Chapitre 5 : Une route, deux voitures
Cela faisait maintenant au moins deux heures que Dean était resté ainsi, à désespérer davantage de minute en minute de la situation dans laquelle il se retrouvait coincé. Pour une fois, il ne voyait aucune solution s'offrir à lui et la colère de Sam envers lui était ce qui le chagrinait le plus. Il ne savait pas comment il pourrait le raisonner car il avait pourtant tout essayé avant d'être jeté hors de son appartement mais le pire est qu'il savait que dès que Sam était borné sur une position, on n'arrivait qu'à grand peine à l'en sortir et c'était parfois même impossible.
Dean n'avait pas été aussi désespéré depuis un an et demi et il le ressentait tellement fort qu'il se demanda comment il pourrait supporter cette dispute aussi dure avec son frère. Sam ne l'avait jamais rejeté ainsi. Mais en y réfléchissant bien, si, il avait été plus désespéré et plus détruit qu'en ce jour.
Lors de son séjour en enfer, il avait cru mourir mille fois mentalement… Sam lui avait dit qu'il n'était mort que deux heures et pourtant, lui savait que ces deux heures n'avaient pas la même équivalence en enfer. Lui avait passé deux mois là-bas et seul le soutien et l'amour de Sam avaient pu faire en sorte qu'il ne devienne pas fou à son retour. Il avait enduré tant de souffrances et d'agonies là-bas qu'il en frissonnait encore. Il avait compris aussitôt pourquoi les démons étaient aussi heureux d'être sur terre, comme l'avait bien expliqué la femme démon Casey. Mais par contre, rien n'était pire que l'enfer, comme avait pu le faire entendre le vampire Dixon. Il se souvenait avec précision de chaque seconde passée là-bas et ses souvenirs le rendaient malade à chaque fois qu'ils lui revenaient à l'esprit. Dean savait bien que parfois, il avait des sortes d'absences et Sam n'avait pas manqué de lui faire remarquer au début et à s'en inquiéter. Mais il ne pouvait se résoudre à avouer à son frère que lors de ses dites absences, il avait l'impression que son esprit se détachait de son corps et qu'il était indubitablement ramené en enfer. Depuis son retour, c'était la seule hantise de Dean : la peur d'y retourner. Et comme toute peur, cette crainte le hantait chaque jour et chaque nuit. Il ignorait si Sam l'avait déjà remarqué mais il lui arrivait fréquemment la nuit de faire des cauchemars dans lesquels il se retrouvait de nouveau là-bas, en train de revivre ce qu'il avait déjà vécu antérieurement. Il se réveillait en sursaut et constatait avec soulagement qu'il était bien en vie mais ensuite, il craignait de se rendormir de peur de refaire le même cauchemar qui revenait avec insistance.
Dean se demandait souvent ce qu'avait vécu leur père en enfer. Avait-il eu la même expérience que lui ? Dean pensait que oui et il admirait son père pour ça car lors de leur dernière rencontre, quand la porte du diable s'était ouverte et que John les avait rejoint dans le cimetière, il n'avait pas semblé à Dean aussi détruit qu'il l'aurait cru. C'est cette force que Dean admirait et il se sentait tellement honteux de n'avoir pas eu le cran de son père qu'il n'aurait plus jamais osé le regarder en face s'il était revenu à la vie.
Car même aujourd'hui, Dean ne se sentait pas entièrement en vie. Il avait toujours l'impression que son âme était tirée vers le bas. Qu'est-ce que les démons s'en étaient pris à cœur joie quand ils l'avaient vu débarquer chez eux… On peut dire qu'ils l'avaient accueilli à bras ouverts ou plutôt à griffes ouvertes… Combien de fois Dean s'était senti déchiqueté, brûlé et dévoré, ça, il ne l'aurait pas su le dire lui-même… Jamais il n'aurait cru qu'on pouvait souffrir de la sorte. Il avait pensé un milliard de fois que son cœur allait lâcher par l'intensité des souffrances qu'il subissait mais n'ayant plus de cœur à proprement parler, il était plus aisé pour les démons de lui faire endurer mille genres de souffrances. Tous les démons, esprits et créatures qu'il avait envoyé en enfer l'avaient torturé à tour de rôle et certains même plusieurs fois. Il avait renoncé à compter le nombre de ceux qu'il avait damné car leurs formes s'apparentaient et étaient parfois peu distinguables les unes des autres. Il avait pensé alors avec ironie qu'il n'aurait pas dû en tuer autant malgré le plaisir qu'il y avait pris pour certains d'entre eux.
Les démons avaient dû expérimenter sur lui toutes leurs formes de souffrances infernales tellement il en avait subi. A chaque fois que son corps spirituel se reformait sous le désir des créatures démoniaques, celles-ci s'empressaient de le déchiqueter de nouveau et de lui faire tellement de blessures que pas un millimètre carré de lui-même n'en était atteint. Il n'avait pas pu s'empêcher de verser de nombreuses larmes de souffrance, d'agonie et de désespoir mais ses larmes n'avaient fait que réjouir davantage les démons. Il avait bien sûr essayé de ne pas en verser mais comment faire quand on souffre dix mille fois le martyre sans aucune pause d'aucune sorte ? De plus, Dean avait cru ne jamais sortir de là et sa douleur n'en était que plus intense. Deux mois, ça paraît une éternité en enfer…
Certains jours, Dean croyait ressentir encore des douleurs brûlantes comme si les nombreux fers qu'ils lui avaient appliqués, avaient encore leurs marques sur lui. Il devait alors réprimer des gémissements pour ne pas se laisser envahir par la douleur. Bien sûr, il savait que ces brûlures n'étaient pas vraiment présentes ni réelles mais celles mentales lui suffisaient amplement.
Et pourtant…Malgré toute cette souffrance et ces mille morts qu'il avait subies, jamais il n'avait regretté un seul instant d'avoir vendu son âme pour Sam, non, jamais. Et même en cet instant où Dean pensait que son frère le détestait, il ne regrettait rien. Il était au contraire heureux que son frère soit en vie et bien portant et seule cette pensée l'avait aidé à ne pas perdre la tête en enfer. Malgré tout, des images incessantes lui revenaient à l'esprit… Ces millions de gens torturés eux aussi dans des scènes dignes de celles qu'on décrivait dans les livres et même bien pires... Un océan de lave bouillante dans lequel on jetait les damnés pour les récupérer ensuite et leur refaire la même chose… Les pires engins de tortures que l'on pouvait imaginer et qui n'auraient jamais pu germer de l'esprit d'un humain…
Dean essayait de se chasser ces images de la tête mais comme si cela était fait exprès, il revoyait ces scènes dans toute leur intensité et dans toute leur horreur, comme s'il y était encore, avec une netteté effrayante.
Dean savait bien qu'il n'arriverait jamais à s'en sortir et que ces souvenirs voulaient sûrement le pousser au suicide pour qu'il y retourne mais il ne cédait pas et ne voulait pas céder, par respect envers ce qu'avait fait Sam et aussi par affolement d'y retourner et cela, pour toujours.
Enfin, il émergea de sa profonde détresse et eut une idée soudaine, à laquelle il voulait se raccrocher pour arranger les choses et peut-être permettre une résolution. Il sortit son portable et chercha un numéro de téléphone précis, espérant de toutes ses forces qu'il l'ait dans son répertoire mais heureusement, il le trouva :
« Eh, salut, Bobby !
-Dean ? Pourquoi m'appelles-tu ?
-En fait, j'aurais aimé te voir pour une affaire urgente. Tu es chez toi, là ?
-Euh…oui. Mais pour quelle affaire ? Il n'y a plus ce genre d'affaire, tu le sais bien.
-Oui, oui, mais je voulais parler d'autre chose, je t'expliquerai. Tu habites toujours au même endroit, non ?
-Quelle drôle de question, bien sûr !
-Ok, j'arrive. »
Alors, Dean remonta dans sa voiture et s'engagea sur la route le menant à Bobby, se fichant de ce qui pouvait bien se passer dans sa vie en ce moment, ne la considérant pas comme telle, ce qui n'était pas le cas pour Sam.
Sam de son côté, après avoir pesté pendant une heure contre son frère et avoir balancé différents objets à travers l'appartement, finit par se calmer. Il se raisonna et sortit de chez lui, avec une ferme intention en tête. En sortant, il eut la surprise de constater qu'il avait une voiture car il en trouva les clés. C'était une petite voiture de sport flambant neuf noire et Sam, heureux d'avoir enfin une voiture à lui, eut beaucoup de plaisir à la conduire. Il arriva donc rapidement à sa destination. Etonné tout d'abord, il vérifia par deux fois que c'était bien la bonne adresse mais lisant le nom sur la boîte aux lettres, ses doutes se dissipèrent pour laisser place à la joie. La maison de ses parents se dressait en face de lui, et si Sam n'avait pas su que ses parents habitaient là, il aurait imaginé que ses résidents étaient riches, tellement la maison était belle. La minute d'après, il sonna fébrile, à la porte entre appréhension et joie. Ce fut son père qui ouvrit et Sam ne put s'empêcher de le serrer dans ses bras. La seconde d'après, il enlaçait sa mère, plein de bonheur.
« Mais voyons, Sammy, qu'est-ce qui t'arrive ?demanda John, autant surpris que Mary.
-Mais rien, je suis tellement heureux de vous voir que je voulais vous serrer dans mes bras, c'est tout, répondit Sam, un sourire ravi sur les lèvres.
-Tu vas bien ?demanda Mary, soucieuse.
-Bien sûr, je n'ai jamais été aussi bien de toute ma vie ! Vous semblez en pleine forme tous les deux.
-Mais qu'as-tu ? On s'est vus le week-end dernier, dit John.
-J'avais tout simplement envie de passer. Vous me manquez terriblement parfois, si vous saviez…
-Où est Dean ? Il va bien ?demanda Mary.
-Oh, il doit être en train de se promener par-ci, par-là, il avait besoin de prendre l'air assez loin d'ici.
-Entre, voyons, dit Mary. »
L'intérieur était spacieux et aménagé avec goût. Ca ressemblait vaguement à la description que Dean lui avait faite de leur première maison. Des photos étaient sur les murs, les représentant tous les quatre à différentes époques et Sam éprouva alors ce qu'avait ressenti Dean presque trois ans plus tôt. Il était comblé de bonheur et ne pensait même plus à son frère qu'il avait mis à la porte de chez lui. Il profita simplement et pleinement des instants passés avec ses parents car ils pouvaient discuter de tout et de rien. Ils n'abordèrent même pas le sujet des démons et de la chasse, car Sam ne voulait rien savoir des événements passés car ça n'aurait ramené que trouble et tristesse. Il leur parla seulement de ce qui allait avoir lieu deux jours plus tard avec la cérémonie de récompenses et la venue du président des USA. Tous deux furent bien sûr très surpris et même un peu gênés de tant d'attention à leur égard :
« Et Dean, il est au courant, non ?demanda John.
-Bien sûr, c'est lui qui me l'a appris.
-Il compte s'y rendre au moins ?demanda Mary à son tour, soudain soucieuse, de même que son mari.
-C'est possible mais il n'a pas intérêt à rater ça sinon ça fera mal pour lui, c'est certain.
-Tu ne saurais pas ce qu'il a en tête, ton frère, en ce moment ?
-Ecoute, Papa, je ne suis pas dans sa tête, il est grand et il fait ce qu'il veut de ses journées.
-Ton frère nous inquiète, il est beaucoup trop soucieux envers cette lutte qu'il ne croit pas terminée et il serait vraiment temps de lui parler sérieusement. J'espère en avoir l'occasion avant la cérémonie et cela dès demain, pour ne pas tout gâcher.
-Tu verras, tout se passera bien, il ne peut en être autrement. Nous avons une vie parfaite et nous sommes des vedettes mondiales, que rêver de plus ?
-C'est vrai…Mais c'est surtout toi et ton frère qui êtes des vedettes, moi, je suis trop vieux pour tout ça.
-Mais John, voyons, ne dis pas de sottises, lui dit Mary.
-Non, c'est vrai, c'est aux jeunes d'être adulés, non aux vieux comme moi.
-Papa, si tu ne veux pas être une vedette, ok, mais je peux t'assurer que tu es un héros et bien davantage que Dean et moi. C'est toi le héros dans l'affaire, nous, on n'a fait que te suivre.
-Mais Sammy…
-Non, Papa, c'est vrai, alors ne dis rien. C'est surtout pour toi que le président vient et beaucoup moins pour nous.
-Merci, Sammy… »
Ils se regardèrent alors avec des yeux plein de tendresse et de bonheur.
A des kilomètres de là, roulant à en défoncer le bitume, Dean pestait contre ses goûts dans ce lieu pour ne pas avoir remis de cassettes dans la voiture. Il n'avait que la radio et cette nouvelle tuile ne fit qu'augmenter sa mauvaise humeur et sa rapidité. Heureusement, il ne rencontra aucune voiture et ne buta dans aucun obstacle et arriva plus rapidement que prévu chez Bobby, alors que le soir tombait.
La semi-obscurité l'empêcha de voir nettement la maison de Bobby mais il sut retrouver la porte pour y frapper :
« Déjà là ?s'étonna Bobby en lui ouvrant la porte. Je pensais que tu plaisantais en disant que tu allais passer.
-Pourquoi j'aurai fait ça ? Tu as l'air en forme en tout cas.
-Merci. Mais toi en revanche, tu sembles épuisé.
-Mais non, ce n'est qu'une impression. Alors, comment vas-tu ?
-Oh, ça va. Les affaires marchent à merveille, je n'aurai jamais cru à un tel succès.
-Les affaires ?interrogea Dean, ne sachant pas dans quoi Bobby était mêlé.
-Ben oui, le garage… Tu sais bien que depuis qu'on a raccroché, j'ai ouvert un garage de voitures… Des gens viennent tous les jours m'en acheter et m'en vendre, c'est incroyable. Certains viennent même de très loin pour ça, je n'ai pas à me plaindre, tout roule.
-Eh bien, félicitations, Bobby, je suis content pour toi.
-Merci, Dean. Mais que fais-tu ici ?
-En fait, c'est bête mais j'ai depuis pas mal de jours un nom de démon qui me reste sur le bout de la langue mais je n'arrive pas à m'en souvenir et je te jure, je deviens dingue à la fin, je ne fais plus que de penser à ça. C'est un démon qu'on avait rencontré il y a pas mal de temps Sam et moi mais j'aurai aimé jeter un coup d'œil dans tes bouquins pour le retrouver, si ça ne te fait rien.
-Un nom de démon qui t'obsède ? On aura tout vu…
-Ben oui, que veux-tu… Et puis…j'aurai aimé aider Sammy parfois dans la préparation de ses cours et ce nom me manque cruellement, tu sais, mentit Dean en souriant.
-Sam ne s'en souvient pas ?
-Non, il l'a totalement oublié.
-Tu veux que je t'aide à le retrouver ?demanda Bobby, en rechignant un peu.
-Je ne veux pas t'embêter avec ça, Bobby mais c'est sympa d'avoir demandé. Je vais me débrouiller seul.
-Très bien, je préfère dans un sens. Je ne voudrais plus entendre parler de démons ou de surnaturel de toute ma vie, tu sais, j'en ai assez vu et entendu comme ça. Suis-moi. »
Dean suivit alors Bobby à l'extérieur et découvrit en effet que le garage de Bobby n'était plus de qu'il avait été. Il ressemblait à un vrai garage et des tas de voitures assez neuves et bien entretenues étaient alignées sur le terrain, prêtes à être rachetées, pendant que d'autres attendaient d'être réparées à l'intérieur de différents hangars.
Bobby s'arrêta enfin devant un petit bâtiment cadenassé et assez délabré, à l'écart des voitures. Il ouvrit la porte et Dean découvrit alors que l'intérieur était très étroit et rempli d'étagères pleines de livres de différentes tailles, plus ou moins vieux.
« Et voilà. Tout ce que j'avais sur la chasse, je l'ai mis ici. Je pensais brûler le bâtiment d'ici peu de temps mais j'hésitais car j'ai pensé tout donner à Sam pour ses cours. Si tu trouves quoique ce soit qui t'intéresse, Dean, prends-le, je te donne tout ce que tu voudras dans ce bâtiment.
-Ok, merci, Bobby, je t'en suis très reconnaissant, dit Dean, un peu affolé par la masse de livres qui s'offrait à ses yeux.
-Prends tout ton temps, tu restes ici le temps que tu veux. Si tu as un petit creux, viens à la maison manger quelque chose.
-D'accord, j'y penserai.
-Bonne chance pour ta recherche mais ne t'y abrutit pas non plus. »
Sur ces mots, Bobby s'éloigna, laissant Dean plus découragé à la perspective de parcourir ces livres qu'autre chose. Malgré tout, et se raisonnant sur le bien-fondé de ce qu'il faisait, il entra dans le bâtiment, alluma la petite ampoule qui éclairait faiblement et commença ses recherches.
Environ vingt heures après, Dean était toujours enfermé dans le petit bâtiment. Il s'était endormi par terre, plus par fatigue qu'autre chose. Il avait lu pas mal de livres pendant plus de quinze heures sans rien trouver et par épuisement, avait fermé les yeux juste pour un instant mais il ne les rouvrit que cinq heures plus tard. Il eut du mal à réaliser où il se trouvait, car il se trouvait dans une totale obscurité, l'ampoule étant grillée. Emergeant petit à petit, il ouvrit la porte du bâtiment et constata qu'il devait être la fin de l'après-midi. Il avait extrêmement mal au cou du fait de sa mauvaise position quand il s'était endormi. Il avait dormi et pourtant il avait l'impression d'avoir encore plus sommeil qu'avant. Il se leva péniblement, plein de courbatures. Il emporta avec lui quelques livres qui lui avaient paru intéressant mais qu'il n'avait pas eu encore le temps de lire et rejoignit sa voiture, en boitant à moitié, sa jambe étant pleine de fourmillements. Il ne retourna pas voir Bobby tout de suite, sachant très bien ce qu'il lui dirait. Il ouvrit son coffre pour y mettre ses livres mais avant de le refermer, il eut une envie soudaine. Il fouilla dans son coffre et trouva l'objet qu'il recherchait : un couteau en argent. Si vraiment il rêvait, il en aurait le cœur net en se poignardant, comme il l'avait déjà fait trois ans plus tôt et ensuite il saurait se délivrer et tuer le démon responsable. Il prit alors le couteau, le dirigea vers son torse et espéra de tout cœur que ça servirait à quelque chose et que ça ne le tuerait pas. La pointe du couteau touchait son torse. Il prit une grande inspiration et y alla franco…
