Chapitre 21 : Dragon de Ténèbres

Le serviteur entra précipitamment dans l'immense salle; après un regard craintif au seigneur des lieux qui siégeait à l'autre bout de la pièce, en grande conversation avec une jeune fille aux amples ailes de plumes noires, il s'avança avec une hâte craintive.
– Pour quelle raison me déranges-tu ? le coupa son maître d'une voix glaciale.
– Mille pardons, Seigneur Aïyen, mais deux visiteurs approchent…
– Et alors ? Avec l'illusion qui protège les lieux, ils ne voient qu'une falaise abrupte à la place du palais.
– Et bien…
– Quoi, encore ?
– Ils marchent droit vers les portes…
Le fidèle de Shar resta silencieux une fraction de seconde, avant de prononcer un mot, faisant apparaître une sphère d'obsidienne dans sa main. Il ferma les yeux et prononça une incantation ; quand il les rouvrit pour observer la sphère, ils étaient entièrement noirs.
– Kael… Comment…?
Avec un soupir, le dragon de mort se leva de son trône. L'air las, il se tourna vers l'ange aux ailes noires, lui signifiant d'un geste de le suivre.
– Viens… Nous devons accueillir nos visiteurs comme ils le méritent.

– C'est… grand… lâcha Yanael, qui observait d'en bas la forteresse adossée à la falaise.
Les portes étaient de taille considérable, capables de laisser passer un dragon de la carrure de Kael – ailes déployées et tête haute. Le reste du palais affichait extérieurement les mêmes dimensions, de hautes tours s'élevant ça et là vers le ciel et des statues de dragons faisant office de gargouilles.
Soudain, le bruit de battements d'ailes se fit entendre. Deux des sculptures, s'avérant être de véritables dragons, avaient pris leur envol pour mieux plonger sur les deux aventuriers. Deux dragons d'ombre, bien décidés à tuer ces fous qui osaient défier leur maître par leur simple présence devant sa forteresse.
D'une incantation, Kael entoura le premier de flammes divines, qui détruisirent totalement le dragon avant que celui-ci n'atteigne ses proies, ne laissant derrière lui que quelques cendres.
Yanael, voyant le second dragon plonger vers elle, se hâta de sauter de sa monture et de tirer son épée, la brandissant de sorte que son assaillant s'empale dessus avant de l'atteindre. Mais son adversaire trouva une parade originale : plutôt qu'éviter l'érynie, remonter dans les cieux et permettre au fidèle de Torm de mettre fin au combat d'une autre incantation, le dragon d'ombre prit forme humaine – la forme d'une belle jeune fille d'une quinzaine d'années, dont la pâleur de la peau était renforcée par la courte chevelure noire et les yeux de la même couleur qui rappelaient par leur forme ceux d'un chat.
Presque aussitôt, un voile de ténèbres habilla la jeune fille, se cristallisant en une côte de mailles noire et deux épées courtes. Terminant sa course en chute libre, la combattante croisa ses lames pour dévier celle de Yanael, achevant sa charge d'un coup de pied dans l'estomac de sa proie. L'érynie roula en arrière, le souffle coupé, et eut à peine le temps de se redresser pour parer de son épée la première arme de son adversaire et esquiver in extremis la deuxième attaque ; la lame laissa une légère entaille sur le ventre de la diablesse, emportant au passage une partie de la chemise prêtée par Kael.
Réalisant enfin dans quelle situation elle se trouvait, Yanael donna un puissant coup d'épée dans la direction de son adversaire, qui para l'attaque sans difficulté en croisant ses lames jumelles. Mais le but de l'érynie n'était pas de blesser le dragon d'ombre: la violence de la frappe souleva la jeune fille de terre pour la faire rouler au sol à quelques mètres de là. Celle-ci se releva aussitôt pour la charger à nouveau, bien décidée à maintenir ce corps à corps très rapproché qui empêcherait Kael de faire appel à tout son potentiel magique contre elle.
Une violente lumière l'aveugla. Elle n'avait pas été assez rapide : Yanael avait profité de ce court répit pour appeler à elle l'armure de lumière. Sans laisser à son adversaire le temps de se ressaisir, l'érynie se rua sur elle, frappant coup après coup à une vitesse surhumaine. Le dragon d'ombre esquiva in extremis une attaque, puis en para une deuxième et une troisième, sachant parfaitement qu'elle ne pourrait contrer totalement ce déluge de coups qui s'abattait sur elle.

– Cessez !
L'Injonction Suprême eut l'effet escompté : les trois combattants s'immobilisèrent un instant, avant de lever le regard en direction de la voix qui les avait interrompus – pour découvrir Aïyen, qui observait la scène d'un balcon à quelques dizaines de mètres du sol.
– Esthar, ces gens sont mes invités. Tu les guidera jusqu'aux salles de réception.
– Oui, Seigneur, répondit la jeune fille en s'inclinant très bas.
– Quant à vous deux, ajouta le dragon de mort avec un regard lourdement chargé de haine, ne vous avisez pas de lui faire le moindre mal… à moins que vous ne souhaitiez ardemment qu'une Fureur de Dragons ne ravage la région, tuant implacablement tous ces minables humains que vous prétendez protéger…
Et sans laisser aux aventuriers le temps de répondre, il rentra dans ses appartements, les portes se refermant aussitôt derrière lui.
– Elle arrive… Va te préparer. Et attention à toi : elle est rapide.

Dubitatif, Kael ramena son regard sur celle qu'Aïyen avait nommée Esthar : se forçant à retrouver son souffle après la dernière offensive de Yanael, la jeune fille rangeait lentement ses deux lames dans leurs fourreaux. L'érynie, quant à elle, resta immobile un instant…
…avant de disparaître.
– Yanael !
Une violente explosion se fit entendre quelques dizaines de mètres au-dessus d'eux. Levant les yeux, le fidèle de Torm put voir sa compagne catapultée en arrière depuis le balcon sur lequel elle s'était téléportée, celui-là même sur lequel Aïyen se trouvait quelques instants plus tôt. Le guerrier blêmit, pour retrouver son souffle quand l'érynie déploya ses ailes écarlates et revint se poser près de lui.
– C'était piégé, expliqua-t-elle sur un ton d'excuses.
– Bien sûr que c'était piégé, siffla Esthar, légèrement méprisante. Le Seigneur Aïyen est un puissant magicien, il ne laisserait pas sa demeure sans protection… Suivez-moi, si vous ne voulez pas être désintégrés ou pire avant d'arriver devant mon maître.
– Parce que tu vas nous mener jusqu'à lui ? demanda Kael, légèrement incrédule. Tu vas nous guider jusqu'à ton maître en nous permettant d'éviter tous ses pièges ?
– Sa parole est la loi. Il commande, j'obéis.
– Tu es bien jeune pour le servir avec un tel fanatisme…
– Celle que vous avez tuée était plus jeune que moi de cinq ans.
Il y eut un silence. Yanael regardait Kael d'un air interrogatif ; le dragon d'ombre fixait elle aussi le fidèle de Torm, d'un regard accusateur ; le dragon de vie, enfin, renvoyait à Esthar un visage sans expression, trahit malgré tout par ses yeux qui laissaient transparaître une profonde tristesse.
– Ton maître doit nous attendre, finit-il par dire d'un ton las. Ne le laissons pas s'impatienter… Guide nous jusqu'à lui.
– Avec un rictus méprisant, la jeune fille se tourna vers les imposantes portes, posant une main sur chaque battant avant de murmurer quelques mots en draconique; d'une petite poussée, elle les ouvrit largement.
– Bienvenue dans la demeure du Seigneur Aïyen, Ô, seigneur Kael, puissant tueur de dragons.

Le hall était à la hauteur de l'extérieur de la forteresse: immense et abondamment décoré de sculptures draconiques. Au sol, des pavés de différentes couleurs formaient un large disque noir encerclé d'une couronne violette; levant les yeux, Kael put constater qu'un second symbole de Shar avait été peint sur le plafond, à l'exacte verticale du premier.
– Qu'a donc bien pu promettre la Déesse Sombre à Aïyen pour qu'il trahisse le Dieu du Temps pour la rejoindre ? demanda-t-il en prenant soin de contourner le symbole impie.
– La Maîtresse de la Nuit ne nous a rien promis, répondit Esthar, traversant le disque noir. Elle nous offre la puissance dont nous avons besoin pour nous venger de nos oppresseurs, n'est-il pas juste que nous l'en remerciions ?
Yanael, suivant celle qui devait les guider, traversa à son tour le symbole de Shar ; quand elle fut arrivée au centre du disque, le dragon d'ombre tendit brusquement le bras vers elle, crachant une syllabe impie. Une violente lumière noire s'abattit du symbole tracé sur le plafond vers celui du sol ; avec un cri silencieux, l'érynie disparut, happée par le néant.
– Qu'as-tu fait ? Où est Yanael !
– Morte, répondit froidement Esthar. Détruite. Broyée corps et âme par la volonté de mon Seigneur et la puissance de la Maîtresse de la Nuit.
– Tu…
Le fidèle de Torm ne chercha pas à finir sa phrase, s'interrompant pour prononcer une incantation aux accents agressifs. Reconnaissant le sortilège qui avait détruit sa semblable, le dragon d'ombre ne lui laissa pas le temps de le conclure: avec une vitesse inhumaine, elle se rua vers son ennemi en tirant ses deux lames courtes, visant son cœur et sa gorge. Le guerrier, conscient qu'il n'aurait pas le temps de finir son incantation, tira sa propre épée de son fourreau, résistant d'un effort de volonté à l'appel de Ténèbres. D'un coup précis, il dévia la première des deux lames de son adversaire, esquivant l'autre d'un petit pas de côté.
Emportée par son élan, Esthar n'eut pas le temps d'esquiver la contre-attaque du dragon de vie : elle ne put que parer maladroitement de ses deux lames l'assaut dont la violence la projeta en arrière, la faisant rouler au sol. La jeune fille commença à se relever, mais Kael était déjà sur elle : plaçant ses épées en croix, elle parvint à bloquer la lame d'adamantine, mais pas le coup de pied dans le flanc qui la refit tomber, la forçant à lâcher une de ses armes pour ne pas s'empaler dessus. Esthar plaça l'épée restant en défense; d'une frappe puissante, le guerrier fit voler l'arme hors de la main de la jeune fille. Kael leva sa lame noire pour donner le coup de grâce…
…et rabaissa lentement son bras, incapable de désirer la mort de cette enfant terrorisée qui gisait à ses pieds, recroquevillée sur elle-même, ses bras ramenés devant son visage en une pathétique protection.
– Relève-toi, et guide moi jusqu'à ton maître. C'est lui que je veux voir mourir, pas une gamine fanatisée qui ne fait qu'obéir à ses ordres.
Reprenant son souffle, le dragon d'ombre se redressa, pour aller récupérer l'une puis l'autre des ses lames d'une démarche chancelante, avant de les ranger au foureau.
– Bien, Seigneur, articula-t-elle d'une voix faible avant de repartir vers le fond de la salle, suivie de près par le fidèle de Torm.

– Où suis-je ?
La pièce n'avait rien à voir avec celle dans laquelle elle se trouvait l'instant d'avant: de taille beaucoup plus modeste, ses murs étaient nus ; une petite porte de bois était le seul accès, et le sol était décoré d'un symbole de Shar similaire à celui du hall, bien que beaucoup plus petit.
– Kael !
– Visualisant mentalement le hall d'entrée, elle se concentra pour se téléporter, et disparut…
…pour réapparaître aussitôt au même endroit et, le souffle coupé, tomber à quatre pattes pour calmer les vertiges qui venaient de la saisir et cracher le sang qu'elle avait soudain dans la bouche.
– Ca va? demanda dans son dos une voix douce et légèrement inquiète.
Elle voulut se retourner, mais ses vertiges l'en empêchèrent ; de guerre lasse, elle se contenta d'écouter les pas légers qui s'approchaient d'elle au milieu des bourdonnements qui avaient envahi ses oreilles.
L'autre posa un genou à terre et l'entoura de ses bras pour l'aider à s'accroupir. Ainsi, elle put enfin voir celle qui s'inquiétait pour elle : avec ses traits fins d'adolescente, ses cheveux d'un rouge sombre, ses pupilles écarlates et ses larges ailes de plumes noires, la jeune fille vêtue d'une cote de mailles fines aussi sombre que la nuit avait tout d'un ange des ténèbres.
– Se téléporter dans cette forteresse n'est pas une bonne idée, lui expliqua-t-elle d'une voix douce en plongeant son regard dans le sien. Le maître des lieux s'est protégé par de puissants sortilèges contre ce genre d'intrusion…
– Qui es-tu? Où sommes-nous?
– Je m'appelle Yanael.
– Mais…
– Je sais, la coupa l'ange noir en posant délicatement un index sur ses lèvres. Tu t'appelles aussi Yanael. Nous sommes toutes les deux Yanael : deux êtres semblables mais différents, les deux faces d'une même pièce.
– Je… commença l'érynie.
– Chut, l'interrompit sa sombre jumelle en déposant doucement ses lèvres contre les siennes, avant de se reculer légèrement, ses prunelles écarlates toujours rivées dans celles de la diablesse. Dis-moi… pourrais-tu renvoyer ton armure? Sa lumière me blesse les yeux…
Obéissante, Yanael se débarrassa de sa seule protection ; l'instant d'après, l'armure de l'ange noire disparaissait dans une volute de fumée, révélant les vêtements de cuir noir qui l'habillaient, épousant amoureusement les courbes sensuelles de son corps parfait.
A nouveau, la ténébreuse jeune fille se pencha sur la diablesse qui sentait toute volonté disparaître devant ce regard fascinant. D'une langue gourmande, elle la délesta d'une goutte de sang restée à la commissure de ses lèvres, avant de déposer un léger baiser sur la bouche entrouverte de l'érynie, suivi d'un autre, plus long, plus… envahissant.
– Attends, l'arrêta Yanael en la repoussant légèrement, fermant les yeux pour reprendre ses esprits.
– …quoi ? fit l'autre, laissant percer une pointe de désir déçu dans sa voix.
– On ne peut pas faire ça ici, répondit la jeune fille à nouveau consciente. Ni maintenant, d'ailleurs. Il faut que je retrouve Kael. Et qu'on tue Aïyen. Et… et qu'est-ce que tu fais ici, au fait ?
– Je sers le Seigneur Aïyen, tout simplement…
– Quoi ? cria Yanael en se relevant d'un bond.
– Du calme, du calme, répondit l'autre en se redressant avec une grâce toute féline. Tout ce qu'il veut de moi, c'est m'avoir dans son lit… et que je te tue, aussi, compléta-t-elle d'un air distrait. Mais bon, sur le premier point, il peut toujours courir.
– Et sur le deuxième ? demanda l'érynie sur le ton de la conversation.
– Là, j'hésite, franchement… Faire de toi mon égale pourrait être intéressant, mais j'ai peur que ton armure ne te détruise aussitôt. Et puis, ton sang a tellement bon goût… que je serais plus tentée de faire de toi mon calice.
– …semblable ? …calice ?
– Vois-tu, toi, tu es une érynie… Moi, je suis une vampire.
– Et un calice, c'est quoi ?
– Certains voient ça comme une réserve de sang sur pattes. Moi, je préfère considérer un calice comme un… partenaire de jeu, prêt à donner son sang jusqu'à la dernière goutte pour le plaisir de son maître.
– Euh… la proposition est intéressante, j'y réfléchirai… Mais là, il faut vraiment que je retrouve Kael. Tu sais où il est ?
– Oui. Mais ce n'est pas le genre d'information que je te donnerai gratuitement.
– S'il te plait.
– Non.
– Mon armure de lumière me permettra de te détruire en un clin d'œil.
– Mon armure de ténèbres me protège de ce genre d'attaques.
– Alors je te tuerai à l'épée, tant pis.
– Au terme d'un combat qui risque fort de ne pas tourner en ta faveur. Et en plus, ça ne te dira ni où es Kael, ni comment le rejoindre.
– Bon, d'accord, d'accord… Qu'est-ce que tu veux ?
L'ange noire lui offrit un sourire gourmand.
– Ton sang.

L'offre était intéressante. Alléchante, même. Contre simplement quelques gouttes de sang, elle pourrait retrouver Kael, vaincre Aïyen à ses côtés. Et pour l'avoir déjà vécu, l'érynie savait à quel point il pouvait être agréable d'être… bue. Le désir commença à monter en elle, aidé par la sensualité que dégageait la vampire dans les plus infimes de ses gestes, et surtout dans son regard ardent, fascinant, hypnotisant…
Tu ne peux pas accepter, finit-elle par admettre, écoutant enfin la voix de la raison qui paraissait si distante.
Pourquoi pas ? demanda une autre voix en elle, teintée de désirs sulfureux et de promesses de plaisirs intenses.
Parce qu'elle doit te tuer, et elle le fera en te buvant jusqu'à la dernière goutte.
Elle a dit qu'elle ne me tuerait pas, qu'elle ferait de moi son calice…
Mais rien ne garantit qu'elle dise vrai. Et même dans ce cas, même si elle te laisse suffisamment de sang pour ne pas te tuer, crois-tu que tu seras en état d'aider Kael plutôt que de le gêner ?
– Je refuse… par contre, si tu me dis où est Kael, je veux bien te laisser boire un peu de mon sang une fois qu'Aïyen sera mort.
– Tant pis, répondit l'autre avec un petit sourire déçu qui se transforma rapidement en un rictus cruel alors que son armure de ténèbres se matérialisait à nouveau. Il faudra juste que je t'affaiblisse suffisamment pour te mettre hors d'état de me résister sans te tuer… Je déteste me nourrir d'une proie morte.
– Avant ça, répliqua Yanael en appelant à elle sa propre armure et son épée, tu ne voudrais pas me dire où est Kael ? Je n'ai pas envie de rester bloquée ici une fois que tu seras morte…
– Alors, laisse toi faire, rétorqua l'ange noire alors qu'une lame de ténèbres se matérialisait entre ses mains. Et tous tes problèmes disparaîtront avec ton dernier souffle…
Avec un cri de guerre, les deux jeunes filles chargèrent.

Assis confortablement sur son trône, Aïyen observait avec une certaine lassitude sa sphère de scrutation tout en caressant d'une main distraite les courbes d'une des jeunes femmes agenouillées à ses pieds. Soudain, toute son attention se focalisa sur l'objet magique alors qu'un sourire cruel se dessinait sur son visage… vite remplacé par un air inquiet.
– Elles ne vont pas faire ça là, quand même ? C'est beaucoup trop…
Une violente secousse ébranla la forteresse.
– Maître ? s'inquéta une des jeunes femmes.
Et voilà, lâcha le dragon de mort avec un soupir. Toute une galerie à faire reconstruire… Enfin au moins,maintenant, elles ont de la place…

– C'était quoi, ça ? demanda Kael, surpris.
– Un autre intrus qui a essayé de se frayer un passage et qui a déclenché un piège, je suppose, répondit Esthar sans s'arrêter plus d'un instant. Suivez-moi, mon maître vous attend, et il n'est pas connu pour sa patience…
Légèrement dubitatif, le fidèle de Torm estima qu'il n'était pas d'humeur à perdre du temps en suppositions. Avec un hochement de tête, il emboîta le pas à la jeune fille.
Aïyen allait mourir.

Yanael s'écrasa violemment à terre, roulant au sol après cette chute de plus de dix mètres. Elle fit mentalement le compte de ses os brisés avant d'entreprendre péniblement de se relever.
– Comprends tu la différence, à présent ? lui demanda sa sombre jumelle depuis l'ouverture qu'elle avait percée dans le mur de la forteresse d'Aïyen. Tu es plus forte, plus agile, plus résistante que je ne l'étais… Mais je suis une vampire, et cette puissance nouvelle fait plus que compenser la différence entre toi et moi.
Un casque semblable à une tête de dragon vint compléter l'armure de ténèbres, offrant ainsi à la vampire une protection totale contre la lumière du soleil. Ainsi débarrassée de sa plus grande vulnérabilité, l'ange noire plongea vers sa proie, épée en avant. A peine debout, encore chancelante, Yanael eut juste le temps de tendre la main vers son adversaire pour en faire jaillir un rayon de lumière – que la vampire dévia avec aisance d'une main entourée d'une aura sombre – avant de lever son épée pour parer cette attaque.
Emportée par son élan, l'ange noire trancha en deux un rocher à défaut de sa proie, laissant ainsi à celleci le temps de reprendre contenance et de passer à l'offensive. Les épées s'entrechoquèrent violement dans un silence absurde, chacune des combattantes cherchant plus à se protéger de ces attaques dévastatrices qu'à atteindre son adversaire.
– Pourquoi…
De deux frappes rapides, la vampire brisa le rythme du combat, faisant perdre l'équilibre à Yanael et l'expédiant à quelques mètres de là. Avec une lenteur artificielle, elle s'approcha de sa proie, épée basse.
– Pourquoi es-tu revenue ? Pourquoi n'es-tu pas restée morte ?
– Je…
D'une enjambée d'une vitesse inhumaine, elle parcourut la distance qui la séparait de sa proie, épée à nouveau brandie en avant. N'ayant ni le temps de parer ni d'esquiver, Yanael tenta une large frappe horizontale, espérant que son adversaire préfèrerait renoncer à son attaque et parer celle de l'érynie plutot que périr tranchée en deux en tuant sa proie.
Trop lent.
Avant que l'épée de Yanael n'atteigne une position dangereuse, la lame noire de la vampire s'enfonça jusqu'à la garde dans le ventre de l'érynie, arrachant à celle-ci un cri de douleur. Le contact de l'arme était infiniment froid, plus froid même que les vents glacés balayant les plaines de Cania ; elle semblait boire la vie même de la jeune fille, l'absorbant rapidement, la dévorant avidement.
Et puis, la vampire retira son épée. Comme au ralenti, Yanael s'effondra lourdement au sol, alors que loin au dessus des deux guerrières, Aïyen quittait son balcon pour retourner sur son trône, un sourire satisfait sur ses lèvres.
Il ne lui restait plus qu'à tuer Kael, et tout serait parfait.

– Je l'avoue, ta protégée ne manquait pas de talents, petite sœur…
– …mais elle ne faisait pas le poids face à une copie d'elle-même transformée en vampire et protégée par ton armure, c'est sûr. Par contre…
– …oui ?
– Tu ne devrais pas sous-estimer l'appétit des vampires, petit frère. Ni oublier qu'ils ne se nourrissent que sur les vivants, pas sur les cadavres…

– Allez, réveille-toi… Je sais que tu es encore en vie.
Dans le couloir obscur où elle avait portée sa proie, la vampire était penchée sur le corps inanimé de l'érynie.
– Réveille-toi… Je sais que tu n'es pas morte, j'ai laissé un peu de vie en toi. Réveille-toi…
Lentement et avec beaucoup de difficulté, Yanael parvint à rouvrir les yeux.
– Bien… Ne t'en fais pas, je ne veux pas te faire le moindre mal. C'est juste que j'ai soif, tu comprends ? Tellement soif… et il ne me laisse même pas me nourrir… Alors, si tu te laisses faire, je ne te ferai aucun mal. Ca ne fera pas mal, juste plaisir. D'accord ?
La voix douce et charmeuse et le regard intense de la vampire eurent raison de la volonté chancelante de l'érynie affaiblie. Lentement, elle hocha la tête en signe d'acceptation.
– Bien. Laisse-moi t'aider à retirer ton armure. Tu ne peux pas savoir à quel point elle m'est désagréable…
Rendue docile par sa faiblesse et les suggestions de la vampire, la jeune diablesse se laissa faire ; bientôt, sa sombre jumelle rejetait au loin l'armure de lumière avec une grimace de dégoût, avant de se défaire rapidement de la sienne et de la déposer au sol contre le mur le plus proche. Lentement, elle se pencha sur sa proie, la débarrassant délicatement de la chemise déjà déchirée que Kael lui avait prêtée.
– Tu ne devrais pas porter ça, tu sais ? Comment veux-tu pouvoir ne faire qu'une avec ton armure, si tu mets un obstacle entre toi et elle ?
– Hein ? fit l'érynie sans comprendre, avant de réfléchir un instant. Mais, euh… Toi, tu…
– Ca, répondit la vampire en désignant son vêtement d'une caresse. C'est différent… Toi, tu portes l'armure de Lumière… moi, l'armure de Ténèbres. Son influence est déjà suffisamment grande, je ne peux pas me permettre de m'offrir encore plus à lui. Mais… assez parlé. Nous avons tellement mieux à faire…
– Mais…
– Chut, l'interrompit à nouveau la vampire d'un léger baiser sur ses lèvres. Profite.
Cette fois, Yanael ne résista pas.

– Dis moi, petite sœur… Tu ne trouves pas qu'elle sait beaucoup de choses, cette vampire ?
La jeune fille ne répondit pas, observant toujours le couple à travers un miroir.
– Je t'ai posé une question, petite sœur, reprit-il sans porter la moindre attention aux caresses et aux baisers de plus en plus sensuels et intimes qu'échangeaient la vampire et l'érynie.
– Si, si, répondit l'autre distraitement. A croire que quelqu'un lui a dit comment faire pour te résister au mieux… et si ça se trouve, ce que tu prends pour une grande force mentale vient juste d'une protection magique accordée par un être aussi puissant que toi, te laissant juste assez de marge pour que tu ne te doutes de rien…
L'attaque mentale aurait tuée la jeune fille en un instant si elle avait été une créature de moindre puissance. Avec un sourire amusé, elle se détourna un instant du spectacle érotique qui se déroulait dans le miroir pour faire face à un Kovalis au visage déformé par la colère.
– Je plaisante, petit frère… Rappelle-toi qu'elle a porté les deux armures. Elle peut sentir la… différence d'elle-même.

Alors que plus personne ne les observait, les deux jumelles ne faisaient plus qu'une. Tandis que la vampire buvait le sang de Yanael à la source même de la vie, l'érynie n'était même plus capable de penser, ne ressentant plus rien à part ce plaisir immense et toujours croissant qui naissait au bas de son ventre et qui avait depuis longtemps envoyé voler au loin ce qu'il lui restait de raison.
La vampire sentit soudain qu'il était temps de se retirer ; de deux coups de langue, elle fit se refermer et cicatriser parfaitement les traces de morsures entre les cuisses de sa compagne, et d'un troisième, elle la fit basculer dans un plaisir plus intense encore pour de longues secondes…
…temps qu'elle mit à profit pour disparaître dans un nuage de brume qui s'infiltra dans le sol pour en ressortir peu après. La jeune fille vêtue de noir réapparut, et versa le contenu des deux fioles qu'elle avait ramenées dans la bouche ouverte de sa jumelle qui gémissait toujours de plaisir. Agenouillée à ses côtés, la vampire se pencha sur elle pour déposer un doux baiser sur ses lèvres, alors que sa main caressante s'égarait sur les courbes de l'érynie avant de descendre sensuellement vers le bas de son ventre ; les potions de guérison et de restauration faisant leur effet, Yanael pût sentir la chaleur qui l'avait quittée l'envahir à nouveau, démultipliant encore le plaisir qui, toujours stimulé par les caresses de l'enfant de la nuit, semblait ne jamais devoir cesser. Alors, tous les univers explosèrent de concert en la jeune fille, qui poussa un cri de jouissance alors que son corps s'arc-boutait sous le regard presque amoureux de sa sombre jumelle.
– Il faut que tu reviennes à toi, maintenant, murmura la vampire. Ton Kael ne peut pas gagner face à Aïyen – pas ici, pas dans ce palais. Il ne fait pas le poids… et toi non plus, si tu ne tires pas le maximum de ce que cette armure a à t'offrir. Alors, écoute-moi bien…


NdA : Jusqu'à l'épilogue, je commencerai mes NdA par un…

Disclaimer : Je me suis remis au vaudou, mais ça n'a pas un grand succès pour l'instant: je n'ai pas réussi à envouter la direction de Wizards of the Coast pour qu'ils me cèdent les droits sur les Royaumes Oubliés… Par contre, tous les personnages de ce chapitre, en particuliers Esthar, la seule à être introduite et nommée ici, sont ma création et ma propriété; merci de bien vouloir me demander la permission avant de les utiliser pour votre propre usage.

Il n'y a pas besoin de beaucoup d'explications pour ce chapitre, je suppose ; enfin, pour ceux qui se posent la question, c'est Kovalis qui avait récupéré le (premier) corps de Yanael dans la crypte où l'avait installé Alexia ; il trouvait amusante l'idée de faire s'affronter deux exemplaires de la même personnes portant les deux Armures, et Aïyen, lui, trouvait intéressante l'idée de forcer Kael à regarder une copie pervertie de Yanael tuant l'originale. L'âme qui l'habite résulte du sortilège tissé dans le chapitre 13 par (vous l'aviez deviné quand Aïyen était arrivé avec son «paiement») la liche détruite ensuite par Yanael. C'est ce même sortilège qui a fait d'elle une vampire.

Pour ce qui est des armures, la vampire retire celle de l'érynie car elle l'infuse continuellement (même quand elle n'est pas invoquée) d'énergie positive au point que boire son sang serait un suicide. Par contre, elle retire la sienne plutôt que simplement la révoquer parce qu'elle préfère ne pas risquer de tomber sous l'influence de Kovalis pendant qu'elle est en train de «boire» Yanael: elle n'a pas envie qu'une suggestion au mauvais moment l'empêche de se retenir et de s'arrêter à temps.

Enfin, pourquoi la vampire est-elle si aimante à l'égard de l'érynie ? Tout simplement parce que son âme a été créée dans un sortilège complexe à partir des âmes de cinq enfants et du premier corps de l'érynie. Les cinq âmes ont été «recyclées» pour fournir le matériau brute d'une nouvelle âme, mais la plus grande partie de la personnalité de la vampire s'est créée à partir des souvenirs de son corps pour former au final une âme très proche de ce qu'était celle de l'érynie avant sa mort, mais dévoyée par sa transformation en vampire. De la même façon que Yanael était à cette époque tout à fait en paix avec elle-même, la vampire n'a aucune hostilité envers l'érynie.

D'autres questions ? Des commentaires ? Des compliments (ben quoi, je peux rêver, non…) ? N'hésitez pas, le bouton Review n'attend que vous.

Enfin, dans le prochain (et dernier) chapitre, vous trouverez…

…euh, j'ai vraiment besoin de spoiler quoi que ce soit ? Bon, bah y'aura un combat épique. Comment ça, vous aviez déjà deviné ?