Le soleil nocturne
Chapitre deux
Décidée à honorer ma part du marché avec Alice, j'allai sur le site web du concours de nouvelles. J'observai les conditions. Il fallait écrire une histoire de cinq à vingt pages en fichier word, police Times new roman de taille douze. Pour ce qui était du thème, la liberté était totale. Cela pouvait être un genre réaliste, fantastique, merveilleux ou de la science fiction. Ce concours était organisé par les éditions de la Lune rousse et le gagnant verrait sa nouvelle éditée. Cette perspective pouvait être alléchante. Je sortis du papier et un crayon pour noter des idées. Le souvenir de mon conte sur les sirènes resurgit, mais je m'empressai de l'écarter. En effet, cela susciterait une réminiscence qui réveillerait mon traumatisme. Je serais ainsi incapable d'aligner le moindre mot. J'eus alors une idée. Je me levai, prit un CD dans ma pile et le mis dans la chaîne. L'air de Clair de Lune, de Debussy, s'éleva. Je le mis en boucle.
La musique, si magique, que j'appréciais tant, eu l'effet escompté. Mes angoisses à l'idée de me ridiculiser, de m'humilier s'apaisèrent sensiblement. D'un pas léger, je m'assis de nouveau à mon bureau. Je fis un exercice de relaxation simple, que la musique contribuait à faciliter. Sans changer ma position, je fermai les yeux et respirai lentement, en me laissant bercer par la musique. Quand je me sentis régénérée, j'ouvris les yeux. J'avais les idées claires et je ressentais quelque chose qui se présentait sous la forme d'un flot d'idées prêt à affluer en moi. Je n'avais pas ressenti cela depuis des années, mais je parvenais à l'identifier. C'était l'inspiration.
Je décidai de l'accueillir et une histoire naquit en moi. Des succubes. De belles femmes qui se nourrissaient du plaisir des hommes. Elles enchaînaient les conquêtes, jusqu'à ce qu'elles trouvent leur Âme sœur, celui qui deviendrait leur unique partenaire et leur procurerait suffisamment de plaisir à lui seul. Cette espèce était presque exclusivement féminine. Presque. En effet, il y avait un roi. Le roi des succubes. Cet homme avait des rapports sexuels avec des humaines et il avait depuis longtemps renoncé à trouver son Âme sœur, jusqu'à ce qu'il rencontre une jeune femme qu'il trouvait différente des autres.
Je cessai d'écrire des notes et m'étonnai de voir toute la surface blanche que j'avais noircie. L'histoire s'était mise en place dans ma tête avec une facilité que je n'avais jamais connue auparavant. Toutefois, cela ne suffirait pas à faire mieux, or je voulais faire mieux. Certes, j'aurais pu me contenter de pondre quelque chose de médiocre et de faire exprès de perdre le concours pour qu'elle me fiche la paix. Cependant, il n'en était pas question. Je ne voulais pas décevoir une personne qui croyait en moi comme je croyais en elle. De plus, elle avait raison. Je ne devais pas baisser les bras face à une critique au lieu de m'en servir pour m'améliorer. Je devais relever le défi et tenter de prouver à ce type qu'il s'était trompé.
Crois moi, l'écriture n'est pas une vocation pour toi.
Ses paroles me revinrent à l'esprit. Toutefois, le souvenir s'était atténué et était moins douloureux qu'avant. S'il s'avérait qu'il avait raison, je renoncerais sans avoir de regrets. En attendant, je pouvais m'appuyer sur ses critiques pour m'améliorer. Je décidai, au lieu d'écrire d'instinct comme je l'avais toujours fait, de construire d'abord un scénario détaillé. Je fis preuve de soin et de concentration, veillai à éviter les incohérences et trouvai de nouvelles idées pour justifier ce qui aurait pu paraître illogique dans mon intrigue. Lorsque j'eus achevé et corrigé mon scénario, je fis des fiches pour décrire les personnages. L'Histoire serait racontée du point de vue du roi des Succubes. Comme il ne s'agissait que d'une nouvelle, cela ne me prit pas beaucoup de temps mais je m'évertuai à l'enrichir et à soigner chaque détail. Ensuite, j'allumai mon ordinateur et je me mis à écrire. Les mots défilaient sous mes doigts avec une facilité qui me déconcerta. En effet, après avoir écrit le scénario, je savais où j'allais.
Rédiger la nouvelle me prit une heure. Une fois la rédaction terminée, je me relus. Je corrigeai les fautes d'inattention, ainsi que les répétitions. Modestie mise à part, j'étais satisfaite de mon texte. Il me semblait avoir fait des progrès. Je me lisais avec plaisir. Toutefois, ce texte n'était ni révolutionnaire, ni exceptionnel. Je doutais de parvenir à sortir du lot et gagner le concours avec cela. Néanmoins, qui ne tente rien n'a rien. J'imprimai donc mon texte, qui faisait dix huit pages, puis je me rendis à la librairie la plus proche pour le relier, glissai le manuscrit dans une enveloppe timbrée sur laquelle était écrite l'adresse de la maison d'édition, disponible sur le site du concours. J'avais mis un pseudo, La fille de la nuit. Enfin, je la postai. C'était une bonne chose de faite. Je ne pouvais plus faire marche arrière.
Quand je rentrai, Alice était présente, pointant un doigt accusateur sur moi.
-Où étais tu ?
J'affichai un air innocent.
-N'ai-je donc plus le droit de sortir ?
Alice secoua la tête.
-Non. Tu as juste le droit d'écrire.
Sa remarque me fit sourire.
-C'est ce que j'ai fait.
Alice écarquilla les yeux.
-Tu as déjà terminé ta nouvelle ?
Je hochai la tête.
-Oui.
-Sérieusement ?
Je souris de nouveau.
-Pourquoi crois tu que je me suis enfermée dans ma chambre pendant trois heures ?
Alice fronça les sourcils.
-Je croyais que tu dormais, et que ça te prendrait plus de temps.
-Hé bien, non.
Soudain, son visage s'éclaira et ses yeux pétillèrent.
-Je peux la lire ?
Je m'étais attendue à cette requête.
-Si tu veux.
-Super ! Comme ça, je pourrai te corriger.
Je secouai la tête.
-Cela ne va pas être possible.
Alice se figea, visiblement douchée.
-Pourquoi ?
Une pointe de culpabilité me perça le cœur.
-Je l'ai déjà envoyée.
Alice me toisa d'un air stupéfait.
-Déjà ? Tu ne voulais pas qu'on te corrige ?
Je secouai la tête.
-Non.
Alice me lança un regard réprobateur.
-Pourquoi ?
Je n'avais pas d'autre choix que de lui répondre sincèrement.
-Si je dois réussir, c'est par moi-même. Si je suis aidée, cela faussera le résultat et j'aurai moins de mérite.
Alice fronça les sourcils. Je devinai que le sermon était imminent.
-Bella, écoute moi bien.
-Oui.
Elle posa ses mains sur mes épaules et plongea son regard dans le mien.
-Se faire aider n'est pas tricher. Souvent, en début ou fin de livre, tu as du remarquer une page remerciements de la part de l'auteur, destinée à tous ceux qui l'ont aidé. Beaucoup d'auteurs se font aider par leurs proches. Les meilleurs auteurs ne font pas exception.
Je hochai la tête.
-D'accord. Je m'en souviendrai.
Alice relâcha son étreinte et recula un peu.
-Bon. De toute façon, c'est trop tard pour cette fois.
Je hochai de nouveau la tête.
-Oui. Et j'ai honoré ma part du marché. J'ai tenté ma chance au concours de nouvelles.
Alice sourit.
-Soit. Mais je ne te laisserai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas fait lire ta nouvelle.
J'esquissai un sourire.
-J'imagine que je n'ai pas le choix.
Ma capitulation lui arracha un sourire.
-Exactement. Imprime le et on ira boire un verre au café des Anges. Je le lirai devant un bon milkshake.
Sachant que nous avions le même penchant pour les milkshakes, cette perspective m'était séduisante. J'allai imprimer ma nouvelle, l'agrafai et la glissai dans une pochette avant de redescendre.
-On prend ma voiture ?
Alice jeta un coup d'œil à ma vieille chevrolet.
-Certainement pas. On prend la mienne.
Elle se dirigea vers sa voiture, une Ferrari bleue turquoise tape à l'œil.
-Tu es…sûre ?
Alice acquiesça vivement.
-Oui. De toute façon, je suis la plus âgée, il vaut donc mieux que ce soit moi qui conduise.
Mon regard sceptique parut l'impatienter.
-Qui a inventé cette règle ? M'enquis-je.
-Moi, et alors ? Ne discute pas et monte.
Sachant que je perdrais ce combat quoi qu'il arrive, j'obtempérai.
Lorsqu'Alice se gara, nous fûmes accueillies par des sifflements approbateurs de la part des hommes. C'était pour cela que je répugnais à prendre cette voiture. Lorsque nous en sortîmes et passâmes devant eux , ils nous lancèrent des compliments tels que « charmantes » et « très jolies ». Rien de bien méchant en somme, mais cela me mettait mal à l'aise plus que cela me faisait plaisir. Alice me prit le bras et m'emmena à l'intérieur du café des Anges.
Il s'agissait d'un très bel endroit, semblable à une église, avec plusieurs étages, des statues d'anges et des vitraux colorés. Nous entrâmes à l'intérieur et nous installâmes au troisième étage. Un serveur vêtu d'une tunique blanche vint à notre rencontre.
-Vous désirez, mesdemoiselles ?
Je regardai le menu et essayai, devant l'embarras du choix, de ne pas trop faire attendre le serveur.
-Je voudrais un milkshake vanille capuccino.
Le serveur hocha la tête.
-Très bon choix, approuva-t-il.
Il le nota sur son carnet et regarda Alice. Celle-ci lui adressa un sourire éblouissant.
-Je voudrais un milkshake citron et un milkshake vanille fraise tagada.
Le serveur nota la commande sur son carnet. Alice me défia du regard, comme si je m'apprêtais à faire une remarque sur le fait qu'elle avait pris deux milkshakes mais je n'en avais pas l'intention. En effet, cela ne me surprenait guère. Alice était gourmande et depuis trois ans, croquait la vie à pleines dents, au sens propre comme au sens figuré.
Je sortis mon manuscrit de la pochette.
-Tiens.
Alice m'adressa un sourire radieux.
-Merci !
Elle le prit et en observa l'épaisseur.
-Impressionnant. Tu as écrit combien de pages ?
- Vingt, répondis-je. J'en suis à la limite, par rapport aux règles fixées par l'éditeur.
-Tu les as tout de même respectées, c'est ce qui compte.
Sur ces mots, elle commença à lire, et ce fut à peine si elle vit le serveur revenir avec nos milkshakes. J'aspirai une gorgée du mien. Il était incroyablement épais et crémeux, sucré comme je l'aimais. La vanille et le capuccino se mariaient merveilleusement bien. J'aspirai lentement quelques gorgées tout en fermant les yeux pour mieux me concentrer sur la saveur du milkshake. Lorsque je les rouvris, mon regard se posa sur Alice qui lisait mon manuscrit avec une expression de délectation sur le visage. Je faillis mettre cela sur le compte des milkshake, avant de m'apercevoir qu'elle n'avait pas touché aux siens. Finalement, elle le posa et reporta son attention sur moi. Je soutins son regard, le cœur battant.
-Tu l'as fini ?
Alice acquiesça en souriant.
-Oui.
-Et alors ? M'enquis-je.
Son sourire s'élargit et elle me lança de nouveau son regard pétillant que j'aimais tant.
-Je l'ai lu d'une traite. Il est génial.
Mon visage s'éclaira.
-C'est vrai ? Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir ?
Alice secoua la tête sans se départir de son sourire.
-Je t'assure que non.
Son visage semblait sincère, ce qui me fit rosir de plaisir.
-C'est très bien écrit, reprit-elle. L'idée est excellente, tu as une écriture sensible et intelligente. J'aime beaucoup tes scènes d'amour, elles sont sensuelles sans être vulgaires.
La chaleur qui caressait doucement mes joues s'accrut.
-Merci.
Alice roula des yeux.
-Ne dis pas de bêtises. C'est moi qui te remercie ! En tout cas, je n'ai rien trouvé à redire. Au moins, je ne regrette pas que tu ne m'aies pas laissé le corriger, cette fois ci.
J'opinai de la tête.
-Tant mieux.
Alice me regarda soudain avec une pointe d'inquiétude.
-Si tu ne gagnes pas, tu cesseras d'écrire ?
Je me sentis mal à l'aise.
-C'est ce qui était convenu.
Alice me regarda avec des airs de martyr.
-C'est vraiment du gâchis !
Sur ces mots, elle continua de me fixer avec son regard de martyr avec une telle insistance que je finis par soupirer.
-D'accord. Je vais y réfléchir.
Ce début de capitulation ne sembla pas la satisfaire complètement.
-C'est-à-dire ?
-Je vais le faire lire à plusieurs personnes pour voir si elles réagissent comme toi.
-C'est vrai ?
-Oui.
Je rougis en imaginant mes parents, ou pire, le jeune homme moqueur et séduisant lire mon texte et ses passages érotiques.
Le visage d'Alice s'éclaira.
-Super !
-Je ne te promets rien.
Alice esquissa un sourire radieux.
-Sauf si tu gagnes.
-N'y compte pas trop.
-Je suis médium, je te rappelle.
Elle marquait un point. Toutefois, je ne parvenais pas à me convaincre que j'allais gagner.
Une semaine plus tard, je reçus un courrier des éditions de la Lune rousse. Le cœur battant, je courus dans ma chambre. C'était le moment de vérité. J'ouvris l'enveloppe.
Mademoiselle La fille de la nuit,
Les éditions de La Lune rousse ont le plaisir de vous annoncer que vous avez remporté le concours Plumes rousses avec votre nouvelle Le baiser du succube. Nous vous invitons à récupérer votre prix le vingt décembre à New York lors du salon du livre de New York où une séance de dédicace sera organisée. Vous trouverez ci-joint un plan d'accès au festival et le numéro de notre stand.
Cordialement,
Victoria, Directrice littéraire.
Je poussai un cri étouffé.
-Oh mon Dieu !
Je lus et relus la lettre, pour m'assurer que je ne m'étais pas trompée. Ce n'était pas le cas. J'avais bel et bien gagné. Moi qui étais d'un naturel calme, j'avais du mal à ne pas devenir hystérique. Je m'empressai de descendre de ma chambre et d'aller voir Charlie et Renée.
-Maman, papa !
Je stoppai net en réalisant que je les avais interrompus en train de s'embrasser.
-Oh. Pardon.
Ils se détachèrent l'un de l'autre, embarrassés.
-Ce n'est rien, ma chérie, dit Charlie. C'est nous qui nous excusons.
Je secouai la tête avec un léger sourire.
-Pas de problème.
En vérité, j'étais heureuse que mes parents soient toujours amoureux l'un de l'autre.
-Que voulais tu nous dire ? S'enquit Renée. Cela semble important.
Toujours en souriant, je leur montrai la lettre.
-Oh mon dieu ! S'exclama Renée, hystérique. Je suis si fière de toi, ma chérie ! Alice a bien fait de te convaincre de te remettre à écrire. Je suis vraiment heureuse !
Charlie, lui, était plus calme, même s'il semblait heureux et fier.
-Félicitations, Bella. Le vingt décembre, c'est dans trois jours. Veux tu que nous t'emmenions à New York ?
-En fait, je pensais le demander à Alice.
Charlie et Renée m'adressèrent un signe de tête approbateur. Ils savaient aussi bien que moi comment elle allait réagir.
Cela ne rata pas. Elle accepta de m'emmener et insista pour s'occuper de ma tenue. Ainsi, je portai une robe en soie bleu foncé et mes cheveux étaient libres, seulement coiffés d'un serre tête. Cette tenue me plaisait beaucoup et les chaussures dont elle m'avait affublée n'était pas dotées de talons trop hauts, je la remerciai donc.
J'avais toujours aimé les salons du livre, qui me donnaient l'impression d'entrer dans la caverne d'Ali Baba. Cette fois ci, j'allais être de l'autre côté du miroir, ce qui me paraissait troublant. Une très belle femme rousse aux yeux verts, qui s'avéra être Victoria, la directrice littéraire, m'accueillit chaleureusement. Je m'installai au stand et elle m'offrit du chocolat chaud avec des cookies, ainsi qu'à Alice. J'avais l'impression d'être une invitée de marque. Lorsque je dédicaçai et vendis mes premiers livres, un plaisir indicible s'empara de moi. Soudain, un jeune homme vint vers moi. Il était élancé, blond aux yeux bleus foncé. Une aura apaisante émanait de lui.
-Bonjour, mademoiselle La fille de la nuit. Je m'appelle Jasper Cullen et je suis le directeur littéraire des éditions du Papillon noir.
Il me tendit la main. Je la serrai, impressionnée. Le Papillon noir était une très grosse maison d'édition.
-Enchantée.
-J'ai lu votre nouvelle et je suis très impressionné. C'est pour cela que j'ai une proposition à vous faire.
