte ; le petit garçon était maintenant un homme qui, sans être très grand, n'en dégageait pas moins une impression de force et de détermination qui imposait le respect, et la fillette était devenue une jeune femme belle et gracieuse qu'il prendrait le plus vif plaisir à soumettre à son appétit sexuel qu'elle le veuille ou non ; quant à la nourrice sheikah derrière eux, elle était toujours aussi belle et athlétique pour son âge, et ses cuisses vigoureuses le distrairaient avantageusement de la trop frêle princesse… aussitôt qu'il aurait fait de la chair à pâtée du garçon.

« Je sais à quoi tu penses, gros lard, lui balança soudain Link comme si c'était trop évident. Tu ne la toucheras pas. Rien que tes regards sur elle sont une insulte. Je vais te tuer. »

Zelda comprit aussitôt de quels regards il parlait ; elle les avait trop bien senti glisser sur elle… paraissant soudain piquée au vif, baissant la tête et serrant les poings, elle se mit à trembler comme si elle se retenait à grand-peine d'exploser de dégoût et de haine…

« Allons mon garçon, répliqua le tyran sur un ton qui se voulait badin tranchant étrangement avec sa grosse voix caverneuse, pourquoi aborder si vite les sujets qui fâchent alors que nous nous rencontrons à peine ? Je reconnais bien là l'impatience de la jeunesse… »

Il se leva de son trône, paraissant soudain haut et noir comme une ombre, assez immense pour toucher le plafond, et se mit à marcher, lentement, distraitement, à droite et à gauche tout en poursuivant :

« Nous ne sommes pas obligés de nous entre-tuer dès que nous nous apercevons, vous savez ; contrairement à ce que vous semblez croire, je ne suis pas un barbare, et je ne vous hais pas ; je dirais même que je vous respecte, vous m'avez assez prouvé que vous êtes des adversaires de valeur… »

Impa ne put retenir un ricanement, Link avait à peu près la même expression que s'il se tenait face à un tas de fumier, et Zelda semblait bouillonner…

« Toi, Link, continua Ganondorf sans cesser d'arpenter la pièce, je dois dire que je ne vois pas une seule qualité que tu ne possèdes pas, hormis quelques centimètres… Toi, petite Zelda, enfin, je devrais dire "vous, votre altesse", tu es devenue d'une beauté à couper le souffle. Et toi, Impa, tu l'étais et tu l'es restée…
– Tais-toi ! »

Tous se figèrent.

C'était Zelda.

Sa voix, un cri du cœur, irrépressible, incontrôlable, venait de jaillir d'elle en plein milieu du ronron continu de celle du géant comme un coup de canon tiré en pleine nuit sur une ville plongée dans le plus profond sommeil…

Tous les regards se fixant médusés sur elle, ses épaules tremblaient, ses poings serrés de toutes ses forces tremblaient, tremblaient comme à se rompre, dents serrées à éclater et les yeux plissés au bord des larmes, elle était visiblement au bord de l'explosion, consumée par une rage qu'on pouvait presque sentir charger l'air autour d'elle d'une tension insoutenable…

La fixant interdit, Link revit fugacement la blonde futile qui la veille encore dilapidait tout son argent de poche pour s'acheter des robes et des chaussures en gloussant comme une écervelée, et alors il eut comme un choc en comprenant sans qu'aucun doute puisse subsister à quel point la vraie Zelda qui se révélait pour la première fois à cet instant n'avait rien de cette fille-là, ce masque sous lequel elle cachait ses blessures et sa force…

« Tais-toi ! répéta-t-elle d'une voix stridente en ouvrant brusquement les yeux pour en foudroyer son ennemi.
– Oh, allons, Princesse, minauda le géant avec une hypocrisie répugnante, tu me fais de la peine… Moi qui essayais d'être poli…
– Silence ! lui hurla-t-elle presque et sur un ton tel que cette fois même lui comprit qu'ils venaient de passer aux choses sérieuses. Comment oses-tu ? Tu te permets de badiner, de nous faire la causette, comme si c'était une réception, après tout le mal que tu as fait ! Mais ce n'est pas une réception, c'est ton jugement, et je te déclare coupable et te condamne à mort ! »

Alors, les prenant tous au dépourvu en joignant le geste à la parole, elle fit jaillir de ses deux poings si vite que tous sursautèrent des halos de lumière d'une blancheur éclatante et joignit les mains bras tendus droit devant elle d'un geste sec et brusque ; les deux halos de lumière blanche en se joignant irradièrent un court instant avec une intensité aveuglante avant de refluer en un minuscule amas de points de lumière de toutes les couleurs du spectre qui scintillaient trop vite pour que l'œil humain puisse en suivre l'envoûtant ballet, en même temps que deux rayons de lumière blanche en jaillissaient, un vers le haut, un vers le bas ; et quand la princesse en colère, altière, féline, effrayante et magnifique, ramena vers elle son poing droit à hauteur de son épaule, coude plié en arrière, une traînée de ces points lumineux scintillants le suivit à l'horizontale, les deux rayons de lumière blanche se courbèrent vers l'arrière, et tous réalisèrent que c'était un arc prêt à tirer sa flèche qu'elle tenait…

Un arc et une flèche de lumière…

« Medoroa ! s'exclama Ganondorf le souffle coupé. Medoroa la flèche de lumière, qui peut transpercer toutes les matières, l'incantation suprême, la forme de magie la plus puissante que l'homme ait jamais maîtrisée et que seuls les paladins arrivés au dernier niveau savent lancer ! Et tu l'as apprise, toi, juste pour me tuer, moi ?
– Et oui, lui cracha-t-elle, quelle différence avec la petite fille sans défense qui maîtrisait si mal la magie qu'elle avait des malaises dès qu'elle ressentait celle qui émanait des autres, n'est-ce pas ? C'est que j'ai eu sept ans pour cela. Sept ans durant lesquels je n'ai vécu que pour te tuer !
– Tu me hais…
Tu as tué mon père ! »

Un coup de tonnerre.

Voilà donc ce qui la dévorait de l'intérieur !

La perte, le deuil, le chagrin, la colère, la rancœur, en une phrase, en un instant, tout s'était révélé avec la clarté du cristal.

Link ressentit comme un coup de poignard en plein cœur en réalisant soudain la souffrance de son amie, et il paraît certain que sa fidèle nourrice, qui avait pu la côtoyer nuit et jour pendant sept ans sans jamais se rendre compte de cette souffrance ni remarquer ce qu'elle mettait en œuvre en secret pour la taire, ne ressentit pas moins…

Quant à Ganondorf, pour la première fois depuis qu'ils se tenaient face à lui, son visage, tout à coup assombri, ne reflétait plus ni orgueil, ni mépris, ni moquerie, mais une sorte de gravité, qui semblait sincère, comme s'il avait conscience du mal qu'il avait fait.

« Non, mon enfant, répondit-il sobrement, et la vérité risque de te faire encore plus mal, car c'est lui qui s'est donné la mort, sacrifié pour ne pas tomber entre mes mains, pour sauver ta vie et préserver ton trône… »

Zelda eut un hoquet retentissant qui la secoua de haut en bas et dut lutter pour ne pas perdre toute maîtrise d'elle-même.

« …et crois bien que je le regrette infiniment, poursuivit le Gerudo. Oui, ça, je reconnais que c'est mon plus grand fiasco parmi tout ce que j'ai réalisé. Je ne haïssais pas ton père, au contraire j'ai été son vassal assez longtemps pour savoir qu'il méritait toute mon estime, et mon intention première était de le garder en vie… Mais ça ne change rien, je suis bien le responsable de sa mort. »

Il avait cessé depuis un moment de faire les cent pas et se tenait debout devant eux ; tremblant d'une colère de plus en plus difficilement contenue, la princesse le tenait toujours en joue de sa flèche de lumière ; hochant la tête d'un air mystérieux, il laissa tomber ses bras le long de son corps avant d'asséner soudain :

« C'est pour ça que je veux t'offrir une compensation. Je t'ai porté un coup, je vais te laisser m'en porter un. Vas-y, tire cette flèche que tu me réserves, je n'essaierai ni de te la renvoyer, ni même de l'esquiver. »

Un frisson d'horreur chargée de haine doublé de plaisir vaguement pervers parcourut la jeune fille blonde en robe de soie qui tenait son arc bandé flèche droit pointée sur le géant cuirassé de noir ; le misérable fou ! Le pathétique fanfaron inconscient ! C'était plus qu'elle n'espérait ! Ainsi elle allait le tuer, et encore il ne ferait rien pour l'en empêcher ?

Elle tira plus fort sur la corde impalpable de l'arc de pure énergie, prête à tirer, prête à transpercer cet homme aussi pathétique que détestable pour qui elle ne savait plus si c'était de la haine qu'elle éprouvait ou du mépris, peut-être juste le plaisir sadique et sans joie d'en finir avec lui…

Elle allait tirer…

…c'est cet instant que Link, qui observait la scène en silence depuis un moment d'un œil extérieur aussi sceptique que déconcerté, choisit pour intervenir.

« Ne fais pas ça », demanda-t-il simplement à son amie.

Passées la surprise de voir Zelda céder tout à coup à la rage la plus irrationnelle, celle de la découvrir capable de déclencher l'incantation magique la plus puissante au monde et celle encore d'entendre Ganondorf se repentir et accepter d'encaisser cette incantation sans broncher, la situation lui était finalement apparue parfaitement limpide.

« Ne fais pas ça, répéta-t-il plus fermement en se tournant vers elle qui se tenait à sa gauche. Ne tire pas cette flèche, et remballe cet arc. »

Elle ne lui jeta pas un regard et ne bougea pas d'un cheveu, toujours tendue à se rompre, en lui répliquant :

« Jamais ! Je vais le tuer, Link, je vais le tuer !
– Tu vaux mieux que ça. Veux-tu vivre le restant de tes jours avec du sang sur les mains, le souvenir d'un acte mauvais, interdit, contre-nature, qui va te hanter ?
– Ce n'est que justice, hurla-t-elle d'une voix suraigüe presque démente, il le mérite ! »

Link se tenait de profil, complètement tourné vers elle, entièrement concentré sur elle, la main gauche tendue dans un geste protecteur prête à se poser sur son épaule, et la droite curieusement crispée ; Impa derrière sa protégée avait la nette impression que quelque chose dans cette scène à laquelle elle assistait ne tournait pas rond du tout et approuvait la prudence du jeune héros vêtu de vert ; quant au tyran gerudo, il les observait tous les trois avec une expression indéchiffrable sur son rude visage…

« C'est vrai, glissa-t-il soudain d'une voix calme au ton dont on n'aurait pas sur dire ce qu'il signifiait, je le mérite, alors vas-y, n'hésite plus, c'est la seule chance que je te laisserai. »

À ces mots, la jeune princesse que les paroles sages et la voix douce de son ami avaient commencé à radoucir un peu se tendit à nouveau, prête à frapper, avec un cri d'exaspération qui fit sursauter le jeune homme blond.

« Arrête ! s'écria-t-il avec empressement. Tu ne vois donc pas que c'est un piège ? Ne joue pas son jeu, fillette, tu es plus intelligente que ça.
– Mais il a tué mon père, martela-t-elle en éclatant en sanglots, incapable de retenir ses larmes plus longtemps. Il a tué mon père !
– Il va… »

Mais dans un claquement retentissant, la flèche partit, comète de lumière à la traînée scintillante.

Droit vers Ganondorf, son ennemi, l'homme qui avait tué son père, usurpé son trône et tyrannisé son peuple.

Et comme il l'avait promis, il ne chercha ni à la repousser, ni même à l'éviter.

Il l'attrapa au vol entre l'index et le majeur de la main droite, tout naturellement…

La surprise de Zelda fut telle qu'elle ne put qu'ouvrir la bouche à s'en décrocher la mâchoire sans qu'un son parvienne à en sortir, et seules les larmes qui s'écoulaient de ses yeux ronds comme des soucoupes fixés sur lui rappelaient un semblant de vie dans son visage figé d'où tout le sang semblait s'être retiré…

Son incantation suprême, capable de transpercer toutes les matières, arrêtée d'une main ?

Était-elle donc si faible ? Et si aveugle pour s'être crue si forte ?

« Je vais tenir parole, ricana le géant cuirassé de noir sur un ton triomphal ignoble à entendre, je ne vais pas te la renvoyer. Enfin, pas à toi… »

Et là, en une fraction de seconde, tout fut fini.

Le temps que Zelda réalise, un froid glacial se répandant instantanément depuis sa poitrine où son cœur avait cessé de battre jusque dans tout son corps pétrifié d'horreur, que la flèche fusait droit vers sa bien-aimée nourrice Impa, un bruit horrible de chair qui éclate et de sang qui gicle à peine couvert par celui d'une détonation retentissait juste à côté d'elle…

…frappant à la fraction de seconde même, Link l'avait déviée droit vers le plafond d'un coup de poing de brute de toutes ses forces…

Il y avait un minuscule trou parfaitement circulaire dans le plafond de marbre blanc au-dessus d'eux légèrement vers leur gauche, Impa était indemne et c'était au tour de Ganondorf de ne pouvoir qu'ouvrir la bouche à s'en décrocher la mâchoire sans qu'un son parvienne à en sortir et fixer sur lui ses yeux ronds comme des soucoupes dans son visage figé d'où tout le sang semblait s'être retiré…

« Oh, ça va, ne fais pas cette tête », lui lança crânement le jeune héros. « Et toi non plus, ajouta-t-il pour la jeune fille aux cheveux de miel avec un sourire qui la bouleversa au moins autant que l'exploit sans précédent qu'il venait d'accomplir. On m'a tellement répété que j'étais nul en magie… Comme je suis incapable de jeter un sort, je me suis entrainé à repousser ceux qu'on me jette par ma seule force physique. »

À cet instant précis, il n'y avait absolument plus personne d'autre que lui au monde qui méritât le nom d'homme aux yeux de Zelda…

Et soudain, elle remarqua son teint blême, ses pupilles dilatées, la sueur qui ruisselait sur ses tempes et son front, sa pomme d'Adam saillante signe de gorge nouée, et son sourire crispé sur une mâchoire serrée à s'en faire éclater les dents comme pour se retenir de hurler ; prise d'un horrible pressentiment, elle baissa les yeux vers la main droite de son ami, avec laquelle il avait frappé dans la flèche, et là, elle sentit brusquement un gout de métal rouillé atroce lui remonter dans la bouche depuis le fond du ventre.

Sa mitaine de cuir, qu'il aimait tant, était partie en cendres, mais aussi sa peau noircie et racornie en lambeaux sur sa chair en sang, et deux de ses doigts avaient été arrachés.

Il avait perdu sa main…

Il avait perdu sa main, il était mutilé, infirme, et c'était à cause d'elle !

« Ne t'en fais pas, lui souffla-t-il, je suis gaucher… »

Dans un cri à fendre l'âme, elle tomba à genoux par terre, effondrée, pleurant et hoquetant sans retenue, à bout, vaincue, vaincue par la honte, le remords, le chagrin, l'amertume et le sentiment de sa propre impuissance.

« Ça y est, gamine ? lui lança Ganondorf. Tu as enfin compris que tu n'étais pas de taille ? Allez, reste à ta place et laisse faire les hommes ! »

Et comme pour mieux illustrer ses paroles, il fit un grand geste circulaire de la main.

Aussitôt, Zelda et Impa furent projetées plusieurs mètres en arrière et, tremblant comme l'air déformé par la chaleur avec un léger bourdonnement, ce que l'on pourrait appeler des blocs de lumière apparurent, matérialisés à partir de rien, et vinrent ceindre en un cercle parfait l'espace dans lequel l'Ennemi cuirassé de noir et le Héros du temps vêtu de vert se trouvaient ; la princesse et sa nourrice étaient à l'extérieur de ce cercle…

Bondissant avec un cri de dépit, la jeune fille en robe de soie voulut traverser le bloc lumineux qui se trouvait devant elle… et s'y heurta, aussi durement que contre un mur de pierre ; de fait, c'en était un ; immatériel ; comme la passerelle sur laquelle ils avaient franchi le fossé un moment plus tôt, ces dalles n'étaient faites que d'énergie, mais n'en étaient pas moins solides ; elles mesuraient à peu près deux mètres de haut, un de large et un d'épaisseur, leurs arêtes étaient des lignes de vive lumière jaune, leur surface, invisible, était couverte de runes lumineuses dans une langue inconnue qui semblaient suspendues dans le vide, et si elles étaient parfaitement transparentes, ce qu'on voyait à travers semblait néanmoins plus clair que ce qu'on pouvait voir au-dessus ou à côté, comme faiblement éclairé ; la muraille que leur assemblage formait autour des deux guerriers délimitait une arène parfaitement circulaire d'une vingtaine de mètres de diamètre, que leur imperceptible lueur, convergeant de partout à la fois, éclairait comme en plein jour mieux que la lueur rougeâtre blafarde du mur de feu à l'extérieur ne l'aurait jamais fait.

Un magnifique champ de bataille parfaitement dégagé et éclairé où les deux guerriers les plus puissants de ce monde allaient pouvoir s'entre-tuer en liberté…

« Enfin seuls, grogna Ganondorf comme un molosse prêt à mordre avec un sourire carnassier.
– Tu l'as dit, claironna Link malgré la douleur dont il s'efforçait de faire abstraction. Oh putain, enfin un adversaire à ma taille ! Excuse-moi de dire ça, mais j'ai la gaule ! »

Excalibur s'était retrouvée dégainée dans sa main gauche sans que personne ait vu quand ni comment…

Le Gerudo cuirassé de noir eut un petit rire approbateur et répondit en souriant :

« Je n'irais pas jusqu'à dire ça, mais c'est vrai, cet instant est particulièrement excitant. »

Souriant à son tour, le jeune Hylien vêtu de vert fit négligemment mouliner son épée, une brève trainée bleutée et un sifflement presque organique accompagnant le huit qui se dessina dans l'air, et lâcha avec désinvolture :

« Alors mon gros connard, ce pied, ça va ? Tu ne boîtes pas trop ?
– Du tout, comme tu as pu voir, répliqua le géant avec une pointe d'agacement envers l'effronterie de son jeune adversaire. Par contre il me lance à mort quand le temps change, un bon gros rhumatisme bien douloureux. Je t'en voudrai toute ma vie pour ça…
– Oh, s'amusa Link avec un sourire de toutes ses dents et un haussement condescendant des deux sourcils, alors tu ne vas m'en vouloir que cinq minutes… »

Les hostilités étaient lancées.

« Cinq minutes ? minauda Ganondorf. Mais c'est cinq fois plus de temps qu'il ne m'en faudra pour t'écraser comme une merde de chien, mon petit ! »

Il croyait la menace suffisamment terrible pour le faire taire

S'amusant visiblement beaucoup de cette joute verbale au contraire, le jeune et beau héros désigna théâtralement son adversaire de la pointe de son épée comme il l'aurait fait de son doigt en répliquant sans se démonter :

« Ah mais si tu aimes tellement en avoir plein les semelles et être bien emmerdé, libre à toi, fais donc ! »

Comprenant brusquement qu'il n'aurait pas le dernier mot, le géant roux aux yeux jaunes glaçants se rembrunit visiblement et finit par lancer :

« Ça suffit. Je n'ai pas fui mon désert pour refaire ailleurs vingt ans après un autre de ces ridicules concours de casse.
– Je parie que tu dis ça parce que tu n'en as jamais gagné un, se moqua Link toujours en agitant théâtralement la main et l'épée avec.
– Encore une raison pour laquelle je hais ces femmes », confirma le géant.

Cette fois, c'est le jeune Hylien que cette évocation des femmes qui l'avaient élevé dégrisa ; le temps des bavardages venait de prendre fin, et l'orage de violence était sur le point d'éclater…

« Ça ne te donnait pas le droit de leur faire ce que tu as fait, gronda presque Link qui avait tout à coup repris son allure ramassée de fauve prêt à mordre. Je vais te tuer pour ça !
– Tu vas essayer… »

C'est là que, comme à un signal qu'eux seuls auraient perçu, ils se jetèrent l'un sur l'autre avec le même cri de rage et le choc métallique suraigu de leurs lames résonna à travers la tour vide et sinistre avec une gerbe d'étincelles comme la voix de la mort elle-même…

Les paumes pressant les dalles de lumière translucides, la princesse ne pouvait plus détacher son regard du spectacle magnifique et terrifiant qu'elle pouvait contempler à travers ; comment avait-elle pu être assez naïve pour croire une seconde qu'elle serait de taille à prendre part à un combat d'un tel niveau ?

Regards vitreux et grimaces de haine, ils cognaient, cognaient et cognaient encore, épées à deux mains, à gauche, à droite, à droite, à gauche, coups droits, revers, revers, coups droits, moulinets, parades, parades, moulinets, les lames se croisaient, se séparaient, se croisaient, se séparaient, se croisaient, se frappaient, se choquaient, se croisaient, se frappaient, se choquaient, et se croisaient, se frappaient, se choquaient encore, gerbes de particules de métal en fusion arrachées sous la violence des coups et tonnerre hurlant et strident à travers l'atmosphère et comme l'univers tout entier…

« Cela ne va pas, Impa, gémit la jeune fille impuissante, Link est trop petit, trop maigre, trop faible ! »

Il reculait ; insensiblement, mais il reculait ; il tenait bon, mais il reculait ; il semblait secoué un peu plus fort à chaque coup qu'il parait de sa lame, et il y avait un moment qu'il ne faisait plus que parer, et soudain l'un d'eux le projeta en arrière, le suivant lui fit presque perdre l'équilibre, le troisième l'obligea à écarter les bras pour le garder, et le dernier le cueillit en pleine poitrine…

Zelda hurla.

Une giclée de sang à travers la pièce, trois pauvres pas titubants en arrière, et le Héros du Temps s'effondra au sol, bras en croix, chemise verte rougie de sang, une plaie béante de l'aisselle droite à la hanche gauche d'où la vie le quittait…

« Non… »

Il n'y avait que l'épaisseur d'une dalle entre Zelda et lui, et elle aurait voulu la franchir pour se précipiter sur lui, le couvrir de son corps, le sauver ou mourir avec lui…

Les larmes ruisselaient de ses grands beaux yeux bleus rivés sur lui comme le sang de sa plaie…

Roulant sur son côté droit avec toute la peine du monde, le héros mourant mais pas décidé à mourir gifla rageusement le sol de marbre noir et blanc du plat de la main gauche, et se leva, avec une toux grasse épouvantable qui lui arracha plusieurs caillots de sang et une grimace de pure douleur ; il se permit même un faible sourire et un semblant de clin d'œil à la princesse qui semblait plus proche que lui de défaillir…

Enfin debout, il inspira avec une difficulté évidente, se tourna, lentement, vers son adversaire qui souriait d'un air mauvais, et, pressant désespérément sa main droite mutilée sur sa poitrine entaillée d'où le sang ruisselait, il leva la gauche comme il put pour brandir son arme…

…et ne parvint même pas à en opposer la lame à celle du Gerudo quand il lui tailla le bras droit comme un bûcheron plante le premier coup de hache dans un tronc, puis le gauche, puis lui trancha les deux cuisses, et enfin l'embrocha si fort qu'il le souleva de terre pendu à son épée avant même qu'il ait touché le sol…

Dans un cri déchirant, la princesse Zelda le visage baigné de larmes s'effondra à terre, anéantie, seulement capable de gémir :

« Tout est fini ! »

Car cette fois, tout était bien fini…

Le Héros du Temps mort, c'était le dernier espoir du peuple d'Hyrule qui mourait avec lui ; et Link mort, c'était tout ce qu'elle avait au monde qui mourait avec lui…

Ganondorf avait gagné, une victoire totale, sans appel, sans difficulté, et il n'y avait plus d'espoir, personne d'autre n'était de taille à continuer à lui résister, le trône était à lui, le peuple était à sa merci, et elle-même n'avait plus aucune chance d'échapper au sort pire que la mort qu'il lui réservait…

Sa femme ?

Sa putain, plutôt, son jouet sexuel, défouloir de toutes ses ignobles pulsions et perversions, violentée et humiliée, déchirée physiquement et brisée mentalement, et les autres, tous les autres, livrés corps et âmes à sa cruauté et sa toute-puissance, risquant la mort ou pire encore au moindre prétexte et même sans prétexte du tout, non, Déesses non, c'était trop horrible, trop injuste, non, plus d'espoir, fini…

Des palpitations dans la poitrine à lui couper le souffle et le sang battant si fort dans les tempes qu'il lui semblait que sa tête tournait très loin autour de son corps inerte comme une fronde autour de la main qui la manie, elle allait perdre connaissance quand…

Retirant sa lame du corps mutilé du garçon d'un grand coup sec avec une satisfaction sadique et la rangeant machinalement dans son fourreau, le géant gerudo s'attendait à le voir s'effondrer mort au sol puis s'en désintéresser pour aller s'emparer de sa récompense pour cette victoire, sa future épouse la princesse héritière Zelda et le titre de roi avec elle, enfin ; sauf que Link ne s'effondra pas mort au sol ; à dire vrai, comment il put rester debout, ou du moins à peu près, avec les deux quadriceps sectionnés restera à jamais un mystère ; mais blessé à mort comme il l'était, apparemment il lui restait la force de ne pas mourir… Alors, tendant la main gauche, qui avait laissé tomber Excalibur à terre, comme il se tenait debout, c'est-à-dire Dieu sait comment, il s'empara d'une bourse qu'il avait accrochée à la ceinture, l'ouvrit comme il put, et en tira une flasque en verre remplie d'un liquide rouge sirupeux…

…la potion rouge de Syrup !

« Le dernier verre du condamné à mort ? s'étonna Ganondorf en riant. Je me demande bien ce qui te prend de boire en de pareilles circonstances !
– C'est parce que tu es vraiment trop con », asséna Link.

Malgré sa voix faible et enrouée, ses paroles sonnèrent comme un coup de marteau.

Son ennemi réalisa son erreur, mais il était trop tard.

Il avait avalé le contenu du flacon…

En quelques instants, il sentit dans une espèce de tourbillon de sensations contradictoires à la frontière entre l'insupportable et le délicieux proche de l'orgasme la douleur s'envoler, un picotement furieux la remplacer, ses blessures se refermer et le démanger horriblement, son sang cesser de couler et recommencer à circuler, ses forces lui revenir et même, avec ce bouillonnement du sang qui recommence à affluer dans un membre endolori, deux doigts tous neufs repousser à sa main droite…

…dont il ne put s'empêcher de tendre bien haut le majeur devant le visage de son adversaire…

« Tu l'avais oubliée, hein ? » glissa Impa à l'oreille de sa protégée.

Zelda passait par tous les sentiments…

Link se tenait debout bien droit, plus beau que jamais, regard plein d'assurance et sourire conquérant, dégageant une impression de force imposante, au point que c'est à peine si on remarquait encore les taillades et les auréoles de sang sur ses vêtements, tandis que Ganondorf, tout triomphalisme totalement envolé de son affreux visage basané, semblait douter ou au moins manifester la conscience que le combat ne serait pas aussi facile ni son issue aussi certaine qu'il l'avait cru pour la première fois depuis qu'il avait débuté…

« Ça ne change rien, marmonna-t-il avec mauvaise humeur. Tu es complètement guéri, mais ça ne change rien, ça ne fait que repousser ta défaite… Je t'ai déjà écrasé une fois, il ne me reste qu'à t'écraser une deuxième fois.
– Tu n'as vraiment rien compris », déclara le jeune Hylien en le toisant. Dérouillant en s'étirant ses membres tous neufs, il reprit : « N'as-tu pas remarqué mon teint blafard et mon regard éteint quand je suis entré ? Je n'étais déjà plus en état de me battre en arrivant tout à l'heure, alors que toi, tu m'attendais tranquillement, en pleine forme ! Si j'ai craqué, c'est uniquement parce que ce Darknut que tu as eu la déloyauté de m'envoyer à ta place m'avait déjà épuisé et affaibli, sinon, si tu avais eu le courage de m'affronter, c'est toi qui aurais fini par terre dans ton sang… »

Ce n'était pas rien comme allégation ; par ces paroles, Link n'affirmait pas seulement sa force, mais aussi et surtout la faiblesse de Ganondorf…

Touché dans son orgueil, blême et tremblant de rage et d'humiliation, celui-ci ne put se contrôler plus longtemps, et s'écria :

« Ta gueule ! Tu ne sais même pas de quoi tu parles, tu n'es qu'un morveux ! Je te suis supérieur, et en voilà la preuve ! »

Alors, comme sept ans plus tôt, sans crier gare, sans effort, sans signe avant-coureur, il lui jeta une balle d'énergie magique pure…

…que Link renvoya au loin d'un simple revers de la main droite.

Et tandis que la charge d'énergie explosait avec la même puissance destructrice qu'une grenade en faisant sauter tout un pan de mur et un vitrail loin derrière le Gerudo, le jeune Hylien remuait distraitement les doigts avec de légers craquements, indemne et comme n'ayant même pas encore commencé à faire appel à sa vraie force…

Secouant la tête avec exaspération, le géant à la peau bistre vêtu de noir lâcha un grognement et projeta rageusement du bout des doigts une violente décharge électrique, jaillissant en spectaculaires éclairs tortueux sillonnant en tous sens l'espace entre sa cible et lui…

…qui vinrent tous s'abîmer dans la lame de métal bleuté de la magnifique Excalibur qui s'était, à nouveau, trouvée Dieu seul sait comment dans la main gauche de Link ; c'était à croire qu'il existait un lien spirituel entre eux qui lui permettait de la contrôler à volonté…

…plus prosaïquement, il l'avait tout simplement soulevée de terre d'un petit coup sec du bout du pied et attrapée au vol.

Étouffant un juron de dépit, Ganondorf ronchonna :

« Très bien, je vois que même la magie n'est plus ton point faible. D'accord, réglons ça d'homme à homme, l'épée à la main ! »

Et joignant le geste à la parole, il tira nerveusement la sienne, cette lame noire ciselée de runes aussi large que longue et terminée par un tranchant semi-circulaire.

« Même guéri, ça ne te rend pas plus fort, le résultat sera le même que tout à l'heure, je vais te crever ! »

Alors, poussant la confiance en lui-même jusqu'à se permettre de lui retourner ses paroles avec un insolent clin d'œil, Link répondit :

« Tu vas essayer… »

…et il bondit sur le géant si haut, si loin, si vite, si fort, qu'il faillit bien le surprendre et l'avoir en un coup, avec un rugissement de bête furieuse, et seul un ultime réflexe de survie valut à Ganondorf de parvenir in extremis à opposer à ce coup de brute abattu sur lui de bas en haut comme un marteau sur une enclume sa lame qui faillit ne pas y résister dans une traînée d'aveuglante lumière d'un bleu intense et un tintement métallique qui remplit l'air à rendre sourd.

…la trajectoire suivie par la lame d'Excalibur avait ouvert le plafond…

Le Gerudo grand, lourd, massif et athlétique en pleine force de l'âge dut plier genou à terre pour soutenir la pression du jeune Hylien à peine sorti de l'enfance, nettement plus petit et exactement deux fois moins lourd que lui, c'en était effrayant, et soudain, il remarqua que la lame bleue d'Excalibur avait fendu celle de sa propre arme, ou pour être tout à fait exact, qu'elle s'y était enfoncée comme dans du beurre jusqu'à la moitié de sa largeur…

Et il riait, ce petit con, il riait comme un dément, de pure excitation !

Secoué d'un haut-le-cœur éperdu, le géant soudain affolé se dégagea comme il put, en balançant au hasard droit devant lui un coup de poing furieux, qui ne rencontra que du vide ; d'un saut périlleux arrière semblant défier les lois de la gravitation, l'éclat bleu de sa lame restant un instant imprimé à sa suite, le jeune Héros du Temps s'était déjà écarté ; le temps que ses pieds touchent le sol, il rebondissait droit sur son ennemi, avec un cri d'exalté, comète vert et or à la traînée de lumière bleue, et leurs lames s'entrechoquèrent, fracas de métal hurlant, se séparèrent, une fraction de seconde, et se choquèrent à nouveau, et encore, et encore, et encore ; si leur précédente escarmouche avait pu paraître d'un niveau de technique, de puissance et de violence à la frontière de ce qui est humainement possible, celle-ci tourna à la démence pure…

Ils se bombardaient de coups de bêtes sauvages, des coups dont un seul aurait tué n'importe qui d'autre qu'eux, des coups qui pleuvaient, pleuvaient et pleuvaient encore, si vite, si fort, que ça dépassait l'entendement humain, et ils frappaient, paraient, frappaient à nouveau, et frappaient encore, et encore, et encore…

Les traînées de lumière bleue que laissaient les coups d'épée de Link se répandaient autour d'eux comme les vagues en cercles concentriques que fait un caillou qui crève la surface de l'eau, traversant le mur de lumière, et chacune tranchait une colonne ou trouait un mur de la tour…

…et cette fois, c'était Ganondorf qui reculait…

Il reculait ; insensiblement, mais il reculait ; il tenait bon, mais il reculait ; il semblait secoué un peu plus fort à chaque coup qu'il parait de sa lame, et il y avait un moment qu'il ne faisait plus que parer, et soudain l'un d'eux le projeta en arrière, le suivant lui fit presque perdre l'équilibre, le troisième l'obligea à écarter les bras pour le garder, et le dernier le cueillit en pleine poitrine…

« Ça, rugit Link, c'est pour le père de Zelda ! »

Elle l'entendit et ressentit une espèce de réconfort délicieux.

Titubant en arrière bouche bée et les yeux vitreux, le tyran gerudo porta la main à sa poitrine endolorie, la sentit glisser sur le sang poisseux et la retira, rougie, la fixant incrédule et sans bien encore réaliser…

« Tu… épela-t-il. Tu m'as… blessé ?
– Et ça n'est qu'un début », gronda le jeune homme blond aux yeux bleus fous et farouches comme un loup prêt à mordre.

Les éclairs jaillirent comme d'eux-mêmes.

Encore une fois Ganondorf avait tenté de tirer avantage de sa supériorité supposée en magie…

…d'une longue glissade au sol une jambe en avant et l'autre repliée buste incliné en arrière, Link passa simplement dessous ; anticipant son mouvement, son ennemi à la cuirasse noire abattit un coup de brute de son épée à large lame ; elle ne fit que fracasser le carrelage ; le Héros avait pris appui sur le pied de sa jambe repliée pour s'écarter sur le côté, faisant un tour complet sur lui-même, et un autre, et encore un autre, sans que rien ne freine son avancée vers lui… le Gerudo n'eut que le temps de ramener son arme à lui pour parer en catastrophe l'attaque-tornade parfaite de son jeune rival ; plus parfaite que lui, Gerudo de pure souche, avait jamais réussi à en réaliser…

La force du coup asséné latéralement en pleine rotation fut telle que la lame du tyran fut éjectée loin sur le côté, et sa main qui la tenait le fut avec elle, et son bras avec sa main et finalement lui tout entier avec son bras ; il fit un demi-tour sur lui-même, cependant que Link achevait le sien ; l'espace d'un instant, ils furent dos à dos…

…mais c'est Link qui se retourna le premier, avant même que le pied du géant à la peau olivâtre ait rejoint le sol, et comme par réflexe, atavisme de ses premiers entrainements une épée à la main, il lui trancha le dos.

Ganondorf poussa un hurlement de douleur.

Cette technique…

Ce petit morveux le surpassait dans son propre style de combat, celui de son peuple !

« Ça, lâcha le jeune Héros, c'est pour Malon et son père ! »

Et, paraissant soudain s'absorber un instant dans ses pensées, il marmonna :

« Malon… »

Puis il eut une espèce de ricanement désagréablement cynique, et sans crier gare, il se décocha à lui-même un grand coup de poing en plein visage qui lui fit cracher le sang.

« Ça aussi pour Malon, salaud que je suis ! »

De plus en plus gêné dans ses mouvements par la douleur, les lésions musculaires et l'anémie qui le gagnait à mesure que le sang le quittait, le géant Gerudo cuirassé de noir se retourna péniblement vers son jeune adversaire beau et farouche, et grogna :

« Mais ce gosse est complètement fou ! »

Toutes les fenêtres étaient brisées, le plafond au-dessus d'eux était fendu, et pratiquement toutes les colonnes qui aidaient à le soutenir s'étaient écroulées ; épuisé mais parfaitement lucide, Ganondorf réfléchit en une fraction de seconde, et balança soudain une pluie de balles d'énergie magique, apparemment au hasard, comme une tentative désespérée de déstabiliser le Héros, qui les esquiva toutes sans mal…

…et pour cause, ce n'était pas lui qui était visé.

Les deux dernières colonnes encore debout, et les quelques centimètres de plafond sur lesquels la fissure ne s'était pas encore étendue ; tout vola en éclats, et soudain c'est la tour toute entière qui sembla s'effondrer sur eux ; poussant un cri, la princesse se précipita dans les bras de sa nourrice qui la tira vivement en arrière, et dans un roulement de tonnerre le plafond s'effrita de la fente en son centre vers ses bords, s'abîmant sur l'arène en une pluie de blocs de pierre soulevant un nuage de poussière…

Ganondorf espérait ensevelir le Héros sous des tonnes de décombres…

…et c'est là qu'il le vit, effaré, ses yeux s'arrondissant comme des soucoupes, fondre sur lui, sautant dans les airs de rocher en rocher à mesure qu'ils passaient à sa hauteur dans leur chute, et bientôt il fut au-dessus de lui, oiseau de proie prêt à s'abattre, Excalibur à deux mains brandie prête à frapper.

Dans un cri affolé, le géant asséna vers le haut un revers de sa lame ; quand celle de l'épée sacrée des Héros du Temps la croisa, elle la brisa en deux net…

Les pieds de Link touchèrent le sol ; le tyran était plié par la douleur et la violence du choc, et il n'avait plus d'arme ; alors, plus beau mais plus terrible que jamais, comme enivré de sa propre force et rendu fou de violence, lui arrachant un cri interminable du fond des entrailles, le Héros le frappa, comme un dément, comme un animal, tranchant, tranchant et tranchant encore et encore, épaules, bras, avant-bras, torse, abdomen, hanches, cuisses, jambes, dispersant des gerbes de sang, et hurla :

« Et ça, chien d'homme, c'est pour Nabooru ! »

Brisé d'une douleur si aigüe qu'elle lui vrillait le cerveau, Ganondorf tomba à genoux, mesurant avec amertume et angoisse combien la loi du plus fort peut être cruelle à celui qui n'est pas le plus fort.

La cruauté ne lui avait rapporté que la cruauté…

…et encore, Link semblait ne pas en avoir eu assez !

Grognant comme un enragé, comme si sa folie meurtrière ne devait cesser qu'avec la vie de son adversaire, le jeune Héros lui décocha sans crier gare un coup de poing rageur ; et si petit et si frêle qu'il fût, la haute et lourde carcasse du géant se souleva sous son coup et s'en alla s'effondrer à terre un mètre en arrière, sur le dos, bras en croix…

…déjà le Héros, habit vert en lambeaux et imbibé de leurs sangs, cheveux blonds comme l'or en bataille devant un visage beau à faire gémir n'importe quelle femme et ses yeux bleus où se lisait que la fin était venue, était penché au-dessus de lui, un pied posé sur son ventre pour le maintenir au sol, et l'épée levée au-dessus de lui pointe vers le bas, scène sauvage et magnifique seulement éclairée par le voile rouge répandu par les flammes au-dehors…

Revenue aussi près que possible pour ne rien perdre du spectacle de la victoire annoncée du bien contre le mal qu'elle avait tant attendue, espérée, appelée de ses prières, Zelda sentait son cœur battre à tout rompre, impatiente à en exploser que le cauchemar finisse enfin ; à côté, elle aussi collée à la barrière transparente, Impa retenait son souffle ; dans les yeux de Link, il n'y avait plus de haine, plus de colère, plus de rancœur, juste la certitude, le savoir qu'il allait, qu'il avait accompli sa mission, ce pour quoi il était né, ce pour quoi il avait vécu et survécu, tout sacrifié pendant sept ans, et que cet instant où il accomplissait sa mission était le plus important de toute sa vie, son but, son sens probablement…

…et quand les siens s'y plongèrent, Ganondorf comprit ; il se laissa aller, sans peur, sans colère, comprenant juste qu'il avait perdu et qu'il ne pouvait pas en être autrement.

L'espace d'un instant, chacun put se voir dans les yeux de l'autre, chacun fut l'autre, se comprenant, s'acceptant, et d'un seul coup sec et puissant, Link transperça Ganondorf en plein milieu de la poitrine…

Zelda poussa un cri de joie ; au même instant, Link, Impa et elle ressentirent tous les trois la même sensation de libération, d'explosion intérieure de plaisir et de soulagement, comme si un poids qui pesait depuis si longtemps sur leurs épaules qu'ils en auraient oublié l'existence au point de croire normal d'être aussi lourds et accablés s'envolait soudain pour leur révéler une légèreté qu'ils avaient oubliée, ou si un voile noir translucide qui couvrait leurs yeux depuis si longtemps qu'ils en auraient oublié l'existence au point de croire normal qu'il fasse aussi sombre et gris se déchirait soudain pour leur révéler une lumière qu'ils avaient oubliée…

…mais l'effondrement du premier étage avait entraîné avec lui les colonnes qui soutenaient le second, qui s'effondra à son tour, et ainsi de suite ; sans avoir même eu le temps de savourer leur victoire, il réalisèrent que c'était la tour toute entière qui allait s'écrouler et les ensevelir.

« Courez ! » hurla Link à ses amies.

Par chance les dalles de lumière transparente qui les séparaient s'étaient évaporées à la mort de leur créateur, permettant au jeune homme de courir à leur suite et de s'enfuir avec elles ; le grondement sourd des tonnes de pierre s'écroulant en fond sonore partout autour d'eux, il moulina en courant pour éclater en vol avec les rayons bleus d'Excalibur les rochers qui menaçaient de s'abattre sur les deux femmes qui couraient devant lui, mais en reçut un sur l'épaule droite qui lui brisa la clavicule et le fit hurler de douleur ; un instant il s'arrêta, sonné, cessant même de couvrir la fuite de ses amies ; par bonheur, elles furent bientôt dehors, et un instant après il y fut aussi…

…pour constater que le mur de flammes, qui curieusement ne s'était pas évaporé, lui, leur barrait le passage, le pont de lumière passant au travers.

« Écartez-vous ! » cria Link.

Comme fou, poussant un grognement, il moulina l'air de la lame enchantée de son épée sacrée, distordant l'espace devant eux, et une brèche s'ouvrit brièvement dans la muraille de feu ; le grondement des pierres cédant sous leur poids se faisant plus assourdissant et soulevant de plus en plus de poussière suffocante, la nourrice Sheikah poussa sa protégée en avant sans ménagement tant que le passage était dégagé, sauta après elle au moment où il se refermait et, se retournant avec angoisse, elles durent attendre plusieurs longues secondes de doute et de terreur naissante avant de voir le Héros, leur Héros, traverser les flammes en courant, au mépris du danger, au mépris de la douleur, fidèle à son tempérament de jeune chien fou…

…mais sain et sauf !

Enfin, les trois s'enfuirent à toutes jambes le plus loin possible de cet endroit funeste, tandis que dans leur dos, spectacle aussi effrayant que grandiose, une tour de pierre haute de quarante mètres et vieille de sept cents ans s'abîmait entièrement en miettes et en poussière dans une fosse sans fond…

La nuit était d'un noir d'encre, pas une étoile ne perçait le voile de nuages, et seule la lueur rouge dont le mur de flammes qui continuait obstinément à brûler tapissait le plateau leur permettait encore de distinguer quelque forme grossièrement découpée sur l'obscurité ; ça n'avait rien de l'endroit ni du moment rêvés pour fêter une aussi magnifique victoire…

Pourtant, plus légers que jamais, soulagés, probablement plus que vraiment heureux pour l'instant, ils n'avaient pas encore eu le temps de réaliser, ils se regardèrent, sans vraiment se voir dans la pénombre, et, l'un après l'autre, d'abord nerveusement, par réflexe, puis plus franchement et bientôt à gorge déployée, ils se mirent à rire.

« Ça y est ! s'écria Zelda en sautillant comme une petite fille à qui on vient d'offrir un cadeau. Nous avons réussi, nous avons gagné !
– Oh putain, jura sa nourrice en levant un poing, que c'est bon !
– …pardon, poursuivit la princesse en baissant légèrement les yeux et en posant ses mains sur ses joues dont personne ne pouvait voir qu'elles rougissaient, je veux dire que tu as réussi et que tu as gagné.
– Non, non, corrigea Link sans bouger, le bras droit le long du corps. Tu peux le dire, nous avons gagné, vous aussi vous avez lutté pendant sept ans, comme moi.
– Mais c'est toi qui l'as tué. Oh Link, tu étais tellement formidable…
– Arrête, fillette, lui glissa sa nourrice, on n'a pas emporté de culotte de rechange. »

Tandis que Zelda décidait de le prendre à la rigolade et de ne pas se sentir trop ridicule, Link eut un ricanement typiquement masculin à cette évocation, puis resta silencieux un instant avant de reprendre :

« Formidable, je ne sais pas, mais j'ai été bien con… C'est dans des cas comme ça que je me rends compte que mon fragment est celui du courage mais pas celui de la force et encore moins celui de la sagesse : j'ai combattu sans réfléchir, cogné comme un sourd, je me suis complètement épuisé… Franchement, je n'aurais pas tenu une seule minute de plus… »

Il eut un éclat de rire gentiment moqueur à l'évocation de son propre manque de jugeote…

…et c'est là que lui qui tournait le dos à la ruine entourée de flammes s'aperçut soudain que ses deux amies qui lui faisaient face et pouvaient voir ce qui se trouvait derrière lui étaient pétrifiées, la même expression d'horreur pure sur leurs visages que la lumière du feu soulignait et rendait plus terrible encore ; soudain pris de panique, il se retourna brusquement pour voir ce qui avait bien pu aussi soudainement tuer leur joie et les replonger dans la terreur, et là, il crut sentir son cœur s'arrêter.

Ce qu'il ressentit et que ses deux amies ressentaient elles aussi était au-delà de ce qu'aucun mot d'aucune langue peut exprimer…

Parfaitement visible, forme noire découpée à contrejour de la lumière des flammes, debout bien droit sans paraître souffrir ni même peiner et apparemment indemne à l'exception d'une inexplicable lueur blanche sur la poitrine marquant l'endroit où Excalibur s'était enfoncée jusqu'à la garde, Mandrag Ganondorf Dragmire bien vivant s'avançait vers eux…