Son cœur se serrant douloureusement soudain sous le coup d'une horrible appréhension, Impa toute tremblante d'un mauvais pressentiment se précipita vers sa protégée en retenant son souffle, pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas, mais elle ne se faisait aucune illusion ; et quand elle parvint à sa hauteur, elle sut, envahie aussitôt de ce vertige poignant qu'on ressent devant l'irréparable, saisie d'horreur et de chagrin.
Entre les mains de la princesse, ce n'était plus Link qui gisait inerte, mais son corps, un cadavre, défiguré, mutilé, noir et méconnaissable ; il n'était plus que lambeaux de peau noircie racornie comme du parchemin laissant à nu sa chair en charpie rongée profondément par les flammes, un pantin de sang et de cendres, et de ses cheveux blonds partis en fumée et des traits fins de son beau visage atrocement brûlé, il ne restait rien…
Quant à Zelda, tout son corps tressautait de sanglots, ses bras retombaient lourdement sans pouvoir esquisser un geste cohérent chaque fois qu'elle entreprenait de bouger, et ses lèvres distordues par une grimace désespérée de détresse et d'incompréhension tremblaient sans parvenir à articuler un son intelligible. Elle n'était plus capable ni de bouger, ni de parler, ni de réagir ; on dirait aujourd'hui qu'elle était en état de choc…
Tournant vers sa nourrice saisie de pitié des yeux rougis baignés de larmes, elle désigna Link mort d'un pauvre geste de la main qui retomba lourdement sur sa cuisse en bredouillant des amorces avortées de plaintes inaudibles ; elle secouait la tête de droite à gauche, d'un air de vouloir dire "ce n'est pas possible, ce n'est pas possible, non !" sans parvenir à le faire sortir ; elle donnait l'impression de se laisser aller comme si elle avait tout perdu, jusqu'au sens même de la vie, de ne plus se rendre compte de rien et d'avoir tout occulté, tout oublié, qui elle était, où elle était, en présence de qui, hormis le corps sans vie entre ses bras…
Joignant les mains devant la bouche avec un frisson, fugacement assaillie de pensées tristes, pénibles et angoissantes, la femme sheikah en habit bleu s'agenouilla auprès de sa pupille, impuissante et découragée, amère ; parvenir à lui adresser une parole lui demanda un effort physique et moral, une interminable hésitation et une profonde inspiration bruyante et comme écrasée par le poids qu'elle avait sur le cœur ; et enfin elle souffla, comme s'échappant d'elle :
« C'est fini. Laisse-le, c'est fini. »
Tendant une main hésitante, elle tenta de prendre la jeune fille par les épaules ; elle ne l'en empêcha pas, mais refusa de bouger, secouant la tête en geignant et en soufflant, le visage en larmes.
Tout à coup, les trois incarnations baignées de lumière des Déesses étaient devant elles.
Zelda leva les yeux vers Elles, implorants, voilés d'incompréhension et de dépit, en poussant un râle enroué, leur désignant le cadavre en soulevant mollement deux mains qui retombèrent d'autant lourdement, avant de hausser les épaules en secouant la tête, geignant sans discontinuer…
« …pourquoi… ? »
Ça semblait être le seul mot qu'elle fût encore capable d'articuler dans sa plainte lancinante, ça, et "non" et "c'est pas vrai" ; et pour qu'elle omette la négation…
« Pourquoi ? répéta la triple voix divine par les lèvres de la jeune fille en bleu qui incarnait Nayru. Il te faut une raison ? La raison est toujours la même : ce qui doit arriver arrive. »
Ces paroles parurent frapper la jeune princesse comme un coup de poing dans l'estomac, la piqûre brûlante d'un aiguillon venimeux attisant sa douleur jusqu'à lui faire atteindre un degré insupportable ; elle poussa un long cri où l'on entendait se mêler le chagrin, la colère, le refus, la révolte ; apparemment, c'en était trop ; cette absurdité était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase, elle craquait.
« Mais non, s'écria-t-elle d'une voix engluée de larmes, ce n'est pas normal, ce n'est pas juste ! Ce n'est pas le gentil qui meurt et le méchant qui reste en vie ! Il se battait pour le bien, et a consacré sa vie entière à cela, il n'aurait pas dû mourir, il ne le méritait pas ! Il a passé plus de sept ans à laisser de côté ses désirs et ses besoins, à se priver, à souffrir et à se battre au péril de sa vie pour Vous servir, et sa récompense est de mourir ? Mourir sans avoir vécu ? Perdre la vie après Vous l'avoir consacrée ? Sa récompense c'est ça ? Mourir pour Vous satisfaire ? Eh bien j'espère que Vous êtes satisfaites ! »
Saisie d'effroi à l'instant où ces paroles blasphématoires, insultes envers la divinité même des Déesses créatrices et toutes-puissantes, parvinrent à ses oreilles, sa nourrice se précipita sur la jeune fille pour l'attraper par les épaules et la secouer vigoureusement, ne se retenant que de peu de la gifler à toute volée, lui bêlant presque d'une voix stridente chevrotant de la crainte du châtiment divin avec les yeux ronds et fous :
« Mais tais-toi pauvre folle ! Tu offenses nos Déesses ! »
Effondrée, Zelda se laissait secouer sans réaction en pleurant doucement…
« En effet, approuva la voix des Déesses à nouveau par la bouche de l'incarnation de Nayru. Ton peu de foi Nous déçoit. Nous crois-tu injustes ? Nous crois-tu impuissantes ?
– Alors regarde, femme de peu de foi, renchérit la triple voix en passant dans la bouche de la fillette en vert qui incarnait Farore. Et ce n'est pas pour Toi que Nous le faisons, car Nous n'avons rien à te prouver, mais pour Nous, car telle est Notre volonté. »
La fillette coiffée de deux chignons d'un vert de buissons agités par le vent s'agenouilla devant le corps meurtri et sans vie de Link son protégé, avec un regard plein d'amour dont la vue serra le cœur de la princesse.
« Feras-tu vraiment cela, Ma sœur ? demanda avec un air incrédule la belle femme gainée de rouge aux cheveux flamboyants qui incarnait Din.
– Tu violes l'une des lois fondamentales de la nature, ajouta l'incarnation de Nayru avec un froncement de sourcils plein de reproches très humain.
– Tu agis là dans Ton seul intérêt, renchérit l'incarnation de Din.
– Oh, eh, zut, hein, leur répliqua l'incarnation de Farore en des termes et sur un ton dont la familiarité non seulement complètement humaine mais même tout particulièrement propre à un enfant humain et en tout cas sans rien de divin avait de quoi surprendre. Si J'ai envie de me faire un petit plaisir, On peut bien fermer les yeux rien qu'une fois sur les lois de la nature, et il n'y a personne au-dessus de Nous qui Nous en demandera des comptes !
– Mouais, concéda l'incarnation de Din avec la même surprenante trivialité mais surtout un sourire complice et amusé, c'est vrai que pour un beau morceau comme lui, on peut faire une petite entorse à Nos règles…
– D'autant, conclut Nayru sur le même ton de ne pas y toucher, que c'est Nous qui les avons édictées… »
Une pièce de théâtre.
Les trois Déesses, les êtres suprêmes parfaits et tellement au-dessus des mortels, venaient de jouer une pièce de théâtre.
Elles venaient de jouer les rôles de trois femmes quelconques sœurs les unes des autres, de prétendre l'hésitation, de feindre une délibération difficile et houleuse, de simuler un désaccord entre ces trois sœurs, et de réciter le texte correspondant avec le langage qui s'y prêtait ; Elles venaient de jouer l'humanité…
…et c'est là que Zelda comprit enfin soudain, pleine de honte envers elle-même et de reconnaissance envers Elles, jusqu'où allait vraiment Leur infinie bonté : alors qu'elle Les insultait, Elles lui offraient un cadeau ; alors qu'elle entachait l'infini immaculé de Leur perfection divine de ses affres pathétiques de minuscule créature mortelle et limitée, Elles n'écrasaient pas ses affres pathétiques de minuscule créature mortelle et limitée sous l'infini immaculé de Leur perfection divine, mais lui offraient au contraire de s'abaisser à son niveau de créature, les Créatrices condescendant à leur créature, offrant à son esprit une perception compréhensible et rassurante, la présence d'amies venues la consoler et non l'immanence de supérieures décidant de son destin sans la consulter, lui prouvant sans le lui démontrer ni même le lui dire Leur amour pour elle et pour toutes Leurs créatures…
Au même instant, l'incarnation de Farore imposait les mains au cadavre de Link.
Alors, devant les yeux émerveillés d'Impa et de Zelda, les crevasses rougeâtres de sa chair en charpie commencèrent à se combler, ses cloques à dégonfler et s'estomper, ses lambeaux de peau noircie à se plaquer contre sa chair, s'étendre et la recouvrir en reprenant peu à peu une teinte rosée puis de plus en plus hâlée, d'abord comme un voile posé sur ses blessures et mal ajusté, puis y adhérant de mieux en mieux pour reprendre sa densité, son épaisseur et son aspect normaux, ses oreilles fondues comme de la cire de bougie à se rallonger et reprendre leur jolie forme de conque, délicatement enroulée autour du conduit et s'allongeant en pointe à l'autre bout, son anneau d'or se reforgeant même dans un bref éclair de feu à son lobe gauche, son nez à reprendre sa longueur et se retrousser légèrement à son bout pointu, la chair pleine et pulpeuse à se masser par-dessus ses dents pour former deux lèvres charnues, sensuelles et bien dessinées, et déjà un duvet d'un blond d'or scintillant repoussait sur son crâne.
Le feu s'étant propagé à toute la surface de ses vêtements à l'exception de ses bottes et du bas de ses chausses de lin qui en dépassait piteusement, il était entièrement nu au-dessus des genoux, offrant à leur vue la splendeur de son jeune corps athlétique et parfait et de son indubitable et imposante virilité ; étouffant un petit rire flûté, la fillette qui incarnait la Déesse du Courage fit un clin d'œil en direction du sexe, et les filoches de lin aux extrémités brûlées qui dépassaient des bottes de cuir s'allongèrent, se mirent à se croiser, se tisser, remontant peu à peu le long de ses cuisses musclées, et en un instant un pantalon de lin crème tout neuf remontait jusqu'au nombril du jeune homme, habillant sa nudité ; et, parce qu'il portait encore sa tunique verte, bien que tachée et déchirée par endroits, avant que les flammes ne le touchent, sa tunique verte réapparut sur lui, aussi tachée et déchirée par endroits, et même sa ceinture et le holster de son arme passé en bandoulière ; il avait repris son aspect d'avant sa mort à l'identique.
Dans l'intervalle, ses cils et ses sourcils avaient repoussé et le duvet blond sur sa tête s'était épaissi en une opulente chevelure peut-être juste un peu plus dorée et un peu plus ébouriffée qu'avant…
« Bien, se félicita l'incarnation physique de Farore avec un sourire satisfait. Le corps est exactement comme il faut, voyons pour l'âme à présent…
– Si elle s'est déjà échappée jusqu'au Ciel, lui glissa à l'oreille l'incarnation de Din gainée de rouge, ce sera vraiment une violation des lois de la nature, Ma sœur… »
L'enfant vêtue de vert parut réfléchir un instant, comme suivre du regard les mouvements un peu fous de quelque chose qu'elle seule aurait vu, puis son visage s'éclaira.
« Non, se réjouit-elle. Soyez contentes, Mes sœurs, la morale est sauve : il n'y aura pas de résurrection, car son âme est encore parmi nous.
– Il est fort, approuva l'incarnation de Nayru drapée de bleu, il s'est accroché de toute sa volonté malgré son corps en cendres. Qu'il en soit récompensé ! »
À ces mots, la fillette en tunique verte qui incarnait Farore invita d'un signe de la main cette entité qu'elle était seule à voir et qu'elle suivait des yeux à approcher ; c'est alors que la princesse d'Hyrule et sa nourrice sursautèrent en voyant se diriger vers leur petit groupe, d'un pas lent mais décidé, un loup doré, si doré, si brillant, qu'il semblait fait de lumière pure ; si ses yeux scintillaient du rouge flamboyant de deux rubis, on reconnaissait en lui sans qu'aucun doute soit possible le beau loup dont Link avait pris l'apparence sous l'effet du pouvoir de la Triforce, et comme pour le confirmer, il réitéra le tour sur lui même en s'appliquant à ne pas s'emmêler les pattes avec les yeux ronds, jappant gentiment en laissant pendre sa langue, par lequel il avait tenté de faire comprendre à Zelda qu'il était bien Link…
Son âme éternelle !
C'était l'âme du Héros qu'elles voyaient devant elles reflétée sous cette forme !
Celle d'un animal noble et fort…
Le loup de lumière s'arc-bouta sur ses pattes, et bondit droit sur le corps inerte du jeune homme ; quand il l'atteignit, il s'y fondit, dans un aveuglant éclair de lumière dorée, et quand la lumière se dissipa, Zelda et sa nourrice purent voir la poitrine de Link se soulever, puis s'abaisser, et se soulever encore, et encore, et encore…
…il respirait !
Il était vivant !
« Oh, merci, merci Déesses », s'écria la jeune princesse tout à coup submergée d'une joie à la mesure de son chagrin de l'instant d'avant.
C'est-à-dire qu'au soulagement de voir son ami sauvé s'ajoutaient la jubilation redoublée de voir une situation qu'on croit irréversible se retourner finalement au dernier moment contre toute attente, et l'émerveillement d'avoir assisté à un miracle, au sens propre.
Et si elle pleurait à nouveau, cette fois c'était de pur bonheur…
À ses côtés, Impa aussi se laissait aller avec délice à un profond soulagement ; à présent qu'il était là, devant elle, bien vivant, elle réalisait qu'elle n'aurait pas supporté de perdre Link, d'abord parce que c'aurait été comme perdre son fils une deuxième fois, perdre un autre enfant, et ensuite parce que la douleur de sa pupille, presque sa fille, son enfant, le dernier qui lui restait, lui aurait été insoutenable…
Les deux femmes riaient et pleuraient, trépignant, et face à elles, les trois silhouettes baignées de lumière qui servaient d'enveloppes physiques à la toute-puissance des Déesses prenaient plaisir de leur plaisir, les regardant exulter avec le même regard attendri et plein de bienveillance ; puis leur regard se reporta sur le Héros ressuscité.
« Pas étonnant que tous et toutes l'aiment, l'admirent et tiennent à lui, commenta l'incarnation vêtue de rouge de Din. Il est beau. Très beau. Mes sœurs, n'est-il pas le plus beau et le meilleur que Nous ayons jamais fait pour les siècles des siècles ?
– Je le crois en effet, approuva l'incarnation vêtue de bleu de Nayru. Déesse du Courage, Ma sœur, tu as particulièrement réussi Ton élu cette fois. »
Zelda approuvait en silence, souriant à cette nouvelle démonstration de tendresse envers Leurs créatures de la part des Déesses…
« Je choisis en effet les meilleurs parents possibles pour mettre au monde le meilleur futur Héros possible, expliqua l'incarnation vêtue de vert de Farore. »
Cette fois au contraire, la jeune princesse d'Hyrule tiqua.
« Comment, ne put-elle s'empêcher de s'enquérir, Vous voulez dire que Vous avez orchestré la venue au monde de Votre élu ? Vous avez poussé ses parents à s'aimer et le concevoir, comme on croise les lévriers pour produire le plus rapide à la course ? »
Si la Déesse du Courage au vent qui porte le souffle de la vie avait été la petite fille dont elle avait l'apparence, une simple humaine, sans doute aurait-elle explosé d'un fou rire…
« Voilà que tu doutes encore de Nous ! s'exclama-t-elle avec indulgence, amusée de la méfiance décidément maladive de la jeune fille en robe de satin rose. Nous t'avons pourtant dit que Nous laissons à tout homme le libre-arbitre. Je n'agis pas autrement en ce cas. Je ne poussai personne. Tout ce que je fis fut trouver l'homme et la femme susceptibles de s'aimer et de concevoir un enfant ensemble les plus beaux et les plus pétris de qualités qui vivaient, attendre qu'ils s'aiment et conçoivent un enfant ensemble, puis m'assurer que cet enfant fût bien la meilleure synthèse possible des qualités de ses parents, et enfin l'élire.
Hormis le choix d'en faire Mon élu, jamais je n'intervins sur sa vie, ni avant ni après ; lui seul a choisi de Nous servir fidèlement, de tout son cœur et de toutes ses forces, au prix de sa vie. La lui rendre fut Ma seule intervention. »
Zelda hocha la tête avec adoration ; la bonté des Déesses ses créatrices et maîtresses lui apparaissait à travers leur toute-puissance même plus clairement que jamais, et elle s'en voulait et se sentait ridicule d'avoir pu douter d'Elles à ce point malgré tout son savoir, tout ce qu'elle avait lu et appris dans les ouvrages de théologie les plus pointus ; sans doute une fois de plus avait-elle fait fonctionner trop sa tête et pas assez son cœur…
« Et il survivra à ses autres blessures ? demanda-t-elle confirmation avec confiance en désignant Link à nouveau.
– Oui, asséna l'incarnation de Farore, il vivra. Je ne lui aurais pas rendu la vie pour qu'il la perde à nouveau aussitôt. Sa perforation au poumon est refermée, et à son réveil il croira simplement avoir exagéré la gravité de son état sous le coup de la tension.
– Oh Déesses, remercia la princesse à nouveau en se prosternant, pardon pour ma mauvaise foi ! Que Vous êtes grandes, que Vous êtes bonnes ! Grâce à Vous, il est guéri !
– Non, Ma fille, intervint la jeune fille qui incarnait Nayru. Seule la blessure qui allait lui coûter la vie est guérie. Les autres sont toujours ouvertes en lui, et tu le comprendras aisément : comment en effet s'expliquera-t-il qu'il ait été paralysé avec le dos brisé avant de perdre connaissance, et qu'il ne le soit plus et marche à nouveau à son réveil ?
– Mais, Maîtresse, objecta Zelda le plus naturellement du monde et sans se douter de rien, cela n'aura rien de surprenant ni de mystérieux, nous lui expliquerons que Vous êtes intervenues en personne pour le guérir par un miracle…
– Comment le lui direz-vous si vous-mêmes l'ignorez ? » minauda l'incarnation de la Déesse de la Sagesse tandis que ses deux sœurs revenaient se placer de part et d'autre d'elle avec le même sourire énigmatique.
L'ignorer… ?
Mais que voulaient-Elles dire ?
Ce fut Impa qui comprit la première ; se jetant aussitôt à terre à Leurs pieds, elle s'empressa d'implorer les Déesses d'une voix soudain comme étranglée de tristesse :
« Non, pitié, Maîtresses ! Vous rencontrer est le plus grand honneur au monde et nous comblerait de bonheur jusqu'à la fin de nos jours, ne nous en privez pas, je Vous en prie ! »
Zelda comprit à son tour, et sentit son cœur se serrer de regret et de tristesse, comme si quelque chose en elle s'en était allé en lui laissant un grand vide.
« Pitié, Maîtresses, supplia-t-elle à son tour en joignant les mains, pourquoi voulez-Vous effacer notre mémoire ? Nous sommes si heureuses d'avoir pu contempler Vos visages glorieux, pourquoi nous en priver ?
– Vous ne serez privées de rien, asséna la triple voix, les trois incarnations physiques du divin retrouvant tout à coup leur dimension supérieure surnaturelle et incompréhensible sans plus rien d'humain. On ne peut se sentir privé de ce qu'on n'avait pas, on ne peut regretter ce qu'on ne connaît pas. Vous ne Nous regretterez pas, car vous ne Nous connaîtrez pas. C'est ainsi. Aucun mortel n'est censé contempler la face des Déesses. À votre réveil, vous aurez oublié l'avoir contemplée, et cette anomalie sera rectifiée. Nous avons parlé. »
Le temps que Zelda tende vers Elles une main implorante en essayant de Leur adresser une dernière supplique…

…à quatre pattes sur le sol de pierre rouge poussiéreux une main bêtement tendue devant elle dans le vide, Zelda mit un petit moment à reprendre ses esprits et se rappeler où elle se trouvait et ce qu'elle y faisait ; ah, oui ; elle avait réussi à toucher la Triforce la première ; ce qui expliquait sa main tendue devant elle.
Mais la Triforce… ?
Ah, oui.
Disparue après avoir exaucé son souhait, en toute logique.
Et…
…Ganondorf avec elle !
Oh Déesses merci !
Ganondorf avait été aspiré dans le passage entre les mondes ! Ganondorf avait disparu ! Ganondorf ne reviendrait pas, jamais ! Leur ennemi, ennemi d'Hyrule, de tous les hommes, du monde entier, ne reviendrait jamais, le monde était sauvé !
Comme elle l'avait souhaité…
Elle sursauta tout à coup.
Link ?
Allongé par terre non loin d'elle, évanoui, blessé, mais vivant.
Impa ?
Elle se retourna pour la chercher du regard, et n'eut pas à chercher longtemps, tombant nez à nez avec sa nourrice, agenouillée derrière elle sur le sol de pierres avec un air hébété.
Ils étaient là tous les trois.
Et ils étaient vivants !
Ils avaient gagné et ils étaient vivants !
Et comme pour célébrer leur réussite, l'aube se levait enfin, chassant cette horrible et interminable nuit de souffrances et de cauchemar en colorant le ciel d'une blancheur rosée dont la faible clarté commençait à peine à dessiner le monde autour d'eux.
« Link ! s'exclama la jeune princesse en exerçant une pression sur l'épaule valide de son ami. Réveille-toi, je t'en prie ! Nous avons gagné ! Link ! »
Le Héros du temps émit un murmure et ouvrit ses beaux yeux bleus ; il les fit d'abord un instant rouler comme sans parvenir à identifier ce qu'ils renvoyaient à son cerveau, puis il les fixa sur le visage de Zelda, et sourit.
« …pardon de t'avoir traitée de dinde… »
La jeune fille éclata d'un rire fou à ces mots, comme explosant de joie et de soulagement, et se blottit fiévreusement contre la poitrine de son ami, qui passa son seul bras valide par-dessus ses épaules ; riant aussi, Impa se précipita vers ses deux protégés, ses enfants comme elle se plaisait à les appeler, et les enlaça à son tour.
Ils étaient là tous les trois affalés par terre sur le sol de pierre de la montagne dans la lueur blanche du petit matin à rire, exulter, s'enlacer et se congratuler et Link…
…pleurait.
Tout à coup, comme si tout le poids du monde qu'il portait seul depuis si longtemps s'était envolé avec la fin de sa mission, il pleurait.
Comme un enfant.
L'enfant qu'il était, après tout, à son âge, un enfant, déjà presque un homme mais encore un enfant, un enfant épuisé et vidé, un enfant qui n'avait pas eu d'enfance, passant sept ans à souffrir et tout sacrifier, un enfant qui n'avait eu que sa mission et n'avait plus rien à présent qu'il l'avait accomplie, un enfant qui savait qu'il avait toute sa vie devant lui mais qu'il la passerait dans un fauteuil roulant, et ne savait pas ce qu'il pourrait bien en faire…
…mais un enfant qui avait vaincu le mal et s'en était tiré vivant.


La nouvelle s'était répandue comme une trainée de poudre.
Dans tous les villages par lesquels ils étaient passés, toutes les fermes isolées qu'ils avaient croisées en chemin, la liesse avait été telle qu'il s'était chaque fois trouvé un gaillard solide pour courir en exultant jusqu'au village voisin, à la ferme isolée la plus proche, annoncer à tous à cors et à cris que le tyran était vaincu et que la princesse et le Héros étaient de retour victorieux et bien vivants.
Il devait être cinq heures quand Zelda avait pris la décision de rentrer à la capitale, et ils pouvaient fort bien y arriver vers midi en poussant les chevaux au galop ; alors la princesse avait commandé à sa nourrice de prendre le cheval noir qu'elles avaient autrefois volé à Ganondorf, qui se faisait vieux mais restait fidèle et robuste, et d'emporter avec elle les restes de l'armure noire du Darknut, qui pourrait toujours servir ou à défaut faire un glorieux souvenir, tandis qu'elle-même sanglait solidement le Héros épuisé et incapable de tenir droit tout seul sur le dos d'Epona –qu'elle s'obstinait à appeler Ponette…– et prenait place derrière lui pour le soutenir, et ils étaient partis, laissant derrière eux la Montagne de la Mort comme le souvenir d'un cauchemar qui s'estompe peu à peu au réveil.
Les premières heures, l'aube à peine levée, ils purent progresser assez régulièrement, sans trop se faire arrêter par leurs admirateurs défaillant de reconnaissance, mais vers sept heures, le soleil s'élevant dans le ciel cuivré, les gens commencèrent à sortir de chez eux pour vaquer à leurs occupations, et ils ne purent plus traverser ni même longer un hameau sans croiser quelqu'un qui donnât immédiatement l'alerte, attirant tous les autres autour des héros et les ralentissant d'autant ; ils le prirent avec le sourire : il faut avouer qu'il y a plus désagréable à subir que l'amour et le respect…
C'est lorsqu'ils parvinrent à proximité de la capitale qu'ils purent prendre la pleine mesure de l'hystérie qu'ils suscitaient ; il y avait à peine plus d'un kilomètre et demi de la porte d'entrée de la citadelle à la place sur laquelle était bâti le palais royal, mais un si grand nombre d'admirateurs et de badauds si désireux de leur rendre hommage, de les voir, peut-être même d'arriver à les toucher, se massaient autour de leurs deux montures en une foule hurlante et délirante si compacte qu'ils mirent plus de deux heures à le parcourir…

Aussitôt qu'un messager était venu en courant, échevelé et comme fou, crier par-dessus la barrière du ranch Lon-lon que le Héros était de retour après avoir terrassé le tyran, le cœur de Malon avait bondi dans sa poitrine, et sans réfléchir, sans même écouter les mises en garde d'Ingo qui avait compris depuis longtemps pourquoi l'évocation du Héros la mettait dans un tel état et de Talon qui ne s'en doutait absolument pas, elle avait lâché tout ce qu'elle était en train de faire, passé un châle sur ses épaules et couru jusqu'à la capitale.
Elle le regrettait à présent.
La foule la ballottait, la pressait, elle se faisait bousculer, marcher sur les pieds, elle recevait des coups de coudes, mais jamais elle ne parvenait à approcher la grand-rue par laquelle il était prévu que devait passer le cortège ; elle avait beau demander poliment qu'on se pousse, sa petite voix douce se perdant dans le vacarme qui l'assourdissait et lui donnait mal à la tête, sauter sur place pour tenter d'apercevoir un instant ce qui se passait au-delà des têtes et des épaules devant elle, non seulement elle ne parvenait à approcher, mais encore pas même à apercevoir…
Soudain, la clameur redoubla ; elle comprit que le cortège passait à sa hauteur, et son cœur se serra tristement et douloureusement…
Link…
Le héros de tout un peuple, et son héros, son ami, son amour et son amant, l'homme qu'elle aimait, auquel elle avait offert sa virginité, le premier et le seul à avoir pénétré son intimité, laissé la trace de son corps dans le sien, une trace en elle qui ne s'effacerait jamais…
Oh, Déesses, elle devait le revoir, il le fallait !
Elle en avait besoin, physiquement, mentalement, un besoin vital, le revoir, même pour la dernière fois, lui dire…
…mais les minutes passaient et, ballottée, pressée, bousculée, elle ne parvenait pas à avancer ne serait-ce que d'un mètre.
Link…
Une larme coula le long de sa joue.
Puis une autre.
Les yeux, les sinus et le cœur lui brûlant soudain, elle baissa tristement les paupières, rejetant lentement la tête en arrière comme on se laisse emporter…
…c'était fini.
La mort dans l'âme, elle sut que c'était fini.
Le cortège avait déjà dépassé l'embouchure de la ruelle où elle était coincée, et elle ne l'avait même pas aperçu…
…alors, prenant une profonde inspiration pénible et oppressée, elle s'éloigna, s'en alla et, un désespoir plus froid que la mort s'abattant peu à peu sur elle, elle renonça à lui…

Sur le dos d'Epona, la princesse Zelda avait des frissons, enivrée par la ferveur de ce peuple qui était désormais le sien, celui dont elle était à présent la reine, la souveraine légitime ; le Héros du Temps, lui, blessé et fourbu, était au bord du malaise ; les cris, le vacarme, l'agitation l'étourdissaient et l'épuisaient, et chaque minute qui passait sans qu'il reçoive de soin aggravait un peu son état ; pourtant, il ne pouvait pas en vouloir à ces gens de le retenir pour lui témoigner leur reconnaissance ; c'était pour eux qu'il avait fait tout ça depuis sept ans ; alors il s'efforçait de rester droit sur sa jument et de leur offrir le spectacle le moins indigne de leurs attentes qu'il le pouvait, alors que sa seule envie était de se laisser tomber à terre et d'y mourir tranquillement…
Son amie avait dû le sentir, car elle fit en sorte à cet instant de redorer le blason du Héros en train de sombrer ; lui attrapant le poignet gauche, elle lui leva très haut le bras en signe de victoire, tandis qu'il s'efforçait de sourire, attrapant même au passage le regard d'une jeune fille dans la foule d'un clin d'œil aguicheur ; à ces signes de la force et de la gloire de leur héros, les gens de Cocorico poussèrent une clameur de joie à tout rompre.
Que la vue de ces braves gens faisait chaud au cœur ! La différence avec la réserve qu'ils affichaient sous le règne du tyran était criante : enfin ils n'étaient plus ces automates d'apparence humaine se contentant de survivre à chaque jour sans autre volonté, enfin ils étaient des hommes à nouveau ; la vie était revenue dans leurs yeux, et le bonheur se lisait sur leurs visages.
D'ailleurs, les temps qui suivirent furent les plus heureux de l'histoire d'Hyrule ; il sembla à tout le monde qu'il faisait beau tous les jours, que les récoltes étaient excellentes et que plus personne ne pâtissait de la faim ni de la pauvreté ; le royaume était en reconstruction, et tout le monde avait envie d'y participer, dans une atmosphère de bonne humeur et de coopération fraternelle légère et lumineuse qui se humait dans l'air comme un parfum délicieux, les bâtiments neufs et les idées nouvelles poussèrent bientôt comme des champignons, il n'y eut jamais autant de mariages qu'au cours de ce printemps, ni autant de naissances que pendant l'hiver qui le suivit, et on peut imaginer sans peine parmi tous les enfants nés alors combien des garçons furent prénommés Link et combien des filles, Zelda !
Kafei demanda Anju en mariage devant tout le marché, et ce fut la première fois qu'on vit la jeune fille rousse pleurer et dire "je t'aime", alors on sut que celle qu'on prenait pour une garce cynique cachait une jeune fille en fleur sincèrement amoureuse ; ils se dirent "oui" moins d'une semaine plus tard, et quoi qu'aient pu en dire les mauvaises langues jusqu'alors, Anju était en blanc…
les Hyliens firent connaissance avec excitation avec les autres races partageant leur terre, les Gorons qui remportaient le plus vif succès auprès des enfants, les Zoras qui faisaient soupirer les femmes et les Gerudo qui laissaient les hommes sans voix ; le nouveau petit Arbre Mojo, qui avait recommencé à poussé aussitôt planté et venait de faire sa première dent, donna naissance à un nouveau Kokiri sur la fin du printemps, un gamin un peu menu, mais en pleine forme, et premier d'une nouvelle lignée qui assurait de facto la survie du peuple kokiri ; et curieusement, il était blond ; on raconta longtemps dans le peuple du désert comment la reine Nabooru et son escorte venues en voyage diplomatique auprès de la reine Zelda avaient cherché partout avec angoisse le lieutenant Jameela pendant trois jours et trois nuits dans toute la citadelle, avant de la retrouver dans le lit d'un jeune soldat de la garde probablement plus embarrassé qu'elle ; la princesse Ruto, le capitaine Mikau et quelques copains fondèrent un groupe de musique Zora, celle qu'on appelle le rock'n'roll, où Ruto chantait sous le nom de scène de Lulu –le diminutif de son prénom, car après tout quand on le prononce sous l'eau, ça fait Luto…– et qui rencontra un vif succès, jusqu'au jour où un concert fut brusquement interrompu par un malaise de la jeune femme ; elle venait de pondre le premier de sept œufs ! Et à voir le capitaine Mikau faire les cent pas et allumer ses rouleaux de feuilles de tabac par le filtre pendant que le médecin appelé en hâte recueillait les six suivants dans la pièce d'à côté, l'identité de l'heureux papa ne fit aucun doute…
Mais avant ça…


Son pauvre corps meurtri, torse nu, reposant sur un large lit douillet dans une jolie chambre aux murs pistache rehaussés de lambris d'un bois de couleur claire et chaude, tout un bataillon de docteurs débattait du meilleur traitement à administrer à un Link de moins en moins rassuré par le sort qui l'attendait…
Ne reculant devant rien pour tenter de sauver les jambes de son ami, Zelda avait fait appeler ceux qui passaient pour les plus grands savants des environs, des messieurs importants chacun sommité reconnue dans sa spécialité, dont elle espérait que la confrontation de leurs idées ferait germer une solution…
« La vie de chacun de nous est entre les mains des Déesses, déclamait un sexagénaire encore sémillant à la longue moustache touffue et aux lunettes en cul de bouteille vêtu d'une soutane rouge sombre et coiffé d'une mitre de cardinal de la même teinte, aussi je vous recommande de prier, mes frères, prier les Déesses pour la guérison de cette brebis…
– Le mal est dans ses jambes, aboyait un vieux prétentieux complètement chauve avec une verrue sur le front et une bouche démesurée de crapaud vêtu d'une blouse bleu marine couverte d'un tablier blanc, elles ne bougeront plus. Elles ne lui servent à rien mais drainent sa force vitale dans leur poids mort. Amputons-les, et la vie reviendra dans le reste de son corps !
– Le sang, chevrotait un barbon en robe jaune dont seul l'énorme nez rouge et couperosé dépassait de sa forêt de cheveux et de sourcils blancs comme neige, tout le monde sait que les maladies sont dans le sang. Il faut le nettoyer par l'absorption d'eau tiède et des saignées quotidiennes.
– Dix "Notre Mère", trois "Je vous salue Nayru" et un "Je crois en Din" matin midi et soir tous les jours, et les Déesses le prendront en pitié…
– Préparez-moi de l'eau bouillante et des serviettes, et je peux l'amputer tout de suite.
– Il est très important de retirer au moins trois litres de sang souillé par jour, et de faire boire rigoureusement la même quantité d'eau tiède pour compenser.
– Mais vos gueules ! » rugit soudain Link à travers la pièce.
Parce qu'ils étaient les médecins, de grands savants bardés de diplômes, de connaissances et d'expérience détenant la vérité, et lui le patient, un pauvre être amoindri que la peur et la douleur faisaient délirer, à peine encore un être humain, ils l'ignorèrent ostensiblement et poursuivirent leur vain débat, parlant de lui comme s'il n'était pas là à quelques pas de lui…
« Je suis sérieux, répéta le jeune homme blessé plus fort, d'une voix où s'entendait son anxiété, me touchez pas ! Il va vous arriver des bricoles ! Il ne me reste qu'une main, mais que Farore m'en soit témoin, je vais vous écraser comme des œufs pas frais avec ! »
Ces espèces de vieux fous ignorants avaient manifestement l'intention de se servir de lui comme cobaye pour démontrer l'efficacité de leurs sciences, qu'il le veuille ou non ; ils allaient lui faire plus de mal que de bien, leur bêtise crasse en était carrément dangereuse, et lui, impuissant, bouillait de terreur et de rage…
…c'est alors qu'une autre personne entra dans la pièce, d'un pas lent, nonchalant, exigeant qu'on lui cède le passage d'une petite voix aigre mais sur un ton parfaitement assuré.
Une vieille bonne femme en robe et chapeau vermeils, long nez crochu et épais cheveux crépus de la couleur de la mousse des bois…
…Syrup, la sorcière !
La seule dont les remèdes se soient jamais montrés efficaces…
« Allez, allez, lança-t-elle en traversant la pièce avec ce geste de la main qui signifie à qui il est adressé de s'écarter, du balai, vous voyez bien que vous vous fatiguez… »
Les vieux sages importants et imbus d'eux-mêmes poussaient les hauts-cris, comment, une femme, une faible femme, si inférieure aux hommes, osait leur donner un ordre, prétendre faire mieux qu'eux, quel scandale, etc. …
Mais la décision de Link était prise.
Pour lui, c'était clair : seule la vieille femme aux vrais remèdes, préparés à partir de vrais ingrédients, choisis pour leurs effets avérés, était capable de le guérir, et serait autorisée à l'approcher pour le faire.
« Je suis bien content de te voir, Syrup, lui lâcha-t-il en s'efforçant de relever la tête de son oreiller pour la regarder dans les yeux.
– Moi aussi mon garçon », répondit la sorcière sous les regards réprobateurs des trois pontes ulcérés qu'elle ose s'abaisser à parler à un malade, ah ça, ce sont bien les femmes. « Et avant tout, enchaîna-t-elle, merci. Tu nous as tous sauvés.
– Oh merde, s'exclama le jeune héros, tu es la seule dans cette pièce qui me l'ait dit !
– Je t'en prie. Et excuse mon retard, reprit la vieille femme en fouillant dans le sac qu'elle avait descendu de son épaule, mais ceci n'était pas tout à fait prêt… »
Elle brandit une flasque de verre contenant l'épais liquide d'un rouge clair et brillant que Link avait déjà vu, et goûté la veille à peine : sa potion !
Sa fameuse potion qui lui avait déjà sauvé la vie une première fois !
« Ah, parfait, s'extasia-t-il dans un profond soupir de soulagement. Ça au moins je sais que ça va marcher…
– Mouais, attends avant de te réjouir, tempéra Syrup. C'est l'autre gourde qui a insisté pour la préparer.
– Maple ?
– Ouaip. Je ne sais pas ce que tu lui as fait il y a trois jours dans l'arrière-boutique, et je ne veux pas le savoir, mais ça l'a toute retournée, la gamine… Depuis, elle se coiffe, elle se pomponne, elle étudie ses manuels de magie, elle écoute mes instructions, elle me propose de m'aider sans que je le lui demande, et le soir elle lit je ne sais quel stupide roman d'amour à l'eau de rose au lieu d'écouter du hard-rock dans son coquillage à potin ! Et tu sais quoi ? J'ai écouté à sa porte, et elle pleure en lisant son foutu roman !
– Je fais cet effet-là à la plupart des filles, se vanta très ostensiblement le jeune et beau héros dont les chevilles auraient sûrement enflé démesurément s'il n'avait été paralysé depuis le milieu du dos…
– En attendant, je ne garantis pas que sa potion sera aussi réussie que la mienne…
– Fais-lui confiance », asséna Link.
Alors, avec d'infinies précautions pour ne pas endommager sa colonne vertébrale encore un peu plus, Syrup lui passa une main dans le dos et le redressa autant que c'était possible pour l'aider à boire le contenu du flacon, non sans en renverser quelques gorgées qui coulèrent le long de son menton et s'en vinrent tacher son torse nu imberbe et musclé.
Quand il eut fini la potion, le temps qu'il l'avale et qu'elle s'écoule dans sa gorge, il fut pris d'un violent spasme, laissant échapper entre ses dents une longue plainte avec un visage défiguré de douleur, et les trois vieux barbons sautèrent sur l'occasion pour agonir la sorcière de reproches et d'insultes, trop heureux que les faits leur prouvent qu'ils avaient eu raison de ne pas croire qu'une femme pourrait faire mieux qu'eux…
…aussi, inutile de dire comme ils se turent piteusement quand le jeune homme blond, retrouvant son calme, déclara d'une voix forte et claire :
« Eh bien ma bonne Syrup, tu pourras dire à la petite que sa potion avait encore meilleur goût que la tienne ! Elle a mis des framboises dedans… ah, non, les filles…
– Pff, des framboises… se moqua la vieille sorcière en levant les yeux au ciel. Oui, va pour le goût, mais pour l'effet… ? »
Alors, sans dire un mot, prenant son élan en balançant les deux jambes d'un mouvement sec et puissant, Link bondit du lit où on l'avait étendu et atterrit des deux pieds sur le parquet, torse nu, le cheveu blond en bataille et l'œil bleu farouche, athlétique et magnifique, et les deux bras levés derrière la tête, il se lança dans une gigue irlandaise aux passements de jambes éblouissants…
…et peu s'en fallut que les mâchoires des trois vieux imbéciles se décrochent et tombent par terre tant ils étaient médusés et consternés…
…Link était guéri !

Mais parce qu'il n'avait pas dormi depuis plus de trente-six heures, qu'il les avait passées à fournir un effort physique intense et continu, à recevoir des coups, des lésions et des blessures, et que même sa guérison accélérée, d'une certaine façon, était aussi un traumatisme pour son corps, Zelda lui proposa –après avoir passé cinq bonnes minutes à lui sauter au cou, l'enlacer, pleurer de joie et s'extasier de sa guérison– un moment de détente exceptionnel.
Peu de personnes le savaient, en effet, mais il y avait au fin fond du palais royal un sauna.
C'était une pièce peu étendue mais confortable, parfaitement aménagée ; autour du foyer, un trou à même le sol entouré de pierres au centre duquel la jeune princesse avait fait allumer à l'avance un feu qui flambait à présent de belles flammes hautes en crépitant, les murs étaient carrelés de bleu, et un banc de bois aux planches épaisses et resserrées, lisses et confortables, plantées à des équerres d'acier par des rivets, courait sur toute leur longueur, ne ménageant un espace que pour la porte d'entrée ; une bassine d'eau dans laquelle trempait une louche avait été apportée par les serviteurs qui avaient allumé le feu.
Seulement couverts de serviettes de bain, le Héros, la princesse et sa nourrice y prirent place, et la jeune fille recueillit dans la bassine une louchée d'eau qu'elle versa sur le feu allumé ; un épais nuage de vapeur chaude et humide s'éleva et envahit la pièce, les saisissant tous trois d'une chaleur intense dont l'effet relaxant se fit aussitôt ressentir.
Comme une douche brûlante, la vapeur du sauna défroisse instantanément les muscles et accélère la circulation sanguine ; mais à la différence d'une douche, la chaleur d'un sauna, dans l'air, tout autour et non en contact direct, fait également transpirer, éliminant les toxines pour purifier le corps, et sa durée supérieure, étalant le phénomène dans le temps, délasse plus profondément et plus durablement.
Link en tout cas semblait vivement apprécier, grognant de plaisir comme un gros chat qu'on grattouille avec les yeux clos et le dos bien confortablement plaqué contre le mur…
«Hum… marmonna-t-il avec un demi-sourire. Me serais jamais douté qu'une pièce comme ça se trouvait dans le palais…
– C'était le jardin secret du roi Daphnis », expliqua Impa.
La voir sans son justaucorps, son faux-col et ses pièces d'armure, cheveux lâchés, le corps ruisselant, enroulée dans une serviette comme n'importe quelle femme qui cache sa nudité à la sortie de ce moment à la fois de plaisir et de vulnérabilité qu'est sa toilette, était une vision vraiment surprenante ; et plaisante.
On réalisait alors qu'elle était très belle ; pas tout à fait la quarantaine, ce qu'on appelle le plus bel âge pour une femme, où elle est mûre et pleinement épanouie, les hésitations de la jeunesse derrière elle mais la vieillesse encore très loin ; son corps était mince, musclé, plein de vigueur et de santé, et sa poitrine, deux globes ronds et fermes qui déformaient le tissu de la serviette sur eux, était magnifique…
Elle n'avait jamais semblé autant femme…
« Parle-moi de mon père, enchaîna Zelda. C'est vrai, j'étais si petite quand il est mort, tu l'as sûrement mieux connu que moi !
– Mouais, approuva Link les yeux toujours clos et un sourire béat toujours vissé sur les lèvres, moi aussi j'aimerais bien en savoir plus sur notre roi…
– Tu dis que ce sauna était son jardin secret, reprit la princesse, mais qu'est-ce que ça veut dire ?
– Eh bien… commença la Sheikah en cherchant ses mots. Disons que venir se relaxer dans son sauna était son plus grand plaisir. C'est d'ailleurs lui qui l'a fait installer. Vois-tu, il mangeait peu, ne buvait pas, n'avait que faire de l'or et des bijoux, ne s'intéressait pas aux beaux vêtements, n'a jamais connu d'autre femme que ta mère et ne chassait même pas si ce n'est quand il recevait un seigneur étranger que la chasse intéressait, non, rien de tout ça, mais son péché mignon était le sauna !
– Hé, s'étonna Zelda, à t'entendre c'était un homme austère…
– Non, ma chérie, corrigea sa nourrice. Un homme raisonnable, un homme sage. Mais il n'en était pas ennuyeux pour autant. Il avait de l'humour, d'ailleurs.
– Encore, exigea la princesse comme une petite fille qui réclame des bonbons. Je veux en savoir encore plus ! Je veux le connaître ! Quel genre d'homme était-il ?
– Quel genre d'homme ? »
Alors Impa désigna Link à côté d'elle d'un ample et vif coup de menton, avec un sourire énigmatique.
« Quoi, Link ? s'étonna Zelda.
– Quoi, Link ? répéta celui-ci avec une voix de plus en plus ensommeillée.
– Eh bien quand je vois Link, répondit Impa en souriant comme si c'était une évidence, j'ai l'impression de revoir ton père.
– Son père était canon ? demanda le jeune homme sans ouvrir les yeux.
– Un canon absolu, s'extasia presque la femme à la peau blanche. Il avait tout pour lui ! Il était beau, il était brave, il était sage, il était bon, il avait le sens de l'honneur et du sacrifice, c'était un bon roi et un homme bien. Vous pouvez me croire, quand il a été veuf, il y a beaucoup de femmes qui l'auraient volontiers consolé ! Et même avant d'ailleurs… Ah ! Je crois qu'il n'y a pas une seule servante du palais, pas une seule dame de la cour qui n'aurait pas eu envie de se retrouver nue dans ce sauna avec lui. Et moi la première…
– Oh, Impa ! s'indigna la fille de celui dont elle parlait en des termes si peu dignes de passer à la postérité. Enfin, voyons…
– Je t'en prie, balaya-t-elle. Pas de fausse pudeur avec moi. Allons, je peux le dire à présent : j'étais folle de lui.
– Impa…
– Oui, ma toute petite. Je l'aimais. J'aimais ton père. Au milieu de tant de coups d'un soir, il était le seul véritable homme que j'aie connu, et j'aurais donné un bras pour rien qu'une nuit avec lui… Mais je ne me serais pas permis. Pour ta mère, pour toi, et pour lui, non, jamais, je ne me serais pas permis.
– Eh bien tu aurais dû ! s'exclama la jeune princesse. …crotte ! »
Impa sourit encore plus largement, profondément touchée par cette marque d'affection de celle qu'elle considérait comme sa fille ; n'était-ce pas là sa façon de lui faire comprendre qu'elle la voyait comme sa mère ?
Elles se turent, profitant dans un silence religieux de ce trop rare et délicieux moment de vraie complicité le temps de remettre une louche d'eau sur les braises qui répandirent dans la pièce une nouvelle bouffée de chaleur moite.
Soudain, la Sheikah sembla tiquer.
« Hé, regarde ! » souffla-t-elle à sa pupille en désignant à nouveau d'un coup de menton le Héros du Temps.
Plongé avec délice dans la douce et enivrante chaleur et le relâchement physique et mental, Link s'était purement et simplement endormi…

Après une vraie toilette dans l'eau avec du savon –en avait-il seulement déjà vu un ?–, le jeune homme était enfin parfaitement remis sur pieds. Sa blessure n'était plus qu'un mauvais souvenir, sa fatigue et ses douleurs musculaires s'étaient envolées dans le sauna, et le bain l'avait lavé de sa sueur ; beau, il l'avait toujours été, et à présent, en plus, il était propre, et il sentait bon.
« Au fait, Link, intervint Zelda qui s'était elle aussi toilettée et vêtue de sa plus belle robe et de ses plus beaux bijoux, je pensais à quelque chose, mais c'est un peu embarrassant…
– Allons, on se connaît, maintenant, la rassura-t-il. Tu peux tout me dire, n'hésite pas.
– Eh bien, dit-elle d'une petite voix, les yeux fuyants et les mains derrière le dos, tu as vaincu un ennemi très puissant et j'imagine que tu en es très joyeux. Or je crois savoir qu'une grande joie cause généralement l'excitation sexuelle aux hommes, alors si c'est ton cas et si tu as envie d'avoir un rapport sexuel, je peux demander à mes servantes de se dévouer… »
Debout les bras ballants entièrement nu à l'exception d'une serviette enroulée autour de la taille pour cacher son sexe, Link ouvrit tout grand la bouche et tout rond les yeux sans arriver à émettre un son ni savoir comment réagir ; ce n'est qu'au bout d'un long moment de silence embarrassé qu'il finit par s'éclairer et éclater de rire.
« N'importe quoi ! s'exclama-t-il avec un sourire hilare. Parle pas de ce que tu ne connais pas, fillette. Quel genre d'homme crois-tu que je serais si je n'arrivais pas à retenir mes pulsions animales ?
– Dommage pour mes servantes », tenta de plaisanter une Zelda honteuse de sa naïveté. Puis, comme elle le voyait ramasser sa chemise aux manches arrachées et sa tunique déchirée et tachée : « Hé, non, laisse ça ; j'ai fait faire des habits plus convenables pour toi. »

Quand il se trouva devant, le jeune héros blond ne put en croire ses yeux…
Durant la semaine de congé qu'il lui avait demandée, et croyez que la durée était un record pour un si bel ouvrage, son amie avait commandé au meilleur tailleur de la région une réplique parfaite de la tenue que portait Link depuis des années, mais faite dans les plus belles étoffes : la chemise et les chausses étaient faites de soie, douce et fluide, d'un blanc immaculé qui miroitait de reflets nacrés dans la lumière, et la tunique et le bonnet étaient en satin de velours vert bouteille scintillant ; les coutures, apparentes, étaient en fait des surpiqûres faites à l'aide d'une machine à pédale, sur deux rangs, plus serrées et plus solides que les coutures à la main ; l'ensemble était complété d'une paire de bottes, d'une ceinture à boucle en or, et d'une paire de gantelets montants, tous en cuir de veau foulonné bourrelé d'arabesques ; et quand le jeune homme passa ces magnifiques habits, sa surprise faut plus grande encore : ils étaient parfaitement à sa taille, et d'un confort total.
« Mais comment as-tu fait ? souffla-t-il à mi-voix sur le même ton d'excitation que devant une femme s'offrant nue à lui. Ils me vont parfaitement… Personne ne m'a mesuré, alors comment as-tu deviné ma taille exacte ?
– Hum, entonna la jeune princesse aux cheveux de miel cuivré sur un ton docte, j'avoue que ce ne fut pas évident ; mais tu n'es pas beaucoup plus grand que moi, bien qu'indéniablement plus robuste ; après t'avoir longuement observé au cours des quelques aventures que nous avions déjà vécues côte à côte avant nos préparatifs pour la bataille finale, j'ai réfléchi, et je vois que j'ai bien deviné tes proportions exactes…
– Je n'arrive pas à le croire…
– Et pourtant, c'est bien cela, tu ne peux le nier, répliqua-t-elle avec un air visiblement satisfait. Un mètre soixante-dix et soixante kilos dont quarante pour cent de masse musculaire.
– Impressionnant, admit Link, tu n'es vraiment pas tombée loin du tout.
– Oh, ce n'est pas cela ? interrogea-t-elle, un peu déçue.
– Si, allez, presque. Un soixante-neuf, cinquante-huit kilos, mais quarante-cinq pour cent de masse musculaire.
– Mais… ces habits te siéent tout de même, j'espère ?
– Bien entendu ! C'est à peine s'ils sont un peu trop grands, et il vaut mieux trop grands que trop petits. En tout cas, ils sont très beaux. Je te remercie beaucoup, merci ! »
Elle rosit de plaisir.
« Eh bien, à présent que tu portes une tenue convenable, tu vas pouvoir te montrer à la grande réception que j'ai organisée pour fêter la victoire.
– Pas encore, rectifia-t-il. Tu oublies qu'il y a quelque chose que j'ai promis de faire, avant… »


Au fond du jardin sauvage entouré de murailles couvertes de lierre baigné de magie et de la douce lumière dorée des rais perçant le feuillage des chênes centenaires qui avaient poussé entre les moellons qui carrelaient le sol, le Héros du Temps, son arme légendaire et sacrée à la main, faisait face à la stèle de marbre d'où il l'avait retirée.
Et oui, c'était bien vrai.
Il avait fait la promesse de ne pas abuser de la force qu'elle lui conférait et de venir la rendre aussitôt qu'il n'en aurait plus besoin.
Quelle noblesse de sa part…
Aussi, c'est sans une hésitation, sans un regret qu'il leva Excalibur pointe vers le bas, les deux bras tendus, et l'abaissa, la fichant dans le marbre aussi profondément qu'il le pouvait.
Le Héros du temps avait accompli sa mission, et son arme héréditaire avait accompli son œuvre ; il était temps à présent que les deux retrouvent la paix, passant le relai aux générations futures…
Pourtant au même instant, en silence, en secret, au fond de son cœur, Link abandonna cette partie de lui-même avec une prière, un souhait inavoué.
Que plus jamais personne n'ait besoin de te retirer de cette pierre, mon aimée
Alors la demeure éternelle et sacrée de l'épée de légende s'évanouit, laissant la place au jardin fleuri soigneusement tondu du palais royal d'Hyrule, au-dessus duquel le soleil venait de toucher l'horizon…
C'est presque avec soulagement que Link remit la main sur le manche au cuir effiloché de Malika, sa propre épée, qu'on lui avait précieusement gardée de côté en attendant ce moment, embrassant une dernière fois le plat de sa lame rayée avant de la ranger d'un ample geste élégant dans le fourreau accroché à son dos, d'où il espérait qu'elle ne ressortirait pas de sitôt…
…et enfin, il fut prêt à passer à table.

Oh, Déesses !
Zelda avait parlé d'une réception ?
Ce qu'il avait imaginé à ce mot était très en dessous de la réalité !
Pour lui et pour la cour, les quelques rares membres de la vieille noblesse restés en vie et restés fidèles et les quelques tout aussi rares dignitaires nommés par Ganondorf qui s'étaient avérés intègres, son amie avait vu grand, plus grand que lui pauvre gueux ignorant le sens même du mot "luxe" pourrait jamais voir ; donnant l'ordre à ses serviteurs avant même de partir vers la Montagne de la Mort de préparer la fête la plus belle et le festin le plus délicieux pour celui qui en reviendrait vainqueur, qui que ce soit, elle avait initié un véritable enchantement de délices et de divertissements pour tous les goûts.
Il y avait des jongleurs, des acrobates, des bouffons, des montreurs d'animaux, des prestidigitateurs, le rire et les frissons le disputaient à l'émerveillement ; tout un orchestre d'excellents musiciens réputés jouait avec talent des musiques de tous les genres ; quant au repas…
Dès les entrées, c'était déjà à ne plus savoir où donner de la tête ; pâté, pâté en croûte, saucisson, salami, cervelas, jambon cru, jambon cuit et cornichons ; rillettes, foie gras ; quartiers de melon au jambon ; canapés de pain grillé couverts de fromage frais, de crèmes, de sauces, de mousse de crabe, d'œufs de poisson ; blinis tartinés de tarama ou de saumon ; fruits de mer, crevettes, oursins, moules à la marinière, huîtres ; biscuits salés, caviar d'aubergine, purée d'olives, légumes confits, yaourt à l'ail et aux fines herbes ; feuilletés au fromage, à la saucisse, à la viande…
…mais quand vinrent les plats, il y eut de quoi devenir fou ; des quiches, des tourtes, au fromage, à la viande, aux légumes ; pour les amateurs de poisson, loups et daurades en croûte, sole meunière, sole à la sauce au beurre, saumon à la crème, colin en papillotes aux petits légumes, pavés de thon, filets de merlans ou de lottes, ailes de raie, et même un aileron de requin qui fit sensation ; et pour ceux, plus nombreux, préférant la viande, ça devenait du délire ; gibier d'abord, cerf, sanglier, et gibier d'eau ; oiseaux ensuite, cailles, pigeons, faisans ; saucisses, boudins blancs et noirs, andouilles ; et le bétail, surtout, à foison ; gigots de moutons odorants, côtelettes d'agneaux ; côtes de porc, grillées, à la citronnelle, porc laqué, rôti de porc ; magnifiques filets de bœuf fondants, rosbif ; poulet rôti, poulet à la citronnelle, poulet au caramel ; magrets de canard à damner un saint, charnus, leur couche de graisse poêlée formant une croûte croustillante ; toutes s'accompagnaient de petits légumes, carottes, navets, poireaux, de lentilles, petits pois, pois chiches, de semoule, de pleins bols de grains blancs et parfumés de cette céréale venue de l'Est qu'on appelait le riz, ou de ce tubercule récemment découvert dans les lointains pays de l'Ouest et apportés à grand frais, la pomme de terre, frite, sautée, cuite à la poêle dans la graisse d'oie et les lardons, de pains, blancs, complets, aux céréales, au son, au sésame, briochés, et le tout se nappait de toutes les sauces qu'on peut imaginer, à la baie de moutarde, aux champignons, au vin, au miel, au poivre…
…les fromages n'étaient pas en reste, au lait de chèvre, au lait de vache, au lait de brebis, à pâte molle, cuits, persillés, du brie, du camembert, de la tomme, du gruyère, du crottin, du bleu, du roquefort, de l'époisses, accompagnés de toutes les sortes de pains…
…que dire, alors, des desserts ? À côté des fruits, les pommes, poires, grappes de raisin, pêches et prunes, baies, cerises, abricots, melons, à croquer, en compotes ou en salades, les compositions pâtissières les plus inimaginables ; des flans aux œufs, nappés de sucre fondu sur le feu qu'on appelle caramel, et aromatisés avec cette gousse découverte dans les îles du Sud appelée vanille ; des tartes, aux pommes, aux fraises, tatin, en crumble ; des fruits à la crème pâtissière ; des meringues ; des petits gâteaux, babas, éclairs ; des pains d'épices, des brioches, des madeleines ; des galettes à la frangipane ; des biscuits, palets, boudoirs, spéculoos, petits beurres ; des préparations aux biscuits trempés, charlottes, tiramisus ; des gâteaux sophistiqués, vacherins, diplomates, forêts-noires, opéras ; des crêpes au sucre, au citron, à la chantilly, à la confiture ; des petites merveilles faites de jus de fruits et de glace qu'on appelait sorbets ; et partout, dans les crèmes, les recettes de la moitié des gâteaux, la garniture des crêpes, cette nouvelle gourmandise qui séduisait petits et grands, tirée d'une fève qu'on avait découverte dans le lointain pays à l'Ouest, le chocolat…
…et l'ensemble s'arrosait de flots de vins rouges, rosés, blancs secs, blancs liquoreux, champagnes, crémants, cidres et cervoises…
Quand Zelda jeta un œil vers Link à sa droite pour s'assurer qu'il était satisfait, elle sursauta.
Il pleurait à chaudes larmes…
« Mais Link, s'alarma-t-elle, qu'as-tu ?
– Je n'avais jamais vu autant de nourriture de toute ma vie…
– Oh… le cajola-t-elle avec attendrissement. Mon pauvre… C'est vrai ! J'imagine que tu ne devais pas manger à ta faim pendant toutes ces années où tu t'entraînais, fuyais, dormais à la belle étoile et chassais pour survivre, tu as dû te priver sévèrement… Eh bien réjouis-toi ! Ce soir, tout cela est pour toi, tu as le droit de manger ce que tu veux autant que tu le veux.
– Ça tombe bien, gronda-t-il presque, parce que… »
Et là, Link tel qu'en lui-même :
« …j'ai faim ! »
Et sous les yeux médusés et presque terrifiés de toute la cour et des serviteurs qui n'avaient jamais vu personne manger à moitié autant et doutaient jusqu'à ce soir-là que ce fût humainement possible, goûtant tous les plats sans exception et reprenant plusieurs fois de chacun de ses préférés sans que jamais son ventre ne tende son habit ni ne déborde de sa ceinture, il le prouva.