Chapitre 19 : La Malédiction

Le Temple de Chronepsis était à l'image du dieu qui l'honorait, un immense bâtiment des plus majestueux, surpassant largement toutes les autres bâtisses de la cité. Pourtant, malgré ses dimensions colossales, ses occupants préféraient rester sous forme humaine ou elfique, plus adaptée s'ils désiraient sortir de l'enceinte sacrée dans la ville que les hommes, désirant se faire bien voir des puissants reptiles – et peut être de nouer une alliance avec eux, qui sait ? L'arrogance du peuple humain était sans limite – avaient construite autour du temple.
Kael, déjà rayonnant de noblesse et de beauté, s'affairait près de l'autel, préparant la cérémonie qui aurait lieu quelques heures plus tard, quand soudain, des coups sourds et rapides furent frappés contre la porte de chêne, si lourde que seuls les dragons pouvaient l'ouvrir.
Surpris – aucun des dirigeants de la ville n'avait sollicité d'audience pour cette journée – et curieux, le jeune homme se dirigea vers la porte, sonda d'une pensée ce qui se trouvait au dehors ; la puissance magique que lui conférait son dieu lui permit de voir qu'il n'y avait aucune menace, aussi écarta-t-il les lourds battants pour laisser entrer le visiteur…

qui se révéla être une visiteuse. Une jeune fille, à peine une adolescente, jaillit à travers la porte à peine ouverte pour se blottir dans les bras du prêtre de Chronepsis, qui, surpris, ne chercha même pas à repousser cette insolente humaine. L'enfant redressa la tête, lui adressant un regard suppliant : le dragon n'eut pas la force de lui en vouloir. Puis elle tourna la tête vers la rue, dans laquelle trois hommes à l'air brutal venaient de surgir, sortant d'une ruelle, et regardaient en direction du temple, hésitant manifestement sur la conduite à tenir.
Suivant le regard de l'adolescente, Kael vit les trois brutes qui commençaient à avancer, estimant peut être que les dragons laisseraient les humains régler leurs affaires entre eux, comme ils avaient l'habitude de le faire. Dans la main de l'un d'eux, le prêtre de Chronepsis remarqua un vêtement déchiré ; ce n'est qu'alors qu'il remarqua que la jeune fille qui s'était précipité dans ses bras était à moitié nue. D'un geste protecteur, il passa un bras autour d'elle, la protégeant ainsi de sa propre tunique. Les trois autre marquèrent un temps d'arrêt.

Qui es-tu et que désire-tu du Seigneur du Temps ? demanda le prêtre d'une voix neutre.
Protégez-moi, s'il vous plait, répondit la jeune fille, suppliante.
Qui es-tu ? répéta Kael.
Alana… s'il vous plaît…

Les trois brutes attendaient de voir la situation évoluer ; le dragon ne prit qu'une fraction de seconde pour réfléchir. L'adolescente n'était pas une fidèle de Chronepsis, et n'avait donc rien à faire en ces lieux, mais ce qui l'attendait s'il lui refusait l'entrée dans le temple ne faisait aucun doute. Prenant sur lui d'aller à l'encontre des règles établies, il s'écarta, laissant l'enfant entrer dans le temple, et referma les lourdes portes derrière elle.
D'un geste, il fit signe à la fillette de le suivre, avant de s'avancer dans le temple. Ne l'entendant pas derrière lui, il se retourna, pour la trouver bouche bée devant la majesté des lieux. Des larges colonnes de marbre blanc soutenaient le toit, quelques dizaines de mètres plus haut ; sur les murs et le plafond, d'immenses fresques représentaient les différentes races draconiques dans toute leur gloire.
Pendant quelques secondes, le jeune homme détailla l'adolescente du regard : tout dans son apparence trahissait une certaine faiblesse, mais son corps bien qu'encore jeune évoquait déjà une certaine sensualité ; l'allure de garçon manqué que lui donnait son visage encore légèrement enfantin et ses cheveux, coupés courts et en bataille, était trahie par les courbes naissantes que la chemise déchirée qu'elle portait encore ne dissimulait pas.

Une gamine des rues, qui n'a pour elle que sa beauté,pensa Kael avec une certaine pitié.Beauté dont elle ne pourra rien tirer de mieux que ce qui aurait du lui arriver aujourd'hui… Pourquoi les dieux humains ne font-ils rien pour empêcher pareille déchéance ?

Suis-moi, Alana, demanda le dragon d'un ton neutre.

Quand elle s'aperçut que le prêtre de Chronepsis la regardait avec insistance, et bien que ce soit dans ses yeux que le regard du jeune homme soit plongé, l'adolescente ne put s'empêcher de rougir, sa pudeur lui rappelant la situation dans laquelle elle était. Kael lui tourna le dos et commença à s'avancer dans le temple ; tentant maladroitement de dissimuler son corps de ses mains, l'enfant le suivit dans un couloir, jusqu'à une porte de chêne d'une taille plus humaine que celles fermant l'entrée.

Ta chambre, annonça le dragon en ouvrant la porte de l'une des chambres dans lesquelles les prêtres humains de divinités alliées à Chronepsis séjournaient parfois. Normalement, tu n'aurais pas le droit d'être ici ; néanmoins, vu les circonstances, je t'accorde l'asile en ces lieux jusqu'à demain. Par contre, tu ne sortiras pas de cette chambre d'ici là. Je te ferai porter un repas ce soir.
Merci, murmura l'enfant alors que le prêtre refermait la porte derrière elle, l'enfermant dans ce havre de sécurité.

Le prêtre de Chronepsis pensa un instant retourner à ses occupations sans plus se soucier de l'incident, avant de changer d'avis : si la chambre dans laquelle il avait enfermé l'adolescente était confortable, elle n'y trouverait néanmoins pas le moindre vêtement, et sa situation actuelle ne devait pas être très agréable. Le jeune homme se mit en quête d'un habit décent ; estimant qu'une tunique d'apprenti ferait l'affaire, il revint vers la chambre de l'enfant.
Il n'était pas encore arrivé devant la porte quand il sentit quelque chose se produire – sans trop savoir quoi. Se concentrant, il comprit que c'était l'alarme protégeant la salle dans laquelle était dissimulé l'orbe qui retentissait directement dans son esprit…Cela n'avait pas de sens : la salle en question n'était accessible qu'en passant par un passage secret qui donnait directement dans sa chambre, et sa chambre et le passage étaient eux aussi protégés par des alarmes…Sans compter tous les pièges et les gardiens. Et puis, qui aurait pu aller là-bas ? Personne n'était entré dans le temple récemment, à part…
Franchissant au pas de courses les quelques dizaines de mètres qui le séparaient encore de la chambre d'Alana, Kael ouvrit violemment la porte de chêne. La pièce était vide. Se maudissant intérieurement, incanta rapidement un sortilège qui lui permettrait de voir la Toile elle-même ; il était impossible que la jeune fille soit sortie d'ici sans magie, et il voulait voir de quoi précisément elle était capable.
Les traces de la magie utilisée par Alana étaient encore clairement visibles – beaucoup trop clairement. Les sortilèges auxquels elle avait fait appel étaient surpuissants, et elle même y avait investi une puissance magique phénoménale… Il y avait là un très puissant sort d'Invocation, probablement une
Téléportation sans Erreur –ce qui n'avait pas de sens, puisque l'Orbe était conservé dans une Zone de Morte Magie, et était donc inaccessible de cette manière ; c'était pourtant là qu'Alana était réapparue, puisque les autres alarmes n'avaient pas retenti.
Et puis, il y avait deux autres sorts, encore bien plus puissants que celui d'Invocation : un sort de Transmutation et un autre qui n'appartenait à aucune école de magie. Une manipulation pure et brute de l'énergie de la Toile même ; un sort de Souhait, que seuls les archimages les plus puissants étaient capables d'invoquer. Un sort capable de transformer la Réalité pour la plier aux désirs de son invocateur.
Le dragon frémit en comprenant ce qui s'était passé : l'adolescente avait utilisé la puissance de ce sort pour recréer la Toile dans la salle de l'Orbe, se permettant ainsi de s'y téléporter. Ce qui expliquait aussi la nature du sort de Transmutation : au moment où la Toile se tissait à nouveau, l'alarme s'était déclenchée… Pour se donner suffisamment de temps pour dérober l'artefact, Alana avait invoqué un sortilège d'Arrêt du Temps…

Tout en réfléchissant, Kael sortit d'une de ses poches une gemme et la brisa ; il disparut aussitôt, pour réapparaître dans une pièce obscure. D'un violent coup de pied, il fit voler une porte en éclats, s'ouvrant ainsi un passage vers la salle dans laquelle l'Orbe était conservé.
Le spectacle qui s'offrit à lui n'avait aucun sens : face à lui, l'adolescente était penchée sur le coffre contenant l'artefact ; au sol gisaient les cadavres des créatures chargées de garder l'objet magique : des basilics, reptiles à huit pattes de la taille d'un cheval et au dos couvert de piques, qui de leur vivant auraient pu sans la moindre difficulté déchiqueter l'enfant de leurs griffes acérées ou la pétrifier d'un simple regard.
Le sort du prêtre était toujours actif : la Toile tout autour de lui était encore marquée par une autre magie tout aussi puissante que les précédentes, appartenant celle-ci à l'école de Nécromancie. Pourtant, maintenant qu'il la voyait au travers de son sortilège, Kael pouvait lire avec certitude que la fillette n'avait absolument aucun pouvoir magique…
Alana avait l'air terrifiée, mais le dragon n'avait pas l'impression que c'était de lui qu'elle avait peur… C'était les cadavres qui l'entouraient qu'elle regardait furtivement, s'interrompant une seconde de son travail de crochetage ; Kael douta même un instant qu'elle se soit rendu compte de sa présence. Pourtant, son entrée n'avait pas été discrète…
Comme pour le détromper, l'adolescente se redressa, et arracha d'un geste rageur un des derniers boutons de sa chemise, qu'elle lança violement aux pieds du prêtre…Celui-ci vit l'objet arriver, et comprit enfin.
Du plomb.
Les boutons de la chemise à moitié déchirée « contenaient » les sortilèges auxquels elle avait fait appel ; chacun d'eux avait été enchanté par un magicien particulièrement puissant, puis couvert d'une fine couche de plomb, un métal capable d'arrêter n'importe quelle aura, même la plus puissante : ainsi, les objets magiques étaient indétectables, même pour les yeux du dragon. Il suffisait manifestement de lancer les boutons au sol pour que la magie s'active, ce qui en faisait un outil redoutablement efficace même dans les mains inexpérimentées d'une personne sans aucune connaissance dans les arts magiques, comme cela semblait être le cas d'Alana.
Reculant d'un pas, le prêtre de Chronepsis ne put s'empêcher de se demander quelle magie serait invoquée par ce bouton-ci. Une autre
Plainte d'Outre-tombe, comme celle qui venait de terrasser les basiliques ? Un autre Arrêt du Temps, qui permettrait à l'enfant de terminer d'ouvrir le coffre et de s'enfuir ? Un Ennemi Subconscient peut être, qui chercherait au plus profond de lui ses cauchemars les plus intimes pour les lui faire vivre avec une intensité suffisante pour le tuer de terreur ?
Mais le bouton n'était rien de tout cela. Devant Kael s'ouvrit une brèche, créant un passage entre les plans… de l'autre côté rougeoyait une mer de flammes et de sang ; des créatures toutes plus horribles les unes que les autres volaient dans sa direction.
Un
Portail. Vers les Abysses.
Il fallut au prêtre du Seigneur du Temps toute la puissance que lui conférait son dieu et près d'une minute pour repousser dans leur plan d'origine les créatures qui avaient réussi à franchir la brèche et pour refermer celle-ci ; lorsqu'il put relever les yeux vers le coffre qui contenait autrefois l'Orbe, celui-ci était vide, et Alana n'était plus là.

Le dragon était lié à l'artefact par un enchantement très puissant ; à chaque instant, il pouvait savoir où celui-ci se trouvait, même s'il n'avait aucune conscience de se qui se passait autour de l'objet magique. Il sentit l'Orbe se déplacer deux fois, précaution utile pour empêcher un mage de trouver directement le lieu où l'enfant s'était téléportée, mais inutile dans ce cas précis. Un des fidèles du temple, versé dans les arts profanes, put incanter un sortilège de Téléportationsur Kael, le faisant apparaître dans la salle même où se trouvait l'objet magique.
La pièce en question était un laboratoire, situé au sommet d'une tour, du peu que le dragon pouvait voir par les fenêtres. Penché sur l'artefact, un magicien entièrement vêtu de noir tournait le dos à Kael. D'après le sortilège qui faisait toujours effet, la majorité des effets magiques perceptibles dans la salle étaient de nature nécromancienne. Alana n'était nulle part.
Où est la fille ? demanda le prêtre de Chronepsis.
Le mage sursauta et se retourna pour faire face à l'intrus.
Qui ? La petite voleuse ? Elle est repartie, j'ai libéré son amie, comme… Attendez un instant… vous n'êtes pas…
Le nécromant commença une incantation, mais il n'eut pas le temps de la terminer : avec une vitesse et une brutalité stupéfiante, Kael avait tiré son épée. D'une seule frappe, il trancha en deux le corps du mage. Sans prendre le temps de s'intéresser au reste des objets magiques dont la tour était remplie, il se saisit de l'Orbe ; quelques secondes plus tard, il était de retour au Temple.

Donc, tu as tué le véritable voleur, tu as retrouvé l'artefact et tu l'as ramené au temple, résuma Yanael. Alors, ou est le problème ?
L'histoire ne s'arrête pas là. En fait, elle commence là. Tu sais, les Orbes des Dragons sont des objets tellement importants, tellement dangereux qu'il y a une règle à leur sujet… Toute personne qui vole un des Orbes est condamnée à mort, et sera traquée par tous les dragons de toutes les espèces jusqu'à ce que l'exécution ait lieu.

Kael était la seule personne à avoir vu la fillette, et l'Orbe était sous sa responsabilité ; c'était donc à lui que revenait la mission de tuer l'enfant. Là encore, un adepte de la magie profane put aisément localiser l'enfant grâce à la description précise que lui en fit le dragon ; quelques instants plus tard, le prêtre de Chronepsis apparaissait dans une sombre mansarde.
Une paillasse faisait office de seul lit ; elle abritait non pas une, mais deux adolescentes : Alana était recroquevillée sur elle-même, lovée dans les bras d'une fille qui aurait pu être sa grande sœur, même si ses yeux d'un vert profond semblaient affirmer le contraire. La plus jeune pleurait ; l'autre, la serrant doucement dans ses bras, lui murmurait quelques paroles réconfortantes à l'oreille.
Tentant de se persuader que c'était la seule chose à faire, Kael tira son épée aussi silencieusement que possible – pas assez silencieusement, néanmoins, puisque la plus âgée des deux enfants tourna son visage vers lui et réagit aussitôt en le voyant : se relevant vivement, elle s'interposa entre le chasseur et sa proie, bras largement écartés.

Le dragon ! cria Alana, horrifiée, se recroquevillant dans le coin le plus proche.
Laissez-la tranquille, s'exclama l'autre. Elle a fait ça pour me protéger, pour qu'il ne me tue pas ! Ce n'est pas sa faute… Elle ne savait même pas que ça les tuerait, ni que les monstres arriveraient, il lui avait juste dit que ça empêcherait les gardes de s'en prendre à elle… Laissez-la tranquille !
Pour le crime qu'elle a commit, elle doit mourir, répliqua Kael sans trop y croire, d'un ton aussi froid qu'il en était capable. Ecarte-toi.
Non ! Elle voulait juste me protéger… Laissez-la tranquille, s'il vous plait…
Arrête ! fit Alana, bondissant pour protéger son amie de son corps quand elle vit le prêtre s'apprêter à faire un pas en avant. Et vous, …si je viens avec vous, sans résister, vous ne me tuerez pas, n'est-ce pas ?
Le dragon cherchait une réponse quand il s'aperçut que l'enfant continuait à parler… en silence. Articulant le plus distinctement possible, la fillette formait ses mots avec ses lèvres seulement, afin que l'autre adolescente ne puisse entendre ce que le jeune homme pouvait lire.
Dites oui, s'il vous plait… Pour qu'elle n'ait pas peur…
Horrifié, le fidèle de Chronepsis dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas faiblir.
Oui. Viens avec moi, à présent.
Vous ne ferez rien à Neïs, n'est-ce pas ?
Rien, je te le promets.

Alana s'avança vers le dragon, laissant là l'autre jeune fille, désespérée. Celui-ci sortit une autre gemme de sa poche, et la brisa après avoir pris l'enfant dans ses bras. Ensemble, ils disparurent alors que Neïs éclatait en sanglots ; ensemble, ils réapparurent dans la chambre de Kael, au cœur du Temple du Seigneur du Temps.
Je n'ai pas envie de mourir, avoua l'adolescente, que Kael devina au bord des larmes. Je n'ai pas envie de mourir… Il n'y a pas d'autre solution ? Je peux vous dire ou est le mage, je peux aller lui voler le trésor, si vous me le demandez… Je peux travailler, gagner de l'argent pour rembourser les créatures, vous êtes un prêtre très puissant, non ? Vous devez pouvoir les ressusciter… Je peux… je ne sais pas, je n'ai pas envie de mourir, répéta-t-elle avant de laisser enfin les larmes s'écouler sur ses joues.
Incapable de maintenir plus longtemps sa façade de colosse insensible, le prêtre de Chronepsis se détourna d'elle pour ne pas montrer son visage apitoyé. La règle était stricte, il ne devait pas faire preuve de faiblesse.
Mais si vous ne voulez pas, ce n'est pas grave, vous savez ? réussit à articuler Alana. Seulement, si vous pouviez lui dire que je suis… que vous m'avez gardée, je en sais pas, en esclave en punition de mon crime, comme ça, elle ne s'inquiètera pas… S'il vous plait ?

Cette fois, c'en fut trop pour Kael. Brusquement, il ouvrit la porte, demandant à la jeune fille de le suivre ; elle obéit sans poser de question. Le dragon la guida à travers le temple jusqu'à la chambre où il l'avait enfermée auparavant, ramassant au passage la tunique qu'il avait voulu lui apporter.
Déshabille-toi, lui demanda-t-il une fois qu'elle fut dans la chambre.
L'enfant n'hésita qu'une fraction de seconde avant d'obéir ; nue et évidement terrifiée, elle fit tout de même face au dragon.
Je ferai tout ce que vous voudrez.
Le prêtre ferma les yeux une seconde, avant de lui tendre la tunique d'apprenti.
Met ça. Et donne-moi tes vêtements.
Confuse, la jeune fille obéit ; une fois qu'elle fut habillée, le fidèle de Chronepsis repartit avec ses haillons, verrouillant la porte derrière lui. Il ne voulait pas que, prise de panique, elle utilise une autre magie dissimulée quelque part dans ses vêtements – surtout pas pendant qu'il serait en train de s'entretenir avec ses supérieurs afin de les convaincre de pardonner à l'enfant le crime qu'elle n'avait même pas conscience d'avoir commit.

Alors qu'il n'était qu'au milieu de la grande salle, les portes s'ouvrirent soudain. Un être imposant entra ; vêtu d'un grand manteau noir dissimulant mal une lourde armure garnie de piques acérées, il avait l'allure d'un humain, mais la forme et la couleur de ses pupilles le trahissait, l'identifiant comme un dragon d'ombre. A son flanc pendait une longue épée rangée dans un fourreau qui semblait être fait de chair – humaine, probablement.
Alors quoi, Grand Prêtre Kael ? fit le dragon en laissant tomber le cadavre d'une jeune fille sur le sol. Cette catin m'a dit que tu avais emporté la voleuse avec toi, que tu ne la tuerais pas ?
Le jeune homme ne put que reconnaître le corps exsangue qui gisait au sol : Neïs, dont les traits étaient défigurés par la douleur et dont le corps nu portait plus d'une marque de lame ou d'autre souffrance.
Qui es-tu, et que désires-tu du Seigneur du Temps ? demanda le prêtre d'un ton glacial.
Je suis ton frère, Kael, un Dragon comme toi, répondit l'autre d'un ton doucereux, et je désire que justice soit faite… que cette souillon qui a osé voler l'un des Orbes soit exécutée. Mais tu sais, si tu ne veux pas t'en charger toi-même, je peux m'en occuper… Mon épée a justement besoin d'un nouveau foureau.
Cette enfant est sous ma protection, et c'est à moi d'appliquer la Loi, si les Anciens décident qu'elle doit être appliquée.
Cette chienne d'humaine a osé voler un Orbe, et elle s'est condamnée à mort en agissant ainsi. Tue-la à l'instant, ou c'est moi qui le ferai, cracha le dragon d'ombre en tirant sa lame du fourreau de chair qui l'entourait.
Non, répliqua simplement Kael, sortant sa propre lame.

Le dragon d'ombre se jeta sur lui avec rage ; le prêtre de Chronepsis para un premier coup, puis un deuxième…L'autre accéléra ses frappes, mettant toute sa force dans ses coups et usant de son agilité pour attaquer le plus vicieusement possible ; très vite, le jeune homme sentit qu'il ne pourrait pas vaincre s'il ne mettait pas fin rapidement au combat. Une blessure devrait suffire, une entaille au bras, peut-être…
Mais Kael avait mal prévu son coup. Son adversaire pivota au dernier moment, et la lame s'enfonça profondément en plein cœur du dragon d'ombre, le tuant sur le coup. Choqué, le dragon d'or le regarda tomber lentement, glisser le long de son épée pour tomber au sol et s'y vider rapidement de son sang…
Et comme un magnifique ensemble, un groupe de dragons d'ombres entrèrent exactement à cet instant par les portes laissées ouvertes par leur semblable, menés par un jeune homme aux allures encore plus sombres que ceux qu'il dirigeait, et que Kael reconnut instantanément.
Aïyen ! Tu…
Grand Prêtre Kael, justifie ton acte à l'instant ! Quel crime a donc commit notre frère pour que tu le tues dans cette enceinte sacrée ?
Il…
Ne me dit pas que tu l'as tué simplement pour protéger cette petite voleuse d'humaine qui t'a dérobé l'Orbe des Dragons d'Or ?
Je…
Chronepsis ! Toi le Maître de ces lieux, Toi le Seigneur du Temps ! Chronepsis, j'invoque Ton Nom et Ton jugement ! Celui-ci qui se tient devant moi a tué l'un des siens pour protéger un humain ! Celui-ci qui se tient devant Toi ignore Ta loi et protège ceux qui la violent ! Chronepsis, j'invoque Ton Nom et Ton Jugement !

Et alors que les dragons d'ombre se déployaient en un large cercle, chacun tirant son épée, une violente lumière jaillit de la direction de l'autel. L'instant d'après, un magnifique dragon dont nul n'aurait pu dire la véritable couleur se tenait au centre du temple. Aussitôt, tous tombèrent à genou devant l'Avatar, nul n'osant lever les yeux vers l'être divin.
Kael, dit celui-ci d'une voix plus puissante que le tonnerre, toi que j'ai accueilli parmi les miens, te retournes-tu contre moi ? Toi qui es l'un de mes premiers prêtres, brises-tu mes lois ? Apprends donc ton châtiment, toi qui t'opposes à moi…
Pour protéger une humaine, tu as tué un de mes fils. Je t'interdis donc à tout jamais de reprendre l'apparence d'un dragon, puisque tu désires tant être un humain que tu te ranges à leur côté contre mes enfants.
Tu as violé ma loi et tu t'es opposé à ceux qui voulaient l'appliquer ; tu as défendu celle qui avait commit le pire des crimes plutôt que l'exécuter. Tu n'es plus un de mes prêtres, et tu retourneras dans ce monde d'où je t'avais guidé jusqu'ici. Retournes dans le plan où tu es né, toi qui n'es plus un dragon ! Tu y resteras prisonnier pour un siècle, le temps de méditer sur ce que tu es devenu.

Kael sentit un grand vide dans son âme, alors que l'univers semblait se déchirer autour de lui. La frontière entre les plans s'affaiblissait, l'énergie positive envahissant le Plan Primaire pour l'emporter avec lui, le ramener là d'où il venait…
Dans le même temps, l'Avatar avait disparu. Aïyen s'avançait vers le dragon d'or, un rictus enragé sur le visage.

Ca ne suffit pas ! Ce n'est pas un châtiment ! Venez, mes frères, avant qu'il ne disparaisse… Offrons-lui un cadeau d'adieu ! Kael… Je te maudis !
Aussitôt, les dragons d'ombre entamèrent un chœur aux accents démoniaques, tissant un puissant sortilège autour du prêtre déchu.
Kael ! continua Aïyen. Voici ton cadeau, voici ta malédiction ! Puisque tu es si prompt à t'enticher de ces créatures fragiles… Chaque être que tu aimeras, chaque être que tu désireras protéger, tu le verras mourir d'une mort atroce, infâme, jusqu'à ce que tu craignes même d'aimer qui que ce soit, car tu n'apporteras que mort et désolation à tous ceux à qui tu voudras apporter le bonheur, à tous ceux que tu voudras protéger !
Le chœur continua de résonner alors que le dragon de vie s'estompait, quittant lentement Toril pour rejoindre le plan de l'Energie Positive.
Et vous, mes frères ! Amenez moi cette fille, que nous lui fassions connaître tous les délices de la souffrance avant qu'elle ne nous supplie de l'achever… Qu'elle soit la première à souffrir !
Kael ne voyait plus ce qui se passait ; il n'eut que le temps d'entendre un horrible cri de douleur avant de disparaître complètement de ce plan d'existence.

Alors, c'est ça, la malédiction ? C'est horrible…
Oui… mais ce n'est pas tout à fait ce qu'Aïyen et les siens voulaient initialement. Normalement, c'était un sortilège très puissant qui devait semer mort et désolation autour de moi, mais durant le siècle que j'ai passé dans le Plan de l'Energie Positive, j'ai retrouvé ma magie… différemment. C'est à cette époque-là que Torm, le Protecteur, est venu à moi. A l'aide de sa magie, j'ai pu combattre celle d'Aïyen ; j'ai fini par me libérer de sa malédiction. Alors… lui et les siens ont décidé de faire eux-mêmes en sorte que la malédiction s'accomplissent. Maintenant, ce sont eux qui me traquent, et qui tuent implacablement ceux à qui je m'attache…
Comme moi… mais… pourquoi les laisses-tu faire ?
Ils sont nombreux, dispersés, ils ne se montrent que l'espace d'un instant, une fois qu'ils s'apprêtent à frapper… Je ne suis pas assez puissant pour les trouver tous, ni pour tous les tuer.
Trouve Aïyen. Je le tuerai.
Ca ne changera rien, il restera tous les autres.
Trouve Aïyen, répéta Yanael. Une fois que lui sera mort, on verra bien s'ils réagissent encore. Et s'ils me traquent, moi que tu désires protéger, nous les tuerons, tous, les uns après les autres. Mais d'abord, je vais détruire ce Dragon de Mort.
Non, fit Kael, souriant devant la détermination de l'érynie. Je vais le trouver, et nous allons le détruire. Ensemble.


NdA : Bon, puisque ça fait très longtemps que je n'en ai pas fait, je commence par un…

Disclaimer : Depuis le dernier chapitre, je me suis payé pas mal de choses, ma situation personnelle et professionnelle ont évolué, mais… malgré tout, les droits sur les Royaumes Oubliés ne sont toujours pas à moi. Eh non. Ils sont toujours la propriété de Wizards of the Coast TM, mais je suis prêt à leur reverser l'intégralité de mes bénéfices sur cette fic s'ils me le demandent, naturellement. Et comme ça ne me rapporte pas un centime, je n'aurai même pas besoin de leur envoyer un chèque. Par contre, Kael, Yanael, Alana (pauvre petite), Neïs, Aïyen, et de nombreux autres personnages qui n'apparaissent pas dans ce chapitre sont ma création et ma propriété. Pas touche – en tout cas, pas sans me prévenir avant.

Ce détail technique étant réglé, je vous présente toutes mes excuses Oui, ça fait effectivement plus de deux ans que je n'ai pas rajouté le moindre chapitre. Je ne vais pas vous donner de fausse bonne raison : je ne l'ai pas fait, c'est tout. Enfin, si ça peut vous rassurer un minimum, cette fic est finie ; il ne me reste plus qu'à écrire d'éventuelles NdA pour les trois chapitres suivant et l'épilogue, et d'uploader tout ça. Ce que je ferai.

D'ici pas longtemps.

Promis.

Sinon, pas grand-chose à préciser dans ce chapitre : Kael le fait très bien tout seul. J'avais commencé par l'écrire raconté à la première personne, Kael racontant à Yanael les évènements, mais c'était excessivement lourd, donc j'ai opté pour le flash-back, plus lisible et moins laborieux, à mon goût en tout cas. Pour me dire ce que vous en avez pensé, pour me crier dessus pour mon retard extraordinaire, pour exiger une upload rapide des chapitres suivants ou pour toute autre raison, une seule chose à faire : cliquez sur le bouton Review.