Le serviteur entra précipitamment dans l'immense
salle; après un regard craintif au seigneur des lieux qui
siégeait à l'autre bout de la pièce, en grande conversation avec
une jeune fille aux amples ailes de plumes noires, il s'avança
avec une hâte craintive.
– Pour quelle raison me déranges-tu ? le
coupa son maître d'une voix glaciale.
– Mille pardons, Seigneur Aïyen, mais deux
visiteurs approchent…
– Et alors ? Avec l'illusion qui protège
les lieux, ils ne voient qu'une falaise abrupte à la place du
palais.
– Et bien…
– Quoi, encore ?
– Ils marchent droit vers les portes…
Le fidèle de Shar resta silencieux une fraction de
seconde, avant de prononcer un mot, faisant apparaître une sphère
d'obsidienne dans sa main. Il ferma les yeux et prononça une
incantation ; quand il les rouvrit pour observer la sphère, ils
étaient entièrement noirs.
– Kael… Comment…?
Avec un soupir, le dragon de mort se leva de son trône.
L'air las, il se tourna vers l'ange aux ailes noires, lui
signifiant d'un geste de le suivre.
– Viens… Nous devons accueillir nos visiteurs
comme ils le méritent.
– C'est… grand… lâcha Yanael, qui observait
d'en bas la forteresse adossée à la falaise.
Les portes étaient de taille considérable, capables
de laisser passer un dragon de la carrure de Kael – ailes déployées
et tête haute. Le reste du palais affichait extérieurement les
mêmes dimensions, de hautes tours s'élevant ça et là vers le
ciel et des statues de dragons faisant office de gargouilles.
Soudain, le bruit de battements d'ailes se fit
entendre. Deux des sculptures, s'avérant être de véritables
dragons, avaient pris leur envol pour mieux plonger sur les deux
aventuriers. Deux dragons d'ombre, bien décidés à tuer ces fous
qui osaient défier leur maître par leur simple présence devant sa
forteresse.
D'une incantation, Kael entoura le premier de flammes
divines, qui détruisirent totalement le dragon avant que celui-ci
n'atteigne ses proies, ne laissant derrière lui que quelques
cendres.
Yanael, voyant le second dragon plonger vers elle, se
hâta de sauter de sa monture et de tirer son épée, la brandissant
de sorte que son assaillant s'empale dessus avant de l'atteindre.
Mais son adversaire trouva une parade originale : plutôt
qu'éviter l'érynie, remonter dans les cieux et permettre au
fidèle de Torm de mettre fin au combat d'une autre incantation, le
dragon d'ombre prit forme humaine – la forme d'une belle jeune
fille d'une quinzaine d'années, dont la pâleur de la peau était
renforcée par la courte chevelure noire et les yeux de la même
couleur qui rappelaient par leur forme ceux d'un chat.
Presque aussitôt, un voile de ténèbres habilla la
jeune fille, se cristallisant en une côte de mailles noire et deux
épées courtes. Terminant sa course en chute libre, la combattante
croisa ses lames pour dévier celle de Yanael, achevant sa charge
d'un coup de pied dans l'estomac de sa proie. L'érynie roula
en arrière, le souffle coupé, et eut à peine le temps de se
redresser pour parer de son épée la première arme de son
adversaire et esquiver in extremis la deuxième attaque ; la
lame laissa une légère entaille sur le ventre de la diablesse,
emportant au passage une partie de la chemise prêtée par Kael.
Réalisant enfin dans quelle situation elle se
trouvait, Yanael donna un puissant coup d'épée dans la direction
de son adversaire, qui para l'attaque sans difficulté en croisant
ses lames jumelles. Mais le but de l'érynie n'était pas de
blesser le dragon d'ombre: la violence de la frappe souleva
la jeune fille de terre pour la faire rouler au sol à quelques
mètres de là. Celle-ci se releva aussitôt pour la charger à
nouveau, bien décidée à maintenir ce corps à corps très
rapproché qui empêcherait Kael de faire appel à tout son potentiel
magique contre elle.
Une violente lumière l'aveugla. Elle n'avait pas
été assez rapide : Yanael avait profité de ce court répit
pour appeler à elle l'armure de lumière. Sans laisser à son
adversaire le temps de se ressaisir, l'érynie se rua sur elle,
frappant coup après coup à une vitesse surhumaine. Le dragon
d'ombre esquiva in extremis une attaque, puis en para une deuxième
et une troisième, sachant parfaitement qu'elle ne pourrait contrer
totalement ce déluge de coups qui s'abattait sur elle.
– Cessez !
L'Injonction Suprême
eut l'effet escompté : les trois combattants s'immobilisèrent
un instant, avant de lever le regard en direction de la voix qui les
avait interrompus – pour découvrir Aïyen, qui observait la scène
d'un balcon à quelques dizaines de mètres du sol.
– Esthar, ces gens sont mes invités. Tu les
guidera jusqu'aux salles de réception.
– Oui, Seigneur, répondit la jeune fille en
s'inclinant très bas.
– Quant à vous deux, ajouta le dragon de mort
avec un regard lourdement chargé de haine, ne vous avisez pas de lui
faire le moindre mal… à moins que vous ne souhaitiez ardemment
qu'une Fureur de Dragons ne ravage la région, tuant implacablement
tous ces minables humains que vous prétendez protéger…
Et sans laisser aux aventuriers le temps de répondre,
il rentra dans ses appartements, les portes se refermant aussitôt
derrière lui.
– Elle arrive… Va te préparer. Et attention à
toi : elle est rapide.
Dubitatif, Kael ramena son regard sur celle qu'Aïyen
avait nommée Esthar : se forçant à retrouver son souffle
après la dernière offensive de Yanael, la jeune fille rangeait
lentement ses deux lames dans leurs fourreaux. L'érynie, quant à
elle, resta immobile un instant…
…avant de disparaître.
– Yanael !
Une violente explosion se fit entendre quelques
dizaines de mètres au-dessus d'eux. Levant les yeux, le fidèle de
Torm put voir sa compagne catapultée en arrière depuis le balcon
sur lequel elle s'était téléportée, celui-là même sur lequel
Aïyen se trouvait quelques instants plus tôt. Le guerrier blêmit,
pour retrouver son souffle quand l'érynie déploya ses ailes
écarlates et revint se poser près de lui.
– C'était piégé, expliqua-t-elle sur un ton
d'excuses.
– Bien sûr que c'était piégé, siffla Esthar,
légèrement méprisante. Le Seigneur Aïyen est un puissant
magicien, il ne laisserait pas sa demeure sans protection…
Suivez-moi, si vous ne voulez pas être désintégrés ou pire avant
d'arriver devant mon maître.
– Parce que tu vas nous mener jusqu'à lui ?
demanda Kael, légèrement incrédule. Tu vas nous guider jusqu'à
ton maître en nous permettant d'éviter tous ses pièges ?
– Sa parole est la loi. Il commande, j'obéis.
– Tu es bien jeune pour le servir avec un tel
fanatisme…
– Celle que vous avez tuée était plus jeune que
moi de cinq ans.
Il y eut un silence. Yanael regardait Kael d'un air
interrogatif ; le dragon d'ombre fixait elle aussi le fidèle
de Torm, d'un regard accusateur ; le dragon de vie, enfin,
renvoyait à Esthar un visage sans expression, trahit malgré tout
par ses yeux qui laissaient transparaître une profonde tristesse.
– Ton maître doit nous attendre, finit-il par
dire d'un ton las. Ne le laissons pas s'impatienter… Guide nous
jusqu'à lui.
– Avec un rictus méprisant, la jeune fille se tourna
vers les imposantes portes, posant une main sur chaque battant avant
de murmurer quelques mots en draconique; d'une petite
poussée, elle les ouvrit largement.
– Bienvenue dans la demeure du Seigneur Aïyen, Ô,
seigneur Kael, puissant tueur de dragons.
Le hall était à la hauteur de l'extérieur de la
forteresse: immense et abondamment décoré de sculptures
draconiques. Au sol, des pavés de différentes couleurs formaient un
large disque noir encerclé d'une couronne violette; levant
les yeux, Kael put constater qu'un second symbole de Shar avait été
peint sur le plafond, à l'exacte verticale du premier.
– Qu'a donc bien pu promettre la Déesse Sombre
à Aïyen pour qu'il trahisse le Dieu du Temps pour la rejoindre ?
demanda-t-il en prenant soin de contourner le symbole impie.
– La Maîtresse de la Nuit ne nous a rien promis,
répondit Esthar, traversant le disque noir. Elle nous offre la
puissance dont nous avons besoin pour nous venger de nos oppresseurs,
n'est-il pas juste que nous l'en remerciions ?
Yanael, suivant celle qui devait les guider, traversa à
son tour le symbole de Shar ; quand elle fut arrivée au centre
du disque, le dragon d'ombre tendit brusquement le bras vers elle,
crachant une syllabe impie. Une violente lumière noire s'abattit
du symbole tracé sur le plafond vers celui du sol ; avec un cri
silencieux, l'érynie disparut, happée par le néant.
– Qu'as-tu fait ? Où est Yanael !
– Morte, répondit froidement Esthar. Détruite.
Broyée corps et âme par la volonté de mon Seigneur et la puissance
de la Maîtresse de la Nuit.
– Tu…
Le fidèle de Torm ne chercha pas à finir sa phrase,
s'interrompant pour prononcer une incantation aux accents
agressifs. Reconnaissant le sortilège qui avait détruit sa
semblable, le dragon d'ombre ne lui laissa pas le temps de le
conclure: avec une vitesse inhumaine, elle se rua vers son
ennemi en tirant ses deux lames courtes, visant son cœur et sa
gorge. Le guerrier, conscient qu'il n'aurait pas le temps de
finir son incantation, tira sa propre épée de son fourreau,
résistant d'un effort de volonté à l'appel de Ténèbres. D'un
coup précis, il dévia la première des deux lames de son
adversaire, esquivant l'autre d'un petit pas de côté.
Emportée par son élan, Esthar n'eut pas le temps
d'esquiver la contre-attaque du dragon de vie : elle ne put
que parer maladroitement de ses deux lames l'assaut dont la
violence la projeta en arrière, la faisant rouler au sol. La jeune
fille commença à se relever, mais Kael était déjà sur elle :
plaçant ses épées en croix, elle parvint à bloquer la lame
d'adamantine, mais pas le coup de pied dans le flanc qui la refit
tomber, la forçant à lâcher une de ses armes pour ne pas s'empaler
dessus. Esthar plaça l'épée restant en défense; d'une
frappe puissante, le guerrier fit voler l'arme hors de la main de
la jeune fille. Kael leva sa lame noire pour donner le coup de grâce…
…et rabaissa lentement son bras, incapable de désirer
la mort de cette enfant terrorisée qui gisait à ses pieds,
recroquevillée sur elle-même, ses bras ramenés devant son visage
en une pathétique protection.
– Relève-toi, et guide moi jusqu'à ton maître.
C'est lui que je veux voir mourir, pas une gamine fanatisée qui ne
fait qu'obéir à ses ordres.
Reprenant son souffle, le dragon d'ombre se redressa,
pour aller récupérer l'une puis l'autre des ses lames d'une
démarche chancelante, avant de les ranger au foureau.
– Bien, Seigneur, articula-t-elle d'une voix
faible avant de repartir vers le fond de la salle, suivie de près
par le fidèle de Torm.
– Où suis-je ?
La pièce n'avait rien à voir avec celle dans
laquelle elle se trouvait l'instant d'avant: de taille
beaucoup plus modeste, ses murs étaient nus ; une petite porte
de bois était le seul accès, et le sol était décoré d'un
symbole de Shar similaire à celui du hall, bien que beaucoup plus
petit.
– Kael !
– Visualisant mentalement le hall d'entrée, elle se
concentra pour se téléporter, et disparut…
…pour réapparaître aussitôt au même endroit et,
le souffle coupé, tomber à quatre pattes pour calmer les vertiges
qui venaient de la saisir et cracher le sang qu'elle avait soudain
dans la bouche.
– Ca va? demanda dans son dos une voix douce
et légèrement inquiète.
Elle voulut se retourner, mais ses vertiges l'en
empêchèrent ; de guerre lasse, elle se contenta d'écouter
les pas légers qui s'approchaient d'elle au milieu des
bourdonnements qui avaient envahi ses oreilles.
L'autre posa un genou à terre et l'entoura de ses
bras pour l'aider à s'accroupir. Ainsi, elle put enfin voir
celle qui s'inquiétait pour elle : avec ses traits fins
d'adolescente, ses cheveux d'un rouge sombre, ses pupilles
écarlates et ses larges ailes de plumes noires, la jeune fille vêtue
d'une cote de mailles fines aussi sombre que la nuit avait tout
d'un ange des ténèbres.
– Se téléporter dans cette forteresse n'est
pas une bonne idée, lui expliqua-t-elle d'une voix douce en
plongeant son regard dans le sien. Le maître des lieux s'est
protégé par de puissants sortilèges contre ce genre d'intrusion…
– Qui es-tu? Où sommes-nous?
– Je m'appelle Yanael.
– Mais…
– Je sais, la coupa l'ange noir en posant
délicatement un index sur ses lèvres. Tu t'appelles aussi Yanael.
Nous sommes toutes les deux Yanael : deux êtres semblables mais
différents, les deux faces d'une même pièce.
– Je… commença l'érynie.
– Chut, l'interrompit sa sombre jumelle en
déposant doucement ses lèvres contre les siennes, avant de se
reculer légèrement, ses prunelles écarlates toujours rivées dans
celles de la diablesse. Dis-moi… pourrais-tu renvoyer ton armure?
Sa lumière me blesse les yeux…
Obéissante, Yanael se débarrassa de sa seule
protection ; l'instant d'après, l'armure de l'ange
noire disparaissait dans une volute de fumée, révélant les
vêtements de cuir noir qui l'habillaient, épousant amoureusement
les courbes sensuelles de son corps parfait.
A nouveau, la ténébreuse jeune fille se pencha sur la
diablesse qui sentait toute volonté disparaître devant ce regard
fascinant. D'une langue gourmande, elle la délesta d'une goutte
de sang restée à la commissure de ses lèvres, avant de déposer un
léger baiser sur la bouche entrouverte de l'érynie, suivi d'un
autre, plus long, plus… envahissant.
– Attends, l'arrêta Yanael en la repoussant
légèrement, fermant les yeux pour reprendre ses esprits.
– …quoi ? fit l'autre, laissant percer
une pointe de désir déçu dans sa voix.
– On ne peut pas faire ça ici, répondit la jeune
fille à nouveau consciente. Ni maintenant, d'ailleurs. Il faut que
je retrouve Kael. Et qu'on tue Aïyen. Et… et qu'est-ce que tu
fais ici, au fait ?
– Je sers le Seigneur Aïyen, tout simplement…
– Quoi ? cria Yanael en se relevant d'un
bond.
– Du calme, du calme, répondit l'autre en se
redressant avec une grâce toute féline. Tout ce qu'il veut de
moi, c'est m'avoir dans son lit… et que je te tue, aussi,
compléta-t-elle d'un air distrait. Mais bon, sur le premier point,
il peut toujours courir.
– Et sur le deuxième ? demanda l'érynie
sur le ton de la conversation.
– Là, j'hésite, franchement… Faire de toi
mon égale pourrait être intéressant, mais j'ai peur que ton
armure ne te détruise aussitôt. Et puis, ton sang a tellement bon
goût… que je serais plus tentée de faire de toi mon calice.
– …semblable ? …calice ?
– Vois-tu, toi, tu es une érynie… Moi, je suis
une vampire.
– Et un calice, c'est quoi ?
– Certains voient ça comme une réserve de sang
sur pattes. Moi, je préfère considérer un calice comme un…
partenaire de jeu, prêt à donner son sang jusqu'à la dernière
goutte pour le plaisir de son maître.
– Euh… la proposition est intéressante, j'y
réfléchirai… Mais là, il faut vraiment que je retrouve Kael. Tu
sais où il est ?
– Oui. Mais ce n'est pas le genre d'information
que je te donnerai gratuitement.
– S'il te plait.
– Non.
– Mon armure de lumière me permettra de te
détruire en un clin d'œil.
– Mon armure de ténèbres me protège de ce genre
d'attaques.
– Alors je te tuerai à l'épée, tant pis.
– Au terme d'un combat qui risque fort de ne pas
tourner en ta faveur. Et en plus, ça ne te dira ni où es Kael, ni
comment le rejoindre.
– Bon, d'accord, d'accord… Qu'est-ce que
tu veux ?
L'ange noire lui offrit un sourire gourmand.
– Ton sang.
L'offre était intéressante. Alléchante, même.
Contre simplement quelques gouttes de sang, elle pourrait retrouver
Kael, vaincre Aïyen à ses côtés. Et pour l'avoir déjà vécu,
l'érynie savait à quel point il pouvait être agréable d'être…
bue. Le désir commença à monter en elle, aidé par la sensualité
que dégageait la vampire dans les plus infimes de ses gestes, et
surtout dans son regard ardent, fascinant, hypnotisant…
– Tu ne peux pas accepter,
finit-elle par admettre, écoutant enfin la voix de la raison qui
paraissait si distante.
– Pourquoi pas ? demanda
une autre voix en elle, teintée de désirs sulfureux et de promesses
de plaisirs intenses.
– Parce qu'elle doit te tuer, et
elle le fera en te buvant jusqu'à la dernière goutte.
– Elle a dit qu'elle ne me tuerait pas, qu'elle ferait
de moi son calice…
– Mais rien ne garantit qu'elle dise vrai. Et même
dans ce cas, même si elle te laisse suffisamment de sang pour ne pas
te tuer, crois-tu que tu seras en état d'aider Kael plutôt que de
le gêner ?
– Je refuse… par
contre, si tu me dis où est Kael, je veux bien te laisser boire un
peu de mon sang une fois qu'Aïyen sera mort.
– Tant pis, répondit l'autre avec un petit
sourire déçu qui se transforma rapidement en un rictus cruel alors
que son armure de ténèbres se matérialisait à nouveau. Il faudra
juste que je t'affaiblisse suffisamment pour te mettre hors d'état
de me résister sans te tuer… Je déteste me nourrir d'une proie
morte.
– Avant ça, répliqua Yanael en appelant à elle
sa propre armure et son épée, tu ne voudrais pas me dire où est
Kael ? Je n'ai pas envie de rester bloquée ici une fois que tu seras
morte…
– Alors, laisse toi faire, rétorqua l'ange noire
alors qu'une lame de ténèbres se matérialisait entre ses mains. Et
tous tes problèmes disparaîtront avec ton dernier souffle…
Avec un cri de guerre, les deux jeunes filles
chargèrent.
Assis confortablement sur son trône, Aïyen observait
avec une certaine lassitude sa sphère de scrutation tout en
caressant d'une main distraite les courbes d'une des jeunes femmes
agenouillées à ses pieds. Soudain, toute son attention se focalisa
sur l'objet magique alors qu'un sourire cruel se dessinait sur son
visage… vite remplacé par un air inquiet.
– Elles ne vont pas faire ça là, quand même ?
C'est beaucoup trop…
Une violente secousse ébranla la forteresse.
– Maître ? s'inquéta une des jeunes femmes.
Et voilà, lâcha le dragon de mort avec un
soupir. Toute une galerie à faire reconstruire… Enfin au moins,maintenant, elles ont
de la place…
– C'était quoi, ça ? demanda Kael, surpris.
– Un autre intrus qui a essayé de se frayer un
passage et qui a déclenché un piège, je suppose, répondit Esthar
sans s'arrêter plus d'un instant. Suivez-moi, mon maître vous
attend, et il n'est pas connu pour sa patience…
Légèrement dubitatif, le fidèle de Torm estima qu'il
n'était pas d'humeur à perdre du temps en suppositions. Avec un
hochement de tête, il emboîta le pas à la jeune fille.
Aïyen allait mourir.
Yanael s'écrasa violemment à terre, roulant au sol
après cette chute de plus de dix mètres. Elle fit mentalement le
compte de ses os brisés avant d'entreprendre péniblement de se
relever.
– Comprends tu la différence, à présent ? lui
demanda sa sombre jumelle depuis l'ouverture qu'elle avait percée
dans le mur de la forteresse d'Aïyen. Tu es plus forte, plus agile,
plus résistante que je ne l'étais… Mais je suis une vampire, et
cette puissance nouvelle fait plus que compenser la différence entre
toi et moi.
Un casque semblable à une tête de dragon vint
compléter l'armure de ténèbres, offrant ainsi à la vampire une
protection totale contre la lumière du soleil. Ainsi débarrassée
de sa plus grande vulnérabilité, l'ange noire plongea vers sa
proie, épée en avant. A peine debout, encore chancelante, Yanael
eut juste le temps de tendre la main vers son adversaire pour en
faire jaillir un rayon de lumière – que la vampire dévia avec
aisance d'une main entourée d'une aura sombre – avant de lever son
épée pour parer cette attaque.
Emportée par son élan, l'ange noire trancha en deux
un rocher à défaut de sa proie, laissant ainsi à celleci le
temps de reprendre contenance et de passer à l'offensive. Les épées
s'entrechoquèrent violement dans un silence absurde, chacune des
combattantes cherchant plus à se protéger de ces attaques
dévastatrices qu'à atteindre son adversaire.
– Pourquoi…
De deux frappes rapides, la vampire brisa le rythme du
combat, faisant perdre l'équilibre à Yanael et l'expédiant à
quelques mètres de là. Avec une lenteur artificielle, elle
s'approcha de sa proie, épée basse.
– Pourquoi es-tu revenue ? Pourquoi n'es-tu pas
restée morte ?
– Je…
D'une enjambée d'une vitesse inhumaine, elle parcourut
la distance qui la séparait de sa proie, épée à nouveau brandie
en avant. N'ayant ni le temps de parer ni d'esquiver, Yanael tenta
une large frappe horizontale, espérant que son adversaire
préfèrerait renoncer à son attaque et parer celle de l'érynie
plutot que périr tranchée en deux en tuant sa proie.
Trop lent.
Avant que l'épée de Yanael n'atteigne une position
dangereuse, la lame noire de la vampire s'enfonça jusqu'à la garde
dans le ventre de l'érynie, arrachant à celle-ci un cri de douleur.
Le contact de l'arme était infiniment froid, plus froid même que
les vents glacés balayant les plaines de Cania ; elle semblait boire
la vie même de la jeune fille, l'absorbant rapidement, la dévorant
avidement.
Et puis, la vampire retira son épée. Comme au
ralenti, Yanael s'effondra lourdement au sol, alors que loin au
dessus des deux guerrières, Aïyen quittait son balcon pour
retourner sur son trône, un sourire satisfait sur ses lèvres.
Il ne lui restait plus qu'à tuer Kael, et tout serait
parfait.
– Je l'avoue, ta protégée ne manquait pas de
talents, petite sœur…
– …mais elle ne faisait pas le poids face à une
copie d'elle-même transformée en vampire et protégée par ton
armure, c'est sûr. Par contre…
– …oui ?
– Tu ne devrais pas sous-estimer l'appétit des
vampires, petit frère. Ni oublier qu'ils ne se nourrissent que sur
les vivants, pas sur les cadavres…
– Allez, réveille-toi… Je sais que tu es encore
en vie.
Dans le couloir obscur où elle avait portée sa proie,
la vampire était penchée sur le corps inanimé de l'érynie.
– Réveille-toi… Je sais que tu n'es pas morte,
j'ai laissé un peu de vie en toi. Réveille-toi…
Lentement et avec beaucoup de difficulté, Yanael
parvint à rouvrir les yeux.
– Bien… Ne t'en fais pas, je ne veux pas te
faire le moindre mal. C'est juste que j'ai soif, tu comprends ?
Tellement soif… et il ne me laisse même pas me nourrir… Alors,
si tu te laisses faire, je ne te ferai aucun mal. Ca ne fera pas mal,
juste plaisir. D'accord ?
La voix douce et charmeuse et le regard intense de la
vampire eurent raison de la volonté chancelante de l'érynie
affaiblie. Lentement, elle hocha la tête en signe d'acceptation.
– Bien. Laisse-moi t'aider à retirer ton armure.
Tu ne peux pas savoir à quel point elle m'est désagréable…
Rendue docile par sa faiblesse et les suggestions
de la vampire, la jeune diablesse se laissa faire ; bientôt, sa
sombre jumelle rejetait au loin l'armure de lumière avec une grimace
de dégoût, avant de se défaire rapidement de la sienne et de la
déposer au sol contre le mur le plus proche. Lentement, elle se
pencha sur sa proie, la débarrassant délicatement de la chemise
déjà déchirée que Kael lui avait prêtée.
– Tu ne devrais pas porter ça, tu sais ? Comment
veux-tu pouvoir ne faire qu'une avec ton armure, si tu mets un
obstacle entre toi et elle ?
– Hein ? fit l'érynie sans comprendre, avant de
réfléchir un instant. Mais, euh… Toi, tu…
– Ca, répondit la vampire en désignant son
vêtement d'une caresse. C'est différent… Toi, tu portes l'armure
de Lumière… moi, l'armure de Ténèbres. Son influence est déjà
suffisamment grande, je ne peux pas me permettre de m'offrir encore
plus à lui. Mais…
assez parlé. Nous avons tellement mieux à faire…
– Mais…
– Chut, l'interrompit à nouveau la vampire d'un
léger baiser sur ses lèvres. Profite.
Cette fois, Yanael ne résista pas.
– Dis moi, petite sœur… Tu ne trouves pas
qu'elle sait beaucoup de choses, cette vampire ?
La jeune fille ne répondit pas, observant toujours le
couple à travers un miroir.
– Je t'ai posé une question, petite sœur,
reprit-il sans porter la moindre attention aux caresses et aux
baisers de plus en plus sensuels et intimes qu'échangeaient la
vampire et l'érynie.
– Si, si, répondit l'autre distraitement. A
croire que quelqu'un lui a dit comment faire pour te résister au
mieux… et si ça se trouve, ce que tu prends pour une grande force
mentale vient juste d'une protection magique accordée par un être
aussi puissant que toi, te laissant juste assez de marge pour que tu
ne te doutes de rien…
L'attaque mentale aurait tuée la jeune fille en un
instant si elle avait été une créature de moindre puissance. Avec
un sourire amusé, elle se détourna un instant du spectacle érotique
qui se déroulait dans le miroir pour faire face à un Kovalis au
visage déformé par la colère.
– Je plaisante, petit frère… Rappelle-toi
qu'elle a porté les deux armures. Elle peut sentir la… différence
d'elle-même.
Alors que plus personne ne les observait, les deux
jumelles ne faisaient plus qu'une. Tandis que la vampire buvait le
sang de Yanael à la source même de la vie, l'érynie n'était même
plus capable de penser, ne ressentant plus rien à part ce plaisir
immense et toujours croissant qui naissait au bas de son ventre et
qui avait depuis longtemps envoyé voler au loin ce qu'il lui restait
de raison.
La vampire sentit soudain qu'il était temps de se
retirer ; de deux coups de langue, elle fit se refermer et cicatriser
parfaitement les traces de morsures entre les cuisses de sa compagne,
et d'un troisième, elle la fit basculer dans un plaisir plus intense
encore pour de longues secondes…
…temps qu'elle mit à profit pour disparaître dans
un nuage de brume qui s'infiltra dans le sol pour en ressortir peu
après. La jeune fille vêtue de noir réapparut, et versa le contenu
des deux fioles qu'elle avait ramenées dans la bouche ouverte de sa
jumelle qui gémissait toujours de plaisir. Agenouillée à ses
côtés, la vampire se pencha sur elle pour déposer un doux baiser
sur ses lèvres, alors que sa main caressante s'égarait sur les
courbes de l'érynie avant de descendre sensuellement vers le bas de
son ventre ; les potions de guérison et de restauration faisant leur
effet, Yanael pût sentir la chaleur qui l'avait quittée l'envahir à
nouveau, démultipliant encore le plaisir qui, toujours stimulé par
les caresses de l'enfant de la nuit, semblait ne jamais devoir
cesser. Alors, tous les univers explosèrent de concert en la jeune
fille, qui poussa un cri de jouissance alors que son corps
s'arc-boutait sous le regard presque amoureux de sa sombre jumelle.
– Il faut que tu reviennes à toi, maintenant,
murmura la vampire. Ton Kael ne peut pas gagner face à Aïyen –
pas ici, pas dans ce palais. Il ne fait pas le poids… et toi non
plus, si tu ne tires pas le maximum de ce que cette armure a à
t'offrir. Alors, écoute-moi bien…
NdA : Jusqu'à l'épilogue, je commencerai mes NdA par un…
Disclaimer : Je me suis remis au vaudou, mais ça n'a pas un grand succès pour l'instant: je n'ai pas réussi à envouter la direction de Wizards of the Coast pour qu'ils me cèdent les droits sur les Royaumes Oubliés… Par contre, tous les personnages de ce chapitre, en particuliers Esthar, la seule à être introduite et nommée ici, sont ma création et ma propriété; merci de bien vouloir me demander la permission avant de les utiliser pour votre propre usage.
Il n'y a pas besoin de beaucoup d'explications pour ce chapitre, je suppose ; enfin, pour ceux qui se posent la question, c'est Kovalis qui avait récupéré le (premier) corps de Yanael dans la crypte où l'avait installé Alexia ; il trouvait amusante l'idée de faire s'affronter deux exemplaires de la même personnes portant les deux Armures, et Aïyen, lui, trouvait intéressante l'idée de forcer Kael à regarder une copie pervertie de Yanael tuant l'originale. L'âme qui l'habite résulte du sortilège tissé dans le chapitre 13 par (vous l'aviez deviné quand Aïyen était arrivé avec son «paiement») la liche détruite ensuite par Yanael. C'est ce même sortilège qui a fait d'elle une vampire.
Pour ce qui est des armures, la vampire retire celle de l'érynie car elle l'infuse continuellement (même quand elle n'est pas invoquée) d'énergie positive au point que boire son sang serait un suicide. Par contre, elle retire la sienne plutôt que simplement la révoquer parce qu'elle préfère ne pas risquer de tomber sous l'influence de Kovalis pendant qu'elle est en train de «boire» Yanael: elle n'a pas envie qu'une suggestion au mauvais moment l'empêche de se retenir et de s'arrêter à temps.
Enfin, pourquoi la vampire est-elle si aimante à l'égard de l'érynie ? Tout simplement parce que son âme a été créée dans un sortilège complexe à partir des âmes de cinq enfants et du premier corps de l'érynie. Les cinq âmes ont été «recyclées» pour fournir le matériau brute d'une nouvelle âme, mais la plus grande partie de la personnalité de la vampire s'est créée à partir des souvenirs de son corps pour former au final une âme très proche de ce qu'était celle de l'érynie avant sa mort, mais dévoyée par sa transformation en vampire. De la même façon que Yanael était à cette époque tout à fait en paix avec elle-même, la vampire n'a aucune hostilité envers l'érynie.
D'autres questions ? Des commentaires ? Des compliments (ben quoi, je peux rêver, non…) ? N'hésitez pas, le bouton Review n'attend que vous.
Enfin, dans le prochain (et dernier) chapitre, vous trouverez…
…euh, j'ai vraiment besoin de spoiler quoi que ce soit ? Bon, bah y'aura un combat épique. Comment ça, vous aviez déjà deviné ?
