Chapitre 12 : Un voyage interminable
Leurs yeux ne s'étaient fermés que quelques secondes mais ils avaient réussi à lutter et à rouvrir les yeux, malgré l'intense fatigue qui s'installait. Ils décidèrent de se secouer et se levèrent pour faire quelques pas sur la route, histoire de chasser cette somnolence insistante.
« J'avais adoré cette journée, repensa Sam en souriant, quand Papa nous avait emmené dans un zoo. Il voulait chasser un démon, je crois, qui dévorait les animaux et les visiteurs. Moi, bien sûr, je ne voyais rien d'autre qu'une belle visite au zoo et j'étais tout excité. On marchait sans arrêt, sans qu'il veuille qu'on s'arrête devant les cages et j'étais si fatigué que j'arrivais à peine à le suivre.
-Oui, je me souviens, sourit Dean également. Il est même arrivé à un détour qu'on te perde de vue. Papa ne voulait pas redoubler, ne voulant pas perdre de temps et laisser s'échapper le démon mais j'ai fini par redoubler pour te chercher et je t'ai trouvé assis dans un coin…
-Et ne dis pas que je pleurais, c'est faux !s'indigna Sam en avance. J'avais simplement besoin de repos.
-Alors pourquoi t'es-tu jeté dans mes bras quand tu m'as vu ?plaisanta Dean.
-Bon, ok, j'étais soulagé de te revoir. D'ailleurs je n'ai jamais compris pourquoi Papa nous avait emmenés avec lui lors de cette chasse.
-Je sais que ce démon ne mangeait pas les enfants et puis, je suppose qu'il voulait allier chasse et en même temps petite sortie familiale.
-Oui, peut-être mais j'avais beaucoup aimé cette journée, à part cet incident. On n'a même pas vu le démon, Papa nous avait prévenus à temps.
-C'est vrai que c'était cool, admit Dean. Surtout que Papa, après qu'il ait tué le démon, nous avait acheté deux grands cornets de glace vanille-chocolat…Hum…je ne l'oublierai jamais… »
Sam ne put s'empêcher d'éclater de rire que son frère se souvienne encore de ce détail à cause de sa gourmandise. Tous deux continuèrent à penser à cette journée mais plus ils y pensaient, plus les détails semblaient leur échapper. Pensant à un autre souvenir de leur enfance, cela devint encore plus vague et plus flou. Même le sauvetage de Dean de l'enfer commençait à sérieusement s'estomper. Dean pensa à sa mère avec désarroi et à ses quelques souvenirs d'elle quand elle le bordait dans son lit, lui chantait des chansons mais même son visage devenait flou. De son côté, Sam repensait aux baisers de Jess, à sa douceur, sa joie de vivre mais tandis qu'il y pensait, sa voix disparaissait, tout comme ce qu'il éprouvait envers elle, leurs soirées amoureuses… Affolés que même leurs souvenirs disparaissent à cette vitesse, Dean et Sam se regardèrent et découvrirent qu'ils devenaient encore plus transparents qu'avant.
« Sam, nous devons communiquer et non penser chacun de notre côté, c'est essentiel. Ce n'est qu'en partageant nos quelques souvenirs restants que nous pourrons les conserver et peut-être en retrouver d'autres. »
Alors, les deux frères parlèrent encore et encore des souvenirs qui avaient encore un semblant d'existence en eux. Dean parla de leur père, de sa mauvaise humeur continuelle quand Sam les avait quitté pour la fac, de leur mère et de l'amour qu'elle leur donnait. Sam confia à Dean des souvenirs que Dean ne connaissait pas comme ses réussites aux examens, les conversations qu'il avait eu avec des amis, tout l'amour qu'il avait envers Jess et même de l'intense désespoir qu'il avait ressenti lorsque cette dernière avait été tuée. Au fur et à mesure qu'ils essayaient de s'accrocher tant bien que mal à leurs souvenirs qui s'efforçaient pourtant de leur échapper des doigts, ils s'aperçurent qu'ils reprenaient chacun un peu de consistance. C'était comme si ces souvenirs reprenaient corps et vie et les confirmaient dans le fait qu'ils voulaient vivre à tout prix et étaient heureux d'avoir pu vivre de telles expériences, même si c'était des malheurs.
Ils s'efforcèrent de parler sans arrêt et retrouvaient progressivement tous les détails enfouis de leurs souvenirs. Le visage et la douceur revint en mémoire à Dean et l'amour de Jess revint réconforter Sam et le réchauffer. Peu à peu, leurs corps retrouvèrent leur matérialité et même s'ils restaient invisibles pour tous, les deux frères redevinrent presque normaux à leurs yeux.
« Ouf !!ne put s'empêcher de s'exclamer Dean. On l'a échappé belle !!
-Ca, tu l'as dit !soupira Sam. Je me demande comment on aurait fait sinon.
-On serait devenu des esprits frappeurs, sourit Dean.
-Tu peux rire mais n'empêche que tu as eu une peur bleue.
-C'est vrai et si je pouvais, je dormirais tout mon soûl pour fêter ça mais malheureusement…
-…interdiction de dormir pour nous, finit Sam, ennuyé également par sa fatigue interminable.
-On refait un essai puisqu'on n'a que ça à faire ?
-Oh que oui, Dean ! Et cette fois, on fait attention.
-Parce que tu crois que les deux autres fois, on n'était pas concentré peut-être ?
-Si, mais…il y avait des circonstances atténuantes. La première fois, l'effet des flèches de calmants et la seconde, les tortures…
-Et là, la fatigue mais c'est toujours mieux. On va réussir, j'ai confiance…
-Pensons à une stratégie mentale pour s'en sortir d'abord.
-Sam ! Arrête, tu vas m'embrouiller les pinceaux.
-D'accord, j'arrête. Mais pense à des choses simples et qu'on n'a rencontré dans aucun de ces dimensions…
-Je sais, Quinn, merci, grommela Dean.
-Qui ?
-Ben oui, ne me dis pas que notre situation plus qu'inconfortable ne t'a pas fait pensé à Sliders, tout de même ?s'exclama Dean.
-C'est un film ?
-Non, une série, gros naze… Laisse tomber.
-Ah oui, je me souviens un peu d'en avoir lu des critiques. Ce ne serait pas un groupe de personnes qui "glissent" dans des dimensions parallèles ?
-Eh ben voilà, ton cas n'est peut-être pas aussi désespéré que je le croyais.
-C'est totalement différent, Dean. Le héros voulait les explorer et s'est fait prendre à son propre piège. En plus, ces dimensions étaient réelles, non créées de toutes pièces comme ici. Alors que nous, on ne l'a jamais voulu, on s'est fait avoir par un démon, tout simplement. Et puis, ces mondes n'existent pas, j'en suis certain. Nous devons trouver la force de nous en libérer, voilà tout. Seuls nos esprits sont concernés et non nos corps comme dans cette série.
-C'est bizarre…Rien qu'en parlant de cette façon, tu as ôté tout le charme de cette série…Je laisse tomber la comparaison, veux-tu…
-Oh que oui…il nous faut retrouver notre monde et le plus tôt sera le mieux.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Qu'il faut retrouver notre monde ? Eh bien, c'est assez clair, je crois que nous…
-Non, pas ça, c'est évident mais pourquoi il serait pressé de revenir ? Tu sais quelque chose que j'ignore ?
-Non, pas du tout, pourquoi ?répondit Sam, soudain gêné.
-Sammy, tu n'as jamais su mentir, n'essaie pas maintenant que tu n'es visible que pour moi.
-Sam ?
-Ok, de toute façon, tu l'aurais su tôt ou tard…
-J'aurais su quoi ?insista Dean.
-Eh bien, j'ai beaucoup réfléchi…
-Le contraire m'aurait étonné venant de toi.
-Et j'ai pensé que plus on restait dans ces mondes, plus on devait s'enfoncer dans notre…coma, disons et plus le démon réussit à nous contrôler.
-Il nous a contrôlé totalement dès le départ, je te signale.
-Ca, je sais, merci. Mais plus on reste dans ce genre de monde, plus on risque d'y rester, Dean.
-Très rassurant comme aveu. Mais aurais-tu deviné par le plus grand des hasards, ce qu'il pourrait nous vouloir ?
-Tu sais très bien qu'on ne connaissait pas ce démon quand on est parti le chasser ! La seule chose bizarre que j'avais trouvée était ces sortes de containers dans l'entrepôt…
-Des containers, dis-tu ?s'étonna Dean.
-Je sais, ce n'est pas si bizarre que ça dans un entrepôt mais ceux-là…
-…étaient opaques avec une impression de froid et chaud en même temps ?
-C'est exactement ça ! Mais comme tu sais que… Oh…tu les as vus, toi aussi ?
-Bien sûr mais ce qui m'étonne est que nous les ayons vu tous les deux dans des pièces différentes.
-Décris-moi la pièce dans tous ses détails. »
Dean s'efforça de se rappeler tout ce qu'il y avait vu, jusqu'à la moindre épingle et Sam approuvait de la tête au fur et à mesure.
« Et tu as mis une heure pour monter cet escalier ? Tu manques d'entraînement, si tu veux mon avis…
-Oh, arrête tes salades, Sam ! Tu sais très bien que ce n'est pas normal de s'être retrouvé dans deux pièces exactement pareilles à deux endroits différents et à deux moments différents !
-Je sais, je sais, t'emballe pas… Peut-être une distorsion spatio-temporelle qui nous enfermerait d'elle-même…Ce ne serait peut-être pas un démon à l'origine de tout ça mais tout simplement une sorte de fissure dans l'espace-temps qui occasionnerait…
-Sam ! C'est du délire tout ça, arrête ! Tu ne crois pas à ces foutaises, tout comme moi ! Il y a un démon là-dessous et quand on se réveillera, je te jure qu'il souffrira…
-Et d'ailleurs on est peut-être endormi dans ces containers, supposa Sam, tout comme les autres victimes.
-Comme dans des cercueils ?pâlit Dean. Bon sang, j'espère que tu te trompes…
-Quoi, tu es claustrophobe maintenant ?
-Je pourrais le devenir, rien qu'en m'imaginant là-dedans !
-Bon, concentrons-nous, si on veut vraiment se réveiller…
-On est peut-être congelé comme des glaçons…
-Dean ! Concentre-toi ! Adopte une attitude zen ou de yoga…
-Quoi, tu as déjà fait ça pour t'incarner en maître zen ?rigola Dean.
-Un peu, oui, avoua Sam en soupirant.
-Quand ça ?
-Quand j'étais avec Jess, elle avait insisté pour que j'y aille avec elle et m'avait traîné à l'une de ses séances de yoga…
-Vraiment ?dit Dean en pouffant de rire et en se tenant les côtes, rien que d'imaginer son frère faire cette activité.
-Arrête ! Ce n'est pas du tout ce que tu crois, ça te détend et te met dans une situation…
-…de draguer les filles en les observant du coin de l'œil !!rigola encore Dean.
-Tu veux finir comme un iceberg ou quoi ? Alors concentre-toi, dit Sam, ne voulant pas montrer davantage son embarras. »
Mais ils ne purent arriver à rien pendant encore une vingtaine de minutes car Dean n'arrêtait pas de rire aux larmes en imaginant son frère dans ce genre de scènes et d'ailleurs lui-même aurait bien aimé y aller aussi pour la dernière intention mentionnée. Sam, ne pouvant se concentrer par les éclats de rire de son frère, se contentait d'attendre mais finit par sourire un peu, heureux de voir son frère aussi gai après toutes les rudes épreuves traversées. Un peu de joie dans ce cauchemar incessant, lui donnait du baume au cœur.
Enfin, Dean, se rendant compte de leur situation alarmante, se calma et se concentra.
L'avantage de cette gaieté soudaine fut qu'elle leur avait ôté toute fatigue et qu'ils se sentaient, pour la première fois depuis leur captivité, frais et dispos pour s'en sortir. Fermant les yeux, ils pensèrent, une fois de plus, à leur monde, à tous les charmes qu'ils lui trouvaient, à leurs souvenirs et pour la première fois, tentèrent de se sentir en harmonie avec leur monde, comme ils ne l'avaient jamais été. Ils oublièrent absolument tout autour d'eux et firent le vide complet. Au bout d'environ une heure, alors que la fin d'après-midi s'avançait, ils sentirent un changement notable en ne sentant plus d'herbe sous leurs pieds.
Avec une grande appréhension, ils ouvrirent les yeux en même temps et se retinrent de crier quand ils s'aperçurent qu'effectivement, il n'y avait plus d'herbe sous leurs pieds mais pas même de sol. En fait, il n'y avait plus rien autour d'eux, ni ciel, ni champs, ni route : c'était le noir complet. Seuls eux deux ressortaient dans cette obscurité. Le néant s'offrait à eux à perte de vue.
