- Chapitre 3 -
Tu t'éloigne progressivement du bus. Tu avais besoin d'être seul, dans la forêt, tu ne sais même pas pourquoi, mais ce désir s'est imposé à toi comme une évidence. Alors tu marche, dans la forêt, clope en main. Tu aimerais voir tes larmes couler, mais c'est comme si tu n'en avais plus. Ou pas. Comme si elles n'était pas disponibles.
Tu t'éloigne progressivement et de plus en plus du bus. Au ciel, la lune brille plus que jamais, et tu la trouve belle et inaccessible. Ce soir, Jan est mort. T'enfonçant de plus en plus dans la forêt. Tu te retourne, et ne vois plus le bus. Peu importe. Tu sais que tu n'a avancé qu'en ligne droite. Tu n'auras qu'a faire demi-tour pour retrouver le bus. Alors tu continue a avancer.
Soudainement, tu entends un petit bruit près de toi. Tu te retourne, mais ne vois rien. Le bruit recommence, mais devant toi cette fois. Alors, tu te retourne à nouveau. Tu repense à Jan, et a la pseudo-mort sauvage qu'il a subit. Et la panique s'empare de toi. Elle te dépossède de tes moyens, et tu t'enfuis. Tu ne sais pas où, mais tu cours. Tu ne sais pas dans quel sens, mais tu t'échappe. Et la peur te trotte au ventre. Et tu entends bien quelqu'un sortir d'un buisson derrière toi, et prendre ta poursuite.
Tu arrive dans une clairière, et tu ne sais pourquoi, tu te cache dans un buisson. Tu entends l'autre haleter.
"Frank.. Frank Ziegler."
Tu mets une main sur ta poitrine, et entends ton cœur battre la chamade. Tu mets l'autre sur devant ta bouche, comme pour t'empêcher de prononcer le moindre son. Cet homme te veut toi, et l'entendre t'appeler par ton prénom te fout la chair de poule. Là tout de suite maintenant, tu t'enfuirais bien très loin. Loin de tout ça. Loin de lui surtout. Mais tu t'enfuirais surtout si tes membres voulaient bien t'obéir. Mais ce n'est pas le cas. Tout ce qu'ils font, c'est trembler encore et encore, comme si tu gelais de froid alors que c'est la peur qui te dévore.
"Frank Ziegler, je sais que tu es la. Viens donc voir Markus.. Je ne te veux pas de mal."
La voix de l'homme est soufflante, froide, glacée même. Tu ose à peine tourner tes yeux vers lui, de peur qu'il ne te tue d'un seul regard. Tu lève finalement tes yeux, et le voit. Un homme blond, aux cheveux hirsutes et dressés sur la tête. Un visage cadavérique, aux joues creuses. Des yeux renfoncés, d'une couleur grise, perçante. Une taille imposante, et quelque chose dans les mains. Le tout donne une impression de stupeur, de peur, de frayeur. Un visage qui marque. Qui te marque.
"Frank Ziegler, je ne te veux pas de mal. Juste te parler de Jan. Jan Werner."
A ce prénom, tu te relève brusquement.
"Ah! Tu es là Frank."
"Que savez vous à propos de Jan?"
"Ce que je sais? Pleins de choses."
Vous vous fixez, vous jaugez du regard. Tu finis par baisser les yeux, intimidé par la puissance et la force qui se dégage de son regard.
"Frank. Jan est mort."
"On le sais. Qui l'a tué?"
"..."
"Vous le savez?"
"..."
"Comment vous appelez vous?"
"Markus."
"Vous n'avez pas de nom?"
"Non."
"Qui a tué Jan?"
Tu aimerais réitérer ta question, mais Markus à esquissé un semblant de geste, et tu te tais. Tout d'un coup, la frayeur qui ne t'avais que brièvement quittée te retombe dessus, et c'est presque sans t'en étonner que tu le vois sortir une arme brillante de son dos. Une lame. Un couteau. Et là, tu te demande dans quoi tu t'es fourré. Tu lui demanderais bien de partir, à ce Markus. Ou tu t'enfuirais bien, mais tes jambes ne t'obéissent plus. La dure loi de la nature les fait se bloquer par la peur.
"Qu'est ce que c'est?"
"Oh, ce n'est rien. C'est au cas où il y aurait des intrus. Des curieux.."
Tu ne peux t'empêcher de penser que cet homme est bizarre, louche, et qu'il cache quelque chose, mais tu ne sais quoi. Et le fait qu'il sache certaines choses à propos de Jan te retiens près de lui. Paradoxe. Tu réfléchis, tu hésite, tu tergiverse. Que faire ? Où aller ? Quoi dire ? Tu ne sais pas, tu ne sais plus, que devrais-tu savoir tout au juste ? Le doute s'empare insidieusement de toi, et te fait trembler de tous tes membres.
"Où en étions nous, Frank Ziegler ?"
"Jan."
"Ah oui.."
Tu te tais. Tu attends une réponse. La lune éclaire la clairière, et tu remarque un éclair dans ses yeux gris. Éclair de folie.
"Jan.."
"Oui?"
"C'est moi qui l'ai tué."
Sous le choc, tu ne dis rien. Tu t'attendais à une révélation. Peut être un peu choquante, mais pas à ça. Et la peur d'être en face du meurtrier de Jan te glace le sang et t'immobilise alors que tu n'aimerais que t'enfuir loin de lui. Tu est ailleurs. Tellement ailleurs, que tu ne remarque pas qu'il s'avance vers toi. Il avance, avance. Se retrouve presque nez à nez avec toi. Et enfin, tu réagis. Enfin tu fait demi-tour et esquisse un semblant de fuite. Mais tu es stoppé dans ton début de course par Markus qui te tiens le bras. Il te ramène près de lui, et te regarde. Dans les yeux. Comme un prédateur regarderait sa proie avant de la tuer d'un coup féroce. Et soudainement, ses paupières se plissent, ne laissant plus qu'une fente, et toi, tu écarquille les yeux. La douleur qui te prends au ventre est fraîche et piquante. Tu baisse le regard vers ton abdomen. La lame que Markus tenait y est enfoncée. Elle te fait mal. Et puis, quand tu relève les yeux vers Markus, tu sens une nouvelle douleur te piquer, te lancer et te faire crier dans le ventre.
Markus agrandit l'espace qu'il a créé, y laissant un trou plus grand, plus profond. Et il retire la lame. Toi, tu souffle. La douleur est telle que tu sombre à genoux. Ton cerveau te demande de te calmer et d'appeler à l'aide, mais ton cœur te crie sa douleur en une percutions macabre. Bou-boum bou-boum bou-boum. La vitesse accélère, et toi tu ne peux rien faire pour l'en empêcher.
Markus se met à genoux devant toi. A ta hauteur. Il enlève son sac de son dos, et l'ouvre. Toi, tu a mis tes mains devant la plaie, puisque tes intestins menacent de se faire la malle. Tout cela te dégoûte, et si tu en avais encore la force, tu vomirais. Mais cette volonté, tu ne l'a plus. Bien malgré toi. Markus sors une pierre de son sac, et la pose au sol. Puis il sors une deuxième pierre. Avant d'en sortir une autre, parce que tu suppose qu'il va en sortir d'autres, il te regarde.
''Mince, tu vas crever plus vite que prévus...''
Alors il renverse son sac, et vide le contenu. Une bonne dizaine de pierres. Il te prends les bras, et les repousse de l'ouverture qu'il a créé. Il se saisis d'une première pierre et te la dépose au creux du ventre. Le poids que tu ressens alors est bizarre. Le souffle te manque. Plus encore quand tu le sens trifouiller dans tes intestins pour y enfoncer la deuxième pierre. Tout bouge, remue à l'intérieur de toi, et la douleur te pique et te fait pleurer. Alors tu ferme les yeux et laisse Markus faire. La douleur continue, incessante, trop fort pour toi. Tu sens bien ses mains s'enfoncer dans ton ventre, y remuer ce qu'il contient, y ajouter les pierres, poids douloureux au fin fond de tes entrailles. Puis tout s'arrête. Tu ne discerne plus cette main s'insinuer en toi. Se pourrait-il que ton calvaire soit fini ? Enfin ?
Tu te risque à ouvrir les yeux, ta peau ruisselle de larmes. Tu vois Markus, toujours en face de toi, brandir un rouleau. Des bandages. Tu te pose mille questions mais aucune ne franchit le seuil de ton cerveau, comme bloquées par trop d'émotions. Ce soir, tu sais que tu vas mourir et ça te fait peur. Markus déplie le tissus, et l'enroule autour de ta taille, bloquant la plaie entre ta peau et le bandage. Il finit par faire un noeud, et te voilà avec des pierres bloquées dans ton ventre.
Puis, il se relève, et te prends dans ses bras. Tu appose ta tête contre son épaule, de toute façon, la vie te quitte. Tes yeux papillonnent et les larmes coulent à nouveau. La douleur qui te fait tressaillir est plus vive que jamais et chaque mouvement de ton meurtrier qui te porte te fait gémir.
Il finit par te poser à terre. Toi, tu te demande simplement ce que tu va subir désormais. Tes yeux se ferment, et déjà tu ne distingue plus grand chose a part Markus. Markus sur fond noir. Markus et rien d'autre. Et tu as peur que cet homme soit la dernière image que tu emporte de ce monde..
Markus te regarde. Cela depuis déjà quelques minutes, et il te lance finalement, presque en chuchottant :
''Pour mon doux sacrifice.''
Et alors, il te porte, et te lâche. Toi, tu te sens tomber. Mais tomber où ? Le splash familier de la rencontre entre l'eau et le corps te fait frissonner, et le contact de l'eau sur ta peau te réconforte étrangement. Alors c'est comme ça que tu vas mourir ?
Le fond t'attire, inexorablement. Et ton cerveau ne fonctionne quasiment plus. Tu lève les yeux au ciel, vers la surface de l'eau. Et tout ce que tu perçois avant de fermer les yeux définitivement, c'est une douce clarté : ce soir, la lune était si belle..
