Chapitre 11 : Un mal-être existentiel

Dean et Sam se réveillèrent en même temps. Ils étaient allongés sur le sol de l'entrepôt. Ils s'aperçurent avec étonnement et soulagement qu'ils n'avaient plus aucune blessure. Ce fut surtout un grand soulagement pour Dean qui se sentait revivre de pouvoir enfin respirer et réfléchir normalement. Il ne put s'empêcher de prendre une grande bouffée d'oxygène et de sourire. Se relevant rapidement, ils espérèrent, l'espace d'un instant, être revenu enfin chez eux. Mais cet espoir fut de courte durée quand ils regardèrent autour d'eux. Ils étaient bien à l'intérieur de l'entrepôt, certes mais celui-ci était presque transparent. Puisqu'il faisait jour, on s'apercevait que les murs, le toit et le sol étaient encore très légèrement visibles mais c'était comme si l'entrepôt disparaissait, le soleil traversant murs et plafond. Touchant l'un des murs, ils sentirent sa présence et le voyaient encore un peu.

« Alors, tu en penses quoi ?demanda Dean.

-Franchement, je n'en sais rien, c'est bizarre…

-Tu devrais pourtant savoir ce qu'il se passe, non ?

-Et, pourquoi moi ?

-Parce que, comme tu me le faisais si bien remarquer dans le monde infernal qu'on vient de quitter, c'était mon monde créé à partir de mes propres peurs et non des tiennes, tout simplement parce que c'est moi qui avais enclenché le système. Mais si ta théorie est la bonne, ce monde dans lequel nous sommes doit être le tien. Mais rassure-moi : tes peurs sont transparentes, ou quoi ?

-Tu as raison. Ca doit être mon propre monde cauchemardesque.

-Alors… Tu n'as rien à me dire ? A me confier pour qu'on puisse sortir d'ici avant que les choses ne s'aggravent, comme d'habitude ?

-Dean…Je ne sais pas encore ce que signifie ce monde, en toute honnêteté. Explorons-le et voyons par nous-mêmes.

-Si tu veux, p'tit frère. Mais j'espère qu'on ne va pas se faire avoir comme dans les deux autres mondes. Moi, j'aurais préféré qu'on se concentre pour retrouver notre monde.

-Je comprends ce que tu veux dire, Dean. Mais pour partir, on doit affronter nos peurs et donc, dans le cas présent, je dois les identifier.

-Ok, mais je n'aime pas ça. J'ai la sensation depuis qu'on a atterri dans le premier monde, de m'enliser de plus en plus dans un sable mouvant, c'est désagréable et très frustrant. »

Avec un soupir agacé, Dean suivit Sam et les deux frères sortirent de l'entrepôt. Dean fut complètement atterré de ne pas trouver sa chère voiture à l'extérieur. Déjà qu'il ne l'avait pas vue dans son monde démoniaque et là, il ne la retrouvait plus. L'Impala commençait sérieusement à lui manquer. Ils essayèrent de faire apparaître la voiture pour pouvoir aller jusqu'à la ville voisine mais ils ne parvinrent à rien, même en essayant n'importe quelle voiture sortie de leur imagination. Frustrés de leur échec et Dean maugréant mille jurons, les deux frères durent se contenter de marcher.

« On retourne à la même ville ?demanda Sam en empruntant la route.

-Non, je pense qu'on devrait s'y abstenir…A moins que tu veuilles avoir encore une cruelle désillusion ou te faire enfermer chez les dingues.

-Attends, Dean, c'est un monde différent et donc des réactions différentes.

-Tu veux vraiment tenter le diable ? »

Sam ne répondit pas et suivit Dean sur la route opposée qui menait, savaient-ils, à une ville plus proche de l'autre qu'ils connaissaient déjà.

Ils durent quand même marcher pendant deux bonnes heures pour y arriver, les pieds en marmelade. C'était la fin de la matinée apparemment. Les gens s'affairaient à leurs affaires quotidiennes dans cette petite ville sans histoires. Personne ne fit attention à eux, comme s'ils faisaient partie intégrante de la ville.

« Alors, que proposes-tu ?demanda Dean.

-On devrait aller voir si Papa et Maman sont en vie dans ce monde-ci.

-Je te parie qu'ils y sont, mais qu'ils ne seront pas ceux qu'on a connus.

-Et alors ? De toute façon, on s'y attend. On peut les voir et savoir qui ils sont ici et ensuite on repartira, voilà tout.

-Si tu veux. Allons voir dans un annuaire pour leur adresse. Mais ça m'étonnerait que ce soit si facile. »

Les deux jeunes hommes se dirigèrent alors vers un petit bar-restaurant au coin de la rue en face d'eux. Mais quand ils traversèrent la route, Sam sentit un courant d'air glacé le traverser. Il avait l'impression que les passants ne les voyaient pas et ne les regardaient même pas. Se disant que ce n'était qu'une fausse impression, il suivit Dean jusqu'au bar-resto. Il faillit se cogner contre Dean, arrêté juste devant la porte.

« Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi n'entres-tu pas ?

-En fait, je n'y arrive pas…avoua Dean en fronçant les sourcils. Vas-y, ouvre la porte à ma place. »

Sam, étonné, mit la main sur la poignée de la porte mais sans succès : sa main traversait littéralement la poignée. Il réessaya, soudainement affolé mais sa main se refusait à entrer en contact avec la poignée, malgré une légère sensation de picotement quand il passait sa main au travers. C'était comme si sa main était devenue transparente, alors qu'elle semblait toujours aussi solide.

« Tu crois qu'on est en train de disparaître comme l'entrepôt ?proposa Sam, soudain très pâle.

-Je n'en sais rien mais je te parie que nous sommes également invisibles. Personne ne nous a accordé le moindre regard, comme s'ils regardaient à travers nous.

-Je suis d'accord avec toi, ça m'a fait ça aussi. C'est bizarre cette histoire, je n'aime pas du tout ça et je n'y comprends rien.

-Il y a une seule chose positive à ça…

-Et laquelle ?

-Allez se promener dans les vestiaires des filles, rigola Dean, les yeux plein d'images futures.

-Ah !s'exclama Sam. Tu n'en rates pas une, toi ! Tu devrais avoir honte, surtout dans notre situation actuelle déplorable.

-Ok, t'énerve pas, c'est bon… Traversons la porte d'abord et on verra si on trouve un annuaire. »

Les deux frères, d'abord hésitants à cette idée, prirent un petit élan et traversèrent d'un seul coup la porte vitrée du bar-restaurant. La sensation n'avait pas été si désagréable qu'ils l'avaient tout d'abord cru, à part un léger picotement sur tout le corps. Cela leur semblait très étrange de pénétrer dans ce genre de lieu si commun et de n'être regardé par quiconque. Heureusement qu'ils étaient là l'un pour l'autre, sinon ils auraient davantage souffert de ce manque de réalité. Ils pouvaient au moins se regarder et retrouver en son frère la même impression de troubles. Dean aperçut un annuaire téléphonique un peu plus loin, près d'un téléphone et y alla derechef. Mais il fut bien ennuyé quand il s'agit de l'ouvrir. Sa main passa au travers, comme pour la poignée de porte. Accordant un regard embêté à Sam qui ne savait pas comment y remédier non plus, Dean eut une soudaine idée qu'il avait en fait déjà expérimentée mais sans s'en souvenir. Il eut un accès de rage qu'il dirigea envers l'annuaire et voulut lui donner un coup de poing pour évacuer sa colère. Son poing s'abattit alors sur le volume, sans le traverser, avec un bruit sourd, faisant retourner les clients du bar vers eux, ne sachant pas ce qui avait provoqué ce soudain bruit.

« Bravo, Dean !s'exclama Sam, impressionné. C'est vrai que la colère peut aider à faire déplacer des objets aux esprits et aux personnes immatérielles. Comment tu le savais ?

-Je n'en sais rien. C'est comme si j'avais déjà vécu ça mais sans m'en souvenir, c'est étrange. Je n'ai pourtant jamais connu ça que je m'en souvienne. »

Sam eut un instant de réflexion et regarda Dean en souriant :

« Mais si, voyons. Tu ne t'en souviens pas du tout mais il y a plus de trois ans, quand tu étais tombé dans le coma après l'accident de voiture avec moi et Papa, je t'ai dit avoir communiqué avec ton esprit détaché de ton corps et errant dans l'hôpital. Là, on doit faire la même expérience. Tu avais réussi à jeter un verre d'eau à terre, dans un accès de colère sûrement, pour arrêter notre dispute à Papa et moi.

-Ca ne me revient pas du tout mais ça correspondrait en effet. Alors si c'est vrai, nos corps ne serraient pas vraiment là, il n'y aurait que nos esprits qui se baladeraient de dimension en dimension pendant que nos corps…

-…seraient restés à l'entrepôt de notre monde, probablement endormis, compléta Sam. »

Les deux frères avaient du mal à réaliser qu'ils avaient enfin compris. Cette théorie leur semblait tellement évidente qu'ils ne comprenaient pas pourquoi ils n'y avaient pas pensé plus tôt. Ils se sentirent un peu idiots de n'y penser que maintenant. Ils en avaient presque oublié qu'ils devaient chercher l'adresse de leurs parents dans l'annuaire, n'ayant qu'une hâte : revenir définitivement chez eux. Quand une assiette se brisa dans le restaurant, ce bruit les fit tous deux sursauter, ayant été trop enfouis dans leurs pensées. Ne voulant que trouver leurs parents pour savoir s'ils pourraient les voir, Sam se concentra et dans un accès de rage contrôlée, alla à la fin de l'annuaire jusqu'à la lettre W. Cela avait fait retourner de nouveau, d'autres clients à la vue de cet annuaire fantôme d'où ils s'écartèrent avec soin. Se penchant sur la page, Dean et Sam aperçurent effectivement un John Winchester, résidant à la périphérie de la ville. Ayant hâte de voir au moins leur père pour se débarrasser de cette tâche et tenter de se concentrer pour rentrer chez eux, les deux frères s'empressèrent de quitter le bar de la même manière. Dean s'amusa seulement, avant de partir, avec un grand sourire, à faire sonner la cloche intérieure de la porte d'entrée pour effrayer un peu plus les clients et le personnel, qui jetèrent des regards terrifiés en leur direction.

La ville n'était heureusement pas très grande et connaissant désormais l'adresse de leur père, ils purent y arriver en trente minutes seulement. C'était une maison correcte, d'une taille moyenne et qui passait inaperçue. Dean fut déçu qu'une fois de plus, son père ne se contente que d'une maison de banlieue tout à fait ordinaire et soignée. Ne voyant personne entrer ou sortir, Dean et Sam décidèrent, par un simple regard entendu, de se faufiler dans la maison, de connaître son mode de vie et peut-être voir leurs doubles en photo de famille.

La minute d'après, ils se retrouvaient dans le salon, tous deux souriants à la vue de leur mère tenant leur père par la main, assis sur leur canapé. Ils se comportaient comme le reste des habitants et donc ni l'un ni l'autre ne voyaient Dean et Sam. Leurs parents semblaient tellement heureux que cette joie était communicative. Dean et Sam ne pouvaient s'empêcher de sourire de voir leurs parents si heureux. Dean n'avait pas eu l'occasion de voir ses parents dans la première dimension dans laquelle ils avaient atterri et les voir ici heureux et vivants, lui procurait un bien-être et une chaleur intense et confortable, même s'il savait pertinemment que ce n'était pas eux. Il en était de même pour Sam qui se sentait exulté à cette vision si familiale et reposante. John et Mary reprirent alors une discussion déjà entamée, sans voir leurs fils, pourtant face à eux.

« Tu sais, John, tu m'avais demandé ce matin de réfléchir, dit Mary, au fait que nous n'ayons jamais eu d'enfant.

-Quoi ?s'exclamèrent Dean et Sam, les yeux ronds et se regardant, choqués. Mais personne d'autre qu'eux n'entendit ou ne vit leur choc.

-Eh bien, continua Mary, je n'ai pas un seul moment de réflexion. Je suis heureuse de ne pas avoir eu d'enfant. Je sais que toutes les femmes rêvent souvent de tomber enceinte, de pouponner un bébé, d'élever leur enfant, de lui apprendre plein de choses. Mais moi, je me sens totalement épanouie et jamais un enfant ne m'aurait rendue plus heureuse que je ne le suis aujourd'hui. Nous avons une vie formidable et nous sommes encore si amoureux l'un de l'autre. Que demander de plus ? Des enfants ne nous auraient rien apporté de bon. Mais toi, mon amour, tu ne m'as pas dit ce que tu en pensais.

-Eh bien, ma chérie, je suis entièrement d'accord avec toi, sourit John. Des enfants ne nous auraient apporté que des problèmes et franchement, je plains ceux qui en ont. Imagine des enfants qui grandissent en ne faisant pas d'études ou alors en ayant des disputes continuelles avec l'un de nous ? Ce serait vraiment invivable et horrible. Nous sommes bien mieux ainsi. Nous n'avons pas besoin d'accorder de l'attention, ou pire de l'amour, à des enfants non reconnaissants, ce serait insupportable. Nous sommes deux et nous nous complétons parfaitement. Aucun partage d'attention ou d'affection. Tu es tout pour moi et je suis tout pour moi, c'est suffisant. »

Etant totalement d'accord, ils s'embrassèrent alors longuement.

Sam et Dean n'attendirent pas plus longtemps pour fuir cette maison et ces gens devenus étrangers et qu'ils avaient en horreur. Une soudaine envie de vomir s'était fait place en eux. L'espace d'un instant, ils avaient chacun cru que leur père, après l'abominable aveu de leur si tendre mère, s'opposerait à elle avec des arguments fondés sur la famille et l'amour filial. Mais cet espoir était parti en fumée cinq secondes après. Complètement perdus et désarçonnés, les deux frères ne savaient plus quoi penser ou même quoi dire. Ils avaient quitté la maison en silence, avaient traversé la ville toujours sans un mot et s'était assis dans un champ, sans n'avoir prononcé encore aucune parole. La douleur était trop intense pour la crier ou pour la communiquer simplement. Ils avaient l'impression que leur cœur s'était déchiré en deux et qu'un immense gouffre s'installait en eux. Des larmes de tristesse et de colère commencèrent à poindre dans leurs yeux mais chacun les essuya rageusement : pourtant, cela leur fit seulement prendre conscience qu'ils devaient en parler pour soulager leur peine et leur intense déception.

« Comment ont-ils osé parler de nous comme ça ?s'écria Dean, bouleversé. Je sais bien que ce n'est pas eux mais quand même, je leur ficherai bien des claques.

-Ils ne parlaient même pas de nous, je te signale mais de nos probables "nous". Pour eux, nous ne valions même pas la peine d'exister ! Comment peuvent-ils savoir quels enfants ils auraient eu, franchement ? On aurait presque dit qu'ils résumaient en quelques mots leurs plus grandes déceptions à notre égard, même s'ils généralisaient et ne nous voyaient même pas, bien sûr.

-Je te jure, j'ai envie d'y retourner, de me mettre vraiment en colère et d'en coller une bien méritée à P…, à cet homme !se reprit-il à temps, comme s'il allait se salir les lèvres. »

De nouveau, il y eut un moment de silence, seulement ponctué par les souffles audibles de Dean qui pourtant, se calmait progressivement.

« Et s'ils avaient raison, reprit Sam, en regardant le sol. »

-Quoi, que veux-tu dire ?

-Et si on ne leur avait apporté que des problèmes ? Je n'ai jamais été un bon fils, ni avec Maman ni avec Papa. C'est à cause de moi que Maman est morte et je me suis toujours disputé avec Papa. J'ai été horrible comme fils.

-Arrête, Sammy. Tu n'y étais pour rien dans la mort de Maman. C'est Azazel, le responsable, non toi.

-C'est peut-être lui qui l'a tué mais j'en étais la cause, Dean, tu le sais aussi bien que moi. Si je n'étais pas né, Maman serait toujours en vie : elle te préparerait de bons dîners chaque dimanche et te donnerait toute cette affection que tu as tant demandée et que tu n'as jamais eue !

-Sam, ferme-la !s'exclama Dean, soudain troublé. N'oublie surtout pas que c'est à cause de moi que Papa est mort.

-C'est différent.

-Non ! Ce n'est pas différent, c'est bien pire. Moi, je n'ai pas été seulement la cause de sa mort, mais c'est entièrement ma faute s'il est mort ! Il s'est sacrifié pour moi qui n'en valais même pas la peine ! Il aurait dû vivre alors que j'aurai dû tranquillement mourir. C'est presque moi qui l'ai tué ! Et pas un jour ne passe depuis ces trois ans et demi sans que je ne m'en veuille à mort de ce que s'est passé. J'aurai dû me réveiller à temps ou mourir bien avant qu'il ne fasse ce maudit pacte ! J'étais un adulte, nom d'un chien ! Et pas seulement, comme toi, un bébé de six mois qui ne pouvait rien faire à la situation ou tenter de le sauver. Je n'ai rien fait, rien et je suis un incapable pour ça… »

Ce déferlement de sentiments enfouis avait produit un choc chez Sam qui regardait son frère, surpris par ces paroles et pensées dévoilées qu'il n'aurait jamais imaginé chez lui.

Ils se sentaient tous deux tellement responsables de la mort de leurs parents que les paroles de John et Mary prenaient progressivement un sens chez eux. Ils sentaient qu'ils n'auraient jamais dû exister et que sans leur naissance, leurs parents seraient en vie et heureux. Comme s'ils connaissaient la continuité de leur pensée, Dean reprit :

« C'est vrai, on n'aurait jamais dû venir au monde. Nous sommes des erreurs de la nature.

-Non, c'est plutôt moi qui n'aurais jamais dû naître. N'oublie pas que c'est à cause de moi que tout a commencé. S'ils n'avaient eu que toi, tout aurait été parfait.

-Arrête de dire ça, Sammy, tu es trop important, voyons. Et puis, jamais je n'aurai vécu sans toi. Tu es trop essentiel à mon existence. Tu donnes du sens à ma vie et à ma présence sur terre…

-T'es sérieux ?demanda Sam, surpris de ces mots.

-Bien sûr que je le suis, répondit Dean, soudain très embarrassé et regardant ailleurs.

-De toute façon, tu ne m'aurais jamais connu, tu aurais vécu comme les autres enfants.

-Alors, autant de ne pas vivre du tout, avoua Dean. »

Ils ressentirent cet immense vide en eux qui s'agrandissait. Ils avaient beau être là l'un pour l'autre, ils se sentaient tellement seuls, ignorés de tous et non désirés qu'un intense malaise prenait le dessus d'eux. Le temps s'écoula, les deux frères demeurant silencieux tellement ils se sentaient mal. Ressentant une sensation bizarre, Dean se tourna vers Sam et était prêt à lui sortir une vanne pour détendre l'atmosphère quand il sursauta malgré lui, ne faisant pas réagir Sam.

« Sam, dis-moi, tu ne te sentirais pas un peu léger tout à coup et vide de l'intérieur, avec la tête qui tourne ?

-Pourquoi ?demanda Sam, gardant son regard posé à terre. Tu ressens la même chose ?

-Oui, depuis un moment maintenant. Mais notre nouvel aspect m'inquiète énormément, avoua Dean. »

Sam regarda alors son frère, curieux de ce qu'il voulait dire et sursauta à son tour. Il regarda ses propres mains et son corps et vit la même chose. Ils devenaient légèrement transparents. Tout leur corps et même leur tête n'avaient plus cet aspect physique. En regardant Dean qui s'examinait lui aussi, Sam entrevit presque la route à travers sa tête.

« On disparaît, n'est-ce pas ?s'affola Dean, plus pâle encore, dû à la transparence.

-J'en ai l'impression…

-Mais qu'est-ce qui est cause de ça ? Tout ça parce qu'on doute de nous ?

-Oui, c'est la seule explication… Depuis qu'on a pris conscience que Papa et Maman auraient vécu heureux sans nous, on est dégoûté de notre existence et on ne veut plus exister en somme. Ca doit être pour ça qu'on disparaît progressivement…

-…comme l'entrepôt, finit Dean. On doit y remédier et vite !

-Tu crois vraiment ? Peut-être va-t-on rejoindre naturellement notre monde si on se laisse faire. Nos esprits, n'existant plus vraiment ici, rejoindraient notre corps laissé chez nous.

-Ca ne peut pas être aussi simple, Sam. N'oublie pas que l'entrepôt est toujours présent ici. Cette disparition ressemble surtout à cet internement dans le premier monde et aux tortures mortelles dans le deuxième. On finit par en mourir, tout simplement et la saleté de démon qui nous a fait ça, gagnerait. Nos esprits morts, nos corps finiraient aussi par mourir, sans nous. Ce qui serait franchement dommage, en ce qui concerne le mien…

-Tu as raison, Dean, concéda Sam, soudain plus motivé. Nous devons nous reprendre.

-J'espère que tu vas y arriver car n'oublie pas que c'est ton cauchemar, cette peur d'être rejeté et non désiré. Mais ne t'inquiète pas, je comprends que tu regrettes d'être né. Ca me le fait trop souvent pour moi aussi.

-Bon, mais comment être heureux d'exister, alors ?

-On doit affirmer notre existence et notre identité, peut-être ?

-Bonne idée mais si on y arrive pas ?

-Arrête tes salades, Sammy, on va y arriver.

-Si tu le dis… »

Les deux jeunes hommes se concentrèrent alors sur leur volonté de s'affirmer en tant qu'être humain existant, sur leurs souvenirs, leurs sentiments. Mais apparemment ça ne produisait rien du tout, ils se sentaient au contraire encore pire qu'avant. Ils se jetèrent un regard découragé.

« En fait, Sammy, pourquoi est-on toujours fatigué ? Même maintenant ?

-Dean, ce n'est vraiment pas le bon moment pour en parler.

-Mais si, justement. Dès qu'on est arrivé dans le premier monde, j'étais complètement éreinté alors que chez nous, je me sentais en pleine forme. Et c'est encore le cas maintenant. Et ne me dis pas que c'est le décalage spatial.

-C'est vrai, je te l'accorde. Je ne me suis pas senti reposé pendant un bref instant depuis qu'on a débarqué dans ces mondes. Cette envie de dormir est tellement…

-…assommante, compléta Dean. Oui…c'est comme si quelqu'un voulait absolument nous faire dormir.

-Tu crois que c'est le démon qui est la cause de notre présence ici et qui contrôlerait tout ?

-Je pense. Il doit être avec nos corps en ce moment, n'oublie pas. Ah tiens, rien que d'y penser, ça me dégoûte qu'il nous manipule comme ça et qu'ils touchent sûrement nos corps… Ca m'en donne envie de vomir, beurk…dit alors Dean en détournant la tête, faisant une grimace et étant pris de nausées.

-On doit lutter contre ce sommeil à tout prix, alors. Nous devons combattre et rester éveillé, sinon on n'aura plus aucune raison d'exister si on s'endort maintenant…

-Tu te souviens d'ailleurs de ce jour où tu avais tellement sommeil mais tu voulais absolument attendre le retour de Papa d'une chasse car tu voulais qu'il te donne un câlin avant de t'endormir… Bien sûr, tu étais encore une fillette à cet âge-là…

-Eh !s'exclama Sam. Mais c'est vrai, je m'en souviens. Cependant je me suis endormi avant. A un moment, j'ai entrouvert les yeux quand la porte a claqué et en fait, c'était toi : tu avais fait exprès de me faire croire au retour de Papa et dans l'obscurité, tu m'as effectivement fait un câlin. Je savais que c'était toi mais ça m'a suffit et je me suis endormi aussitôt… »

Les deux frères, attendris à ce souvenir, se regardèrent en souriant, mais tentèrent, malgré leurs paupières très lourdes, de soutenir leur regard pour ne pas sombrer dans le sommeil insistant qui les ferait disparaître à jamais s'ils y cédaient. Mais invariablement, leurs yeux se fermèrent…