Le Temple de Chronepsis était à l'image
du dieu qui l'honorait, un immense bâtiment des plus
majestueux, surpassant largement toutes les autres bâtisses de
la cité. Pourtant, malgré ses dimensions colossales,
ses occupants préféraient rester sous forme humaine ou
elfique, plus adaptée s'ils désiraient sortir de
l'enceinte sacrée dans la ville que les hommes, désirant
se faire bien voir des puissants reptiles – et peut être de
nouer une alliance avec eux, qui sait ? L'arrogance du peuple
humain était sans limite – avaient construite autour du
temple.
Kael, déjà rayonnant de noblesse et de
beauté, s'affairait près de l'autel, préparant
la cérémonie qui aurait lieu quelques heures plus tard,
quand soudain, des coups sourds et rapides furent frappés
contre la porte de chêne, si lourde que seuls les dragons
pouvaient l'ouvrir.
Surpris – aucun des dirigeants de la ville n'avait
sollicité d'audience pour cette journée – et
curieux, le jeune homme se dirigea vers la porte, sonda d'une
pensée ce qui se trouvait au dehors ; la puissance
magique que lui conférait son dieu lui permit de voir qu'il
n'y avait aucune menace, aussi écarta-t-il les lourds
battants pour laisser entrer le visiteur…
…qui se révéla être une
visiteuse. Une jeune fille, à peine une adolescente, jaillit à
travers la porte à peine ouverte pour se blottir dans les bras
du prêtre de Chronepsis, qui, surpris, ne chercha même
pas à repousser cette insolente humaine. L'enfant redressa
la tête, lui adressant un regard suppliant : le dragon
n'eut pas la force de lui en vouloir. Puis elle tourna la tête
vers la rue, dans laquelle trois hommes à l'air brutal
venaient de surgir, sortant d'une ruelle, et regardaient en
direction du temple, hésitant manifestement sur la conduite à
tenir.
Suivant le regard de l'adolescente, Kael vit les
trois brutes qui commençaient à avancer, estimant peut
être que les dragons laisseraient les humains régler
leurs affaires entre eux, comme ils avaient l'habitude de le faire.
Dans la main de l'un d'eux, le prêtre de Chronepsis
remarqua un vêtement déchiré ; ce n'est
qu'alors qu'il remarqua que la jeune fille qui s'était
précipité dans ses bras était à moitié
nue. D'un geste protecteur, il passa un bras autour d'elle, la
protégeant ainsi de sa propre tunique. Les trois autre
marquèrent un temps d'arrêt.
– Qui es-tu et que désire-tu du Seigneur
du Temps ? demanda le prêtre d'une voix neutre.
– Protégez-moi, s'il vous plait,
répondit la jeune fille, suppliante.
– Qui es-tu ? répéta Kael.
– Alana… s'il vous plaît…
Les trois brutes attendaient de voir la situation
évoluer ; le dragon ne prit qu'une fraction de seconde
pour réfléchir. L'adolescente n'était pas
une fidèle de Chronepsis, et n'avait donc rien à
faire en ces lieux, mais ce qui l'attendait s'il lui refusait
l'entrée dans le temple ne faisait aucun doute. Prenant sur
lui d'aller à l'encontre des règles établies,
il s'écarta, laissant l'enfant entrer dans le temple, et
referma les lourdes portes derrière elle.
D'un geste, il fit signe à la fillette de le
suivre, avant de s'avancer dans le temple. Ne l'entendant pas
derrière lui, il se retourna, pour la trouver bouche bée
devant la majesté des lieux. Des larges colonnes de marbre
blanc soutenaient le toit, quelques dizaines de mètres plus
haut ; sur les murs et le plafond, d'immenses fresques
représentaient les différentes races draconiques dans
toute leur gloire.
Pendant quelques secondes, le jeune homme détailla
l'adolescente du regard : tout dans son apparence trahissait
une certaine faiblesse, mais son corps bien qu'encore jeune
évoquait déjà une certaine sensualité ;
l'allure de garçon manqué que lui donnait son visage
encore légèrement enfantin et ses cheveux, coupés
courts et en bataille, était trahie par les courbes naissantes
que la chemise déchirée qu'elle portait encore
ne dissimulait pas.
Une gamine des rues, qui n'a pour elle que sa beauté,pensa Kael avec une certaine pitié.Beauté dont elle ne pourra rien tirer
de mieux que ce qui aurait du lui arriver aujourd'hui… Pourquoi
les dieux humains ne font-ils rien pour empêcher pareille
déchéance ?
– Suis-moi, Alana, demanda le dragon d'un ton neutre.
Quand elle s'aperçut que le prêtre de Chronepsis la regardait avec insistance, et bien que ce soit dans ses yeux que le regard du jeune homme soit plongé, l'adolescente ne put s'empêcher de rougir, sa pudeur lui rappelant la situation dans laquelle elle était. Kael lui tourna le dos et commença à s'avancer dans le temple ; tentant maladroitement de dissimuler son corps de ses mains, l'enfant le suivit dans un couloir, jusqu'à une porte de chêne d'une taille plus humaine que celles fermant l'entrée.
– Ta chambre, annonça le dragon en
ouvrant la porte de l'une des chambres dans lesquelles les prêtres
humains de divinités alliées à Chronepsis
séjournaient parfois. Normalement, tu n'aurais pas le droit
d'être ici ; néanmoins, vu les circonstances, je
t'accorde l'asile en ces lieux jusqu'à demain. Par
contre, tu ne sortiras pas de cette chambre d'ici là. Je te
ferai porter un repas ce soir.
– Merci, murmura l'enfant alors que le prêtre
refermait la porte derrière elle, l'enfermant dans ce havre
de sécurité.
Le prêtre de Chronepsis pensa un instant
retourner à ses occupations sans plus se soucier de
l'incident, avant de changer d'avis : si la chambre dans
laquelle il avait enfermé l'adolescente était
confortable, elle n'y trouverait néanmoins pas le moindre
vêtement, et sa situation actuelle ne devait pas être
très agréable. Le jeune homme se mit en quête
d'un habit décent ; estimant qu'une tunique
d'apprenti ferait l'affaire, il revint vers la chambre de
l'enfant.
Il n'était pas encore arrivé devant
la porte quand il sentit quelque chose se produire – sans trop
savoir quoi. Se concentrant, il comprit que c'était l'alarme
protégeant la salle dans laquelle était dissimulé
l'orbe qui retentissait directement dans son esprit…Cela n'avait
pas de sens : la salle en question n'était accessible
qu'en passant par un passage secret qui donnait directement dans sa
chambre, et sa chambre et le passage étaient eux aussi
protégés par des alarmes…Sans compter tous les pièges
et les gardiens. Et puis, qui aurait pu aller là-bas ?
Personne n'était entré dans le temple récemment,
à part…
Franchissant au pas de courses les quelques dizaines
de mètres qui le séparaient encore de la chambre
d'Alana, Kael ouvrit violemment la porte de chêne. La pièce
était vide. Se maudissant intérieurement, incanta
rapidement un sortilège qui lui permettrait de voir la Toile
elle-même ; il était impossible que la jeune fille
soit sortie d'ici sans magie, et il voulait voir de quoi
précisément elle était capable.
Les traces de la magie utilisée par Alana
étaient encore clairement visibles – beaucoup trop
clairement. Les sortilèges auxquels elle avait fait appel
étaient surpuissants, et elle même y avait investi
une puissance magique phénoménale… Il y avait là
un très puissant sort d'Invocation, probablement uneTéléportation sans Erreur –ce qui n'avait pas de sens, puisque l'Orbe
était conservé dans une Zone de Morte Magie, et était
donc inaccessible de cette manière ; c'était
pourtant là qu'Alana était réapparue, puisque
les autres alarmes n'avaient pas retenti.
Et puis, il y avait deux autres sorts, encore bien
plus puissants que celui d'Invocation : un sort de
Transmutation et un autre qui n'appartenait à aucune école
de magie. Une manipulation pure et brute de l'énergie de la
Toile même ; un sort de Souhait, que seuls les archimages
les plus puissants étaient capables d'invoquer. Un sort
capable de transformer la Réalité pour la plier aux
désirs de son invocateur.
Le dragon frémit en comprenant ce qui
s'était passé : l'adolescente avait utilisé
la puissance de ce sort pour recréer la Toile dans la salle de
l'Orbe, se permettant ainsi de s'y téléporter. Ce
qui expliquait aussi la nature du sort de Transmutation : au
moment où la Toile se tissait à nouveau, l'alarme
s'était déclenchée… Pour se donner
suffisamment de temps pour dérober l'artefact, Alana avait
invoqué un sortilège d'Arrêt du Temps…
Tout en réfléchissant, Kael sortit
d'une de ses poches une gemme et la brisa ; il disparut
aussitôt, pour réapparaître dans une pièce
obscure. D'un violent coup de pied, il fit voler une porte en
éclats, s'ouvrant ainsi un passage vers la salle dans
laquelle l'Orbe était conservé.
Le spectacle qui s'offrit à lui n'avait
aucun sens : face à lui, l'adolescente était
penchée sur le coffre contenant l'artefact ; au sol
gisaient les cadavres des créatures chargées de garder
l'objet magique : des basilics, reptiles à huit pattes
de la taille d'un cheval et au dos couvert de piques, qui de leur
vivant auraient pu sans la moindre difficulté déchiqueter
l'enfant de leurs griffes acérées ou la pétrifier
d'un simple regard.
Le sort du prêtre était toujours actif :
la Toile tout autour de lui était encore marquée par
une autre magie tout aussi puissante que les précédentes,
appartenant celle-ci à l'école de Nécromancie.
Pourtant, maintenant qu'il la voyait au travers de son sortilège,
Kael pouvait lire avec certitude que la fillette n'avait absolument
aucun pouvoir magique…
Alana avait l'air terrifiée, mais le dragon
n'avait pas l'impression que c'était de lui qu'elle
avait peur… C'était les cadavres qui l'entouraient
qu'elle regardait furtivement, s'interrompant une seconde de son
travail de crochetage ; Kael douta même un instant qu'elle
se soit rendu compte de sa présence. Pourtant, son entrée
n'avait pas été discrète…
Comme pour le détromper, l'adolescente se
redressa, et arracha d'un geste rageur un des derniers boutons de
sa chemise, qu'elle lança violement aux pieds du
prêtre…Celui-ci vit l'objet arriver, et comprit enfin.
Du plomb.
Les boutons de la chemise à moitié
déchirée « contenaient » les
sortilèges auxquels elle avait fait appel ; chacun d'eux
avait été enchanté par un magicien
particulièrement puissant, puis couvert d'une fine couche de
plomb, un métal capable d'arrêter n'importe quelle
aura, même la plus puissante : ainsi, les objets magiques
étaient indétectables, même pour les yeux du
dragon. Il suffisait manifestement de lancer les boutons au sol pour
que la magie s'active, ce qui en faisait un outil redoutablement
efficace même dans les mains inexpérimentées
d'une personne sans aucune connaissance dans les arts magiques,
comme cela semblait être le cas d'Alana.
Reculant d'un pas, le prêtre de Chronepsis ne
put s'empêcher de se demander quelle magie serait invoquée
par ce bouton-ci. Une autre Plainte
d'Outre-tombe, comme celle qui venait de
terrasser les basiliques ? Un autre Arrêt
du Temps, qui permettrait à l'enfant
de terminer d'ouvrir le coffre et de s'enfuir ? Un Ennemi
Subconscient peut être, qui chercherait
au plus profond de lui ses cauchemars les plus intimes pour les lui
faire vivre avec une intensité suffisante pour le tuer de
terreur ?
Mais le bouton n'était rien de tout cela.
Devant Kael s'ouvrit une brèche, créant un passage
entre les plans… de l'autre côté rougeoyait une mer
de flammes et de sang ; des créatures toutes plus
horribles les unes que les autres volaient dans sa direction.
Un Portail.
Vers les Abysses.
Il fallut au prêtre du Seigneur du Temps toute
la puissance que lui conférait son dieu et près d'une
minute pour repousser dans leur plan d'origine les créatures
qui avaient réussi à franchir la brèche et pour
refermer celle-ci ; lorsqu'il put relever les yeux vers le
coffre qui contenait autrefois l'Orbe, celui-ci était vide,
et Alana n'était plus là.
Le dragon était lié à l'artefact
par un enchantement très puissant ; à chaque
instant, il pouvait savoir où celui-ci se trouvait, même
s'il n'avait aucune conscience de se qui se passait autour de
l'objet magique. Il sentit l'Orbe se déplacer deux fois,
précaution utile pour empêcher un mage de trouver
directement le lieu où l'enfant s'était téléportée,
mais inutile dans ce cas précis. Un des fidèles du
temple, versé dans les arts profanes, put incanter un
sortilège de Téléportationsur Kael, le faisant apparaître dans la
salle même où se trouvait l'objet magique.
La pièce en question était un
laboratoire, situé au sommet d'une tour, du peu que le
dragon pouvait voir par les fenêtres. Penché sur
l'artefact, un magicien entièrement vêtu de noir
tournait le dos à Kael. D'après le sortilège
qui faisait toujours effet, la majorité des effets magiques
perceptibles dans la salle étaient de nature nécromancienne.
Alana n'était nulle part.
– Où est la fille ? demanda le
prêtre de Chronepsis.
Le mage sursauta et se retourna pour faire face à
l'intrus.
– Qui ? La petite voleuse ? Elle est
repartie, j'ai libéré son amie, comme… Attendez un
instant… vous n'êtes pas…
Le nécromant commença une incantation,
mais il n'eut pas le temps de la terminer : avec une vitesse
et une brutalité stupéfiante, Kael avait tiré
son épée. D'une seule frappe, il trancha en deux le
corps du mage. Sans prendre le temps de s'intéresser au
reste des objets magiques dont la tour était remplie, il se
saisit de l'Orbe ; quelques secondes plus tard, il était
de retour au Temple.
– Donc, tu as tué le véritable
voleur, tu as retrouvé l'artefact et tu l'as ramené
au temple, résuma Yanael. Alors, ou est le problème ?
– L'histoire ne s'arrête pas là.
En fait, elle commence là. Tu sais, les Orbes des Dragons sont
des objets tellement importants, tellement dangereux qu'il y a une
règle à leur sujet… Toute personne qui vole un des
Orbes est condamnée à mort, et sera traquée par
tous les dragons de toutes les espèces jusqu'à ce que
l'exécution ait lieu.
Kael était la seule personne à avoir vu
la fillette, et l'Orbe était sous sa responsabilité ;
c'était donc à lui que revenait la mission de tuer
l'enfant. Là encore, un adepte de la magie profane put
aisément localiser l'enfant grâce à la
description précise que lui en fit le dragon ; quelques
instants plus tard, le prêtre de Chronepsis apparaissait dans
une sombre mansarde.
Une paillasse faisait office de seul lit ; elle
abritait non pas une, mais deux adolescentes : Alana était
recroquevillée sur elle-même, lovée dans les bras
d'une fille qui aurait pu être sa grande sœur, même si
ses yeux d'un vert profond semblaient affirmer le contraire. La
plus jeune pleurait ; l'autre, la serrant doucement dans ses
bras, lui murmurait quelques paroles réconfortantes à
l'oreille.
Tentant de se persuader que c'était la seule
chose à faire, Kael tira son épée aussi
silencieusement que possible – pas assez silencieusement,
néanmoins, puisque la plus âgée des deux enfants
tourna son visage vers lui et réagit aussitôt en le
voyant : se relevant vivement, elle s'interposa entre le
chasseur et sa proie, bras largement écartés.
– Le dragon ! cria Alana, horrifiée,
se recroquevillant dans le coin le plus proche.
– Laissez-la tranquille, s'exclama l'autre.
Elle a fait ça pour me protéger, pour qu'il ne me tue
pas ! Ce n'est pas sa faute… Elle ne savait même pas
que ça les tuerait, ni que les monstres arriveraient, il lui
avait juste dit que ça empêcherait les gardes de s'en
prendre à elle… Laissez-la tranquille !
– Pour le crime qu'elle a commit, elle doit
mourir, répliqua Kael sans trop y croire, d'un ton aussi
froid qu'il en était capable. Ecarte-toi.
– Non ! Elle voulait juste me protéger…
Laissez-la tranquille, s'il vous plait…
– Arrête ! fit Alana, bondissant pour
protéger son amie de son corps quand elle vit le prêtre
s'apprêter à faire un pas en avant. Et vous, …si je
viens avec vous, sans résister, vous ne me tuerez pas,
n'est-ce pas ?
Le dragon cherchait une réponse quand il
s'aperçut que l'enfant continuait à parler… en
silence. Articulant le plus distinctement possible, la fillette
formait ses mots avec ses lèvres seulement, afin que l'autre
adolescente ne puisse entendre ce que le jeune homme pouvait lire.
– Dites oui, s'il vous plait… Pour qu'elle
n'ait pas peur…
– Horrifié, le fidèle de Chronepsis dut
faire appel à toute sa volonté pour ne pas faiblir.
– Oui. Viens avec moi, à présent.
– Vous ne ferez rien à Neïs,
n'est-ce pas ?
– Rien, je te le promets.
Alana s'avança vers le dragon, laissant là
l'autre jeune fille, désespérée. Celui-ci
sortit une autre gemme de sa poche, et la brisa après avoir
pris l'enfant dans ses bras. Ensemble, ils disparurent alors que
Neïs éclatait en sanglots ; ensemble, ils
réapparurent dans la chambre de Kael, au cœur du Temple du
Seigneur du Temps.
– Je n'ai pas envie de mourir, avoua
l'adolescente, que Kael devina au bord des larmes. Je n'ai pas
envie de mourir… Il n'y a pas d'autre solution ? Je peux
vous dire ou est le mage, je peux aller lui voler le trésor,
si vous me le demandez… Je peux travailler, gagner de l'argent
pour rembourser les créatures, vous êtes un prêtre
très puissant, non ? Vous devez pouvoir les ressusciter…
Je peux… je ne sais pas, je n'ai pas envie de mourir,
répéta-t-elle avant de laisser enfin les larmes
s'écouler sur ses joues.
Incapable de maintenir plus longtemps sa façade
de colosse insensible, le prêtre de Chronepsis se détourna
d'elle pour ne pas montrer son visage apitoyé. La règle
était stricte, il ne devait pas faire preuve de faiblesse.
– Mais si vous ne voulez pas, ce n'est pas
grave, vous savez ? réussit à articuler Alana.
Seulement, si vous pouviez lui dire que je suis… que vous m'avez
gardée, je en sais pas, en esclave en punition de mon crime,
comme ça, elle ne s'inquiètera pas… S'il vous
plait ?
Cette fois, c'en fut trop pour Kael. Brusquement,
il ouvrit la porte, demandant à la jeune fille de le suivre ;
elle obéit sans poser de question. Le dragon la guida à
travers le temple jusqu'à la chambre où il l'avait
enfermée auparavant, ramassant au passage la tunique qu'il
avait voulu lui apporter.
– Déshabille-toi, lui demanda-t-il une
fois qu'elle fut dans la chambre.
L'enfant n'hésita qu'une fraction de
seconde avant d'obéir ; nue et évidement
terrifiée, elle fit tout de même face au dragon.
– Je ferai tout ce que vous voudrez.
Le prêtre ferma les yeux une seconde, avant de
lui tendre la tunique d'apprenti.
– Met ça. Et donne-moi tes vêtements.
Confuse, la jeune fille obéit ; une fois
qu'elle fut habillée, le fidèle de Chronepsis
repartit avec ses haillons, verrouillant la porte derrière
lui. Il ne voulait pas que, prise de panique, elle utilise une autre
magie dissimulée quelque part dans ses vêtements –
surtout pas pendant qu'il serait en train de s'entretenir avec
ses supérieurs afin de les convaincre de pardonner à
l'enfant le crime qu'elle n'avait même pas conscience
d'avoir commit.
Alors qu'il n'était qu'au milieu de la
grande salle, les portes s'ouvrirent soudain. Un être
imposant entra ; vêtu d'un grand manteau noir
dissimulant mal une lourde armure garnie de piques acérées,
il avait l'allure d'un humain, mais la forme et la couleur de ses
pupilles le trahissait, l'identifiant comme un dragon d'ombre. A
son flanc pendait une longue épée rangée dans
un fourreau qui semblait être fait de chair – humaine,
probablement.
– Alors quoi, Grand Prêtre Kael ? fit
le dragon en laissant tomber le cadavre d'une jeune fille sur le
sol. Cette catin m'a dit que tu avais emporté la voleuse
avec toi, que tu ne la tuerais pas ?
Le jeune homme ne put que reconnaître le corps
exsangue qui gisait au sol : Neïs, dont les traits étaient
défigurés par la douleur et dont le corps nu portait
plus d'une marque de lame ou d'autre souffrance.
– Qui es-tu, et que désires-tu du
Seigneur du Temps ? demanda le prêtre d'un ton glacial.
Je suis ton frère, Kael, un Dragon
comme toi, répondit l'autre d'un ton doucereux, et je
désire que justice soit faite… que cette souillon qui a osé
voler l'un des Orbes soit exécutée. Mais tu sais, si
tu ne veux pas t'en charger toi-même, je peux m'en occuper…
Mon épée a justement besoin d'un nouveau foureau.
– Cette enfant est sous ma protection, et c'est
à moi d'appliquer la Loi, si les Anciens décident
qu'elle doit être appliquée.
– Cette chienne d'humaine a osé voler
un Orbe, et elle s'est condamnée à mort en agissant
ainsi. Tue-la à l'instant, ou c'est moi qui le ferai,
cracha le dragon d'ombre en tirant sa lame du fourreau de chair qui
l'entourait.
– Non, répliqua simplement Kael, sortant
sa propre lame.
Le dragon d'ombre se jeta sur lui avec rage ;
le prêtre de Chronepsis para un premier coup, puis un
deuxième…L'autre accéléra ses frappes,
mettant toute sa force dans ses coups et usant de son agilité
pour attaquer le plus vicieusement possible ; très vite,
le jeune homme sentit qu'il ne pourrait pas vaincre s'il ne
mettait pas fin rapidement au combat. Une blessure devrait suffire,
une entaille au bras, peut-être…
Mais Kael avait mal prévu son coup. Son
adversaire pivota au dernier moment, et la lame s'enfonça
profondément en plein cœur du dragon d'ombre, le tuant sur
le coup. Choqué, le dragon d'or le regarda tomber lentement,
glisser le long de son épée pour tomber au sol et s'y
vider rapidement de son sang…
Et comme un magnifique ensemble, un groupe de dragons
d'ombres entrèrent exactement à cet instant par les
portes laissées ouvertes par leur semblable, menés par
un jeune homme aux allures encore plus sombres que ceux qu'il
dirigeait, et que Kael reconnut instantanément.
– Aïyen ! Tu…
– Grand Prêtre Kael, justifie ton acte à
l'instant ! Quel crime a donc commit notre frère pour
que tu le tues dans cette enceinte sacrée ?
– Il…
– Ne me dit pas que tu l'as tué
simplement pour protéger cette petite voleuse d'humaine qui
t'a dérobé l'Orbe des Dragons d'Or ?
– Je…
– Chronepsis ! Toi le Maître de ces
lieux, Toi le Seigneur du Temps ! Chronepsis, j'invoque Ton
Nom et Ton jugement ! Celui-ci qui se tient devant moi a tué
l'un des siens pour protéger un humain ! Celui-ci qui
se tient devant Toi ignore Ta loi et protège ceux qui la
violent ! Chronepsis, j'invoque Ton Nom et Ton Jugement !
Et alors que les dragons d'ombre se déployaient
en un large cercle, chacun tirant son épée, une
violente lumière jaillit de la direction de l'autel.
L'instant d'après, un magnifique dragon dont nul n'aurait
pu dire la véritable couleur se tenait au centre du temple.
Aussitôt, tous tombèrent à genou devant l'Avatar,
nul n'osant lever les yeux vers l'être divin.
– Kael, dit celui-ci d'une voix plus puissante
que le tonnerre, toi que j'ai accueilli parmi les miens, te
retournes-tu contre moi ? Toi qui es l'un de mes premiers
prêtres, brises-tu mes lois ? Apprends donc ton châtiment,
toi qui t'opposes à moi…
Pour protéger une humaine, tu as tué un
de mes fils. Je t'interdis donc à tout jamais de reprendre
l'apparence d'un dragon, puisque tu désires tant être
un humain que tu te ranges à leur côté contre mes
enfants.
Tu as violé ma loi et tu t'es opposé
à ceux qui voulaient l'appliquer ; tu as défendu
celle qui avait commit le pire des crimes plutôt que
l'exécuter. Tu n'es plus un de mes prêtres, et tu
retourneras dans ce monde d'où je t'avais guidé
jusqu'ici. Retournes dans le plan où tu es né, toi
qui n'es plus un dragon ! Tu y resteras prisonnier pour un
siècle, le temps de méditer sur ce que tu es devenu.
Kael sentit un grand vide dans son âme, alors
que l'univers semblait se déchirer autour de lui. La
frontière entre les plans s'affaiblissait, l'énergie
positive envahissant le Plan Primaire pour l'emporter avec lui, le
ramener là d'où il venait…
Dans le même temps, l'Avatar avait disparu.
Aïyen s'avançait vers le dragon d'or, un rictus
enragé sur le visage.
– Ca ne suffit pas ! Ce n'est pas un
châtiment ! Venez, mes frères, avant qu'il ne
disparaisse… Offrons-lui un cadeau d'adieu ! Kael… Je te
maudis !
Aussitôt, les dragons d'ombre entamèrent
un chœur aux accents démoniaques, tissant un puissant
sortilège autour du prêtre déchu.
– Kael ! continua Aïyen. Voici ton
cadeau, voici ta malédiction ! Puisque tu es si prompt à
t'enticher de ces créatures fragiles… Chaque être
que tu aimeras, chaque être que tu désireras protéger,
tu le verras mourir d'une mort atroce, infâme, jusqu'à
ce que tu craignes même d'aimer qui que ce soit, car tu
n'apporteras que mort et désolation à tous ceux à
qui tu voudras apporter le bonheur, à tous ceux que tu voudras
protéger !
Le chœur continua de résonner alors que le
dragon de vie s'estompait, quittant lentement Toril pour rejoindre
le plan de l'Energie Positive.
– Et vous, mes frères ! Amenez moi
cette fille, que nous lui fassions connaître tous les délices
de la souffrance avant qu'elle ne nous supplie de l'achever…
Qu'elle soit la première à souffrir !
Kael ne voyait plus ce qui se passait ; il n'eut
que le temps d'entendre un horrible cri de douleur avant de
disparaître complètement de ce plan d'existence.
– Alors, c'est ça, la malédiction ?
C'est horrible…
– Oui… mais ce n'est pas tout à fait ce
qu'Aïyen et les siens voulaient initialement. Normalement,
c'était un sortilège très puissant qui devait
semer mort et désolation autour de moi, mais durant le siècle
que j'ai passé dans le Plan de l'Energie Positive, j'ai
retrouvé ma magie… différemment. C'est à
cette époque-là que Torm, le Protecteur, est venu à
moi. A l'aide de sa magie, j'ai pu combattre celle d'Aïyen ;
j'ai fini par me libérer de sa malédiction. Alors…
lui et les siens ont décidé de faire eux-mêmes en
sorte que la malédiction s'accomplissent. Maintenant, ce
sont eux qui me traquent, et qui tuent implacablement ceux à
qui je m'attache…
– Comme moi… mais… pourquoi les laisses-tu
faire ?
– Ils sont nombreux, dispersés, ils ne se
montrent que l'espace d'un instant, une fois qu'ils s'apprêtent
à frapper… Je ne suis pas assez puissant pour les trouver
tous, ni pour tous les tuer.
– Trouve Aïyen. Je le tuerai.
– Ca ne changera rien, il restera tous les autres.
– Trouve Aïyen, répéta Yanael.
Une fois que lui sera mort, on verra bien s'ils réagissent
encore. Et s'ils me traquent, moi que tu désires protéger,
nous les tuerons, tous, les uns après les autres. Mais
d'abord, je vais détruire ce Dragon de Mort.
– Non, fit Kael, souriant devant la détermination
de l'érynie. Je vais le trouver, et nous allons le détruire.
Ensemble.
NdA : Bon, puisque ça fait très longtemps que je n'en ai pas fait, je commence par un…
Disclaimer : Depuis le dernier chapitre, je me suis payé pas mal de choses, ma situation personnelle et professionnelle ont évolué, mais… malgré tout, les droits sur les Royaumes Oubliés ne sont toujours pas à moi. Eh non. Ils sont toujours la propriété de Wizards of the Coast TM, mais je suis prêt à leur reverser l'intégralité de mes bénéfices sur cette fic s'ils me le demandent, naturellement. Et comme ça ne me rapporte pas un centime, je n'aurai même pas besoin de leur envoyer un chèque. Par contre, Kael, Yanael, Alana (pauvre petite), Neïs, Aïyen, et de nombreux autres personnages qui n'apparaissent pas dans ce chapitre sont ma création et ma propriété. Pas touche – en tout cas, pas sans me prévenir avant.
Ce détail technique étant réglé, je vous présente toutes mes excuses Oui, ça fait effectivement plus de deux ans que je n'ai pas rajouté le moindre chapitre. Je ne vais pas vous donner de fausse bonne raison : je ne l'ai pas fait, c'est tout. Enfin, si ça peut vous rassurer un minimum, cette fic est finie ; il ne me reste plus qu'à écrire d'éventuelles NdA pour les trois chapitres suivant et l'épilogue, et d'uploader tout ça. Ce que je ferai.
D'ici pas longtemps.
Promis.
Sinon, pas grand-chose à préciser dans ce chapitre : Kael le fait très bien tout seul. J'avais commencé par l'écrire raconté à la première personne, Kael racontant à Yanael les évènements, mais c'était excessivement lourd, donc j'ai opté pour le flash-back, plus lisible et moins laborieux, à mon goût en tout cas. Pour me dire ce que vous en avez pensé, pour me crier dessus pour mon retard extraordinaire, pour exiger une upload rapide des chapitres suivants ou pour toute autre raison, une seule chose à faire : cliquez sur le bouton Review.
