Chapitre 4 : Une décision impossible

Environ huit heures plus tard, Dean se réveilla complètement assommé par les événements. Quand il regarda sa montre et y vit midi, il eut du mal à réaliser où il était. Son premier instinct fut d'appeler Sam mais au moment où il allait prononcer son nom, il s'éteignit dans sa gorge, les souvenirs faisant progressivement surface. Chancelant, du à sa mauvaise position sur le canapé, il se leva avec des frissons partout sur le corps. Le soleil traversait les fenêtres et le salon baignait dans une vive et chaude lumière…trop aveuglante pour Dean qui baissa les stores. S'étirant, son premier regard porta sur la photo de lui et de Shannon, puis sur celle avec ses parents. Soupirant avec mauvaise humeur et sachant très bien qu'il ne devait en aucun cas s'attacher, il les rangea au fond de son tiroir. Totalement gelé, il alla prendre une douche bien chaude. Enfin, il prit sa veste et sortit.

A peu près à la même heure, Sam se réveilla également, seul dans son appartement. Apparemment, Patty lui avait déposé sur lui une couverture qui l'avait bien réchauffée. Il mit quelques minutes à se souvenir où il était et pourquoi. Son premier mouvement fut d'appeler Dean mais avec un soupir, il se rappela qu'il était impossible que son frère soit ici. Ne sachant pas comment il allait, il composa son numéro de téléphone mais tomba sur sa messagerie. Un peu inquiet, il alla quand même prendre une douche et se changer pour partir ensuite à sa recherche mais il n'en eut nul besoin. Tandis que Sam s'apprêtait à prendre sa veste après avoir réessayé d'appeler son frère, on frappa à la porte. Sam, un peu inquiet de l'identité du visiteur, alla ouvrir :

« Bonjour, Sammy !!s'exclama Dean en entrant. Eh bien, tu te paies un bel appart, dis donc mais quand j'y pense, ça ne m'étonne pas. Quand je vois le mien à côté…

-Mais Dean, où étais-tu ? J'ai essayé de t'appeler mille fois !

-Quoi, mon portable est éteint ?dit-il en le sortant et en vérifiant. Ah ben oui, c'est étonnant… Tu sais que là d'où on vient, je le laisse toujours allumé… Il a dû s'éteindre tout seul…

-C'est ça… Mais le principal est que tu sois là, soupira Sam de soulagement.

-Alors, raconte-moi tout en détail, p'tit frère, dit Dean en s'asseyant sur le canapé. »

Alors les deux frères passèrent chacun leur tour aux récits en n'omettant aucun détail, afin de partager le maximum d'indices susceptibles de les aider à sortir de cette situation. Ils furent autant étonnés l'un que l'autre de la vie qu'ils menaient et bien sûr de la destruction définitive des démons. Tout ça semblait si soudain et bizarre qu'ils avaient du mal à réaliser :

« Tu te rends compte que dans ce monde onirique, on n'a plus de démons à chasser ou dont on a à avoir peur ?dit Sam.

-Oui, je sais, c'est totalement dingue, j'avoue que j'ai du mal à y croire et apparemment mes doutes sont normaux puisque mon moi d'ici en doute aussi ainsi que ton toi d'ici. Je n'y comprends rien, franchement… Comment aurait-on pu faire une chose pareille avec Papa ?…mais sa voix s'éteignit en se rendant compte que leur père était bien en vie ici.

-Tu les as vus ?se contenta de dire Sam.

-Non, je n'ai pas osé, je ne veux surtout pas m'attacher comme la dernière fois… Le départ en est d'autant plus difficile, crois-moi, je sais ce que c'est, même si je n'avais pas vécu cette situation avec lui. Tu as envie de les voir, toi ?

-Oui et non pour les raisons que tu devines, j'en suis sûr.

-Il va falloir qu'on parte aujourd'hui, Sammy, nous devons trouver une solution dans des bouquins ou je ne sais où… Ah, oui, tu as un couteau en argent ?

-Non, pourquoi ?

-Tu sais bien que c'est ainsi que j'ai pu me réveiller la dernière fois, en me tuant avec.

-Mais Dean, tu oublies une chose essentielle… La dernière fois, nous savions que c'était un Djinn et tu pensais que ça marcherait puisque c'était un rêve mais là, nous ne savons pas qui est ce démon qui nous a emprisonnés ici…

-Et alors ?

-Imagine un seul instant que nous ne soyons pas dans un rêve et qu'on se tue réellement avec ce couteau ?

-Si nous ne sommes pas dans un rêve, alors où sommes-nous ? Parce que franchement il y a toutes les conditions de remplies pour être dans un fichu rêve.

-D'accord, admettons mais encore une fois, rien n'est certain… Et entre nous, je n'ai pas envie de prendre le risque de mourir définitivement, et toi ?

-Je n'ai pas dit que je voulais mourir…je veux me réveiller, voilà tout et je ne connais que cette solution…

-Il faudrait en chercher d'autres, alors…proposa Sam.

-Oui mais où ?

-Regarde derrière toi, il y a une mine d'or de renseignements démoniaques.

-Quoi, de l'argent démoniaque, où ça ?se leva Dean, tout excité.

-Tu n'as écouté qu'un mot sur deux… Tu sais que ton ouïe ne s'arrange pas avec les années ?se moqua Sam en lui montrant les livres derrière lui.

-C'est ça, eh bien, tu devrais penser à articuler aussi, ronchonna Dean. Mais comment se fait-il que tu aies plein de livres sur les démons et moi aucun ?

-Ca doit être en rapport avec notre intelligence et notre goût réciproque pour les livres, je crois…fit semblant de chercher Sam.

-Ah, ah !!ricana Dean. Très drôle…

-Ca a surtout un rapport avec le fait que je viens d'être nommé prof de fac dans la spécialité démonologie et esprits surnaturels, je crois…

-Tu n'aurais pas pu me le dire plus tôt ? Mais c'est quoi cette spécialité à la noix ? Tu ne dois avoir aucun succès, à mon avis, il ne doit pas y avoir un chat à tes cours…

-Sache qu'ils n'ont pas encore commencé et d'après ma soi-disant petite amie Patty, il y a un monde dingue qui s'y est inscrit… L'amphi risque de n'être même pas assez grand.

-Ca m'étonnerait que tant de gens s'intéressent aux forces occultes…

-Vraiment ? Alors pourquoi tu as tant de fans aux USA accrochés à tes basques et même dans le monde entier, je suis sûr ? Ce n'est pas pour ta tronche qu'ils sont fans mais parce que tu es un chasseur de démons, voilà tout. Ca a son succès aujourd'hui, apparemment, un peu trop, je dirai même à mon goût…

-Quoi ? Tu prétends qu'aucune de mes fans n'est amoureuse de moi pour ma beauté irrésistible ? Là, tu me vexes, je suis trop séduisant pour t'arriver à la cheville, tu es jaloux… »

Sam allait répliquer quand son téléphone sonna. C'était Patty qui voulait lui demander si tout allait bien et l'embrasser à distance. Ce coup de fil fut court mais eut l'effet de ramener la paix entre eux puisque Dean vit à quel point son frère semblait mal à l'aise, même au téléphone et se reconnaissant dans cette situation, il comprit tout à fait ce que son frère devait endurer aussi. Quand Sam raccrocha, il vit Dean en train d'examiner les livres, sans toutefois les déplacer de leur étagère.

« Qu'est-ce que tu fais ?

-Eh bien, elle est bizarre ta bibliothèque… Elle semble très collée au mur et en même temps pas… J'ai l'impression qu'il y a une pièce secrète derrière, tu sais, comme dans les bons films d'action : à chaque fois, il faut l'ouvrir en déplaçant un bouquin. Donc je les essaie tous…

-Nan mais tu es malade ?s'exclama Sam. Qu'une idée pareille vienne de toi, ça ne m'étonne pas mais si cette idée avait été mise en exécution, ça aurait été dans ton appart, non dans le mien. Je ne pourrais jamais avoir ce genre de choses dans mon propre appartement, tu fais erreur, mon vieux… »

Mais sa voix se perdit dans sa gorge quand ébahi, il vit devant lui la bibliothèque s'écarter pour laisser voir derrière effectivement une petite pièce secrète.

« Fais pas cette tête, on dirait que tu as vu un mort-vivant !jubila Dean. Et puis, ne te fais pas de bile, ton toi d'ici semble avoir beaucoup plus de ressources qu'on ne le croyait. Ou alors c'est moi qui ai filé l'idée de génie… Quand j'y réfléchis, je pencherai pour la seconde option.

-La ferme !! »

Impatient et curieux, Sam s'engouffra dans la pièce, suivi de Dean, tout aussi excité.

La pièce contenait ce qu'ils avaient imaginé : essentiellement des armes, poignards, fusils, pistolets, des balles en argent et également différents objets occultes comme des amulettes de protection et des objets anciens enfermés dans des boîtes sur des étagères, boîtes ramenées probablement de l'entrepôt qu'avait leur père. La pièce ne faisait pas plus de cinq mètres carrés. En silence, ils examinèrent les différents objets et armes entreposés.

Au bout de quelques instants, Sam regarda son frère et s'aperçut que Dean, un pistolet dans la main, avait les yeux fixés sur le sol et bougeait à peine, comme s'il était perdu dans ses pensées. Mais Sam savait que ce n'était pas vraiment le cas. Depuis ces deux ans que Dean avait pu réchapper de l'enfer, il lui arrivait fréquemment d'avoir des absences. Elles étaient beaucoup plus fréquentes au début et s'étaient atténuées avec le temps mais il arrivait parfois que Dean recommence à en avoir, comme c'était le cas à ce moment-là. N'importe qui pouvait lui parler, Dean ne répondait pas et ne réagissait à aucun stimulus. Ca ne durait que quelques minutes mais c'était un peu affolant de le voir rester ainsi. C'était comme si son corps était là pendant que son esprit était ailleurs. Au début, Sam s'était inquiété et avait voulu lui faire passer des examens à l'hôpital mais Dean n'avait jamais voulu en démordre. Il avait abandonné quand Bobby lui avait confié que Dean devait avoir un problème qui ne concernait ni la médecine ni la raison mais avait sûrement un étroit rapport avec son bref séjour en enfer.

Car Dean avait passé très peu de temps en enfer. Il était mort pendant environ deux heures avant que Sam et Bobby ne réussissent à trouver une solution miraculeuse grâce à un démon. Mais ce que Sam ignorait et ce qui l'inquiétait est qu'il ne savait pas du tout ce qui s'était passé pour Dean durant ces deux heures. Dean n'en avait jamais dit un seul mot alors que Sam lui avait tendu la perche de nombreuses fois. Mais Dean restait muet et seuls ses yeux donnaient à Sam un faible aperçu de ce qui se passait dans sa tête : ses yeux prenaient parfois une expression extrêmement perdue et désespérée, tellement désespérée que Sam avait même peur que son frère ne sombre totalement. Mais encore une fois, ce n'était qu'un aperçu et Sam avait peur de ce que pensait et ressentait son frère. C'est pour cela qu'il craignait que Dean tienne peu à la vie et malheureusement durant ces deux ans, Dean s'était montré un peu trop suicidaire au goût de Sam. Ainsi, Sam refusait totalement l'idée qu'ils tentent tous deux de se tuer pour revenir à la réalité, craignant que ce ne fusse une excuse de plus pour Dean de repartir et cela définitivement.

Mais ce qui étonna Sam était que son frère ait une de ses absences, même dans ce lieu. Il aurait pensé que ce genre de choses ne pouvait pas se produire dans un rêve mais apparemment il s'était trompé.

Pourtant, il ne dit rien et cinq minutes plus tard, Dean semblait avoir retrouvé sa bonne humeur habituelle.

« Bon, à part ce mini entrepôt, on n'a aucun indice de plus.

-Non, mais au moins on sait qu'il existe, lui dit Sam. »

Ils sortirent de la pièce et la refermèrent à l'aide du même livre ayant provoqué l'ouverture. Ensuite et d'un commun accord silencieux, ils se mirent à parcourir les livres de la bibliothèque de Sam ayant un vague rapport avec les rêves et les manipulations démoniaques.

Au bout de trois heures, Sam jeta son livre de l'autre côté du salon alors que Dean était encore plongé dans le sien :

« Mais pourquoi on s'embête, franchement ?demanda Sam en soupirant.

-Pourquoi tu dis ça ? Tu ne veux pas sortir d'ici ?

-Si…mais j'ai l'impression qu'on ne trouvera pas la réponse dans des bouquins mis là exprès pour qu'on les consulte, quand on y pense. Ce démon n'est pas si idiot que ça.

-Ok, mais si ce que tu dis est vrai, on ne trouvera la solution nulle part ici, dans aucun écrit, de la part de personne en fait…

-Tu as compris l'idée…

-Sam…

-Quoi ?

-Tu ne veux pas t'en aller, je me trompe ? Et sois honnête cette fois-ci.

-Mais Dean… Tu ne réalises pas la vie de rêve qu'on mène, enfin ? Nous avons tous deux une vie parfaite, des parents en vie et heureux, les démons sont à jamais détruits et on chante nos exploits au monde entier !

-Arrête, j'ai l'impression de m'entendre parler, là…

-Justement, tu devrais dire la même chose que moi et même, le penser, Dean. Regarde franchement notre vie ici et compare-la avec celle qui est réelle pour nous, celle d'où on vient. Et nous, on veut retourner dans notre monde ?

-Sam, ne fais pas l'imbécile…menaça Dean.

-Je suis très sérieux, Dean. Regarde : toi-même, tu te plaignais avant qu'on n'arrive ici d'en avoir marre de la vie qu'on menait, des motels, des cafards… Eh bien, voilà, tu as changé de vie. Quand on y pense, c'est un cadeau qu'on nous offre…

-Un cadeau ?s'étrangla Dean. Un cadeau venant d'un p de démon ?? Désolé, Sam mais comment peux-tu croire un seul instant que c'est un cadeau, tu n'es pas un idiot pourtant !! Tu sais parfaitement que le démon qui nous a fait un coup pareil ne recherche que son intérêt !!

-Et pourquoi ce serait le cas à chaque fois, dis-moi ? Tu te souviens qu'il y avait des vampires qui ne voulaient plus boire le sang des humains ? Eh bien, peut-être que cette fois-ci, un démon voudrait rendre la vie des gens malheureux comme nous, bien meilleure qu'elle n'est.

-Ben, voyons… Et pourquoi ne nous a-t-il dit pas demandé notre avis ou celui des autres victimes, avant de nous faire ce "cadeau" ?

-Il savait sûrement qu'on aurait des doutes et il avait peur qu'on…

-Et maintenant, tu te mets à le défendre ?s'écria Dean, de plus en plus scandalisé.

-Mais non, je ne le défends pas, j'expose son point de vue, voilà tout…

-Très bien, admettons un seul instant que tu aies raison… Eh bien, je conseille fortement à ce démon, quelque soit son nom, de faire un peu de commerce…

-De commerce ?demanda Sam en comprenant pas.

-Ben oui, réfléchis un peu le fric qu'il se ferait si les gens venaient le voir et le payaient pour avoir une vie de rêve !! Mais il serait milliardaire, dis donc ! Par contre, je ne pense pas qu'il ferait l'option "satisfait ou remboursé"…finit par ironiser Dean.

-Très bien, dit Sam en devenant soudain très pâle de colère. Sors d'ici…

-Pardon ?demanda Dean, surpris.

-Tu as très bien entendu, ou alors tu es encore plus délabré que je ne le croyais pour ne rien entendre. C'en est assez, alors sors de mon appartement !!se mit-il à crier.

-Attends, tu plaisantes, répondit Dean en pâlissant également mais de surprise.

-Non, je ne plaisante pas… Tu t'es assez foutu de moi pendant toutes ces années pour que j'en supporte encore davantage. Fiche-le le camp de ma vue avant que je ne te jette moi-même dehors !

-Tu ne penses pas ce que tu dis, Sammy…

-Et ne m'appelle pas Sammy ! Je ne suis pas un gamin !

-Ca ne te gênait pourtant pas il y a encore deux jours.

-Eh bien, si justement. Je ne voulais rien dire par respect pour mon aîné mais après tout, je n'en ai rien à faire…

-Mais tu es mon frère, comment veux-tu que je…

-Dégage !!cria Sam. »

Dean ne put s'empêcher de chanceler légèrement quand il se leva pour se diriger vers la porte. Après un dernier regard à son frère qui semblait furieux et triomphant, Dean sortit. Il se vit à peine descendre les escaliers, monter dans sa voiture et démarrer.

En temps normal, il se serait dit que tant de méchanceté de la part de Sam venait d'une possession subite. Mais ici, les démons avaient été détruits. Comment était-ce possible ? Pourtant, en y réfléchissant et en se remémorant leur conversation, il s'apercevait que la tension avait monté progressivement à cause de leurs avis divergents. Il était vrai que Dean avait toujours rêvé d'une vie sans chasse aux démons et savait qu'il en était de même pour Sam, voire même davantage pour ce dernier. Mais il avait cru au fil des années que ce rêve s'était peu à peu éteint et que Sam se contentait de leur misérable vie. Cependant, il s'apercevait qu'il n'en était rien et que son frère préférait avoir des œillères plutôt que d'accepter la vérité. Il comprenait ce sentiment pour l'avoir éprouvé trois ans plus tôt. Il était vrai que lui-même avait davantage d'expérience pour avoir déjà vécu cette situation mais tout de même, cela n'expliquait pas cette colère et ce vif ressentiment que Sam avait lancé contre lui.

Ainsi, comme une âme en peine, Dean ne s'était pas aperçu qu'il roulait, roulait, roulait sans arrêt et que même en faisant attention à ce qu'il faisait en conduisant, sa route le conduisait en rase campagne. Enfin, au bout d'une heure, il s'arrêta sur une petite route déserte et rarement fréquentée et put enfin déverser toute cette peine qui voulait jaillir de lui en pleurant.