Dans une clameur immense, un chant d'allégresse sans parole et sans fin dont l'air était vibrant partout à la fois, le monde s'était arrêté, baigné de lumière immaculée.
Et soudain, à contrejour de cette lumière immaculée et comme escortées de ce chant d'allégresse, Zelda Daphné O'Hyrule, princesse héritière du royaume d'Hyrule, Sage du temps, élue porteuse du saint pouvoir du fragment de la Sagesse et première à avoir jamais touché de sa main la sainte Triforce émanation des Déesses, remarqua que trois silhouettes se tenaient face à elle.
Aussitôt, elle se sentit toute entière envahie, emplie, submergée jusqu'au fond de son cœur tressaillant de joie par un bonheur ineffable et parfait.
Ces trois silhouettes, elle savait très bien à qui elles appartenaient…
À gauche, la première était une superbe femme nubile, pleinement femme, aux formes généreuses ; sa peau était brune et ses yeux étaient d'or dans son visage fier ; ses longs cheveux indomptables, attachés en une queue haute d'où s'échappaient de toutes parts d'épaisses et lourdes mèches ondulées, ressemblaient à s'y méprendre par leur matière et leur extraordinaire couleur rousse flamboyante à des flammes dansant sur sa tête, et son justaucorps d'un rouge vif épousait ses courbes comme un feu l'aurait léchée, faisant ressembler chacun de ses pas déhanchés et dansants au vacillement un peu fou d'une flamme ; n'eussent été ses oreilles pointues et son joli petit nez, on aurait juré voir une Gerudo.
Au milieu, la seconde était une jolie jeune fille à peine pubère, vierge pudique au regard doux et au sourire timide ; sa peau avait la blancheur diaphane qui seyait à ses grands yeux d'un bleu cristallin de ruisseau un jour d'été ; bleus aussi étaient ses cheveux, comme la mer sans fond au large, lisses mais souples, ruisselant au sens propre sur ses épaules comme un torrent de montagne, et bleue encore était sa longue toge masquant dignement ses formes virginales, toute de plis, de replis et de drapés, coulant, sillonnant et ondulant comme le cours sinueux d'un fleuve impétueux sur elle à chacun de ses pas mesurés et de ses gestes lents ; pâle et fine, elle avait tout d'une Hylienne pure souche.
À droite enfin, la troisième n'était encore qu'une enfant, délicieuse fillette espiègle au visage constellé de taches de rousseur et fendu d'un sourire insouciant ; tout dans son expression, son attitude et son regard vert émeraude exprimait la malice et la joie de vivre enfantines ; ses cheveux, du vert soutenu des arbres à la belle saison, étaient attachés en deux chignons sur le sommet de sa tête qui semblaient osciller et s'agiter perpétuellement comme deux épais buissons balayés par le vent, et sa tunique verte lui arrivant à mi-cuisses transparente comme un souffle l'habillait sans l'envelopper, semblant plutôt l'entourer, voler autour, aérienne, claquant à chacun de ses sauts de cabri comme une oriflamme sous l'effet d'un courant d'air ; à la voir ainsi, elle évoquait immanquablement une Kokiri.

…les trois Déesses !

Din, déesse de la Force, le feu purificateur, Nayru, déesse de la Sagesse, l'eau qui irrigue et féconde, et Farore, déesse du Courage, le souffle de vie !
Et elles se tenaient là, devant elle pauvre mortelle, toutes les trois, honneur insigne et suprême, révélant à ses yeux éblouis d'allégresse leurs visages de lumière et de gloire !
Et encore, Zelda était assez instruite pour savoir que cette apparence anthropomorphe n'était qu'un pâle reflet de leur véritable nature, une incarnation compréhensible, rassurante, qu'elles adoptaient le temps de délivrer un message aux mortels, car leur forme véritable, inimaginable, dépassait de beaucoup trop loin l'entendement d'un simple esprit humain pour ne pas le consumer instantanément…
Pourtant, même ces représentations imparfaites, à l'échelle humaine, ne laissaient aucun doute quant à la supériorité de leur nature exacte sur la simple nature humaine ; à leur apparition, la terre s'était comme arrêtée de tourner, le monde entier s'était figé, Zelda elle-même était totalement paralysée, son corps ne lui obéissant plus et son esprit seul resté pleinement conscient du caractère extraordinaire et exceptionnel de ce qui se déroulait devant ses yeux fixés sans pouvoir s'en détacher sur les trois Déesses faites femmes…
Elle vit alors remuer les lèvres de la jeune fille toute de bleu d'eau vêtue qu'elle savait être Nayru, sa protectrice, et là elle se rendit compte que tout en elles dépassait ce que son esprit pouvait concevoir ; jusque dans les moyens par lesquels elles parlaient aux hommes…
…car si les lèvres bougeaient, ce n'est pas un son qui s'en échappait et ce n'était pas à ses oreilles qu'il parvenait, non, c'était directement dans son esprit que la Déesse implantait ce qu'elle voulait lui faire savoir, comme autant de révélations, sans qu'elle puisse vraiment dire si cette conscience des choses se manifestait sous la forme d'images, de mots, de sensations ; elle eut vaguement l'impression que c'étaient là trois voix qui parlaient en même temps, parfaitement superposées, parfaitement audibles, mais comment qualifier de voix une certitude s'imposant à son esprit ?
« Toi que J'ai choisie pour me servir et accomplir ma volonté, résonna dans la tête de Zelda la triple voix divine, tu as touché la Triforce. Tous trois, qui êtes Nos élus, avez chacun à son tour violé l'ordre du monde et compromis son équilibre naturel pour vous emparer de vos fragments, vous les avez réunis, et l'un de vous a osé poser sa main profane sur la sainte Triforce reconstituée. Voilà des sacrilèges dont vous devez répondre. Toi qui es celle qui l'a touchée de ta main, réponds. »
Ses lèvres figées comme tout son corps et comme le monde entier, Zelda répondit par la pensée ; devant le regard des Déesses ses créatrices, elle était autant écrasée de culpabilité pour ces sacrilèges dont elle se savait accusée à raison que bouleversée de bonheur et de fierté de pouvoir contempler Leurs visages et entendre Leurs voix ; son trouble était tel que sans qu'elle émette un son, c'est un cri qui s'échappa d'elle :
« Miséricorde, Maîtresse, je sais combien c'était mal, mais ma seule intention était de combattre un mal plus grand encore, et c'est le seul but dans lequel j'avais l'intention d'user de cette puissance !
– Tu as répondu avec franchise, trancha la Déesse de la Sagesse avec ce qui pouvait s'interpréter sur son visage humain comme un sourire de satisfaction. Tu es pardonnée. »
Quand ce que ces paroles impliquaient pour elle lui apparut, il serait impossible de décrire le soulagement et le bonheur qui envahirent la princesse d'Hyrule : elle avait trouvé grâce aux yeux des Déesses !
C'est alors que les siens purent contempler une nouvelle manifestation de la toute-puissance du divin, quand les trois se déplacèrent, en même temps comme une seule, sans bouger ; un instant Elles se trouvaient à un endroit précis, l'instant d'après Elles se trouvaient à un autre endroit, simplement parce qu'Elles y étaient déjà, simplement parce qu'Elles y avaient toujours été, omniprésentes, immanentes, divines, et les yeux de Zelda Les suivaient toujours, Les voyaient toujours, toujours face à Elles, sans qu'elle ait bougé.
Elles se tenaient à présent auprès du ganon.
Et à voir ses yeux fixes qui ne se posaient pas sur les Déesses, la jeune princesse eut la très nette impression que lui n'était plus conscient ; était-elle la seule à l'être restée ? Était-ce parce qu'elle était la seule à avoir été en contact direct avec la Triforce ?
Elle dut admettre que tout ceci la dépassait, et se borna à reporter son attention sur ce qu'elle parvenait à concevoir à peu près.
« Nous savons quel mal tu avais l'intention de combattre », dit la voix dans sa tête tandis que les lèvres de l'enfant vêtue de vert qui incarnait Farore remuaient.
La belle femme rousse gainée de rouge qui incarnait Din posa alors Sa main sur le bras du monstre velu qui avait été Mandrag Ganondorf, dans un geste affectueux qui était le premier que Zelda voyait l'une des trois esquisser indépendamment des deux autres ; ainsi Elles étaient bien les trois aspects d'une même réalité, les trois manifestations du divin, égales et d'égale importance, mais trois tout de même…
« Je suis bien déçue que ce mal ne soit autre que mon élu, fit-Elle savoir à la princesse. Il a reçu la Force, et a choisi d'en abuser. »
Zelda fut étonnée de cette remarque, car elle ne pouvait pas concevoir qu'une Déesse, omnisciente, omnipotente, parfaite par essence même, ait pu commettre une erreur de jugement en choisissant Son élu…
« Ce n'est pas une erreur, répondit l'incarnation de Nayru à cette réflexion que sa protégée n'avait pas formulée ni même voulu formuler. C'est dans l'ordre des choses, c'est ainsi que cela se passe à chaque fois car c'est ainsi que cela doit se passer.
– À chaque génération, confirma l'incarnation de Farore, l'un des élus se détourne de Nous et doit être combattu par les deux autres.
– Et cette fois, constata l'incarnation de Din, ce fut le mien, car la Force l'a rendu orgueilleux.
– Comme la Sagesse peut rendre lâche, précisa la Déesse vêtue de bleu.
– Et le Courage peut rendre bête et imprudent, ajouta la Déesse vêtue de vert.
– Oui, reprit celle en bleu qui incarnait Nayru, c'est dans l'ordre des choses, à chaque génération l'un des trois bascule dans le Mal.
– Mais comment est-ce possible ? s'étonna Zelda, cette fois dans une pensée clairement formulée qui avait pour but d'être entendue et de recevoir une réponse. Vos élus sont des créatures divines, voulus et accomplis par Vous, touchés par Votre grâce et investis par Votre puissance, l'expression même de Votre nature divine. Comment est-il possible qu'un homme des Déesses puisse accomplir l'œuvre du diable ? Comment est-il possible qu'un représentant du Bien bascule dans le Mal ? »
À l'évidence, les Déesses, trop grandes pour qu'une mortelle puisse leur cacher quoi que ce soit, avaient senti son doute, senti que sa Foi vacillait, car plutôt que la laisser se débattre avec des signes du Ciel qu'elle n'aurait su interpréter, comme c'est le lot de tous, la réponse, claire et éclatante, ne se fit pas attendre :
« Parce que Nous laissons à tout homme le libre-arbitre. »
C'était les lèvres de la femme en rouge qui incarnait Din qui avaient remué, comme si Elle avait prévu dès l'instant où elle avait élu Ganondorf que celui-ci La trahirait parce qu'Elle connaissait de toute éternité la raison de cette trahison et la révélait à présent pour justifier, sans haine, sans rancune cette trahison.
« Quelles Déesses serions-Nous si tel n'était pas le cas ? glissa l'incarnation de Farore avec ce qui ressemblait à de la malice dans la voix.
– Des tyrans, répondit l'incarnation de Nayru à la question oratoire posée par sa sœur. Le Mal, en somme…
– Or, c'est précisément parce que Nous ne sommes pas le Mal que Nous laissons Nos créatures libres de choisir entre Lui et Nous, précisa l'incarnation de Din.
– Sa puissance est égale à la Nôtre et Nous n'avons aucun pouvoir sur Lui, conclut Nayru. Laisser l'un de Nos élus Le choisir et les deux autres combattre le premier pour Nous est le seul pouvoir que Nous avons sur Lui et que Lui a sur Nous, ce qui maintient l'équilibre entre Lui et Nous, le Bien et le Mal. »
L'équilibre entre le Bien et le Mal.
L'ordre du monde, en somme !
Voilà de quoi elle avait été l'instrument, voilà pourquoi elle avait été élue, voilà ce qu'était son rôle, son destin, sa raison d'être, ce qu'elle était.
Malgré tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle avait vécu et accompli, c'était seulement en cet instant que Zelda le comprenait…
« Il est temps, à présent, annonça solennellement la triple voix par les lèvres de Nayru. La sainte Triforce fut touchée, que celle qui la toucha formule à présent le souhait auquel elle a droit. »
Ah !
C'était donc vrai !
Le souhait que l'homme qui touche la Triforce se voit accorder par les Déesses n'était donc pas seulement une légende, un raccourci facile et commode balancé par les théologiens pour faire comprendre aux profanes la puissance de l'artefact sacré et la bonté des Déesses qui l'ont donné aux hommes, mais bien une réalité !
Oh…
…la princesse réalisa que le simple fait qu'elle ait pu en douter jusque là et n'y croie qu'en cet instant avec une surprise aussi visible par les Déesses était un blasphème en soi…
Une voix dans sa tête lui répondit "mais non !"
Apparemment, dans Leur infinie bonté, les Déesses ne s'offusquaient même pas qu'une de leurs créatures puisse douter de ce que son esprit limité peinait à se figurer, du moment qu'elle ne doutait pas d'Elles…
« Formule ton souhait, à présent », l'invita la triple voix.
Zelda n'eut même pas à réfléchir ; c'était évident, c'était ce qu'elle avait toujours voulu, et ce que probablement tout le monde voulait.
« Que ce porc de Ganondorf meure ! Prenez sa vie ! »
N'était-il pas la cause de tous les maux sur cette terre ? Sa mort n'en serait-elle pas la fin ? Ou du moins, une juste punition pour lui et une juste compensation pour ses victimes ?
« Non », asséna la voix des Déesses, catégorique.
La princesse en fut ébranlée.
Il y avait donc des souhaits qu'elle n'avait pas le droit de formuler ?
« Alors rendez à Link la force de le tuer lui-même ! » implora-t-elle, soudain taraudée par la crainte inexprimée et même encore un peu vague mais déjà bien présente dans son esprit que cette faveur qui lui était accordée ne lui apporterait finalement rien.
« Non plus », répondit la triple voix. Et, par les lèvres de l'incarnation de Nayru : « Tu dois comprendre, mon enfant. Vous étiez tous les trois physiquement liés au moment où tu touchas la Triforce, vous la touchâtes tous les trois. Ce souhait que nous t'invitons à formuler est votre souhait à tous les trois, il ne peut donc être à l'avantage ni au désavantage d'aucun de vous trois. »
La princesse d'Hyrule reconnut que c'était juste.
Qui plus est, où auraient été l'héroïsme du Héros du Temps, la sagesse de la Sage et la valeur de leur élection divine s'ils s'en étaient remis aux Déesses pour accomplir leur mission à leur place ?
« À toi donc, conclut la voix divine, de trouver la sagesse de demander ce qui pourra te combler sans frustrer les autres. »
Ce qui pourrait la combler sans frustrer les autres ?
Sans frustrer qui que ce soit d'autre ?
Ce qui pourrait satisfaire tout le monde ?
Dépasser seulement elle, Ganondorf et leur haine réciproque et concerner tout le monde ? Le monde entier ?
Voyons…
…mais…
…c'était évident !

« Je souhaite que le monde soit sauvé ! »

Oui.
C'était sorti tout seul, un cri du cœur.
C'était la seule chose à souhaiter, la seule chose qu'elle désirait réellement.
C'était même pour ça qu'elle avait couru toucher la Triforce avant Ganondorf, la pensée qui lui avait traversé l'esprit au moment où elle avait couru toucher la Triforce avant Ganondorf.
Pour sauver le monde, s'était-elle dit mot pour mot.
Que le monde soit sauvé, et tous les hommes seraient sauvés.
Ce monde, ce monde qu'elle aimait tant, ce monde aux forêts profondes, aux prairies vallonnés à perte de vue, aux champs fertiles, aux villes pleines de vie, à la végétation florissante et à la faune bondissante, ce monde et ses déserts, ses montagnes, ses fleuves et ses mers, le monde des hommes, tous les hommes, Hyliens, Goron, Gerudo, Zora, Subrosiens, Tokays ou Migloo, d'Hyrule ou de Labryna, d'Holodrum ou de Calatia, qu'elle en soit la reine ou qu'elle y soit une fugitive, qu'il soit sauvé, et que tous les hommes soient sauvés…
C'était ça, son souhait.
Et à présent qu'elle l'avait exprimé, clairement formulé, ça semblait tellement logique, tellement évident, qu'elle en fut aussitôt gagnée par la même paix intérieure euphorique que lorsqu'on parvient enfin à se rappeler quelque chose qu'on avait oublié mais qu'on sait savoir, ou qu'on découvre une vérité qu'on ignorait jusque là mais qui avait toujours été…

« Accordé ! »

Sur les visages des trois incarnations physiques des Déesses, le même sourire de satisfaction et de fierté : manifestement, c'était précisément la réponse qu'elles attendaient, Zelda avait fait le bon choix…
Ce fut l'instant où elle sut que la guerre était enfin finie.
« Le souhait fut formulé, énonça la triple voix, il sera exaucé, la sainte Triforce a rempli son office et peut à présent quitter le monde des hommes. »
Ces paroles n'avaient pas été plus tôt proférées que la forme triangulaire de lumière et de gloire lisse et parfaite se brisa dans un éclair aussi aveuglant que bref, redevenant trois fragments ; lisses et dorés, d'une matière qui semblait du verre dur comme du métal et dense comme de la pierre, ils flottaient en tournoyant lentement, régulièrement, selon les trois axes partant de leurs sommets ; leur puissance, leur nature divine, était encore perceptible, indubitable, mais ils n'étaient plus la Triforce, sa perfection les avait quittés, ils étaient trois parties dont la somme vaudrait toujours moins que le tout.
Car le tout était le divin…
…lui-même incarné en trois êtres distincts…
…oh Déesses, qu'il est difficile de Vous comprendre !
« Contente-toi de Nous écouter et de Nous approuver, souffla la voix des Déesses par les lèvres de la fillette vêtue de vert incarnation de Farore avec un clin d'œil taquin.
– Voici ce que Nous décidons, reprit aussitôt la voix par les lèvres de la jeune fille vêtue de bleu incarnation de Nayru. Jamais ce monde ne sera sauvé tant qu'il faudra en accéder à un autre pour s'emparer de la Triforce.
– Jamais ce monde ne sera sauvé, poursuivit la même voix cette fois par la bouche de l'enfant vêtue de vert, tant qu'il sera possible de s'emparer de la Triforce.
– Jamais ce monde ne sera sauvé, renchérit la voix par les lèvres de la belle femme vêtue de rouge incarnation de Din, tant que la Triforce existera.
– Nous décidons, conclut-elle en repassant dans l'enveloppe physique de la vierge drapée de bleu, que la Triforce n'existera plus sous la forme qu'elle eut toujours. Les trois fragments continueront d'exister, et seront réunis un jour, plus d'une fois, car tel est le destin tracé de toute éternité, mais jamais plus ils ne seront la Triforce. Trois ils seront, et jamais plus un. »
Et comme si Leur parole avait force de loi, mieux encore comme si Leur parole était ce qui faisait être, ce qui décidait de tout, déclenchait tout, faisait tout arriver, tout être –ce qui était le cas d'ailleurs…–, sitôt qu'Elles se furent tues, Zelda vit les trois fragments de ce qui fut et ne serait plus la sainte Triforce traverser l'espace ; celui flottant au-dessus des deux autres et qui était celui de la Sagesse qu'elle avait reçu en signe de son élection divine vint doucement se poser sur sa main droite, comme un papillon gracieux ; elle s'étonna une fois encore de le voir, de le suivre des yeux, alors que ses yeux ne remuaient pas, qu'elle était incapable de les faire remuer, ni eux ni aucun muscle, aucune fibre, aucune cellule, aucun atome de son corps ; quand le divin se montrait, on ne pouvait pas ne pas le voir ; alors, sans lui causer la moindre douleur, pas même une démangeaison, sans déchirer ni brûler son gant de soie blanche tout noirci de crasse, son fragment s'enfonça dans le dos de sa main comme un tison dans du beurre, et s'y fondit, sensation d'autant plus saisissante que Zelda ne sentait rien, voyait un corps étranger pénétrer le sien mais ne le sentait pas…
Le fragment de la Sagesse était en elle.
Non.
Il faisait partie d'elle. Il était elle, et elle était lui.
Et au même moment, elle avait vu sans pouvoir les suivre du regard le fragment qui flottait à gauche, celui de la Force, la contourner, pour aller se fondre dans la main de Ganondorf elle le devinait sans peine, et celui qui flottait à droite, celui du Courage, s'envoler loin par-dessus son épaule, dans la direction où elle se doutait que devait se trouver Link.
Ainsi, désormais les trois fragments de la Triforce ne seraient plus des objets tangibles cachés dans un endroit précis et irradiant de leur puissance divine depuis ce lieu pour donner la force aux élus, mais les élus eux-mêmes où qu'ils se trouvent ?
Mais…
…l'ordre même de l'univers venait de changer sous ses yeux !
Zelda avait soudain conscience qu'elle venait d'assister à un événement unique, dépassant tout, au-delà même de ce que les théologiens ont défini comme un miracle : l'ordre même de l'univers venait de changer, les Déesses venaient de modifier la nature de Leur création !
Il faudrait réunir un concile, faire un ajout au livre saint et amender le dogme !
Il faudrait…
…comme trop au-dessus des vaines réflexions des mortels à Leur sujet, les Déesses ne relevèrent même pas l'agitation de la princesse et jugèrent plus impérieux de poursuivre Leur action miraculeuse pour sauver le monde.
« Voilà, asséna Leur triple voix. Plus de Triforce, plus de raison d'accéder à la Terre d'Or pour l'y chercher. Que se referme alors le passage qui y mène ! »
C'est alors, juste alors, juste avant que ce commandement ne devienne une réalité, que la femme gainée de rouge qui incarnait Din, Déesse de la Force au feu purificateur et sainte patronne de l'élu de la Force, se tourna vers celui-ci en ajoutant, pour tous autant que pour lui :
« Et toi, puisque ton âme gagnée par le Mal l'a si bien polluée, restes-y. »

Que la lumière soit, et la lumière fut, dit la Bible.
Que se referme le passage entre les mondes, et le passage entre les mondes se referma.
La lumière dorée éblouissante qui baignait toute la surface de la terre reflua alors, en quelques instants, de plus en plus vite, comme aspirée en un point minuscule, l'endroit précis où se trouvait le tout premier et étroit passage que Ganondorf avait ouvert…
…et avec elle, le monstre porcin noir et griffu qu'il était devenu, aspiré lui aussi !

Malgré la haine qu'elle avait pour lui, c'est avec un véritable effroi, sans doute la même crainte religieuse irraisonnée qu'éprouvaient les premiers hommes devant les phénomènes naturels qui les dépassaient et qu'ils prenaient pour des dieux, que Zelda le vit, toujours incapable de bouger ne serait-ce que les yeux mais toujours face à ce que le divin voulait qu'elle voit, se soulever du sol, d'abord à peine, lentement, difficilement, comme si son poids, sa force, opposaient une résistance à l'appel d'air qui engloutissait le monde autour d'eux, puis céder, et ne plus pouvoir opposer la moindre résistance, fuser à travers l'espace, emporté par son propre poids, pantin de chiffon inerte et impuissant, paraissant rétrécir aux dimensions du trou par lequel il n'allait pas tarder à être happé tout en restant pourtant le même, et si elle ne put en jurer, il lui sembla qu'il poussait sans remuer les lèvres, sans pouvoir les faire remuer, ni elles ni aucun muscle, aucune fibre, aucune cellule, aucun atome de son corps, un cri silencieux et déchirant de terreur, de dépit et d'impuissante révolte…


…il se réveilla en sursaut.
Et ce n'était pas une image.
Il avait littéralement bondi dans son sommeil, balayant les draps du lit où il se tenait assis sans bien comprendre, sans trop savoir où il était, tremblant, hébété, couvert de sueur glaciale.
Il mit un long moment à se rappeler où il pouvait bien se trouver…
…pourtant, c'était sa chambre.
Oh, merci Déesses, c'était sa chambre, celle où il couchait depuis cinq ans maintenant…
…mais quel idiot !
Il avait tout simplement fait un cauchemar !
La frayeur tenace qui l'avait envahi s'apaisa peu à peu, à mesure que ses yeux s'habituaient à la pénombre et reconnaissaient un à un les objets, les éléments familiers autour de lui ; la table de nuit en bois massif élégamment ciselée ; le chandelier à trois branches posé dessus ; la tapisserie rehaussée de lambris ; la magnifique cheminée de marbre blanc très veiné sculpté ; les lourds rideaux teints de pourpre derrière lesquels se devinait la forme de la fenêtre qui laissait passer la lueur grise de l'aube dans laquelle se dessinaient les formes de la chambre et de son mobilier encore plongés dans l'ombre et le sommeil.
Il se passa nerveusement une main sur le visage.
Une main.
Sa main, large, légèrement calleuse, à la peau bistre et sombre, un duvet de poils roux sur le dessus, laissant voir le symbole triangulaire plus pâle qui y était dessiné…
Une main d'homme.
Il ne put retenir un éclat de rire.
C'est là qu'il sentit remuer tout contre lui ; les draps ondulaient, et un léger gémissement s'en échappa.
« Hum… souffla une voix haute et douce. B'jour, toi…
– Bonjour, toi », répondit-il avec un sourire.
Une petite tête émergea du désordre d'étoffe froissée, la tête d'une toute jeune fille, belle, délicate, visage pointu à la peau diaphane, long nez droit et pointu, de grands yeux de chat encore ensommeillés, et de longs cheveux d'un blond cuivré foncé emmêlés de grands nœuds et plis qui lui donnaient quelque chose d'enfantin drôle et touchant.
Sa femme.
Son épouse et son amour.
La reine Zelda.
Le sourire de Mandrag Ganondorf s'élargit, et elle le trouva si beau qu'elle ne put en réprimer un à son tour ; l'homme qu'elle aimait était grand, fort, rassurant, il avait le visage carré et les muscles saillants d'un vrai mâle, d'un guerrier capable de la défendre, et les lèvres sensuelles au sourire attendri et les yeux dorés au regard doux de l'être bon qui l'aimait et qu'elle aimait…
Son mari.
Son époux et son amour.
« Je t'ai entendu crier, nota-t-elle d'une voix encore pâteuse de sommeil. Tu as fait un cauchemar ?
– Oh Déesses, répondit-il encore tout pénétré de la vision d'horreur qui s'était imposée à son esprit quelques instant plus tôt et de la frayeur qu'elle avait diffusée en lui, si tu savais, c'était horrible ! »
Il était nu, assis sur le lit, voûté en avant, les épaules tombantes et les bras bêtement croisés sur les genoux ; elle se redressa sur un coude, dévoilant qu'elle était nue aussi, et le fixa, impatiente d'en savoir plus.
« J'étais un tyran, un assassin, j'avais tué ton père et je rendais tout le monde malheureux, et à la fin, je me transformais même en gros monstre et il fallait qu'un héros et toi vous me tuiez… »
Zelda ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire, ébahie ; puis un sourire déforma subitement sa physionomie, et elle ne put retenir un éclat de rire avant de déclarer :
« Mais c'est complètement ridicule ! Père est mort d'une pneumonie, personne ne l'a tué, et surtout pas toi ! Mandy, pourquoi crois-tu d'ailleurs qu'il t'avait désigné comme successeur ? Il savait qu'avec toi pour prendre soin de sa fille et de son royaume, il pouvait mourir tranquille ! Tu es un homme bon et un gouverneur avisé. Le peuple t'aime et je t'aime. Et qu'est-ce que tu as bien pris soin de moi !
– Oui, admit Mandrag sans pouvoir à son tour retenir un sourire malicieux, et pas plus tard qu'hier soir encore, d'ailleurs…
– Oh, petit coquin, minauda la reine en jouant ostensiblement la pudeur offensée, parce que moi je n'ai pas… "pris soin" de toi hier soir, peut-être ?
– Non mais dis-donc, c'est toi la coquine !
– Tu m'as acoquinée… concéda la jeune femme aux longs cheveux de miel avec une expression énigmatique qui fleurait bon l'érotisme. Et dire que quand j'étais petite j'avais peur de toi !
– Eh bien, reconnut le grand et robuste Gerudo, il est vrai qu'un géant barbu toujours vêtu de noir doit ressembler à un ogre de contes de fées pour un petit enfant…
– Mais je t'ai toujours aimé, s'écria soudain Zelda. Oh oui, Mandy, dès que j'ai été assez grande pour comprendre que les ogres n'existent pas, je t'ai aimé. Même mon petit émoi pour Sheik n'a été qu'une passade, une attirance simplement physique, l'effet de la puberté sur nos organismes, mais le véritable amour, c'est toujours pour toi que je l'ai ressenti…
– Mon aimée… soupira Mandrag dans une profonde bouffée de tendresse. Ma merveilleuse épouse… »
Et soudain il sembla se raviser et enchaîna sans transition :
« Au fait, en parlant de Sheik, si ce petit con ne revient pas me faire son rapport d'ici la fin de la semaine, il peut dire adieu à son salaire de ce mois-ci !
– Et à sa petite fellation, ajouta Zelda sur le ton pince-sans-rire du plus parfait sérieux.
– Oh, fit semblant de s'offusquer son époux qui savait très bien qu'elle plaisantait, toi alors ! »
Puis il bascula, posa les pieds à terre sur le parquet, et s'apprêta à se lever, lançant :
« Assez plaisanté, le jour s'est levé, il est grand temps d'ouvrir ces rideaux et de débuter cette nouvelle journée à servir le royaume et son peuple. »
Et ce disant, il se saisit machinalement du dessus de lit pour s'en vêtir ; Zelda l'attrapa et le tira à elle ; Mandrag le tira, elle le tira plus fort ; ils se chamaillèrent un instant, et ce fut la jeune femme qui l'emporta, laissant son mari debout entièrement nu avec une exclamation indignée ; elle apprécia vivement ce que la chute du dessus de lit dévoila à son regard…
« Mais enfin ! se plaignit le Gerudo.
– Oh, comme si je ne l'avais jamais vu », le taquina sa jeune et jolie femme en se laissant tomber sur le lit bras en croix.
Il secoua la tête avec un sourire entendu, et se détourna pour se diriger vers les rideaux ; elle en profita pour se redresser vivement et lui faire claquer une petite tape irrévérencieuse sur les fesses…
Le malaise que lui avait causé cet horrible cauchemar où tout ce qu'il redoutait et détestait se produisait était bel et bien dissipé à présent, et Mandrag Ganondorf goûtait pleinement la chance qui était la sienne ; lui qui avait été un paria, rejeté par son peuple, venu là tête basse avec pour seul espoir d'être pris au service de quelque seigneur, était devenu l'intime du roi, lui avait succédé à sa mort, et il avait désormais tout ce qu'il n'avait jamais osé espérer, une terre riche et prospère, un peuple fier et fidèle, la plus belle et aimante des épouses, le pouvoir, la fortune, les honneurs et l'amour…
« Au fait, lança-t-il par-dessus son épaule, tu ne devineras jamais qui était le héros qui me combattait dans mon rêve…
– Sheik ? hasarda la reine.
– Non, c'était encore plus absurde, répondit-il pour ménager son effet. C'était Link, le petit fermier du ranch Lon-lon !
– Le fiancé de la petite Malon qui nous livre le lait ? » s'étrangla presque Zelda. Et, après un éclat de rire : « Mais c'est ridicule ! Ce gosse ne s'est jamais battu, il refuserait de prendre les armes même si sa vie en dépendait !
– Oui, c'est bête, les rêves, hein ? »
Le temps d'échanger ces quelques mots, il se tenait devant la fenêtre, dans son impudique et séduisante nudité ; derrière l'épais voile rouge sombre des rideaux, la forme de la fenêtre se dessinait avec une grande clarté, et répandait dans la chambre douillette une luminosité tamisée diffuse qui laissait deviner le moindre détail et n'avait plus rien de nocturne ; malgré la lourde étoffe teinte, on voyait que le jour s'était levé, et qu'il serait radieux.
Une belle journée ensoleillée de plus en Hyrule pour le plus heureux des hommes…
Le cœur gonflé de joie et de bonne humeur, Mandrag Ganondorf écarta les rideaux d'un geste vif et plein d'allant et…
…par la fenêtre, au lieu du jardin d'herbe tendre soigneusement tondue baigné par le soleil, en plein milieu d'une obscurité totale, noire comme la mort, seule visible comme en plein jour sur fond de ténèbres, une bête énorme au poil noir, à la crinière rouge feu et au faciès porcin le fixait droit dans les yeux de ses yeux jaunes vitreux en pointant droit vers lui un doigt griffu accusateur…


…et dans un cri silencieux et déchirant de terreur, de dépit et d'impuissante révolte l'élu de la Force changé en bête noire ganon disparut aspiré dans un minuscule point de lumière qui à son tour se referma sur lui-même et disparut.
L'arrogante pyramide à degrés était redevenue la ruine effondrée de la tour d'Héra, l'immonde vieillard chauve, flasque et fripé était redevenu le bel et fringant Achille qui embrassa fiévreusement la pulpeuse Amélie, la statue de pierre s'était remise à bouger et s'en était allée étreindre dans ses petits bras d'enfant de six ans sa grand-mère la vieille Sigrid, les petits singes sautillaient et batifolaient à nouveau dans la savane pour impressionner la jolie petite guenon au pelage clair, la gargouille cornue et le ballon tout rond étaient redevenus deux gamins en quête d'une bonne farce à jouer, la famille de lapins avait regagné son terrier au complet, Lester le flûtiste était à nouveau assis à califourchon sur sa souche d'arbre pour composer une nouvelle mélodie, la terre était brune, l'herbe était verte, l'eau était claire, le ciel était bleu, les collines étaient des collines, les trous, des trous, les étangs, des étangs, et ce jour qui n'était ni la veille ni le lendemain s'était couché sans regret pour redevenir la nuit qui avait commencé et n'était pas encore censée finir et reprenait à présent son cours normal…
Oui.
Le jour où Hyrule avait cessé d'être Hyrule, le monde d'être le monde, et le réel d'être réel ne s'était jamais levé, n'avait jamais eu lieu, la nuit où les trois élus s'étaient trouvés face à face pour s'affronter se poursuivait normalement, tout était normal, le monde était normal, le monde était sauvé.
Et comme pour mieux marquer la fermeture définitive du passage entre lui et l'autre, les six Talismans flottant en l'air en un cercle de lumières colorées cessèrent tout à coup de briller, et retombèrent au sol, inertes, comme vidés de tout pouvoir, en rebondissant et en roulant.
Au même instant…

Tous les Kokiri s'étaient massés en cercle autour de la vieille souche d'arbre mort tout au fond de la clairière où ils avaient établi leur village au-dessus de laquelle Saria flottait nimbée de lumière, et ils ne savaient plus que faire, ne savaient plus que penser, terrifiés de ce qu'ils ne comprenaient pas ; seul Mido essayait, par tous les moyens, dans des efforts désespérés, de la faire redescendre à terre, la tirant par les chevilles sans la faire bouger d'un pouce, lui parlant comme si elle pouvait l'entendre, la suppliant de redevenir normale…
Et c'est là qu'elle cessa de briller, reprit doucement sa position agenouillée auprès du tronc coudes posés dessus et mains jointes, comme si de grandes mains invisibles, des mains de papa pour sa petite fille, l'avaient reposée à sa place, et enfin elle rouvrit les yeux.
Grande clameur de soulagement partout autour d'elle.
« Enfin, s'exclama Mido avec une larme lui coulant d'un œil et un peu de morve d'une narine, tu es revenue ! J'ai eu si peur !
– Tout va bien, affirma-t-elle avec un sourire qui se voulait rassurant, ça n'arrivera plus, la guerre contre le méchant tout vert est finie. »
À ces mots, les enfants présents se congratulèrent joyeusement, et Mido sourit gentiment à Saria en s'essuyant le nez du revers de la main ; elle lui sourit en retour, inclinant la tête, et lui déclara gaiement :
« Merci de t'inquiéter pour moi. Tu as changé. Tu n'es plus égoïste. Je veux bien être ton amie maintenant. »

Comme fou de douleur, Mikau ne trouvait plus rien d'autre à faire que serrer dans ses bras secs et musculeux couverts de tatouages le corps inerte de Ruto ; elle flottait, nimbée de lumière, si haut que même debout sur le lit, il ne pouvait enserrer que ses cuisses, et il avait blotti désespérément son visage contre son ventre nu ; il l'enlaçait si fort qu'il en tremblait, mais elle était raide et dure comme du bois, et comme tel ne bougeait plus, ne réagissait plus…
C'est alors qu'il la sentit justement s'assouplir, comme s'affaisser sur lui, et il vit qu'elle ne brillait plus ; il eut l'impression de se réveiller d'un cauchemar…
Il la coucha délicatement. Elle ouvrit les yeux, hébétée, et lui s'efforça de se donner une contenance ; il ne s'agissait pas non plus qu'elle se rende compte qu'il s'était fait du souci pour elle, quand même ! Ils n'étaient pas mariés !
« Hé, bébé, lâcha-t-il avec une désinvolture savamment dosée, tu t'sens mieux ou bien ?
– Oui, répondit-elle avec conviction. Cette fois ça y est, tout est fini !
– Hein ? Nous deux tu veux dire ? »
Ah le con !
Mais comment est-ce que ça avait pu lui échapper ?
« Mais non, enfin », s'étonna-t-elle.
Il ne sut pas comment il devait le prendre…
Elle parut soudain gagnée par une profonde mélancolie ; son visage s'était visiblement assombri…
« Mikau, bredouilla-t-elle d'une voix hésitante après un long silence embarrassant, j'ai couché avec Link. »
Il prit un instant pour encaisser, sans la quitter de ses beaux grands yeux noirs, et s'efforça de sourire d'un air dégagé en répliquant :
« Comme si je ne l'avais pas deviné… Ça crevait les yeux en vous voyant revenir au village tous les deux après le temple… Eh bien, voilà, tu as assouvi l'un de tes fantasmes de petite fille, ça n'a rien de mal, c'est plutôt sain au contraire. Maintenant que c'est fait, ce n'est plus à faire, tu n'y penses plus. C'est comme ça, en laissant derrière soi ses rêves d'enfant, qu'on devient adulte…
– Oh, gémit la jeune fille à la peau bleue, c'est comme ça que tu le prends… »
Des larmes coulaient le long de son visage ; tout à coup, n'y tenant plus, elle se jeta sur lui pour se blottir contre son torse, éclatant en sanglots muets qui secouaient ses épaules.
« Je te trompe avec le premier bellâtre, et tu arrives encore à me répondre que ce n'est pas grave, que ce n'est pas mal ? Je ne te mérite pas Mikau !
– Yo, calmos, bébé… répondit le jeune soldat à la peau pâle et tachetée en faisant un effort visible pour contenir ses émotions, entre colère et compassion. Tu m'as pas trompé, on n'est pas un couple, on a jamais dit qu'on devait être fidèles ou exclusifs…
– Eh bien peut-être qu'on devrait ! cria-t-elle presque. J'ai honte ! Pardon ! Pardon ! Je t'aime, je veux qu'on soit un couple, et je veux être fidèle ! »
Poussant un profond soupir de soulagement et de joie difficilement contenue, il referma ses bras sur elle, en souriant et en remerciant intérieurement les Déesses.
« Je t'aime aussi, bébé, mais tu le sais… »
Et, n'hésitant qu'un court instant, il ajouta ensuite avec un sourire taquin :
« Au fait, au plumard, c'était mieux avec lui ou avec moi… ? »

Criant sans reprendre son souffle d'une voix tellement stridente qu'elle en arrivait presque à s'étourdir elle-même, Aveilu exhortait et suppliait sa reine de reprendre conscience en gesticulant depuis un long moment, piétinant le beau tapis persan bleu et or au sol, prenant toutes les positions et passant par toutes les expressions, quand enfin elle la vit cesser de briller et redescendre lentement s'asseoir sur sa chaise, de l'autre côté du guéridon, comme si des mains l'y avaient reposée soigneusement.
À son tour, la commandante en second des Gerudo s'affala sur sa propre chaise, vidée par ses cris, ses gesticulations et son interminable angoisse…
« Par le con de Din, jura-t-elle en voyant Nabooru rouvrir les yeux, tu m'as fait vieillir de vingt ans ce coup-là !
– Surveille ton langage, ma sœur, répliqua la belle femme à la peau pain d'épices et aux lèvres laquées de rose, car les Déesses ont fait cette nuit la preuve de leur puissance.
– Je n'ai rien compris, confessa sa seconde. Était-ce là un effet de ton statut de Sage ?
– Absolument, répondit la reine, et c'est pour la même raison que je peux t'annoncer que la guerre est finie ! Notre ancien roi n'est plus.
– Ah ! s'étrangla presque Aveilu. Notre Raj-el-Srir l'a donc tué ?
– Je n'ai pas l'impression qu'il soit mort, avoua franchement Nabooru, mais je ne sens plus son énergie magique malfaisante… Il vit encore, mais réduit à l'impuissance, je crois…
– Ah, puissent tous les hommes être impuissants ! ronchonna la petite rouquine au nez pointu en habit rouge avec la plus parfaite mauvaise foi.
– Au fait, mon imprudente et écervelée seconde, glissa malicieusement la reine, ce porc n'est pas le seul roi vaincu ce soir… »
Et, voyant que sa seconde, yeux ronds et regard interrogateur, ne comprenait pas où elle voulait en venir, la femme magnifique s'empara vivement d'une des pièces blanches disposées sur l'échiquier étalé entre elles sur le guéridon, la déplaça et en donna un coup sur une autre, noire, qui tomba, et elle s'exclama :
« Shah'k'mata ! »

Revenu de sa frayeur première à la vue de son père s'envolant en brillant, le petit Link, celui qui se faisait appeler Ptigoron, trouvait finalement très amusant de voir quelqu'un flotter dans les airs, parfaitement éclairé et visible dans la nuit ; d'ailleurs, il avait réuni une bonne demi-douzaine d'autres enfants, et tous s'amusaient follement à se servir du vieux Goron barbu et ventru comme cible qu'ils bombardaient de petits cailloux.
D'autant qu'il ne réagissait pas et semblait ne rien ressentir…
Mais parce que tout a une fin, le chef de la tribu de troglodytes cessa soudain de briller, se posa à terre et rouvrit les yeux.
Le gamin se demanda avec anxiété comment son père allait réagir à l'idée d'avoir servi de cible au jeu de massacre, et s'attendit à recevoir un bon coup de pointure quarante-huit fillette à l'endroit le moins cuirassé de son anatomie, mais le vieux Sage du feu se contenta de sourire en émettant force onomatopées, avant de couper court à toute discussion par un péremptoire :
« Ohw, j'avions faim ! »

Quant à Rauru, dans un sourire, il disparut tout simplement, sans un mot, s'effaçant dans une pluie de paillettes dorées : son âme montait au ciel, pour y goûter enfin au repos éternel du dernier sommeil mérité…

Sur le plus haut plateau des Montagnes de la Mort, Impa mit un long moment à se rappeler où elle pouvait bien être en s'éveillant ; le temps de retrouver ses esprits, elle constata qu'elle était affalée par terre sur un sol rocailleux d'où elle se redressa avec difficulté, encore vaseuse ; elle avait des marques de cailloux imprimées sur la peau partout où elle n'était pas couverte par ses vêtements, un goût de craie laissé par le sol dans sa bouche ouverte qui avait traîné par terre pendant qu'elle était allongée inconsciente, et la même douleur lancinante derrière l'œil droit à l'intérieur de l'orbite que les lendemains matins de grosse cuite au rhum…
Et puis brusquement, tout lui revint : elle était venue avec ses protégés Link le Héros et Zelda la Sage affronter Ganondorf l'Ennemi, et celui-ci avait triché, en utilisant à mauvais escient la puissance de son fragment, ce qui avait forcé Link à…
…oh !
Non !
Prise soudain d'un horrible pressentiment au souvenir de l'incident qui s'était déroulé, l'ancienne espionne sheikah aux cheveux d'argent se précipita vers le champ de bataille pour constater de ses propres yeux la situation, voir jusqu'où c'en était arrivé et s'il restait encore quelque chose ou quelqu'un à sauver, et quand elle eut gravi ces cent mètres de dénivelé, les cent mètres les plus atrocement longs qu'elle ait jamais gravis, ce qu'elle vit…
…non seulement n'avait rien à voir avec tout ce qu'elle avait imaginé, mais encore dépassait tout ce qu'elle était capable d'imaginer…
Car si la nuit était bien redevenue parfaitement noire, tous les êtres présents, comme nimbés par quelque puissance divine, étaient visibles comme en plein jour, comme Ganondorf quand il était sorti vivant des décombres alors qu'il était mort, photomontage de personnages pris en plein jour puis découpés et collés sur un décor photographié de nuit.
En particulier trois silhouettes féminines qu'elle n'avait jamais rencontrées, une à gauche aux formes affirmées d'une femme adulte, soulignée d'une auréole de lumière rose qui en épousait parfaitement le contour, une au milieu pudiquement drapée des lourds voiles des vierges, soulignée de même d'un trait de lumière bleutée, et une à droite à la petite taille d'une enfant, pareillement soulignée d'un trait de lumière dorée.
Trois silhouettes qu'elle n'avait jamais rencontrées mais qu'elle reconnut instantanément, sans qu'elle eût besoin d'y réfléchir un seul instant ni que quiconque lui souffle la réponse.
Le cœur soudain gonflé d'une joie et d'une paix sans tache et sans partage à Leur vue, celle qui était Leur servante, dépositaire et gardienne du pouvoir qu'Elles avaient laissé aux mortels courut au devant de celles qu'elle savait être les Déesses ses créatrices, Leur rendre hommage.
« Maîtresses ! s'extasia-t-elle, défaillant presque d'amour et de vénération à leur vue. Merci, merci Maîtresses de me permettre de contempler Votre gloire !
– Impa Sage de l'ombre, répondit dans sa tête la triple voix divine, fidèle entre nos fidèles, gardienne de Nos commandements, tu as rempli comme il fallait la mission que Nous t'avions confiée, et Nous sommes contentes de toi.
– Oh, mes Maîtresses, quel honneur ! s'exclama l'ancienne espionne en se prosternant.
– Tu te demandes pourquoi nous avons permis que tu perdes ton fils, reprit la voix.
– Maîtresses… commença Impa sans bien savoir qu'ajouter ; il n'était pas faux qu'elle leur en avait voulu pour cette injustice, avant de se reprendre et d'accepter de les servir malgré ça…
– Nous comprenons ta douleur, poursuivit la voix. Sache que Nous ne l'avons pas voulu. Il faut qu'il y ait du Bien et qu'il y ait du Mal. Tout destin est écrit, et ce en fonction de l'équilibre qui doit exister entre le Mal et Nous. Le Mal a pris ton fils, Nous en avons retiré autre chose pour rétablir l'équilibre…
– la transsubstantiation de la princesse, s'écria la nourrice. Sheik vivant, Zelda n'aurait peut-être pas vécu !
– Ni toi, ni lui, confirma la voix divine. Tout arrive pour une raison. Vous, mortels, ne la comprenez jamais, mais Nous vous demandons de l'accepter même sans la comprendre. C'est cela qu'on appelle la Foi… »
Impa sourit, sincèrement.
« C'est un tel honneur que Vous me faites, soupira-t-elle avec volupté, de bien vouloir me dévoiler à moi simple mortelle quelques uns de Vos grands mystères divins… »
C'est alors qu'un cri à glacer le sang la coupa net.

Le monde et tout ce qui y vivait ayant retrouvé leur état normal, Zelda, enfin libre à nouveau de ses mouvements, avait un instant pris congé des Déesses, le temps d'aller constater la gravité exacte de l'état de Link, qu'elle savait blessé.
Quand son cri attira l'attention de sa nourrice, mais aussi des Déesses, qui pour être supérieures au mortels ne s'en intéressaient pas moins à eux, ce qu'elles virent…
…eh bien…
Genoux en terre, comme effondrée sur ses propres jambes, buste droit et tête haute mais les épaules affaissées bras ballants le long du corps et regard vide perdu vers le noir insondable du ciel, la jeune fille aux longs cheveux miel emmêlés et à la robe de satin encrassée par cette interminable nuit de combat, paraissant soudain toute petite, toute faible, épuisée et malheureuse, semblait suffoquer, incapable de reprendre son souffle, la poitrine comme écrasée par un poids insoutenable, insurmontable, le poids de tout le malheur du monde, sanglotant, hoquetant et pleurant en silence, lèvres tremblantes, épaules ravagées de tics, visage déformé, se balançant d'avant en arrière comme ces malades mentaux prostrés dont l'esprit a depuis longtemps déserté notre monde.
Posée inerte sur ses genoux, entre ses mains gantées qui la caressaient en tremblant convulsivement, gisait une forme noire et calcinée.
Une forme humaine noire et calcinée.
La forme humaine noire et calcinée qui avait été Link, qui gisait inerte, dont plus aucun souffle ne soulevait la poitrine…
…et quand enfin Zelda reprit le sien, seul un piaillement d'oiseau blessé put s'échapper d'elle.

« …il est mort… »