Il faisait nuit noire autour d'eux, mais lui seul était visible comme en plein jour, comme une illusion d'optique, un personnage pris en photo en plein jour découpé et collé sur un paysage de nuit.
Quand il fut suffisamment proche pour qu'ils le distinguent précisément, les deux adolescents et leur nourrice, effarés, purent voir que les blessures sur le corps de leur ennemi ne saignaient pas, ne suintaient pas, n'étaient pas même rouges ; elles avaient l'apparence de découpes post-mortem sur un cadavre desséché…
« Je t'ai tué ! s'affola Link, sa force physique arrivée à ses limites et son courage pour la première fois mis à l'épreuve.
– Je ne peux mourir, répondit Ganondorf d'une voix qui semblait n'être plus la sienne, plus grave et comme ne venant plus de sa bouche qui remuait pourtant mais de beaucoup plus loin directement dans leurs oreilles. Vois-tu, petit, Durant ces années où tu courais les chemins et croisais le fer nuit et jour, moi j'étais tranquille, disposant de mon temps comme je le souhaitais, et ce temps, je l'ai employé à me rendre invincible…
Comme tu le sais, les temples sous la garde des sept Sages sont les serrures de la porte vers la Terre d'Or. Pourquoi crois-tu que je me sois fatigué à jeter des malédictions sur ces serrures que je savais ne pas pouvoir ouvrir ? Pendant sept ans, j'ai travaillé, patiemment, usant tout mon temps et toute mon énergie magique, à ouvrir grâce à ces fausses serrures perverties une brèche là où les vraies serrures divines ne m'auraient jamais ouvert la porte en grand. Et contemplez maintenant le résultat, pauvres nourrissons ! »
Levant alors bien haut à ces mots sa main droite poing serré, le dos de la main vers eux, il dévoila que son symbole brillait, étincelait, irradiait, non de l'habituelle lumière dorée chaude et réconfortante signe de la présence divine, mais de la même lueur blanche et froide qui s'échappait de la perforation au milieu de sa poitrine où Excalibur avait transpercé son cœur ; et au même moment, tout le paysage autour de lui et jusqu'à l'air même sembla se distordre, en vagues horizontales s'étalant de plus en plus loin sur les côtés avec un bourdonnement grave s'élevant brusquement d'un octave au moment où le phénomène sembla s'inverser, et quand le monde reprit son apparence normale, un amas de petites lumières scintillantes et changeantes était apparu à l'endroit où se tenait auparavant Ganondorf, et lui s'était écarté, pour laisser passer à travers le cercle de petites étincelles une forme dorée et lumineuse qui semblait émerger de ce minuscule passage comme de la réalité elle-même ; une forme dorée et lumineuse triangulaire…
« Son fragment ! s'écria Zelda ! Ce monstre d'impiété a osé s'emparer de son fragment de la Triforce sans l'accord des Déesses !
– Tout juste, fillette, confirma le Gerudo cuirassé de noir. Voilà vers quoi cette brèche que mes fausses serrures maudites ont ouverte menait ! Désormais, le fragment de la Force n'appartient plus à la Terre d'Or, mais à moi seul !
– Et tu t'imagines qu'il te rend immortel ? le défia Link qui reprenait courage à mesure qu'une explication se dessinait.
– Pas lui, non, admit le géant. Mais j'ai pris quelque chose à la Terre d'Or. Il y avait une chose en moins dans ce monde, et une en trop dans le nôtre… Voilà pourquoi j'ai dû donner quelque chose en échange…
– Le fou ! Le sacrilège ! s'étouffa presque Impa. Il n'a pas osé faire ça… ?
– Quoi ? s'affola sa protégée.
– Mais si, répondit Ganondorf à sa place, exactement ce à quoi tu penses. J'ai offert mon âme en échange… »
L'horreur s'empara des trois résistants lorsque le sens exact, terrible, de ces paroles parvint à leurs esprits.
Un sacrilège ?
Non !
Il n'y avait pas de mot assez fort pour qualifier l'ignominie de cet acte !
L'âme, immortelle et sacrée, était insufflée en chaque être par les Déesses elles-mêmes à l'instant de sa conception ; se séparer de son âme, la rejeter ainsi, surtout pour un motif aussi injustifié que la soif de pouvoir, était comme se séparer de la seule part divine présente en les simples mortels, renier sa filiation avec les Déesses créatrices, Les renier ; s'excommunier au sens propre du terme…
De plus, ils réalisèrent aussitôt non sans un effroi indicible qu'un corps sans âme…
« …oui, vous comprenez, reprit Ganondorf avec un sourire pervers comme s'il avait lu dans leurs pensées. Mon âme séparée de mon corps, c'est comme si j'étais déjà mort, tout en étant toujours vivant… Je suis une enveloppe charnelle, contrôlée à distance par une âme bien à l'abri et qui ne peut plus en être arrachée, puisqu'elle l'est déjà ! »
Il partit d'un rire dément.
« Un mort-vivant, en somme. Link, mon garçon, tu ne peux tuer un mort… »
Voilà ce qui le rendait vraiment immortel…
Et il ne s'imaginait pas l'être, il l'était !
Tremblant de la tête aux pieds et au bord des larmes, privée de tous ses moyens comme quand elle n'était encore qu'une petite fille terrorisée par le géant tout de noir vêtu, la jeune princesse tomba à genoux à terre, gémissant :
« Ce n'est pas vrai, c'est impossible ! Non ! N'y a-t-il donc aucune chance, aucun moyen de le vaincre ? Tout est-il donc perdu ?
– Un moyen de le vaincre ? cracha Link que son souffle court, ses yeux rougis de fatigue qu'il peinait à garder ouverts et son épaule fracassée au bout de laquelle pendait inerte un bras droit qu'il ne pouvait plus bouger et qui lui faisait souffrir mille morts ne semblaient pas décourager. Le latter, encore et encore. »
Baissant la tête comme un animal qui se ramasse sur lui-même avant d'attaquer avec un froncement de sourcil et un petit ricanement à travers ses dents qu'un sourire hideux découvrait, Ganondorf répliqua :
« À quoi bon ? Je ne peux pas mourir ! Quelque soit l'organe qu'il atteint, aucun de tes coups ne peut me tuer, et c'est à peine si je les ressens.
– Alors je vais te découper en rondelles et les éparpiller à travers le monde dans des coffres fermés à clé ! Tu seras toujours vivant si ça peut te faire plaisir, mais incapable de bouger le petit doigt pour faire du mal à qui que ce soit ! »
À ces mots, le géant éclata d'un rire si fort et si tonitruant qu'il en ferma les yeux et manqua de s'écrouler, et le jeune héros vêtu de vert eut soudain l'horrible pressentiment que son beau projet si facile à dire serait beaucoup moins facile à faire…
« Courageux sans le moindre doute mais décidément pas très malin ! se moqua le roi-voleur gerudo. Parce que tu sembles avoir déjà oublié en échange de quoi j'ai perdu mon âme. Le fragment, gamin, le fragment de la force… Non, ce n'est pas lui qui me rend immortel, mais tu ne peux même pas imaginer ce qu'il m'apporte… »
La force, pensa Link en lui-même.
Une force tellement supérieure à celle qui était la sienne jusqu'alors que lui, épuisé comme il l'était et avec un bras en moins, n'en aurait jamais assez en lui à lui opposer pour parvenir à seulement s'approcher de loin de ce qu'il avait prévu de lui infliger…
Il ne pouvait même pas se figurer, car aucun esprit humain ne le pourrait, à quel point il était en-dessous de la vérité…
« Admirez la vraie force ! » tonna Ganondorf.
Et joignant le geste à la parole, il posa vivement sa main droite sur le fragment qui flottait doucement dans un halo de rayons dorés.
Alors, devant les yeux de Link, de Zelda et d'Impa, la réalité telle qu'ils la croyaient acquise tourna au cauchemar…
Un nuage noir, plus noir que la nuit, plus noir que la mort, d'un noir absolu, impénétrable, s'éleva aux pieds du grand et robuste Gerudo, le couvrant peu à peu de bas en haut, comme vivant, comme une étrange et monstrueuse créature grimpant, escaladant, rampant sur lui pour l'étouffer, et tandis que, paraissant enfler, son visage se déformer et sa peau foncer, il se répandait en un cri sans fin, un cri de bête, qui n'avait plus rien d'humain, qui n'était plus sa voix à présent mais un son indéfinissable et horrible à faire dresser les cheveux sur la tête, le raclement grave et sourd d'une meule de pierre contre l'ornière de son mortier, broyant tout sur son passage, les trois rebelles comprirent avec une horreur inexprimable que ce nuage noir n'était pas un nuage, ni même quoi que ce soit de noir, mais la noirceur elle-même, les ténèbres, le mal à l'état pur matérialisé devant eux, et le temps qu'ils le comprennent, déjà les ténèbres s'étaient dissipées, rendant à leur vue Ganondorf, ou ce qui aurait dû être Ganondorf et ne l'était plus…
…ni même un homme.
Ni même un être humain…
…un animal, une bête, noire, la plus sauvage et la plus horrible qu'ils aient jamais vue ou même imaginée, plus de trois mètres et près de cinq cents kilos de force pure, des pattes avant colossales et disproportionnées terminées par des mains à cinq doigts aux griffes acérées assez larges pour aplatir un homme, deux fois la taille d'un ours mais le visage d'un sanglier, un groin où deux narines béantes surmontaient d'épaisses babines retroussées sur deux défenses recourbées de la taille de lames de cimeterre, un corps trapu comme une montagne de muscles couverte d'un poil ras et dru d'un noir bleuté, l'échine bossue couronnée d'une crinière rousse comme les flammes de l'enfer, et deux yeux d'un jaune vitreux pétrifiés de cruauté d'où toute humanité s'était retirée…
…le ganon.
Le dieu –ou devrait-on dire "le démon" ?– des Moblins, leur être suprême, dont les légendes les plus horribles prétendent qu'il aurait engendré leur race en s'accouplant avec une femme et dont le nom signifie "roi" en hylien ancien, par antiphrase dans une marque de respect mêlée de terreur pour tenter de se le concilier, et incarnation traditionnelle du mal, l'équivalent du diable pour nous.
Comme son nom l'indiquait.
Mandrag Ganondorf Dragmire.
Le roi-sorcier des voleurs magiques.
Ou le ganon voleur et magicien, traduit mot à mot…
Il était devenu ce dont il portait le nom.
…à moins qu'il eût porté le nom de ce qu'on le savait être réellement au fond de lui ?
Le ganon. Le diable.
Le mal…
À genoux sur le sol rocailleux, Zelda ne put retenir un haut-le-cœur et vomit piteusement à terre, tremblant comme une feuille, brûlante et glacée à la fois, ne manquant que de peu de perdre connaissance.
Le ganon poussa un cri à glacer le sang.
Comme hypnotisée par la terreur qu'il lui inspirait, Impa mit un moment à réaliser que des larmes coulaient de ses yeux le long de son visage.
Quant à Link, aussi décidé à se battre jusqu'à la mort que persuadé qu'il allait effectivement mourir, il se contenta de sourire faiblement, sans joie.
« Zelda, souffla-t-il sans se retourner, est-ce que tu veux bien détacher mon bouclier de mon dos s'il te plaît ? Il est trop lourd et va me ralentir, et de toute façon je ne peux même plus le mettre à mon bras.
– Tu vas te battre sans protection ? s'exclama la jeune fille en se redressant.
– L'attaque est la meilleure défense », fanfaronna-t-il.
Alors elle obéit, princesse héritière souveraine de tout un royaume soumise à la volonté d'un soldat sans nom et sans blason, décrochant l'écu d'azur et d'argent marqué de l'aigle royale hylienne en gueules et de la Triforce en or, nerveusement, et dans ses gestes malhabiles ses mains frôlèrent le corps ferme et musclé du jeune homme sous sa tunique verte et s'y attardèrent plus qu'elle n'aurait voulu ; le bouclier tomba à terre, y rebondit trois fois sur place en tintant et s'immobilisa ; les mains de Zelda glissèrent sur la taille de Link, se rejoignirent sur son ventre, ses bras l'entourant, l'enlaçant, et elle le serra contre elle, se blottit contre lui, tendrement, fiévreusement, sa tête dans le creux de son cou, sa joue sur son épaule valide, submergée de gratitude et d'admiration pour ce garçon, cet homme, qui donnait tout pour elle…
Repoussant son bonnet vert du bout du nez, elle déposa un tendre et chaste baiser sur sa nuque où bataillaient ses cheveux blonds comme les blés, et si elle fut frappée de son goût sur ses lèvres, un goût puissant et capiteux de sueur salée et musquée, légèrement poivré, ce qui la surprit le plus fut probablement sa propre audace…
…et le plaisir qu'elle y prit !
Impa se demanda un instant ce qu'elle avait bien pu rater dans l'éducation de cette petite.
« Il n'y a pas de quoi, murmura simplement Link à Zelda.
– Bonne chance », gémit-elle d'une voix chargée de larmes en s'arrachant de lui à regret.
Se redressant sur ses pattes arrière comme pour mieux bomber le torse, où sa plaie en plein cœur brillant faiblement se voyait toujours, les yeux vers le ciel et les bras écartés, le ganon poussa un nouveau hurlement, à faire trembler la terre…
…mais le plus effrayant fut peut-être qu'aussitôt après, il déclara dans un hylien tout à fait correct quoique sommaire et d'une voix qui était bien celle de Mandrag Ganondorf :
« Inconscient de vouloir résister. N'as aucune chance. Vas mourir ! »
Link ricana en remuant Excalibur de la main gauche avec un sifflement retentissant et de vives trainées de lumière. On allait voir lequel allait trancher l'autre…
Mais quand la grosse patte griffue du ganon en s'abattant à terre tandis qu'il se remettait à quatre pattes dans la position la plus confortable pour lui fracassa malencontreusement l'armure du Darknut qui se trouvait traîner juste là, alors qu'Excalibur n'avait pas réussi à l'entamer, le semblant de sourire bravache qu'il parvenait encore à afficher disparut du visage du jeune héros…
« Ho, fillette, lâcha-t-il, le bouclier, ce n'est pas pour faire joli ! Tu vas me faire le plaisir de te cacher derrière avec ta nourrice !
– Mais Link…
– Avec, je meurs. Avec, tu vis ! »
Et sans attendre sa réponse, il fonça droit vers la bête noire, épée fièrement brandie dans son poing gauche levé bien haut et bras droit brisé pendant piteusement après lui, poussant comme un fou furieux un cri de guerre en claquant la langue…
Lâchant à sa vue un cri d'impuissance et d'exaspération, la princesse ne put que lever le bouclier devant elle, la mort dans l'âme…
Il était très léger.
Link n'aurait eu aucun mal à le porter.
Ce n'était pas pour s'alléger ou libérer ses mouvements comme il l'avait prétendu qu'il lui avait demandé de l'en débarrasser.
C'était bel et bien pour qu'elle le garde et s'abrite derrière, pour qu'elle ait une protection.
Fût-ce au prix que lui n'en ait aucune…
Il se sacrifiait pour elle, encore une fois…
…la fois de trop, elle le craignait…
…et lui fonçait sur le ganon en hurlant ; lentement, lourdement ; il était tellement fatigué, tellement affaibli…
…et ce fut bien la première fois que ça lui sauva la vie !
S'il avait été en pleine possession de ses moyens et avait couru, léger, à sa vitesse habituelle, il serait arrivé trop vite trop près de son adversaire pour avoir encore le temps d'éviter la gerbe de flammes qui manqua d'un cheveu de le cueillir en pleine course !
L'immonde bête crachait des flammes !
Elle était faite de ténèbres, et de flammes !
Incarnation de l'enfer…
« Tain ! jura Link. Là c'est mieux que tout, je ne peux même pas l'approcher ! »
Le ganon poussa un nouveau hurlement d'éboulis de pierres, secouant sa tête démesurée en faisant voler sa crinière rousse, des fumerolles s'échappant de sa gueule.
Fermant les yeux avec un profond soupir, Link eut une espèce de sourire sans joie, et rengaina Excalibur dans son dos ; de loin, Zelda fut prise d'un horrible pressentiment : renonçait-il ? Non… quelque chose en elle lui disait que c'était pire que ça… Rouvrant les yeux en levant le menton, le jeune homme blond lâcha tout bas :
« Que les Déesses me pardonnent… »
Et, plus fort, par-dessus son épaule :
« Allez-vous finir par courir vous mettre à l'abri ? Zelda, tu vas me faire le plaisir d'emmener ta nourrice aussi loin d'ici que possible ! »
Ce fut cette remarque à propos d'Impa, dernière des Sheikahs, ancienne espionne au service du roi et nourrice de la princesse, mais aussi l'une des Sages, qui mit la puce à l'oreille de la jeune fille.
« Non ! s'écria-t-elle. Tu ne peux pas faire ça ! Pas toi ! » Et, répétant les paroles exactes qu'il lui avait adressées peu avant alors qu'elle aussi s'apprêtait à commettre une erreur fatale : « Tu vaux mieux que ça !
– Ai-je le choix ? » répondit-il tristement.
Elle voulut courir vers lui, mais elle n'avait pas avancé un pied devant l'autre que le Héros du Temps, prêt à ce sacrifice qui serait vraisemblablement le dernier, avait déjà formulé en silence :
« Déesses, créatrices du monde et de la vie, par les six Talismans fragments de la Terre d'Or Sacrée et porteurs de son pouvoir, moi Link Héros du Temps Vous prie de prendre mon âme et de me donner la force de vaincre ! »
Et sans qu'elle ait pu rien faire, avec un cri d'impuissance et de dépit, elle sentit une vague de pure énergie magique, comme le souffle d'une explosion, traverser l'air autour d'elle ; et aussitôt après, elle aperçut à ses pieds une lumière aussi claire que le soleil en plein jour dessiner nettement son ombre ; elle se retourna et…
Devant elle, sa nourrice Impa la Sage de l'Ombre, le corps inerte comme un pantin et les yeux blancs lançant des éclairs, flottait au-dessus du sol de pierres rouges dans la lumière.
Une bonne partie des Kokiri observaient depuis un bon moment Saria la sage de la Forêt prier pour la victoire de Link accoudée à une souche sans bien comprendre à quoi pouvait bien rimer de rester ainsi immobile aussi longtemps quand ils la virent soudain avec une frayeur non dissimulée se mettre à rayonner et se soulever du sol, le corps inerte comme un pantin et les yeux blancs lançant des éclairs.
Dans leur chambre de nacre et de corail emplie d'une bulle d'air les isolant de l'extérieur, Ruto la sage de l'Eau venait de s'effondrer sur le lit d'algues, épuisée et satisfaite, transpirante, haletante, étourdie de plaisir, la peau de Mikau contre la sienne, son visage tout près du sien, son bras passé sur elle, sa semence séchant en s'écoulant doucement entre ses cuisses, quand soudain son amant la vit sans comprendre s'arracher à lui et se lever brusquement de leur couche, et là, le corps inerte comme un pantin et les yeux blancs lançant des éclairs, elle se mit à flotter dans la lumière.
Nabooru la sage de l'Esprit disputait une partie d'échecs avec sa seconde Aveilu sous sa tente toute de bleu et d'or, et la petite rouquine au long nez pointu vêtue de rouge venait de placer un coup de champion par lequel elle pensait avoir mis sa reine en difficulté, quand soudain elle la vit avec effroi s'élever de la chaise où elle était encore assise jambes croisées un instant avant et, le corps inerte comme un pantin et les yeux blancs lançant des éclairs, se mettre à flotter dans la lumière.
Assis en tailleur sur une corniche de pierre à l'entrée de la caverne où vivaient les Goron, le vieux Darunia sage du Feu cassait des pierres pour faire des statuettes en forme d'animaux pas franchement ressemblants mais qui faisaient rire son petit garçon aux éclats, quand soudain le large sourire du gamin se changea en grimace de terreur quand il vit son père lâcher ce qu'il avait en main et s'élever au-dessus du sol le corps inerte comme un pantin et les yeux blancs lançant des éclairs pour flotter dans la lumière.
Enfin, dans l'ancienne chapelle de pierre rose désaffectée que personne ne savait être le Temple de la Lumière ni abriter le fantôme de son Sage Rauru, une lumière si intense apparut si brusquement derrière les fenêtres à moitié brisées que le groupe de quatre garnements qui s'apprêtaient à s'y introduire par effraction pour se faire peur ne purent douter qu'elle était réellement hantée et s'en furent en courant et en hurlant rentrer chez leurs mères, sans savoir que s'il y avait effectivement un fantôme à l'intérieur, c'était celui du noble Sage Rauru qui flottait au-dessus du sol dans la lumière…
Seule Zelda, parce qu'elle était élue porteuse de la Triforce avant d'être Sage, avait conservé sa liberté de mouvement et sa lucidité ; encore que, en ce qui concerne cette seconde, pour voir ce qu'elle voyait elle aurait préféré perdre connaissance elle aussi : à son tour, devenant un autre Ganondorf pour mieux le vaincre, Link, son cher Link, son ami d'enfance, son protecteur et champion, Héros du Temps et de tout un peuple, qu'elle avait toujours respecté et admiré, avait commis le sacrilège suprême.
Il avait ouvert encore un peu plus largement la brèche entre les deux mondes pour aller y chercher son fragment en échange de…
…son âme.
Juste derrière lui, lévitant un peu au-dessus de sa tête, les six Talismans, brillant de mille feux, s'étaient placés en un cercle parfait, et de ce cercle, comme d'un projecteur, jaillissait un faisceau de lumière qui se projetait, à l'endroit même où se trouvait l'instant d'avant le minuscule trou de souris d'étincelles lumineuses ouvert par le passage du fragment de la Force, comme sur un écran invisible ; et l'image qui s'y imprimait glaçait le sang, car ce n'était pas une image et elle n'était pas imprimée : c'était un trou, un trou circulaire ouvert par l'activation des six Talismans, serrures de l'autre monde, dans la réalité elle-même, un trou circulaire qui semblait mesurer dix mètres de diamètre mais sans doute était-ce une illusion, une estimation de l'esprit d'après les perceptions des sens et qui n'avait pas grande signification et probablement aucune réalité dans le cas, justement, d'une déformation de la réalité ; et à travers ce trou, ce n'était plus la ruine effondrée de la tour d'Héra sur son promontoire avec la Montagne de la Mort en fond que l'on voyait ; c'était un paysage de cauchemar éveillé, comme ces visions qu'ont les poètes malades, ivres ou drogués et dont ils tirent des écrits qui scandalisent la critique et fascinent les lecteurs, terre spongieuse jaune soufre, ciel orageux vert-de-gris, et, trônant là où aurait dû se trouver la tour, énorme, écrasante, une pyramide à degrés, en pierre rouge, dont le sommet, curieusement tronqué, semblait inachevé ou effondré, et dont la vue emplissait d'effroi sans qu'on puisse dire pourquoi, comme si, sans rien savoir de cette construction jusque là inconnue d'un peuple jusque là inconnu d'une contrée jusque là inconnue, il suffisait de la voir pour sentir aussitôt en sourdre comme des vapeurs toxiques qui prenaient au ventre tout l'orgueil et la démesure qui l'avaient ordonnée et toutes les souffrances, les larmes et le sang qui l'avaient exécutée…
Et à la réflexion, s'il y avait quelque chose d'encore plus terrifiant que l'atmosphère morbide qui émanait de ce paysage, c'était que celui-ci était celui du monde parallèle où était cachée la Triforce et d'où on l'avait arrachée, un monde parallèle appelé la Terre d'Or, paradis sur terre (et invariablement décrit comme tel aussi bien dans les contes que dans les livres saints, soleil radieux, jolis arcs-en-ciel, champs de fleurs, petits oiseaux et tout le tintouin) émané de la perfection même des Déesses ; la vision d'horreur qu'il offrait en lieu et place montrait assez combien l'âme de l'Ennemi qui y était prisonnière était noire pour que quelques années seulement, un battement de cil à l'échelle d'un monde, lui ait suffi à polluer ce jardin d'Éden assez pour en faire un cloaque…
Autour de la brèche entre les mondes, le nôtre semblait se déformer dangereusement, des pierres et des gravats qui jonchaient le sol s'en détachant peu à peu pour s'y engouffrer comme aspirés ; c'était comme si ouvrir une porte vers un monde avait ôté son existence à l'autre, comme on cesse de voir la pièce que l'on quitte, et bientôt d'y penser, quand on entre dans une autre…
…et à la droite du fragment de métal doré étincelant de forme triangulaire que Ganondorf le premier avait arraché à la Terre d'Or, un second flottait à présent : le fragment du Courage, celui de Link ; et ce n'était pas une image : par une magie qui dépassait de beaucoup l'entement des mortels présents et montrait combien elle était d'essence divine, quel que soit le point de vue que l'on adoptait, l'endroit où on se tenait, les deux fragments étaient toujours face à qui les regardait, Force à gauche et Courage à droite…
Quant à Link…
…à l'endroit où il se tenait encore l'instant d'avant, un loup se dressait en grognant…
À l'instant où le fragment de Triforce dont il était sous la protection était apparu par le passage ouvert entre les mondes, le jeune Héros du Temps à sa vue s'était senti submergé, en même temps que par une force au-delà de ce qu'il avait espéré, par une rage presque bestiale incontrôlable ; c'est là qu'il l'avait vue : l'ombre, sur lui, le recouvrant peu à peu des pieds à la tête…
La rage ? L'ombre ?
Non !
Pitié, Déesses, non !
Je sais que c'est un crime, mais je ne suis tout de même pas maléfique ! Ne me punissez pas ! Pas maintenant, pas tout de suite ! Plus tard, quand il Vous plaira, tout ce qu'il Vous plaira, prenez mon âme et gardez-la, mais maintenant laissez-moi combattre, je dois rester moi-même, je dois garder mes moyens, je dois sauver ce monde ou mourir en essayant, je dois combattre, je Vous en prie !
Mais les Déesses ne le punissaient pas.
Quand l'ombre l'eut entièrement recouvert, elle prit une forme précise et s'éclaircit par endroits, et l'apparence physique de Link avait disparu, vêtements et armes y compris, sous celle d'un loup, un beau loup mâle sain et fort, le dos charbon et le ventre, le bout des pattes, le museau, une tache sur le front et une longue rayure sur les flancs gris argent, poils plus longs sur l'échine ; comme autant de détails qui ne trompaient pas, ses grands yeux étaient bleus et un anneau d'or perçait son oreille ; quant à son bras cassé, il s'était mué en une patte avant saine, mais alourdie d'une menotte en fer où pendaient quelques maillons d'une chaîne, signe qu'il était désormais attaché lui aussi à la Terre d'Or.
Et pourtant, il se sentait toujours lui-même.
Alors même que son âme avait quitté son corps, prisonnière de la Terre d'Or en contrepartie du fragment de Triforce qu'il en avait arraché…
C'était une sensation étrange, inexplicable, suffisamment obsédante pour prendre la place en lui de la rage animale qu'il ressentait l'instant d'avant.
Il se voyait, de l'extérieur, et encore ce n'était même plus lui, ou en tout cas un lui poilu et à quatre pattes, mais pour autant ce corps était bien toujours le sien, et réagissait toujours aux ordres de son esprit, et ce sans même un délai supplémentaire…
…les Déesses soient louées, il avait perdu son âme, il avait perdu son apparence physique, mais il était toujours lui-même !
« Knarr ! » grogna-t-il.
Ah.
Petit bémol, il ne savait plus parler…
Derrière lui, Impa inconsciente, Zelda seule témoin de la scène était médusée.
Même son Héros, espoir de tout un peuple, était changé en monstre à son tour ?
« Link… gémit-elle d'une voix blanche. Qu'as-tu fait… ? Est-ce encore toi… ? »
Le loup se retourna en s'appliquant à ne pas s'emmêler les pattes avec des yeux qu'il espérait suffisamment ronds pour ne pas l'effrayer, jappant gentiment en laissant pendre sa langue ; ce qu'il trouva absolument ridicule.
Mais comment dire "oui, c'est moi, n'aie pas peur" quand on n'est plus capable d'articuler un seul traître mot ?
Et cette queue qui remuait toute seule à la vue d'un visage ami !
Mais comment est-ce que je peux savoir remuer ma queue alors que je n'en avais jamais eu jusqu'alors ?
Ah, ça suffit !
Je suis là pour combattre !
Le loup se détourna donc de la jeune fille pour faire face au ganon de ténèbres et de flammes en grognant d'un air qu'il espérait aussi menaçant qu'il est possible à un loup.
« Petite bête mange pas grosse bête, se moqua l'énorme créature maléfique avec un rire à glacer le sang qui ressemblait à une batterie de coups de canon successifs.
– Grah ! jura le loup
– Sait même pas parler ! », continua le ganon avec une hilarité mauvaise.
Link loup eut envie de lui répondre qu'il n'avait pas eu sept ans pour s'habituer à sa forme animale et qu'il estimait ne pas se débrouiller trop mal pour un homme devenu animal depuis moins d'une minute, mais se contenta d'aboyer et de gronder.
…et quand il lui suffit de le penser pour se retrouver les crocs plantés jusqu'aux sangs dans l'avant-bras du ganon à dix mètres de là où il se trouvait l'instant d'avant, il comprit qu'il n'aurait pas besoin de sept ans pour s'habituer à une puissance aussi grisante !
La bête noire hurla de douleur à déchirer le ciel.
Comment cette petite bestiole avait-elle réussi à le mordre ? À lui infliger une blessure sans même qu'il voit le coup partir ? À lui, la Force incarnée ?
Secouant sa tête, dont il s'était déjà habitué à la nouvelle forme plus allongée vers l'avant, pour déchirer les chairs et infliger la douleur la plus vive possible, le loup n'eut aucun effort à faire pour atterrir sur ses pattes quand le ganon l'envoya voler en secouant le bras.
Décidément, quelle aisance !
Il ne pouvait plus utiliser Excalibur, mais il se sentait plus léger, plus souple, plus agile et plus rapide de beaucoup dans ce corps de loup qu'il ne l'avait jamais été dans son corps d'homme !
C'est là qu'il se souvint, amusé, que Nabooru le traitait souvent de chien…
…et Ganondorf de porc !
Comme elle avait vu juste…
Hurlant au ciel sa douleur et sa rage, l'énorme bête noire martela le sol en se secouant comme un fou avant de cracher un long jet de flammes en direction du loup ; il fit un saut de côté ; le ganon dirigea son souffle dans sa direction ; le loup en changea à nouveau ; slalomant, bondissant de droite et de gauche, louvoyant pourrait-on dire, le feu le suivait à la trace mais ne le rattrapait jamais.
Et sitôt que l'énorme bête n'eut plus de souffle et que ses flammes se furent dissipées d'elles-mêmes dans sa gueule aux défenses porcines, Link se jeta sur elle tous crocs dehors et la mordit à nouveau…
…et à nouveau il retomba sur ses pattes sans trop de mal quand sa proie se dégagea en l'écartant rageusement de grands gestes désordonnés de ses grosses mains griffues.
Ganondorf peinait à garder sa lucidité tant il souffrait et tant cette souffrance le mettait en rage ; c'est qu'avec l'énergie magique du fragment de la Force qui circulait en lui, c'était comme si son âme avait regagné son corps : cette coquille vide était habitée à nouveau, donc à nouveau vivante et consciente ; y compris de la douleur…
Il semblait perdre la tête de fureur, gesticulant et hurlant, secouant la tête et cognant le sol de ses pattes ; l'énorme écu rond du Darknut qui gisait là lui tomba fortuitement sous la main ; sans réfléchir, il l'empoigna, ce qui avait quelque chose d'assez impressionnant dans la mesure où le disque de métal qui tenait entre ses doigts écartés mesurait la bagatelle de la hauteur d'un homme moyen, et le jeta hargneusement en direction du loup ; l'énorme pièce d'acier fendit l'air en tournoyant.
S'arc-boutant sur ses quatre pattes, non sans ressentir malgré tout une gêne à celle qui était auparavant son bras cassé, Link, tendu comme un arc, prit le temps d'examiner attentivement la trajectoire du disque d'acier ; s'il l'esquivait d'un bond, c'est Zelda ou Impa derrière lui qu'il irait fracasser…
…en un éclair, il bondit par-dessus, et retomba dessus de tout son poids ; ce n'est pas très lourd un loup, même un mâle adulte, mais il parvint à abattre l'écu au sol sous lui en prenant appui dessus pour fondre à nouveau sur le ganon.
Et c'est là que devant lui, alors qu'il fendait l'air pour l'atteindre, le gigantesque sanglier noir à la crinière de flammes se dissipa purement et simplement, comme un nuage de fumée qu'on écarte d'un battement d'éventail…
…dégageant le fossé sans fond vers lequel le loup piquait tout droit sans rien pour freiner son élan !
Il fusait droit dedans ! Il allait se tuer bêtement en plongeant au fond d'un gouffre !
Sentant son cœur s'emballer sous un brusque afflux d'adrénaline, en une fraction de seconde il concentra toutes ses forces dans cette seule pensée : je ne veux pas mourir ; et là, comme s'il avait vu, comme si on lui avait désigné le point exact où ses pattes devaient se poser, d'un seul coup de reins, en un éclair, avant même qu'il s'en soit rendu compte, sans même savoir comment il avait fait, ses pattes s'y posaient, et il était sain et sauf, sur la terre ferme…
Cependant, Ganondorf, lui, n'avait pas reparu : la fumée noire en laquelle il s'était désagrégé pour se soustraire à lui flottait un peu partout autour des trois résistants comme de gros flocons de coton noirci sur le champ de bataille désolé de pierre et de gravillons seulement éclairé désormais par la morne lumière de jour sans soleil que répandait l'autre monde à travers la brèche ; il semblait aimer l'idée de rester intangible, intouchable, et avait manifestement très bien compris le parti qu'il pouvait en tirer…
« Link, méfie-toi, il peut être n'importe où », l'avertit avec anxiété la princesse désormais convaincue que ce bel animal qui luttait si férocement contre son ennemi était bien son ami et la comprenait toujours.
La suite lui donna raison…
…l'énorme et monstrueux ganon flamme et noir venait d'apparaître juste à côté d'elle, assis comme un gros molosse qui se poste pour protéger la minuscule petite fille de ses maîtres…
« Coucou femme ! »
Le temps qu'elle sursaute à plusieurs centimètres du sol en laissant échapper une exclamation stridente, il était déjà parti en fumée et impossible à localiser…
…sauf pour un animal, au flair surdéveloppé !
Comment Link avait-il pu ne pas y penser plus tôt ?
Il était un animal à présent, il devait donc pouvoir compter sur des sens beaucoup plus développés que ceux des hommes ; que les siens mêmes quand il était homme…
Il fit le vide dans sa tête, refusant de compter sur ses yeux, et se focalisa sur ses autres organes, essayant de les ressentir réellement et non de seulement admettre passivement leur présence et les signaux qu'ils lui transmettaient sans qu'il y prenne garde, comme nous le faisons tous…
Expérience indescriptible.
Était-ce là la façon dont les animaux voyaient le monde ? Ou plutôt, le ressentaient ? Car ce n'était pas sa vue qui le sollicitait là, il le savait, même sans pouvoir l'expliquer ; que ce soit son ouïe ou son odorat, ça, il n'aurait pu l'affirmer, mais ce qu'il savait, c'est que la présence de sa cible lui apparaissait avec la clarté du cristal, seule émanation –Odeur ? Température corporelle ? Bruit de son souffle ou des battements de son cœur ? Énergie ?– parfaitement nette et criarde au milieu d'un flou incolore…
Sans hésitation, comme si une flèche lumineuse pointait au-dessus de sa tête, le beau loup argent aux yeux bleus sauta à la gorge de la bête noire de ténèbres et de flammes ; ou en tout cas, sauta, referma ses crocs en plein saut et, preuve que son instinct animal ne l'avait pas trompé, il se trouva que le nuage de fumée noire se reforma aussitôt pour laisser apparaître la bête noire de ténèbres et de flammes hurlante et râlante, la gorge prise entre ses crocs…
Dès lors, le combat s'emballa, devenant une curée, un carnage ; le ganon gesticulait, abattait ses pattes griffues, soufflait des flammes, se téléportait, le loup bondissait, rebondissait, griffait, mordait, c'étaient deux bêtes sauvages qui s'entredévoraient ; plus légère, plus agile, la petite bête épuisait peu à peu la grosse, n'échappant à ses grands gestes lents et lourds que pour mieux revenir s'accrocher à elle et la mordre encore et encore ; aucune morsure n'était létale, mais il y en avait tellement, tellement que le ganon avait mal partout à la fois et perdait son sang de partout à la fois ; lentement mais sûrement, c'était Link qui prenait l'avantage…
…jusqu'à l'instant où ce combat qui lui semblait acquis bascula en une fraction de seconde, une seule malheureuse fraction de seconde d'inattention…
…la patte griffue plus large et plus lourde qu'une meule du monstre de ténèbres s'était abattue de toute la hauteur de son bras levé sur l'échine du loup, l'écrasant au sol dans un jappement déchirant.
Il entendit Zelda crier son nom avec un ton de frayeur saisissant dans la voix, mais comme dans un rêve ; il avait dû perdre conscience…
…mais il la reprit, et croyez bien qu'il le regretta.
Une douleur.
Fulgurante.
« …putain… mon dos… »
Quoi ?
Il avait parlé ?
Rouvrant des yeux embués qui s'étaient fermés par réflexe sous l'impact, ce que Link vit en premier fut ses mains, dont une n'était plus gantée, au bout de ses bras musclés couverts de manches en lin écru ça et là tachées de sang.
Ses mains d'homme, de belles mains pas trop calleuses et aux doigts plutôt fins, se disait-il, mais il aurait bien mieux aimé à cet instant voir ses pattes poilues à griffes et à coussinets…
…le charme était rompu !
Toute cette énergie grisante que le fragment du Courage lui avait transmise et qui l'avait comme dopé s'était à présent envolé de son corps meurtri, et tout à coup il le sentait.
Durement.
Il avait l'impression d'être en miettes…
Ne pas paniquer.
Il prit une profonde inspiration…
…et laissa aussitôt échapper en catastrophe tout l'air qu'il avait pu aspirer, une gerbe de sang avec ; oh bonté divine ! Était-ce une lame de poignard qu'on lui avait installé dans la poitrine ? Incrédule, il regarda, appuyé sur ses coudes, un rideau de sang s'abattre au sol, toussant et souhaitant mourir à chaque toux ; il avait un poumon perforé.
Par l'une de ses côtes.
L'une de ses côtes cassées.
Au moins quatre d'un côté et deux de l'autre.
Et le reste ?
Non, rien.
Rien en-dessous du milieu du dos.
Pas la moindre sensation.
Pas même celle du sol cahoteux de pierres acérées sur la chair tendre de ses cuisses, et pas plus sur la surface dure des os de ses genoux…
Il sentit sa respiration s'emballer, ce qui lui arracha encore quelques crachats sanglants et une douleur si atroce qu'il ne put même pas émettre un son pour s'en plaindre ; pas la moindre sensation ?
Oh non…
Pas ça…
Il tenta de remuer les orteils ; rien.
De plier le genou ; presque rien.
De remuer une cuisse ; pas grand-chose. Et encore, en forçant drôlement.
…eh bien oui.
Il ne disposait pas des connaissances médicales suffisantes pour savoir que sa moelle épinière était presque complètement sectionnée, mais il n'en avait pas besoin pour se douter qu'il était paralysé à vie.
Paralysé à vie avec un poumon perforé.
C'est-à-dire paralysé pour quelques minutes…
Eh bien, s'il avait espéré avoir des enfants, les asseoir sur ses genoux, leur apprendre à marcher, les poursuivre en courant dans leurs jeux, de toutes les façons c'était perdu maintenant…
Au-dessus de lui, il entendait son bourreau rire et hurler victoire vers le ciel noir en se désintéressant totalement de la loque à peine vivante qu'il avait laissée de lui…
Lâchant un juron, il empoigna rageusement le bonnet de toile verte vissé sur sa tête, et le jeta au loin ; puis, au prix d'efforts douloureux et sanglants, il tira, l'une après l'autre, sur les manches de sa chemise de lin, rompant leurs coutures, et se les ôta, les jetant à leur tour avec mauvaise humeur ; il avait besoin que rien ne vienne inutilement entraver les rares mouvements dont il était encore capable ni le faire suer de chaud dans l'effort qu'il s'apprêtait à fournir…
Attraper Excalibur maintenant.
Balancer son épaule cassée en arrière et creuser son dos aux vertèbres écrasées pour attraper Excalibur.
Ah !
AH !
Déesses toutes-puissantes !
C'était certainement ça qui allait être le plus difficile !
Quelques mètres en contrebas, Zelda ne bougeait plus.
Plus du tout.
Les yeux vides fixés au loin dans le vague sur un point visible d'elle seule, immobile mais secouée de tremblements, on dirait d'elle aujourd'hui qu'elle était en état de choc.
Le serviteur de la couronne, le héros de tout un peuple et surtout son meilleur ami venait de se faire écraser comme un insecte sous ses yeux, et elle était proprement assommée, au sens propre, de tristesse et de consternation.
C'est quand elle sentit la froide humidité d'un filet de salive se déplacer le long de son menton depuis ses lèvres bêtement entrouvertes qu'elle émergea.
Elle se sentit ridicule.
Tellement ridicule à dire vrai que la conscience s'en imposa à elle comme si le monde entier avait les yeux braqués sur elle : elle était constamment ridicule ; une petite fille capricieuse et velléitaire, étalant vaniteusement ses qualités et s'inclinant servilement devant celles des autres, qui se prenait pour un fin stratège pour se masquer qu'elle n'était que ce qu'on appelle une planquée…
Elle eut honte de sa faiblesse.
Si extérieurement elle s'empourprait, intérieurement elle s'embrasait.
En un instant, en même temps que ses esprits lui revenaient, un feu inconnu s'alluma et se mit à brûler en elle ; en un instant, elle n'était plus la même, furieuse, forte, décidée, oui, sa décision était prise.
C'en était trop de systématiquement clamer que tout était perdu simplement parce que Link tombait. Il avait combattu trop vaillamment, consenti trop de sacrifices, enduré trop de souffrances, mais apporté trop d'espoir pour qu'elle ait le droit de désespérer. N'était-elle pas venue elle aussi pour lutter ? Puisque tel était le cas, elle ne pouvait pas le laisser lutter seul, puis s'avouer vaincue quand lui l'était sans prendre sa suite et lutter à son tour. Il avait fait trop d'efforts pour qu'elle n'en fasse aucun.
Elle allait affronter Ganondorf. Elle allait combattre !
Oh, elle ne gagnerait pas, ça elle le savait bien ; mais ce qu'elle savait tout aussi bien à présent, c'est que ce n'était pas là une raison valable pour fuir sans combattre.
Non, elle ne gagnerait pas, mais elle mourrait en essayant.
Ne prenant que le temps se retourner vers Impa, inconsciente et inerte sous l'effet de la possession divine, pour l'éloigner du champ de bataille par télékinésie d'un geste de la main droite, la jeune fille aux longs cheveux miel tressés en robe de satin rose et blanche passa solidement le bouclier azur et argent frappé de l'aigle en gueules à son bras gauche avec dans ses yeux d'un bleu cristallin un regard de totale détermination qu'on ne lui avait jamais vu et qui la transfigurait, et s'avança d'un pas aussi martial qu'il était possible avec des bottines à talon en nubuck blanc ; qu'elle soit vêtue comme une jouvencelle plutôt que comme un chevalier ne prêtait tout à coup plus du tout à rire tant elle irradiait la rage de vaincre…
« Regarde-moi, Mandrag Ganondorf, lança-t-elle de la voix comme un boulet de canon à travers l'espace qui les séparait et qui se réduisait à chaque pas en avant qu'elle faisait sans une hésitation. C'est mon tour à présent, et j'ai l'intention de te faire souffrir tout autant ! »
Comme l'énorme créature noire à la crinière embrasée semblait ne pas devoir la prendre au sérieux, la princesse affirma sa résolution de façon plus frappante.
Un rayon de lumière blanche entraînant des myriades de petites étincelles miroitantes dans son sillage fusa à travers la nuit, traversant le flanc gauche du ganon comme une aiguille chauffée à blanc aurait traversé une motte de beurre.
Medoroa, la flèche de lumière.
Finalement elle avait réussi à lui en décocher une !
Elle ne savait même pas qu'elle était capable de bander et tirer aussi vite…
…si seulement elle avait eu plus de courage au lieu de s'en remettre à Sheik puis à Link !
Ganondorf brama de douleur et de surprise.
« Perds tête ! s'exclama-t-il. Femme, faible ! Oblige pas tuer !
– Oh, voyez-vous cela ? lui renvoya-t-elle au visage, trop en rage pour même y glisser la moindre pointe d'ironie. Toujours ces consternants clichés sexistes. Vraiment, cette apparence te sied, car tu n'es décidément qu'un porc. Tu me répugnes ! Me croire faible parce que je suis une femme ? Eh bien non. Sache que j'ai décidé de te combattre à mort. »
Si le visage porcin du tyran changé en bête avait pu refléter quelque expression, c'est assurément le désarroi qu'on aurait pu y lire à cet instant ; pas plus qu'un autre –probablement moins, d'ailleurs– il n'avait jamais vu la princesse Zelda animée d'une si farouche volonté ni ne croyait qu'elle pût l'être ; c'était regrettable… il souhaitait l'épargner pour en faire sa femme, mais le combat s'éternisait et ses blessures le faisaient souffrir, et si elle s'obstinait à lui en infliger d'autres et à compromettre sa victoire, il n'allait pas hésiter longtemps ni répugner beaucoup à s'en débarrasser en fin de compte.
Elle dut le sentir, car elle non plus n'hésita pas longtemps à lui décocher une nouvelle flèche.
Elle ne l'atteignit pas.
À nouveau, la bête noire s'était changée en brume immatérielle, flottant un peu partout autour du champ de bataille…
C'était le moment que Zelda attendait…
À quelque distance, oublié des deux autres, Link étouffa un juron.
Que Zelda détourne de lui l'attention de Ganondorf était une bonne chose, ça l'arrangeait ; mais qu'elle le force à se téléporter, ça, en revanche, ça contrariait fâcheusement son plan : si l'idée venait au monstre de reprendre forme à l'autre bout du plateau, il savait que dans son état il n'aurait pas la force de couvrir la distance entre eux pour l'atteindre…
L'idée s'était imposée à elle presque d'elle-même.
Profitant de l'absence momentanée de son ennemi, la princesse courut aussi vite qu'elle le pouvait droit vers le cercle de lumières colorées que formaient les six Talismans flottant dans les airs et, concentrant toutes ses forces pour ressentir l'énergie de son fragment dont le symbole marquait le dos de sa main droite, avec une prière silencieuse aux Déesses elle passa vivement celle-ci à travers le cercle…
« Non, surtout pas ! » lui hurla Link rempli d'effroi à la seconde où il s'aperçut de ce qu'elle avait l'intention de faire.
Trop tard.
Elle avait vraiment cru, naïvement, il faut le dire, s'emparer à son tour de son fragment pour s'en approprier l'énergie sans limite, en échange de son âme mais qu'importe, imaginant se transformer en un magnifique aigle blanc, ou pourquoi pas un tout aussi magnifique griffon blanc, pour pouvoir sous cette forme lutter à armes égales contre la bête noire…
…trois fois hélas, ce qui se produisit alors ne fut pas du tout ce qu'elle avait prévu…
Car le troisième fragment à son tour arraché à la Terre d'Or et les trois désormais réunis dans le monde normal, c'était comme si le monde normal en était devenu leur nouvelle Terre d'Or et l'ancienne, un monde désormais normal…
…les deux mondes s'étaient confondus.
C'était un cataclysme, la fin de tout ce que leurs habitants connaissaient et tenaient pour vrai, l'abolition de toutes les règles en même temps que celle de toutes les frontières.
Jolie brune aux lourdes boucles vêtue d'une robe bleue très simple et d'un tissu grossier mais qui lui allait bien, la pulpeuse et appétissante Amélie était invitée chez Achille, un garçon un peu maigre et au nez un peu long mais dont les yeux doux et la mèche rebelle rencontraient un vif succès ; ils se regardaient en chiens de faïence depuis un bon moment et elle sentait que ça y était, enfin, qu'il allait enfin se décider à lui toucher les seins, l'attirer dans le lit tout proche et lui faire l'amour, quand une intense lumière les aveugla ; lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle était face à un immonde vieillard chauve, flasque et fripé…
La vieille Sigrid, visage marqué par les ans et fichu sur la tête, avait ce jour-là un bien agréable rayon de soleil venu égayer sa routine de vieille dame seule et fatiguée : sa fille et son gendre étaient passés lui confier pour la journée la garde de son petit-fils ; le gentil bambin de six ans, remuant mais toujours gai, courait joyeusement à travers la pièce sous l'œil indulgent de sa grand-mère, quand la vieille femme le vit tout à coup ralentir, bouger de plus en plus lentement, comme s'il avait marché dans de la poix qui lui collait aux souliers ; affolée, elle se leva de son fauteuil aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettait, mais le temps qu'elle arrive à hauteur de l'enfant, il s'était changé en statue de pierre…
Dans la savane qui s'étendait au Sud d'Hyrule quelques lieues au-dessus du littoral, vivait une petite guenon au pelage clair ; elle avait les faveurs de tous les mâles et, bien que le mode de pensée d'un animal soit infiniment plus sommaire que celui d'un homme, elle se considérait comme une princesse dans sa tribu ; soudain une lumière aveuglante emplit l'atmosphère, et elle ne fut plus princesse de rien : prise d'une frayeur panique, sautant et criant en gesticulant, elle n'eut que le temps de voir s'effacer un à un tous les singes de sa tribu avant de s'évaporer à son tour…
Ragnar, grand et sec avec des cheveux châtains en bataille et des taches de rousseur sur son visage à l'air chafouin, et Bono, petit blond rondouillard et jovial, étaient d'inséparables amis ; turbulents mais pas méchants, les deux adolescents cherchaient quelqu'un à qui faire une farce quand le premier eut une espèce de malaise, comme un vertige assorti d'une bouffée de chaleur, et sitôt qu'il se fut ressaisi, l'envie irrésistible lui vint de la faire à son camarade, finalement… Alors il lui flanqua un coup de pied dans les fesses, et le petit Bono se mit à rebondir dans tous les sens, sur le sol, les murs des rues du village, avec un bruit de caoutchouc qui vibre, celui d'un ballon dans lequel on frappe ; et le pire c'est que ça le faisait rire aux éclats ; car il était devenu un ballon, blanc et rond, nouveau jouet de l'espèce de gargouille voûtée à la peau rougeâtre et au crâne chauve hérissé d'une corne que son ami Ragnar était devenu…
Pressentant d'instinct ces bouleversements dans l'ordre de la nature, une famille de lapins fuyait à toutes jambes, espérant sans doute courir assez loin pour se mettre en sûreté quelque part ; ils se déplaçaient, à la façon des lapins, par petits bonds successifs et ininterrompus ; mais quand un éclair de lumière bref mais aveuglant traversa le ciel, l'un après l'autre, le père, la mère et les six petits furent pétrifiés en plein bond, tombant un à un dans l'herbe…
Lester était l'archétype de l'artiste : la vingtaine, frêle, cheveux bruns un peu trop longs, tunique et bonnet dépenaillés, allant de ville en ville pour jouer dans les rues contre quelques pièces et refusant de travailler dans l'espoir qu'il vivrait de son art ; mais sitôt que le bec de sa flûte touchait ses lèvres et que la musique s'en élevait, le charme opérait : même les animaux sauvages s'adoucissaient et approchaient pour écouter ; il était d'ailleurs assis en tailleur sur une souche au milieu d'une clairière, quelques lapins, un raton-laveur et des nuées d'oiseaux installées en cercle dans l'herbe autour de lui fascinés par sa mélodie, quand soudain il s'interrompit, pris d'une crampe si douloureuse qu'il lâcha brusquement sa flûte pour tendre les deux bras dans l'espoir de défroisser ses muscles ; effrayés, tous les animaux s'enfuirent ; les muscles de Lester ne se défroissèrent pas, mais il ne le sentait plus ; enraciné dans le bois de la souche, il en était devenu un surgeon, bras tendus couverts de feuilles et visage déformé par la douleur dessiné dans l'écorce ; un arbre…
Et partout autour d'eux, la bonne terre noire et grasse d'Hyrule était jaunâtre, son herbe, les feuilles de ses arbres et jusqu'à ses fleurs étaient rouge brique, l'eau limpide de ses rivières était brune, ses buttes et ses collines étaient des trous et ses trous, des étangs, plus aucun relief n'était à sa place, et au-dessus, son ciel était saumâtre…
La nuit elle-même n'en était plus une ; l'instant d'avant, pourtant, il était minuit passé et le royaume tout entier était endormi ; déjà le soir tombait quand les trois élus s'étaient retrouvés face à face ; mais parce qu'il faisait jour dans l'autre monde, en un instant il avait fait jour à Hyrule ; que ce soit la veille recommencée ou le lendemain arrivé en avance, sans que personne s'en soit rendu compte, tous se trouvant en un instant occupés à leurs activités habituelles en journée, en cette nuit il faisait jour ; le jour où Hyrule avait cessé d'être Hyrule, le monde d'être le monde, et le réel d'être réel…
…quant au troisième et dernier fragment de la Triforce dont l'irruption dans un monde avait causé ce passage vers un autre…
…venu se placer au-dessus des deux autres, il ne formait plus trois fragments mais…
…la Triforce.
La Triforce…
Si ses fragments en eux-mêmes irradiaient déjà d'une magie au-delà de l'entendement chacun séparément, la Triforce toute entière, matérialisation même de l'existence des Déesses, dépassait de très loin ce niveau, dépassait ce que les mots peuvent décrire, forme parfaite, unie, égale, tripartite mais une pourtant, sainte trinité inconcevable et inexplicable et pourtant indubitablement réelle et perceptible, manifestation miraculeuse et rayonnante des trois fondements de la vie, des trois visages différents mais égaux d'une même divinité, d'une même existence indubitablement réelle et perceptible du divin, dont on ne pouvait pas s'arracher à la vue et dont la vue ne pouvait pas ne pas emplir de bonheur…
« Enfin ! entendit-on soudain rugir Ganondorf réapparu. Triforce ! À moi, à moi ! »
La situation était dramatique.
Capable de se dématérialiser pour réapparaître n'importe où ailleurs, il pouvait se téléporter assez près pour la toucher avant Zelda.
Oh non !
Il ne le fallait pas !
Il ne le fallait sous aucun prétexte !
S'il touchait la Triforce le premier, conformément aux commandements légués par les Déesses elles-mêmes il en serait l'unique propriétaire légitime, donc le seul autorisé à utiliser sa puissance divine illimitée pour exaucer son souhait le plus cher.
Et il n'était pas question que son souhait d'être le maître incontesté du monde soit exaucé ! Car le monde à lui, ce serait la fin du monde !
…mais ne l'était-ce pas déjà ?
Voilà pourquoi il lui fallait absolument être la première à toucher la Triforce !
Pour sauver le monde !
La peur au ventre, Zelda se précipita vers la Triforce.
Dévoré d'envie, Ganondorf se précipita vers la Triforce.
Ils avaient oublié Link…
Le bras droit, replié pour bloquer son épaule fracturée, passé par-dessus les quillons d'Excalibur, s'appuyant sur sa main gauche en s'aidant de l'épée comme béquille, le poids mort de son bassin et de ses jambes traînant derrière lui, le jeune héros beau et blond au corps meurtri, respirant à peine, suant, saignant, avançait obstinément vers la scène qui se déroulait devant lui depuis l'instant où les perturbations causées par la rupture des frontières entre les mondes s'étaient suffisamment calmées pour qu'il aperçoive la Triforce.
Chaque respiration lui faisait mal comme si on lui ouvrait la poitrine avec une fourche et s'achevait sur un gargouillis sanglant qui postillonnait involontairement à terre, sa vue se brouillait et malgré la force de ses bras il avait l'impression de traîner des centaines de kilos.
Mais il était encore en vie.
Et aussi longtemps que ce serait le cas, il n'arrêterait pas d'avancer obstinément.
Ses cheveux blonds comme l'or collés de sueur et ruisselant devant son front, par-dessus ses oreilles, ses grands yeux d'un bleu de saphir qui clignaient des paupières et roulaient dans leurs orbites d'épuisement, sa bouche sensuelle aux lèvres ourlées qui grimaçait de douleur dents serrées et son beau visage défiguré par l'effort, il était étrangement plus beau que jamais, tant la force, le courage, la détermination sans faille qu'on sentait émaner de lui étaient bouleversants…
Enfin, il arriva tout près du ganon, qui ne l'avait même pas remarqué captivé par la Triforce, et il l'empoigna par la peau du flanc, de toute la largeur de sa seule main valide, de toutes les forces qui lui restaient.
Dès cet instant, tout alla très vite.
Le monstre de ténèbres et de flammes avait attrapé la princesse en robe de satin rose dans son énorme main griffue, avec l'idée de la jeter au loin pour qu'elle ne touche pas la Triforce, mais quand il sentit la main du héros blessé l'agripper, il interrompit son geste et reporta son attention sur lui ; brisé et mourant qu'il était, il était évident que le Héros du Temps n'en lâcherait pas l'Ennemi pour autant ; partagé entre son désir brûlant de s'emparer de la Triforce, son intention d'en empêcher la princesse et l'envie furieuse de se débarrasser de l'importun héros, confus, comme fou, le ganon se laissa emporter par son exaspération, vomissant rageusement des flots de feu ; incrédule, Link vit sans bien comprendre ses mains et ses bras disparaître dans une lumière aveuglante et une chaleur insoutenable tandis que l'odeur épouvantable de sa chair dévorée par les flammes et de ses poils partant en cendre s'imposait à son esprit interdit en même temps qu'une douleur si fulgurante, partout sur lui et en lui, qu'il en oublia tout le reste.
Et c'est à cet instant précis que tout s'arrêta.
Link tenant Ganondorf et Ganondorf tenant Zelda, Zelda tenait la Triforce.
